Affichage des articles dont le libellé est DAVEED DIGGS. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est DAVEED DIGGS. Afficher tous les articles

lundi 3 septembre 2018

BLINDSPOTTING


Drame/Une très bonne surprise, un film aux multiples sujets équilibré et original

Réalisé par Carlos Lopez Estrada
Avec Daveed Diggs, Rafael Casal, Janina Gavankar, Jasmine Cephas Jones, Wayne Knight, Utkarsh Ambudkar, Tisha Campbell-Martin, Kevin Carroll...

Long-métrage Américain
Durée : 01h35mn
Année de production : 2018
Distributeur : Metropolitan FilmExport 

Date de sortie sur les écrans américains : 27 juillet 2018
Date de sortie sur nos écrans : 3 octobre 2018



Résumé : Encore trois jours pour que la liberté conditionnelle de Collin prenne fin. En attendant de retrouver une vie normale, il travaille comme déménageur avec Miles, son meilleur ami, dans un Oakland en pleine mutation.

Mais lorsque Collin est témoin d’une terrible bavure policière, c’est un véritable électrochoc pour le jeune homme. Il n’aura alors plus d’autres choix que de se remettre en question pour prendre un nouveau départ. 

Bande annonce (VOSTFR)


Ce que j'en ai pensé : film présenté cette année en compétition au 44ème Festival du Film Américain de Deauville, BLINDSPOTTING était un concurrent très sérieux. Il a d'ailleurs a reçu le Prix de la Critique. Pour un premier long-métrage, son réalisateur, Carlos López Estrada, fait un travail remarquable pour nous raconter cette histoire aux sujets multiples en lui instaurant un style dynamique et en gardant le cap sur le thème principal : l'amitié entre deux gars ayant grandi dans un quartier populaire d'Oakland. Il utilise le comique de situation de façon adroite et touche au but à chaque fois. Il impressionne aussi par sa façon percutante d'amener les moments dramatiques. Il nous fait ainsi passer du sourire à l'émotion en quelques images. Il maîtrise avec brio sa mise en scène et les ambiances qui habillent les différents moments du film.


La ville d'Oakland est un personnage qui compte dans cette histoire. Les références à cet endroit et l'amour des personnages pour Oakland sont souvent rappelés. C'est un peu le fil rouge qui place le développement des sujets dans le contexte précis dans lequel on veut nous brosser le portrait de ces garçons attachants. Ils sont interprétés par Daveed Diggs qui joue Collin et Rafael Casal qui joue Miles. Les deux acteurs rendent crédibles à la fois la personnalité de leur protagoniste - décalé, cool et marrant pour Collin; fidèle en amitié, nerveux, immature et sympa pour Miles - ainsi que le ciment amical qui les lie envers et contre tous.



Copyright photos @ Metropolitan FilmExport

Daveed Diggs et Rafael Casal ont non seulement le mérite de donner du relief à leurs rôles et en plus, ils offrent un rythme inattendu à cette aventure grâce à leur talent de scénaristes (ils ont co-écrit le scénario) qui incorpore des dialogues en rime de rap qui font parfaitement sens avec l'intrigue.

Avec BLINDSPOTTING, le spectateur se retrouve face à un long-métrage, faisant partie de la famille du cinéma américain indépendant, qui aborde, gentrification, vie de détenu repenti, difficulté à lâcher prise avec l'adolescence pour devenir adulte (...) dans un ensemble équilibré et original. C'est une très bonne surprise et définitivement un film à voir. 


NOTES DE PRODUCTION
(À ne lire qu'après avoir vu le film pour éviter les spoilers !)

LE PARCOUR DE DAVEED DIGGS ET RAFAEL CASAL

Récit d'un homme qui tente de ne pas s'attirer d'ennuis pendant trois jours dans une ville en pleine mutation, BLINDSPOTTING aborde des thématiques sensibles. Dès sa séquence d'ouverture, à la fois irrésistible et tendue, le film capte l'énergie d'Oakland, tout en étant marqué par une peur et une colère susceptibles d'exploser à tout moment. Et c'est de ce maelström, où se côtoient des individus que tout oppose, que surgit l'inattendu. Si le film évoque les questions d'appartenance communautaire, de classe sociale et de masculinité, il nous rappelle surtout qu'on a tendance à juger les autres de manière expéditive lorsqu'on ne connaît pas tout leur parcours.

BLINDSPOTTING a fait l'effet d'une bombe quand il a été projeté en ouverture au festival de Sundance cette année. Mais le projet est bien plus ancien puisqu'il est étroitement associé à une amitié solide, comparable à celle qui lie les deux déménageurs du film. Rafael Casal, artiste, éducateur et dramaturge d'origine hispanique, et Daveed Diggs, acteur et rappeur noir, se sont révélés en partageant l'affiche de "Hamilton" de Lin Manuel Miranda, phénomène qui a enflammé Broadway. Mais ils se sont d'abord rencontrés au lycée de Berkeley High. Ils ont ensuite développé leurs talents artistiques au sein du Youth Speaks Program, organisation à but non lucratif visant à favoriser l'éducation des jeunes, l'engagement citoyen et l'expression orale à travers le slam.

Cette expérience a non seulement scellé l'amitié entre les deux hommes, mais a aussi orienté leur trajectoire future puisque, désormais, l'expression orale, la création artistique et l'engagement en faveur de la communauté sont devenus leur quotidien.

Par la suite, Diggs a suivi des études de théâtre à Brown University, puis a monté le groupe expérimental de hip-hop Clipping et s'est produit dans "Hamilton" (il jouera dans le spectacle pendant un an et demi à Broadway et décrochera un Tony), avant de s'illustrer dans la série BLACK-ISH, d'enseigner et d'animer des ateliers ! Casal a été deux fois champion national de poésie slam, puis a été engagé sur la série DEF POETRY JAM où son audace et sa fraîcheur l'ont distingué comme un adolescent hors du commun. Grâce à ses prestations en slam, il est devenu une star sur YouTube et a entamé des tournées à travers le pays, en se produisant souvent sur des campus universitaires ("Je n'ai pas été admis dans ces universités, mais j'ai pu y monter des spectacles", s'amuse-t-il à rappeler).

Casal a enregistré plusieurs albums de rap, a été directeur artistique du programme artistique First Wave de la University of WisconsinMadison, a monté des dizaines de spectacles – tout en affirmant sa propre vision d'un métissage entre théâtre et poésie.

Tandis que leurs carrières respectives décollaient, Diggs et Casal ont continué à collaborer ensemble dès que l'occasion se présentait. "On était tous les deux passionnés par les textes en vers", précise Casal. "Mais quand on s'est retrouvés, on s'est rendu compte qu'on était très complices parce qu'on adore le théâtre, la poésie, la musique, et on a alors cherché à monter un spectacle qui réunisse toutes ces disciplines".

Ils aiment également tous les deux Oakland, simplement surnommée avec tendresse par ses habitants "la Ville". Mais le Oakland où ils avaient grandi, qui savait révéler les talents, changeait si vite qu'ils en avaient le tournis. Des gens branchés avaient investi les grandes artères, les épiceries étaient passé au bio – et les prix avaient grimpé – et le commerce prospérait… mais quelque chose avait disparu entre-temps.

17 ans après leur rencontre, BLINDSPOTTING évoque les deux visages d'Oakland – le vieil Oakland et le nouvel Oakland, l'Oakland ouvrier et blanc et l'Oakland noir, l'Oakland bohème et inspiré et l'Oakland violent et rebelle – en révélant les lignes de fractures sous-jacentes entre deux grands amis. Collin et Miles ne s'inspirent pas directement de Diggs et Casal, mais en sont proches. "Ce sont des types qu'on a côtoyés et que la plupart des gens ont déjà rencontrés", confie Casal. "On les connaissait parce qu'ils font partie intégrante d'Oakland, si bien qu'on savait comment les interpréter".

BLINDSPOTTING était aussi l'occasion pour les deux artistes d'explorer une nouvelle forme d'expression, issue de leurs expériences passées mêlant théâtre, poésie et rap : le cinéma en vers. En s'appropriant le projet, ils ont créé un monde extrêmement réaliste, mais où les réflexions les plus intimes et les émotions les plus vives donnent soudain lieu à des poèmes. Fidèle à la tradition du slam, le film est sans concession lorsqu'il met en scène la violence. Mais c'était aussi une dimension du projet. Colin et Miles plaisantent et se vannent jusqu'au moment où ils achoppent sur une part de non-dit qui ne peut pas être ignorée.

Comme l'indique Casal, le film montre qu'il est essentiel de remettre en question nos idées préconçues sur les autres, qu'il s'agisse d'amis ou d'ennemis.

"Ce film ne parle pas du gouffre qui sépare les noirs et les blancs, mais d'une ligne de fracture finalement dérisoire entre deux communautés qui ont grandi dans le même contexte, qui ont enduré les mêmes violences, les mêmes préjugés, les mêmes idéologies", rapporte Casal. "Sauf que l'une est noire et l'autre est blanche et qu'elles sont obligées d'adopter des postures différentes dans leur rapport au monde. Ce n'est donc pas un gouffre qui les sépare, mais trois fois rien. Pourtant, ce qui n'est qu'une distance négligeable pour Miles est immense aux yeux de Colin. En apparence, ils ont vécu une enfance similaire à Oakland, mais en réalité, leur apprentissage de la vie est radicalement différent".

LES ORIGINES DE BLINDSPOTTING

Alors qu’en 2018, BLINDSPOTTING semble d’une actualité brûlante, le film est né d’une série de rencontres fortuites qui ont eu lieu dès 2009.

Le projet a démarré grâce à l’instinct de la productrice et co-fondatrice de Snoot Entertainment, Jess Calder, qui s’appelait alors Jess Wu. À ses débuts comme productrice, aux côtés de Keith Calder, elle avait été frappée par le charisme de Casal dans DEF POETRY JAM : “Rafa exprimait une authenticité et une sincérité que je n’avais jamais éprouvées aussi intensément”, se rappelle-t-elle. Le talent de Casal a incité Jess Calder à le suivre sur les réseaux sociaux, puis à entrer en contact avec lui. “Je lui ai dit : ‘cela va te paraître totalement fou, mais j’ai l’impression que tu as en toi de quoi faire un très grand film, et je voudrais vraiment t'accompagner dans cette démarche artistique”.

Casal n’avait jamais sérieusement envisagé de se lancer dans l'écriture de scénarios, mais l'idée le séduisait. Il a envoyé “Monstre”, un poème qu’il avait récemment écrit, à Jess Calder. “Ça parle de son apathie grandissante face à la mort de tant de ses amis dans des circonstances violentes et à un âge relativement jeune”, explique la productrice. “J’ai toujours pensé que BLINDSPOTTING tirait ses racines précisément de ce poème-là”.

Peu après, Jess et Keith Calder ont eu l’occasion de rendre visite à leur nouvel ami, Rafael Casal. Ils organisaient une projection du documentaire THUNDER SOUL pour le Caucus Noir du Congrès, à Washington, et recherchaient un artiste de spoken word pour rebondir sur le documentaire. Comme Casal n’était pas disponible, il a fait appel à Diggs, un ami tout aussi talentueux. “Daveed a fait 20 minutes en freestyle lors de la projection et nous a tous estomaqués”, se souvient Keith Calder. “Du coup, nous avons dit à Daveed et à Rafael, ‘on veut faire un film qui évoque vos talents artistiques et la force de votre amitié’”.

UN SCÉNARIO EN VERS

Casal et Diggs ont commencé dès lors à élaborer, sur un ton comique, l’histoire de deux fidèles amis d’enfance : Collin, l'ex-prisonnier en liberté conditionnelle qui voudrait démarrer une nouvelle vie d’homme libre et doit absolument éviter les embrouilles pendant encore trois jours… et son ami Miles, sorte d'électron libre dont l’imprévisibilité met en danger ses chances d’y parvenir.

Les deux scénaristes avaient en tête des personnages très particuliers. Ils voulaient un duo culotté, joyeux et exubérant, qui s'exprime comme d'authentiques habitants d’Oakland. Ils souhaitaient créer une dynamique comique naturelle entre un énergumène irascible et un ancien détenu déterminé à faire amende honorable. Mais ils tenaient aussi à dresser les portraits détaillés de deux hommes imparfaits mais bien réels, confrontés aux attentes d’une société – qui les considère à travers leur appartenance ethnique, leur sexe et leur identité – et à ce qu’ils attendent d’euxmêmes et de l’autre.

Étant donné que Collin est noir et que Miles est blanc et de milieu modeste, les scénaristes ont pu creuser une veine peu explorée : celle des tensions raciales quotidiennes. Souvent peu remarquées dans la vie de tous les jours, celles-ci deviennent le fondement d’une intrigue qui aborde aussi la fracture plus visible entre forces de police et Afro-Américains, entre riches et travailleurs pauvres, entre la réalité sociale et le fantasme d'un monde meilleur.

Comme pour souligner la différence d’enjeu pour les deux amis, le film commence au moment où Collin est témoin d’une fusillade policière alors qu'il fait tout son possible pour éviter les forces de l'ordre – l’événement le hante, d’autant plus que sa présence sur la scène de crime met en péril sa liberté conditionnelle. Collin quitte les lieux, mais n’arrive pas à s’en défaire. L’impact disproportionné de la violence policière sur la communauté noire attise en lui un sentiment de culpabilité, une perte de repères, et une colère qui le pousseront à affronter à la fois à Miles et sa propre rage contenue. “Ces actes de violences policière avaient déjà lieu bien avant les années 1960 à Oakland”, note Casal. “Nous avons toujours vu cela comme un élément charnière de notre histoire”.

Casal poursuit: “Avant même de voir un homme se faire tuer, Collin est tellement habitué à cette notion de violence policière que cette bavure lui paraît normale. Le fait lui-même ne le surprend pas – ce qui le surprend, c’est la manière dont il l’a pris à cœur. Mais il connaît toute l’histoire de cette violence. Et même si Miles est familier de cette hostilité policière, lui, le jeune blanc qui a grandi dans un quartier noir et métissé, en fin de compte ça ne le touche pas du tout de la même manière”.

Autre choix crucial : les auteurs ont décidé très en amont de situer l’intrigue au cœur d'Oakland. “Quand on parle de questions raciales au cinéma, il vaut mieux admettre qu’on n'est pas forcément légitime sur la question”, explique Diggs. “Mais ce que nous connaissons très bien, moi et Rafa, c’est la ville d’Oakland, si bien que c'était notre point de départ pour l'ensemble des thématiques abordées dans le film”.

Située sur le versant est ensoleillé de la baie de San Francisco, Oakland est une ville en proie à des changements vertigineux. Dans les années 1940 et 1950, elle était connue comme la “Harlem de l’ouest”, et regorgeait de manifestations culturelles et d’entreprises afro-américaines prospères. Mais elle a aussi été durement affectée par les effets de la ségrégation sociale et de l’appauvrissement de ses habitants. Au cœur des événements du mouvement des droits civiques des années 1960, Oakland est devenue l’épicentre du mouvement Black Power et du Black Panther Party, dont est issu son esprit communautaire progressiste et sa trajectoire historique unique aux États-Unis. C’est aujourd’hui une des villes les plus métissées du pays, une mosaïque d'habitants blancs, noirs, hispaniques ou d’origine asiatique. Cependant, il y a aussi un “nouvel Oakland”, autrement dit, ces quartiers de plus en plus gentrifiés, avec leurs repaires de hipsters, food trucks et autres galeries d’art chics, qui font polémique et menacent la pérennité des quartiers plus anciens, de leurs traditions et de leur vie sociale.

Ainsi, Oakland est-elle en train de perdre son âme, ou de trouver de nouvelles manières de créer du lien social ? C’est une des questions cruciales soulevées par Diggs et Casal.

“Dès le début, nous étions focalisés sur la manière dont ces deux personnages racontent les changements vécus à Oakland”, explique Diggs. “Et nous avons fait de Miles et Casal des déménageurs : c’était une bonne façon de les intégrer dans l'environnement d’Oakland en pleine mutation. Je n’ai jamais vu l’Oakland que je connais sur grand écran, et là nous avions une chance de le réaliser”.

Casal remarque que l’enjeu des changements à Oakland n’est pas de la même nature pour Miles et Collin. “Collin a grandi dans une communauté noire, et donc l’arrivée d’une importante population blanche est comme une colonisation à ses yeux bien plus que pour Miles”, explique t-il. “Miles a l’impression d’être dépossédé de son identité, mais pour Collin, c’est son monde qui se désagrège sous ses yeux. Miles est un blanc pauvre peu aidé par le système actuel. Mais Collin doit craindre un monstre beaucoup plus dangereux; il a toujours dû se discipliner bien plus que son ami”.

Diggs et Casal évoquent une ville en pleine effervescence, exaltante grâce à ses particularités, son caractère local unique et à l’identité forte qu’elle présente au spectateur. Mais le film est également un microcosme des enjeux de nombreuses villes américaines actuelles, dynamisées par leur jeunesse, qui a de l’innovation et du style à revendre, mais vacillant aussi sous le coup des inégalités, de la crise du logement, des gangs, de la criminalité, du délit de faciès, du chômage, des violences policières, des injustices structurelles… sans parler des parents noirs qui doivent expliquer à leurs enfants comment se comporter face à la police. L'originalité de BLINDSPOTTING réside dans le fait que Diggs et Casal représentent les deux faces de cette ville en mutation où certains profitent des changements et d’autres luttent pour ne pas sombrer.

La forme inédite du scénario découlait tout naturellement du choix d’Oakland comme cadre. Il fallait y insuffler les rythmes urbains, les jeux de mots et les sonorités, autant d'éléments fondamentaux propres à la culture d’Oakland. Mais quelle était la manière la plus percutante de le faire ? La réponse, pour Casal et Diggs, a été de se tourner vers l’histoire du cinéma, et notamment vers la tradition joyeuse des comédies musicales. Tout comme une œuvre classique du genre, le scénario s'éloigne du monde réel aux moments les plus intenses – mais au lieu que les dialogues cèdent le pas à des chansons, on entend une envolée de rimes envoûtantes. Et contrairement au langage romantique de la comédie musicale, la langue du film reflète celle des rappeurs et des poètes slam les plus intransigeants : un langage grivois et passionné manié avec dextérité et assurance.

Selon Diggs, “Tout comme on pousse à fond les couleurs et les bruitages dans un film, nous faisons la même chose avec la langue : nous exacerbons chaque élément, pour qu’on sente vraiment comment fonctionnent les habitants d’Oakland. L’astuce était de donner l’impression que cela découlait naturellement de l’intrigue”.

Le duo s’est appliqué à faire évoluer leurs passages en rap tout au long du film, afin que le public suive le mouvement. “La première fois que nous entendons une performance de Collin, tout est très littéral”, note Diggs. “Mais à mesure que le film avance, cela devient plus subtil et on n’est plus vraiment sûr du moment où s'interrompt la réalité et du moment où commence son monde imaginaire, et c’était voulu”.

Parallèlement, quand Miles fait du trafic d'objets abandonnés dans des maisons à vendre, il exhibe fièrement son propre talent pour la rime grandiloquente. Casal a beaucoup apprécié de pouvoir explorer les racines du parler d’Oakland. “Miles s'exprime dans un langage pétri d’argot qui est au cœur de la culture urbaine d'Oakland depuis les années 1970, et qui vient des macs du coin”, explique Casal. “C’est ce comportement bravache qui s’est transposé dans la musique et qui s’est répandu dans le langage courant de la région”.

Casal et Diggs ont continué à peaufiner le scénario ensemble dès qu’ils en avaient l’occasion. Mais en 2017, le film leur a semblé d'une telle urgence qu’ils ont résolu de passer à l’action. “Nous avions des raisons différentes de considérer que ce scénario était urgent à divers moments”, explique Casal. “Mais à mon avis, le pays n’a jamais été aussi divisé qu’aujourd’hui. Du coup, lorsqu’on vous donne l'occasion de passer sous les feux de la rampe à un moment particulièrement sensible du débat public – et qu’au même moment vous et votre ami sentez que vous avez de quoi captiver des spectateurs 90 minutes devant un grand écran – , vous avez le mélange parfait pour un film dont la raison d'être est de raconter des histoires".

Mais il restait un obstacle malgré l’urgence. Diggs n’avait que 25 jours de libre en 2017, soit moins d’un mois pour se lancer. Pour Casal, c’était le moment ou jamais. “Daveed disait qu’on pourrait tout remettre à plus tard”, se souvient-il. “Mais dès qu’on remet à ‘plus tard’, il y a toujours le risque que l’enthousiasme disparaisse. S’il y a un moment propice, il faut sauter dessus”.

Comme Diggs n’avait pas le temps d’écrire la plupart des scènes en vers, c’est Casal qui s’y est attelé. Il a pris cela comme un défi. Il a tenté d’écrire les couplets de Diggs avec la voix de Diggs, en s’appuyant sur sa connaissance intime de son ami. “J’ai pu être le prête-plume de mon meilleur ami qui est aussi un rappeur extraordinaire”, dit-il, songeur.

Casal a puisé dans ses origines de poète slam, et a créé une œuvre très différente de celle de Miranda, qui avait mêlé les rythmes du rap à des airs de Broadway. “J’ai écrit tous les raps du film comme des poèmes en vers”, explique t-il. “Ce ne sont pas vraiment des raps en freestyle, parce que le freestyle est un terme spécifique à une certaine forme d’improvisation. C’est plutôt sorti comme une poésie très intense qui occupe totalement l'esprit du personnage”.

Casal savait que Diggs s'approprierait ces vers sur le plateau. “Je me disais que ça allait devoir être aussi bien que les raps de Daveed, sinon il allait les changer”, annonce Casal. “Mais en fin de compte, nous avons seulement modifié huit vers”.

Tout le monde sentait que la pression était très forte, et ce n’était pas seulement en raison du planning serré. Même si Diggs s’était investi de toute son âme dans le projet, Casal voyait bien, au moment de finaliser le scénario, que son ami avait alors rencontré un succès inédit. Soudain, Diggs avait remporté un Grammy Award et un Tony et se devait d’être à la hauteur de sa nouvelle réputation dans son premier grand rôle au cinéma. Lorsque Casal lui livra la dernière version du scénario – et c’était un texte à vif, captivant, bouillonnant d’énergie – Diggs se rappelle avoir dit, “Oh merde. On va vraiment le faire cette fois”.

L’AUDACE D’UN RÉALISATEUR DÉBUTANT

Alors que Casal travaillait d’arrache-pied pour achever le scénario, les deux acolytes cherchaient frénétiquement un réalisateur réunissant à la fois leur goût pour un certain sens du style et une certaine légèreté conjuguées à la passion intense qu’exigeait le thème du film. Diggs et Casal avaient en tête un autre artiste qui chamboulait tout sur son passage : Carlos López Estrada, jeune réalisateur prometteur avec qui ils avaient collaboré sur des clips musicaux, puis sur des courts métrages au sein du projet #BARS au Public Theater de New York.

Estrada n’avait encore jamais réalisé de long-métrage. Mais Diggs et Casal étaient convaincus que son intuition et sa connaissance intime de la vie urbaine correspondaient parfaitement à leurs critères. Casal raconte qu’il a “bondi” sur Estrada dans un café alors que ce dernier ne se doutait de rien. “Tous mes amis connaissent ma tendance à les embarquer dans des projets difficiles avec une grande récompense au bout”, dit Casal en riant. “Je profite seulement de ma réputation”. Casal a été franc avec Estrada, expliquant que lui et Diggs voulaient réaliser un film esthétiquement époustouflant et qu’il avait été spécifiquement choisi dans ce but. “Rafa a même continué à me pitcher son film sur le chemin du métro”, se souvient Estrada.

Il n’en fallait pas plus pour qu’Estrada se lance de tout son cœur dans le projet. Alors que Casal poursuivait l'écriture du script au rez-de-chaussée, les Calder et Estrada se sont investis à fond dans la prépa, ont peaufiné leur élaboration du style visuel et terminé le casting pour pouvoir tourner le plus rapidement possible.

Ils ont fréquemment évoqué la meilleure manière d'orchestrer tous les éléments hétéroclites du scénario et de trouver le bon équilibre entre humour et audace, entre colère et tendresse, tout en préservant un peu de la dimension rugueuse d’Oakland si caractéristique de la ville.

De plus, Estrada cherchait à faire un film qu’il voyait comme une nouvelle incarnation de la comédie musicale américaine, qui donne lieu à des couplets en rap au moment des paroxysmes d’émotion là où d’autres films privilégient des chansons. Selon Estrada, “le défi était de savoir quand se servir des rimes et quand les éviter, pour bien intégrer le tout au sein de l’intrigue”.

Le plus palpitant pour Diggs et Casal était de voir Estrada transgresser les cadres du cinéma en injectant dans son film des techniques issues du clip, du théâtre et de son propre imaginaire, créant ainsi un film immersif et constamment en mouvement. “Carlos sort vraiment des sentiers battus par son approche, et c’était crucial pour notre projet”, explique Diggs. “Nous savions qu’il se débrouillerait quoi qu’il arrive pour que chaque plan raconte l’histoire qu’on avait en tête, et qu’il ne se demanderait pas ce qu’il était censé faire”.

Le scénario achevé, Estrada débordait d’idées. Il a eu recours au split-screen et aux travellings, et a décidé qu’il tournerait la scène paroxystique du film – neuf minutes d’affrontement entre Collin et Miles – à deux caméras en un seul plan-séquence, pour saisir l’intensité de l’échange à vif. Il a aussi choisi de tourner la séquence du rêve de Collin comme un clip, traversé par les mêmes éclairs de couleur, de chorégraphies, de caméras sur dollies, en utilisant des techniques théâtrales pour tout coordonner parfaitement. D'après Estrada, “C’était vraiment amusant de se débrouiller pour expérimenter toutes ces pistes, d’y insérer des idées qu’on avait eues pour des projets théâtraux et musicaux, et de les transposer à une narration traditionnelle, axée sur la psychologie des personnages”.

Le réalisateur a travaillé en étroite collaboration avec une équipe qui réunissait le directeur de la photographie Robbie Baumgartner, le chef décorateur Tom Hannock, la chef costumière Emily Batson et le sound designer Jeffrey A. Pitts.

Pour Estrada, c'était un plaisir tout particulier de pouvoir faire connaître Casal et Diggs au public: ils étaient sans doute encore des inconnus, mais ils avaient peu de chances de le rester. “Ces deux acteurs ont un éventail de talents absolument incroyable”, remarque t-il.

Avant le début du casting, l’équipe a décidé de peaufiner le scénario en en organisant une lecture complète avec le concours d’amis acteurs. Par chance, certains d’entre eux se sont retrouvés dans le film à leur tour. De son côté, la directrice de casting Kimberly R. Harden cherchait à constituer la myriade de personnages secondaires gravitant autour de Diggs et Casal. Les auteurs souhaitaient tout particulièrement entourer Collin et Miles de personnages féminins forts, sortes d'électrons libres dont la présence servait à la fois de contrepoint et de mise en valeur du jeu de Diggs et Casal.

Parmi elles, citons Janina Gavankar (THE LEAGUE, TRUE BLOOD) dans le rôle de Val, la collègue et ex-petite amie de Collin qui l’incite à montrer qu’il a changé depuis sa sortie de prison; Jasmine Cephas Jones (qui a inspiré le personnage de Margarita “Peggy” Schuyler dans HAMILTON) joue Ashley, la petite amie de Miles, qui pousse celui-ci à devenir un meilleur exemple pour leur fils; et Tisha Campbell-Martin (MARTIN, MA FAMILLE D'ABORD) campe la mère de Collin, Mama Liz, une porteparole de longue date de sa communauté.

Le casting réunit également Ethan Embry (qui a récemment joué Coyote Bergstein dans GRACE ET FRANKIE) sous les traits du policier qui, sous les yeux de Collin, abat un homme sans armes ; Utkarsh Ambudkar (THE MINDY PROJECT) dans le rôle d’un habitant du quartier qui partage une histoire palpitante sur le passé de Collin, et le jeune Ziggy Baitanger, dans le rôle du fils de Miles et Ashley, qui s’imprègne de tout cet univers.

C’est Harden qui a proposé Campbell-Martin pour le rôle de Mama Liz. “Elle est phénoménale, elle a fait un tabac dans sa scène”, se réjouit Keith Calder.

Gavankar a remporté le rôle suite à une audition remarquable. “Janina était une belle découverte”, témoigne Jess Calder. “Pendant son entretien, elle a été captivante, elle nous a frappés par la manière dont elle s’identifiait à Val, elle avait vraiment réfléchi au potentiel énorme de son rôle”.

Le rôle le plus difficile à attribuer a été celui de l’officier de police qui bouleverse la vie de Collin au moment même où il est en train de la reconstruire. “Le policier a essentiellement un rôle de méchant, mais il devait aussi faire preuve d’empathie”, précise Jess Calder, “et comme il ne parle pas vraiment, il fallait absolument qu’il incarne bien son rôle physiquement. Nous avons eu de la chance, car Ethan Embry a adoré le scénario”.

Baitanger a été choisi pour sa capacité à aborder une des scènes les plus déchirantes du film avec sang-froid. “On cherchait un enfant de six ans qui soit adorable mais aussi capable de jouer une scène très dure”, explique Jess Calder, tout en notant qu’elle se sentait une grande responsabilité de protéger Ziggy de certains aspects violents du film.

Grâce à la présence de tous ces acteurs épatants, l’enthousiasme commençait à monter. Mais ce n’est que lorsque l'ensemble des comédiens ont débarqué à Oakland que les personnages ont pris vie : grisés par l’âme de cette ville unique, ils ne faisaient qu’un avec les personnages qu’ils incarnaient.

NÉS À OAKLAND : LE MOUVEMENT DES BLACK PANTHERS

BLINDSPOTTING montre deux Oakland : une ville imprégnée d’une histoire longue et complexe, faite d’oppressions et de résistances, et une autre, composée des nouveaux arrivants. Les habitants de longue date craignent en effet que l’histoire d’Oakland ne soit étouffée ou ensevelie par les changements actuels, ce qui couperait la communauté de ses racines les plus profondes.

Au cœur de l’histoire d’Oakland, il y a le Black Panther Party, qui y est apparu en 1966 et a rapidement mis le feu aux poudres en pleine lutte pour les droits civiques. Bien que connus pour leurs vestes noires en cuir, leurs bérets sombres et leur idéologie du “Black Power”, l’influence du groupe était en réalité bien plus importante. Ils ont aussi contribué à forger et à alimenter un fort sentiment d’appartenance communautaire à Oakland, éprouvé par toutes les générations.

“Les enfants d’Oakland qui atteignent la majorité à l'heure actuelle ont été nourris du contexte historique de leur ville, y compris en ce qui concerne les Black Panthers : ils ont appris ce que ces derniers ont fait pour la communauté et ce qui est advenu d’eux. Ils en ont tiré une grande méfiance à l'égard de l'État, mais aussi un goût pour la revendication, pour la politique progressiste et l’action locale”, explique Casal.

Le phénomène est peut-être né il y a un demi-siècle, mais les circonstances de la fondation du Black Panther Party restent d’une actualité troublante. Deux jeunes étudiants au Merritt College d’Oakland, Huey Newton et Bobby Seale, ont fondé le parti dans un but bien précis – celui de protéger la communauté noire des violences policières et des inégalités de traitement qui anéantissaient de nombreuses familles locales sous leurs yeux. Ils ont choisi le nom de “Black Panther” car, selon Newton, il s’agit d’un animal qui, s’il n’attaque jamais en premier, se défend avec férocité.

Le BPP a adopté une idéologie explosive d’autodéfense armée, qui les a mis rapidement en porte-à-faux avec la loi. Mais ce n’était qu’un aspect de leur action. Ils ont aussi fait campagne en faveur du plein-emploi pour les Noirs, de logements décents et d'un accès à l’éducation et à la santé. Le BPP est rapidement devenu célèbre pour ses petits-déjeuners gratuits, offrant des repas à la jeunesse démunie d’Oakland. Ils animaient des ateliers d’éducation à la santé et de dépistage de la drépanocytose, proposaient des moyens de transport aux personnes âgées, organisaient des séances d’inscription sur les listes électorales, soutenaient des candidats aux élections et surveillaient des barrages de police bien avant l’arrivée de caméras vidéo ou de Smartphones.

Le BPP s'est développé à travers les États-Unis et était omniprésent au début des années 1970. Mais il était devenu la cible du FBI (qui avait reçu l’ordre de perturber l’action du groupe par la surveillance, l’intimidation et l’espionnage); déchiré par les affrontements avec la police, les mises en examen litigieuses de ses membres et les luttes intestines, le parti a fini par péricliter.

Plus de 50 ans après sa fondation, le débat fait rage autour du rôle du Black Panther Party dans l’histoire américaine. Mais son influence sur la culture d’Oakland reste indéniable. De nombreux anciens membres sont aujourd’hui des artistes, des enseignants et des porte-parole influents et appréciés. La mère de Tupac Shakur était membre du Black Panther Party, tout comme les parents et grands-parents de bien d’autres artistes de la ville. L’histoire du Black Panther Party est aujourd’hui inscrite sur les murs d’Oakland, sous forme d’une fresque murale au croisement de la 14e rue et de la rue Peralta, réalisée par Refa Senay et Batsh Lo.

Pour Casal, la résistance des habitants face à la gentrification s’explique par ces utopies qui ont marqué leur éducation. Ils veulent préserver la mémoire du passé au moment où Oakland fonce tête baissée vers l’avenir. “Quand on est nourri aux idées radicales, on est bien plus sensible aux effets de cette arrivée de nouveaux venus riches – et ce surtout quand on sait que la police a un passé de corruption et de violence contre les Noirs, et que cela continue avec l’arrivée de gens plus aisés. C’est dans ce contexte de tensions que notre histoire se déroule”.

SAISIR LE PRÉSENT D’OAKLAND

Il était absolument crucial que le tournage de BLINDSPOTTING se fasse dans les rues d’Oakland même, à la fois dans les quartiers délabrés en voie de disparition comme dans les nouveaux lotissements huppés. Oakland est une ville de paradoxes, une ville parfois pleine de joie, parfois accablée par la tragédie; les fêtes délirantes comme les fusillades font partie de son paysage culturel foisonnant, et tout cela est inscrit au cœur de l’identité de Collin et de Miles.

Il était important pour toute l’équipe de rendre cette perception viscérale de la ville, telle qu’elle est actuellement, écartelée entre un lourd héritage historique et un renouveau parfois brutal : autant d’impressions qui frappent le spectateur à chaque image.

“Le film est une véritable lettre d’amour à l’Oakland où nous avons grandi”, explique Diggs. “Il s’y trouve un esprit que nous – et la plupart des autres artistes qui viennent de là – voulons préserver pour la postérité. Parce que nous sentons que la ville est en train de changer”.

Casal poursuit : “Le centre d’Oakland est en train de subir une rénovation massive avec l’arrivée de tous ces nouveaux habitants. Ils apportent des visions nouvelles et de nouvelles activités commerciales. Mais ce renouvellement a bouleversé, physiquement et économiquement, des populations qui ont passé leur vie entière dans cette ville, car on ne les traite plus de la même manière”.

Autrefois, toute la famille de Diggs vivait à Oakland, mais tous ses membres en sont partis, même son père, chassé par la hausse des prix du logement et parti à Richmond (qui est aujourd’hui en proie aux mêmes problèmes). À chaque fois que Diggs revenait, il sentait que la ville qu’il avait connue disparaissait de plus en plus.

Ce n’était pas une impression mais bien une réalité tangible : à mesure que Diggs et Casal écrivaient le scénario, ils étaient confrontés à la destruction pure et simple de lieux où ils avaient souhaité tourner. “Beaucoup de sites et d’édifices dans notre première version du scénario ont dû être supprimés parce qu’ils n’existaient tout simplement plus, même dans les souvenirs des habitants”, explique Casal.

Pour Diggs, une telle perte de lieux constituant le paysage intérieur des habitants est “effrayante”, dans le sens où elle peut déposséder quelqu'un de son identité. “Savoir d’où l’on vient est absolument fondamental pour un être humain, et si ce lieu disparaît, cela peut laisser une personne sans contexte dans lequel s’inscrire. Les artistes d’Oakland travaillent d’arrache-pied pour préserver notre contexte, pour s’assurer que ce lieu d’origine perdure”, poursuit-il.

Dans la même veine, il a souhaité s'emparer des excentricités d’Oakland et de ses mythes fondateurs: “Les gens s’émerveillent de ce côté excentrique de la ville. Mais les choses étranges et extraordinaires sont monnaie courante pour nous. Par exemple, l’histoire du Black Panther Party a été inscrite dans chaque brique d’Oakland, mais personne n’en parle. C’est un état de fait”.

Estrada n’a jamais vécu à Oakland, mais il avait senti la ville s'animer dans son imagination lorsque Diggs et Casal en parlaient, et il s’était plongé au cœur des quartiers avant le tournage. “Nous avons visité le plus de quartiers et rencontré le plus de gens possible”, explique t-il. “Pendant une de nos premières visites, nous avons passé du temps avec les amis et la famille de Rafael la première semaine et avec ceux de Daveed la deuxième semaine. Pendant trois mois, de mai à juillet, nous y allions chaque semaine aussi”.

Les repérages sont devenus parfois émouvants, lorsque Casal et Diggs ont rencontré les fantômes d’un passé qui était encore tout proche dans leur esprit. “Nous sommes arrivés parfois à des endroits que Rafa et Daveed voulaient nous montrer, pour nous rendre compte qu’ils avaient été fermés ou transformés en autre chose, comme une pizzeria qui était devenue un immeuble d'habitation, des choses comme ça”, se souvient Estrada. “Nous faisions des tours du quartier en comptant tout ce qui avait disparu. C’était comme si on comptait le nombre d’amis décédés qu’on avait. Penser à ces disparitions ou lire des articles là-dessus, c’est une chose. Mais constater la disparition sur place, c’en est une autre: c’est constater qu'on ne peut plus se réfugier dans le souvenir de tel ou tel restaurant, parce qu’il n’existe plus”, ajoute Casal.

Malgré tout, il y avait un lieu qui n’allait certainement pas disparaître : la Chapelle aux Carillons, un monument historique construit en 1909, entouré de son Cimetière St Mary. L’ensemble constitue un élément clé de l’illustre passé d’Oakland. C’est un site calme et solennel que Diggs avait toujours imaginé comme l’endroit où Collin irait courir le matin pour se vider la tête – l’endroit où, entouré des morts, il essaierait de reconstruire sa propre vie après la prison.

Même si le film brocarde la gentrification avec un humour piquant, il trouve aussi des bons côtés au changement. Alors que les prix grimpent et les plats végétaliens figurent désormais sur la carte du restaurant Kwik Way, Collin se surprend à apprécier la possibilité d’une alimentation plus équilibrée dans un quartier qui avait été un “désert alimentaire”.

Par ailleurs, il y avait certains aspects de la vie d’Oakland – et du quotidien américain en général – qu’il était difficile de ne pas aborder, aux yeux des deux scénaristes. Les effets de la masculinité toxique et de l’agressivité masculine sont très présents dans la ville comme dans le film. C’est particulièrement poignant dans la manière dont Casal habite le personnage de Miles, qui peut être un ami amusant et loyal, mais aussi un fauve à vif qui ne recule devant rien. “Jusqu’à récemment, Miles était une minorité dans son propre quartier”, fait remarquer Casal. “Il a toujours vu son salut comme étant dans la violence. Il s’est battu toute sa vie pour s’assurer un territoire”. Casal constate que l’imprévisibilité des deux amis n’est pas sans fondement, mais qu’elle a aussi empêché tous les deux de progresser. Il poursuit: “La violence joue un rôle différent pour Collin, en tant qu’homme noir. Elle vous poursuit d’une manière différente. La violence n’est pas facile à gérer pour ces deux-là. Elle est omniprésente dans la culture qui les entoure : la culture américaine, la culture de la police, la culture d’Oakland. Et cette violence, cette agressivité est alimentée par un machisme généralisé”.

Casal résume : “Espérons que nous arriverons à montrer à quel point la vie à Oakland peut être désopilante mais aussi brutale”.

OAKLAND ET LA MUSIQUE

À Oakland, la musique se confond avec la vie, et la vie avec la musique. Qu’on arpente les avenues Telegraph ou San Pablo de jour comme de nuit, on entend toujours le son des rappeurs Mac Dre, E-40, Dru Down, Spice 1, Too $hort ou encore Richie Rich dans les voitures et les appartements. La syntaxe et le rythme de décennies de poésie de rue et de versificateurs talentueux venus de tout Oakland sont au cœur de BLINDSPOTTING – tout comme de nombreux musiciens locaux.

Même si New York lui vole la vedette dans l’histoire du rap, Oakland en a longtemps été un centre névralgique, avec son histoire riche d’engagement social et d’artistes de quartier. De fait, une culture rap distincte de celle de la côte Est s’est développée dans la ville, nourrie par un métissage puissant des vieilles scènes jazz, soul et funk du passé.

C’est en 1981 qu’Oakland a marqué le rap pour la première fois, avec la sortie du single hautement politique de Motorcycle Mike, “Super Rat”, rapidement suivi par le single “Girl” de Too$hort. Avec l’explosion du rap aux États-Unis, Oakland était en première ligne. Le plus célèbre de tous était évidemment Tupac Shakur, né à New York mais venu s’installer en Californie, qui s’était fait un nom avec le groupe d’Oakland, Digital Underground et avait fini par s’identifier à la ville. Plus tard, Shakur est devenu connu dans le monde entier, l’incarnation par excellence du rap gangsta socialement engagé. Mais la même scène musicale avait également lancé MC Hammer, dont l’énergie et la créativité chorégraphique reflétaient une autre facette d’Oakland.

Au début des années 1990, une flopée de labels avaient surgi, dont Sick Wid It, Get Low, Young Black Brotha, In-A-Minute Records et Master P. En 1992, Oakland avait réquisitionné un nouveau mot pour son milieu du rap : hyphy, un argot local pour “hyperactif”, inventé par le rappeur Keak De Sneak. Le hyphy était vu comme une alternative au rap mainstream de plus en plus commercial : brut mais plein d’esprit, tapageur mais aux multiples facettes, y compris une narration souvent engagée. Pendant les deux décennies qui ont suivi, Oakland a produit toute une cuvée de stars du rap dont Mac Dre, E-40, G-Eazy, The Hieroglyphics et The Living Legends, pour n'en citer que quelques uns.

Sa réputation historique aidant, Oakland accueille aujourd’hui une variété impressionnante de styles, depuis le rap “backpack” alternatif jusqu'au rap socialement conscient, le point commun étant que la plupart de ces styles rendent hommage à la longue histoire locale d’audace et de militantisme.

Au vu de cette histoire, la musique de BLINDSPOTTING – la bande originale entièrement rap et la partition de Michael Yezerski – se devait de tomber juste. Il était primordial pour les auteurs du film d’être authentique.

“Il y a tant de musiques originales et uniques dans le film”, explique Keith Calder. “Nous avons pensé que l’essentiel de la BO devait venir d’Oakland, mais il y avait tellement de sous-genres, en plus de la partition du film, que l'harmonisation a pris du temps”.

Yezerski a même essayé de s’assurer que chaque musicien participant à la bandeoriginale ait un lien personnel avec Oakland. Il en était de même de la bande-son.

“Trouver la bonne musique pour le film est devenu une obsession”, reconnaît Diggs. “Rien ne ressemble vraiment au hip-hop de la Baie de San Francisco, si bien que c’était très important pour nous de faire des choix bien précis. Nous y avons intégré Tower of Power et Mac Dre. Nous avons toute la palette de ces styles qui sont les véritables artistes de la Baie”.

À Oakland, la musique a toujours été le principal moyen pour des citoyens de tous les horizons de raconter leur histoire et leur quotidien. “Avant, quand on y vivait, je connaissais de vrais escrocs qui étaient aussi des poètes fantastiques, des orateurs, des penseurs, et tout ça n’est pas contradictoire à Oakland”, se remémore Diggs.

La musique nous permet souvent de surmonter nos préjugés et de faire évoluer nos points de vue. Diggs, Casal, Estrada et les Calder seraient enchantés que BLINDSPOTTING influence subtilement les spectateurs de cette manière. “Nous voulions repousser de nouvelles frontières, et c’est exactement ce que fait un bon couplet de rap”, explique Casal.

Le titre même du film se réfère à une scène avec un effet d’optique très répandu : une image qui tout d’abord semble être celle d’une vase, puis qui pourrait au second coup d’œil révéler deux visages… si l’on regarde comme il faut. Le personnage de Janina Gavankar appelle cet effet “blindspotting”, en référence au point aveugle de l’œil humain, car c’est un moment où l’on distingue seulement un élément tout en manquant un autre aspect très important de l’image.

Ce “blindspotting” est ainsi une métaphore puissante non seulement des relations inter-communautaires, mais également de toute forme de communication humaine. Malgré les sujets actuels qu’il aborde, et bien qu'il s'attache à notre perception erronée d'autrui, BLINDSPOTTING est avant tout une aventure qui plonge au cœur des origines de deux antihéros inséparables.

  
#Blindspotting

mercredi 20 décembre 2017

WONDER


Drame/Famille/Un très joli film, touchant

Réalisé par Stephen Chbosky 
Avec Julia Roberts, Owen Wilson, Jacob Tremblay, Mandy Patinkin, Daveed Diggs, Izabela Vidovic, Noah Jupe...

Long-métrage Américain 
Durée : 01h53mn
Année de production : 2017
Distributeur : Metropolitan FilmExport

Date de sortie sur les écrans américains : 17 novembre 2017
Date de sortie sur nos écrans : 20 décembre 2017


Résumé : L'histoire de August Pullman, un petit garçon né avec une malformation du visage qui l'a empêché jusqu'à présent d'aller normalement à l'école. Aujourd'hui, il rentre en CM2 à l'école de son quartier. C'est le début d'une aventure humaine hors du commun. Chacun, dans sa famille, parmi ses nouveaux camarades de classe, et dans la ville tout entière, va être confronté à ses propres limites, à sa générosité de cœur ou à son étroitesse d'esprit. L'aventure d'Auggie finira par unir les gens autour de lui.

Bande annonce (VOSTFR)


Ce que j'en ai pensé : déjà avec LE MONDE DE CHARLIE (2012), l'habileté du réalisateur Stephen Chbosky pour raconter des histoires sensibles avec délicatesse était palpable. Il confirme ce talent avec WONDER. Il y raconte l'histoire d'un petit garçon, qui souffre de malformation faciale, tout en incluant également celle de sa famille et de ses amis. La narration est très fluide et la mise en scène de Stephen Chbosky est à la fois efficace et cohérente. Il explique et montre, sans juger ni sans tomber dans le larmoyant, les difficultés que cette maladie génère pour ceux qui la vivent et ceux qui les entourent. Il explore ainsi différent point de vue, ce qui confère à son film une dynamique et un intérêt inattendus. 

Il est aisé d'imaginer que le meilleur comme le pire des réactions des personnage est crédible et réaliste lorsque l'on est en dehors des critères de la norme sociétale. Certes, le scénario retombe parfois sur les sentiers classiques des bons sentiments, mais les personnages sont vraiment attachants et les événements s'inscrivent dans une vraie logique narrative - celle d'un chemin parcouru - du coup, on les accepte bien volontiers.

L'ensemble du casting est parfait pour donner un bel équilibre entre joies et larmes à cette histoire. Julia Roberts est magnifique dans son interprétation d'Isabel Pullman, une femme et mère au grand cœur et au caractère affirmé. Elle est le pilier de la famille et son intelligence se ressent à tous les niveaux.


Owen Wilson interprète Nate Pullman, le papa cool et lumineux. L'acteur est attachant dans ce rôle. 



Jacob Tremblay interprète Auggie Pullman, un petit garçon drôle, malin, brillant qui doit subir minute après minute le regard des autres. Ce jeune acteur est remarquable pour nous transmettre avec justesse les émotions qui transpercent son protagoniste.





WONDER est un film parfait à découvrir en cette saison. Il raconte une très jolie histoire de façon plus joyeuse et imaginative qu'on ne pourrait s'y attendre a priori. C'est une petite pépite qui réchauffe le cœur et nous donne envie de croire que la tolérance et la bonté ont encore une chance.


NOTES DE PRODUCTION
(Á ne lire/regarder qu'après avoir vu le film pour éviter les spoilers !)

LA MERVEILLE DES MERVEILLES
"On raconte que je suis sans doute l'une des merveilles créées par Dieu. Et personne n'a d'explication à fournir". Natalie Merchant, "Wonder"

Rares sont les livres qui ont le pouvoir de pousser les gens à agir, mais c'est pourtant le cas du roman "Wonder" de R.J. Palacio. Paru en 2013, cet ouvrage était d'une grande audace. En effet, les lecteurs étaient-ils prêts à s'attacher à un petit garçon qui, suite à une maladie génétique, était né avec une "malformation cranio-faciale" sévère susceptible d'attirer le regard ? Or, les lecteurs se sont réellement intéressés à Auggie Pullman. 

Le récit sans concession et ponctué d'humour de R.J. Palacio qui, par ailleurs, offre les différents points de vue de l'entourage du jeune héros, a touché un point sensible chez la plupart des gens : dans la société actuelle, on a tellement tendance à s'arrêter aux apparences qu'on en oublie ce que certains d'entre nous vivent en leur for intérieur. Si de nombreux romans plongent dans de terrifiants univers post-apocalyptiques, "Wonder" s'en démarque largement : le livre a ainsi prouvé qu'une histoire pouvait être captivante en parlant d'un sujet aussi simple que la bienveillance envers autrui. 

"J'ai toujours considéré que 'Wonder' était une méditation sur la bonté", souligne l'auteur. Grâce à un formidable bouche-a-oreille, le livre s'est vendu à plus de 5 millions d'exemplaires, mais a surtout initié le phénomène "Choose Kind" ["Choisir la bienveillance", NdT], campagne contre le harcèlement scolaire, et encouragé les lecteurs à raconter leur propre histoire. Le roman n'a pas tardé à intéresser Hollywood. Les producteurs Todd Lieberman et David Hoberman, chez Mandeville Films, ont lu le manuscrit le même soir et ont été emballés. 

"On s'est téléphoné et on était tous les deux en larmes – je ne suis pas gêné de le reconnaître", se souvient Lieberman. "On était tous les deux tombés sous le charme de cette magnifique histoire de compassion et d'amitié". Hoberman ajoute : "Ce récit nous a touchés parce qu'il aborde des sujets qui nous tiennent particulièrement à cœur. On a été très sensibles au fait que le livre adopte plusieurs points de vue et qu'il concerne tout un quartier des États-Unis, si bien que chacun peut se reconnaître dans l'un des personnages du récit. Surtout, ce qui nous a plu, c'est que ce livre évoque le fait qu'on a tous senti, à un moment ou à un autre, qu'on n'était pas à notre place et qu'il nous montre ce qui peut arriver quand on s'ouvre aux autres". 

Les deux producteurs avaient particulièrement à cœur d'aborder un type de personnage qu'on voit rarement à l'écran : un être qui bouscule totalement l'idée que nous sommes déterminés par notre apparence physique. Quand ils se sont entretenus avec l'auteur au téléphone, la complicité a été immédiate. R.J. Palacio leur a dit qu'elle avait toujours pensé qu'elle n'accepterait de céder les droits d'adaptation de son livre pour le cinéma qu'à une condition : le film devait respecter le style direct de l'ouvrage sans chercher à édulcorer le quotidien d'Auggie. 

"Quand j'ai écrit le livre, je n'ai pas cherché à créer un phénomène mondial", souligne l'écrivain. "Je l'ai écrit sans avoir la moindre attente : je ne me doutais même pas qu'il serait publié. J'avais juste envie d'écrire un petit livre comportant un simple message de bienveillance, si bien que je me suis dit qu'on devait adopter la même démarche pour le film. J'étais convaincue que Todd et David avaient la même vision que moi". Elle poursuit : "D'autres réalisateurs avaient envisagé de ne même pas représenter Auggie et j'estimais que c'était un manque de respect à l'égard des enfants souffrant de malformation cranio-faciale. Je ne voulais pas que le film minimise la gravité des lésions sur le visage d'Auggie parce qu'elles font partie intégrante de sa personnalité. Il était essentiel pour moi – tout comme pour Todd, David et Stephen Chbosky – de faire en sorte que le spectateur puisse regarder Auggie en face dès le début".

REGARDER LES CHOSES EN FACE 
"Quoi que vous pensiez, la réalité est sans doute pire". Auggie 

Ce qu'Augie appelle avec candeur "ce réflexe consistant à détourner les yeux" – ce moment humiliant où les gens évitent de croiser son regard – est précisément ce qui a inspiré son personnage. R.J. Palacio reconnaît volontiers qu'un jour de 2008 elle a elle-même évité un enfant pas comme les autres chez un marchand de glaces. Graphiste le jour, et écrivain en herbe la nuit, elle profitait d'un bon moment avec ses enfants lorsqu'elle a eu un geste qu'elle a sincèrement regretté. Elle reprend : "On était assis à côté d'un gamin qui souffrait de malformation cranio-faciale et qui ressemblait pas mal à Auggie". 

Mais l'anecdote ne s'arrête pas là. Remplie de honte, R.J. Palacio a souhaité renverser la situation en adoptant le point de vue le plus important qui soit – celui qui avait provoqué sa réaction sans le vouloir. Elle s'explique : "Je me suis mis à me demander ce qu'on pouvait ressentir lorsqu'on doit affronter un monde qui, au quotidien, a du mal à vous regarder en face. Ce soir-là, j'ai commencé à écrire le livre". 

C'est alors qu'est né Auggie Pullman, accompagné d'une galerie de personnages qui ont même surpris leur auteur. "Tous ces personnages qui jaillissaient sur le papier m'ont semblé tellement réels que j'ai eu envie de poursuivre", se souvient-elle. "J'ai eu peur que, si je n'allais pas au bout de cette histoire, personne ne les connaisse et j'avais vraiment envie que le monde les découvre". R.J. Palacio tenait à faire d'Auggie un élève de primaire qui s'apprête à faire sa première grande rentrée et qui se prépare à l'événement comme un astronaute débarquant dans un univers extraterrestre. 

"Cette période de la vie, entre 10 et 12 ans, est dévastatrice parce que les enfants ne se font pas de cadeau", dit-elle. "C'est l'âge où ils se cherchent et où ils se déterminent. Tout évolue dans leur monde : leur corps, leurs fréquentations, leurs centres d'intérêt, leurs rapports avec leurs parents. C'est un moment particulièrement propice pour qu'Auggie découvre le monde". 

Au départ, l'écrivain ne connaissait pas grand-chose aux malformations craniofaciales si bien qu'elle s'est plongée dans la littérature médicale et qu'elle a recueilli des témoignages au sein de sa propre famille. Elle a ainsi convenu qu'Auggie était probablement né avec le syndrome de Treacher-Collins qui, tout en étant provoqué par la mutation d'un seul gène, peut engendrer une malformation profonde des os du visage. Certains souffrent d'une forme tellement bénigne de la maladie qu'ils n'en ont même pas conscience. D'autres, au contraire, ont un visage totalement déformé : sont affectés sont comme tous ceux de leur âge : curieux, sensibles et courageux. Mais la plupart des familles ont du mal à accepter la réaction irréfléchie des autres. C'est ce constat qui a poussé l'auteur à explorer un autre aspect qu'elle souhaitait aborder depuis longtemps : les racines de la compassion ordinaire. 

"Tous les parents veulent que leurs enfants vivent dans un monde meilleur, mais ils oublient parfois que ce sont les choses les plus simples qui peuvent améliorer notre quotidien", reprend-elle. "C'est pour cela que j'ai voulu donner plusieurs exemples de l'importance qu'il y a à être bienveillant les uns envers les autres". Avec une telle approche, elle risquait de se fourvoyer en versant dans le sentimentalisme et la mièvrerie. Mais grâce à son style, elle a évité tout pathos. Au contraire, son écriture s'est révélée âpre, sincère et sans concession. À la sortie du livre, il a été salué par les personnes atteintes de maladies cranio-faciales, qui attendaient depuis longtemps qu'on évoque leur trajectoire dans une fiction, mais aussi par tous ceux dont la différence – quelle qu'elle soit – tend à les exclure de la société. 

Pour l'auteur, il faut avant tout se montrer bienveillant au quotidien. "Je crois sincèrement qu'au fond d'eux-mêmes les gens ont envie d'être bienveillants et, dès qu'ils en ont l'occasion, d'agir avec justesse. Mais nous devons tous nous y employer. C'est le moins qu'on puisse demander – que chacun fasse le maximum pour être quelqu'un de bien". C'est cette thématique qui a séduit Julia Roberts dans le roman. "Je pense que si on mettait en application les principes du livre – la justice et la compassion –, on vivrait dans un monde meilleur", dit-elle. "Pour moi, cet ouvrage m'a rappelé combien il est important de privilégier la bienveillance au sarcasme ou à la vision négative des choses".

L'ÉMERVEILLEMENT DE STEPHEN CHBOSKY 
"Vos bonnes actions sont vos monuments". Proverbe égyptien

Une fois que Lieberman et Hoberman ont obtenu l'approbation de l'auteur, les deux producteurs se sont mis en quête d'un réalisateur capable de conserver la sincérité et l'humour du livre. Ils ont immédiatement pensé à Stephen Chbosky, avec qui ils avaient travaillé sur l'adaptation en prises de vue réelles de LA BELLE ET LA BÊTE – et qui est aussi romancier. Ce dernier avait déjà porté à l'écran son propre ouvrage, "Pas raccord", sous le titre LE MONDE DE CHARLIE et remporté l'Independent Spirit Award du meilleur premier long métrage. 

"Ce qu'il nous fallait en tout premier, c'était une vraie capacité à faire surgir l'émotion sans être manipulateur ou manichéen", signale Lieberman. "Stephen possède une vraie intelligence émotionnelle, tout en sachant insuffler humour et légèreté à des thèmes d'une vraie gravité". Au départ, Chbosky a refusé la proposition, non seulement parce que sa femme venait d'accoucher et qu'il ne sentait pas prêt à affronter un tournage, mais aussi parce qu'il n'avait pas envie de réaliser un autre film se déroulant dans une école. Mais devant l'insistance de Hoberman, Lieberman et Lionsgate, il a fini par lire le livre – et par se rendre compte qu'il risquait de passer à côté d'un projet magnifique. 

Comme il le dit lui-même, il ne pouvait se permettre de tourner le dos à ce qu'il considère comme "un récit initiatique pour la génération actuelle". Il poursuit : "Quand mon fils Theodore est né, je me suis reconnu dans cette histoire et je me suis senti prêt à m'y plonger. Ce qui m'a frappé dans le roman, c'est qu'il montre que notre tempérament est le fruit de tous les choix qu'on fait dans la vie. On peut, seul, décider d'être un héros de sa propre vie – de se démarquer des autres, d'être soi-même et de puiser dans ce qu'il y a de meilleur au fond de soi". 

Au lieu de s'attacher uniquement à Auggie, il a pris en compte, dans sa propre adaptation, les différents points de vue qui s'expriment dans le livre. "Le courage d'Auggie se propage aux autres personnages", note le réalisateur, "et les différents points de vue permettent de comprendre qu'Auggie n'est pas le seul à souffrir. C'est comme cela que naît l'empathie". Progressivement, Chbosky et R.J. Palacio se sont liés d'amitié, d'autant plus que le réalisateur s'est associé à Jack Thorne et Steve Conrad pour adapter le roman. L'écrivain ne savait pas bien à quoi s'attendre mais a choisi de faire confiance à Chbosky. "Stephen a fait preuve de talent, mais aussi de respect pour le livre", dit-elle. 

"Tous ses choix scénaristiques étaient pertinents. J'espère que les lecteurs seront conscients que Stephen s'est donné beaucoup de mal pour restituer les personnages du livre, principaux et secondaires, et je les ai tous retrouvés dans le film tels que je les imaginais. Le film n'a pas transposé le roman dans ses moindres détails car on ne peut pas réaliser une adaptation littérale, mais Stephen y a insufflé un élément essentiel : ce sentiment que, dans le livre, j'ai surnommé 'le rire dans les larmes'". 

Pour l'auteur, savoir saisir cette dualité était fondamental. "Si le livre a touché autant de gens, c'est que la famille Pullman n'est pas triste – ce sont des gens joyeux qui sont heureux de leur sort", analyse-t-elle. "C'est le cas des vraies familles. J'ai été contente de voir que Stephen soit dans la retenue et fasse en sorte que ces personnages restent euxmêmes". "Le livre était notre meilleure référence, si bien qu'on ne s'en est pas beaucoup écartés", remarque Hoberman. L'auteur était constamment disponible pour apporter ses conseils. "Elle a été d'une aide précieuse, et nous a éclairés sur tous les aspects du film, du scénario au casting. Elle est l'un des auteurs du film à part entière".

AUGGIE 
"Chacun sur cette Terre mérite une standing ovation au moins au moins une fois dans sa vie". Auggie

Tandis que le développement du projet prenait forme, les auteurs se sont retrouvés face à une difficulté majeure : trouver l'interprète d'Auggie. Non seulement les nombreux lecteurs du livre s'étaient déjà représentés le petit garçon, mais il fallait dénicher un comédien de 10 ans capable d'incarner un enfant en butte à un monde souvent hostile. "Ce rôle est si complexe qu'il nous fallait un acteur extrêmement doué, pouvant aussi bien exprimer ses émotions par les non-dits que par le dialogue", note Lieberman. 

Les recherches se sont avérées un casse-tête jusqu'au jour où les producteurs ont découvert Jacob Tremblay dans ROOM où il campe la victime d'un enlèvement qui n'a jamais quitté la chambre dans laquelle il est enfermé. "Quand on a vu ROOM, on a compris qu'on avait trouvé le petit garçon qui pouvait interpréter Auggie", déclare Hoberman. "Jacob est doué pour un enfant de son âge, et même dans l'absolu. Lorsqu'on l'a rencontré, on a eu le sentiment d'être face à Auggie". Tremblay a également convaincu Chbosky : "Il ne fallait en aucun cas que WONDER semble austère et Jacob est plein d'humour, de curiosité et d'énergie dans le meilleur sens du terme", dit-il.

Étonnamment, Tremblay a accepté les longues séances de maquillage prosthétique sans sourciller : "Dès qu'il a été maquillé, Jacob s'est transformé psychologiquement, bien au-delà de sa métamorphose physique", affirme Lieberman. "Il s'est totalement approprié l'état d'esprit d'Auggie". 

 Le jeune acteur explique que s'il s'est facilement glissé dans la peau du personnage, c'est parce qu'il avait le sentiment qu'il était capital de raconter son histoire. "Ce qui m'a vraiment motivé, c'est d'interpréter un enfant qui voudrait contribuer à bâtir un monde meilleur", indique le jeune acteur de 9 ans. "J'ai trouvé le livre formidable et ma mère a pleuré en le lisant. Il parle du combat d'Auggie pour s'intégrer et il montre qu'on ne devrait pas être effrayé par un enfant comme lui". 

Tout comme n'importe quel comédien professionnel, Tremblay s'est plongé dans la documentation et a rencontré plusieurs enfants souffrant de la même malformation qu'Auggie pour entendre leur témoignage sur leur rapport à la différence. Il a même souhaité tenir un carnet où il conservait des lettres, des photos et des idées. "Je le consultais tous les jours, surtout avant de tourner une scène un peu difficile pour bien me préparer", explique-t-il. 

Pour l'auteur, il était indispensable que le jeune comédien soit aussi attentif à la justesse de son jeu. "Les efforts considérables que Jacob a fournis pour se documenter se retrouvent dans les nuances de sa prestation", dit-elle. "Il a saisi l'une des clés du personnage : Auggie accepte sa différence et il aimerait bien que tout le monde en fasse de même ! Il a aussi compris qu'Auggie est un garçon adorable, mais pas niais. C'est un farceur, et un dur à cuire qui a déjà subi 27 opérations". 

Tremblay partage la passion d'Auggie pour l'univers STAR WARS, ce qui lui a permis de mieux comprendre les fantasmes du personnage pour le cosmos. "Auggie est conscient que les gens ont besoin d'un peu de temps pour s'habituer à son visage", reprend-t-il. "À mon avis, c'est pour cela qu'il aime l'espace et qu'il préfère se balader en combinaison spatiale". Dans le livre, Auggie est d'autant plus attachant qu'il se livre facilement sur ses peurs, ses frustrations et ses rêves et Tremblay s'est reconnu dans cette attitude. 

"Jacob a parfaitement compris qu'Auggie a les problèmes d'un enfant de son âge", analyse Chbosky. "Auggie ne doit pas rester centré sur ses difficultés : il comprend que même s'il doit affronter des brutes et des regards de défiance, d'autres que lui ont aussi leurs problèmes et qu'il doit y être attentif. Il découvre que faire preuve de compassion pour les autres est une vraie force". 

Tremblay souligne que Chbosky a su créer une atmosphère où il pouvait prendre des risques. "Quand on s'est rencontrés, on a parlé de nos films préférés, et j'ai posé quelques question à Stephen sur les prothèses et j'ai trouvé son point de vue sur le livre vraiment chouette", se remémore le jeune comédien. "Par la suite, j'ai découvert que Stephen est l'un des types les plus gentils au monde. Le rôle du réalisateur est parfois ingrat, mais Stephen ne s'énerve jamais. Il est toujours de bonne humeur et c'est génial". 

Chemin faisant, Tremblay est devenu de plus en plus proche du personnage : "Quand j'ai vu le film, je me suis dit que même si je savais que Jacob jouait le rôle, ça ne se voyait pas. Pour moi, il s'est totalement coulé dans la peau d'Auggie", ajoute l'écrivain.

ISABEL ET NATE
"Ton visage m'a manqué, Auggie. Je sais que tu ne l'aimes pas toujours, mais il faut que tu saches… moi, je l'aime". Nate

Julia Roberts et Owen Wilson campent respectivement Isabel et Nate, les parents d'Auggie, qui tentent de concilier leur instinct protecteur avec la nécessité pour leur fils de trouver sa place dans le monde, quelles qu'en soient les difficultés. Parents d'un enfant différent des autres, ils doivent surmonter leurs angoisses et leur isolement, en cherchant à comprendre comment ce petit garçon qu'ils connaissent si bien peut susciter des réactions d'hostilité chez les autres. 

Les producteurs étaient enchantés par le casting. "Ce n'était pas un rôle de plus dans sa filmographie", souligne Hoberman en parlant de Julia Roberts avec qui il a travaillé sur PRETTY WOMAN. "Elle était convaincue par le bien-fondé de cette histoire et souhaitait vraiment que ce projet se concrétise". 

Lieberman ajoute : "Julia possède cette rare capacité à exprimer des émotions très fortes sans jamais verser dans le sentimentalisme. Elle a une telle élégance et un tel humour qu'on croit parfaitement à son personnage de mère". Julia Roberts évoque son regard sur le livre : "Il y a tout un éventail de personnages et j'ai adoré leurs différents points de vue, leur compassion et leur complexité. J'ai lu le roman avec mes enfants, qui l'ont beaucoup aimé, et c'est à ce moment-là que je me suis dit qu'il fallait en faire un film". 

Elle s'est aussitôt identifiée à la force maternelle d'Isabel, mais aussi aux conflits personnels de cette femme indépendante dont la vie et les ambitions ont été contrecarrées par une maternité particulièrement difficile. "Isabel est à la croisée des chemins", déclare la comédienne. "On vit tous un bouleversement total quand on devient parent – quand on devient responsable d'un autre être humain qui, soudain, est votre priorité absolue. Pour Isabel, être la maman d'Auggie a été très éprouvant. D'abord, parce que c'était déjà difficile de garder ce petit garçon en vie. Ensuite, parce qu'elle a dû abandonner tout ce qu'elle a cherché à construire sur un plan professionnel. Du coup, elle est partagée quand Auggie finit par aller à l'école. D'un côté, c'est la première fois qu'ils ne sont plus ensemble du matin au soir. Mais de l'autre, elle peut se consacrer à ce qu'elle faisait avant sa naissance. Il faut désormais qu'elle apprenne à lâcher prise". 

Toute l'équipe a été impressionnée par la proximité qui s'est nouée entre Julia Roberts et Jacob Tremblay. "Leur relation s'est construite de manière totalement naturelle", signale Lieberman. Tremblay ajoute : "Isabel est une mère géniale. Grâce à ses super-pouvoirs de maman, Auggie se sent mieux quand il est triste – et elle lui explique ce qui lui semble difficile à accepter dans la vie. Julia Roberts est une partenaire formidable. J'ai énormément appris à son contact". 

La comédienne souligne qu'elle a également beaucoup appris en côtoyant Tremblay, même si elle l'a peu connu puisque, comme elle constate elle-même, il s'était le plus souvent glissé dans la peau d'Auggie. "Je me souviens qu'à la fin du tournage, au moment où je disais au revoir à la mère de Jacob, elle m'a répondu, 'j'ai l'impression que tu es la mère d'Auggie et moi, la mère de Jacob', et c'était aussi mon sentiment". Julia Roberts sait gré à Chbosky d'avoir laissé ses comédiens s'approprier leurs personnages. 

"Stephen s'intéresse vraiment aux gens et à leurs rapports et il a un regard plein de tendresse sur la condition humaine", dit-elle. "Parfois, il se mettait même à pleurer quand il nous expliquait quelque chose qui lui tenait à cœur. Et il est d'une grande vivacité". Si c'est la première fois que Julia Roberts et Owen Wilson sont réunis à l'écran, leur complicité a été immédiate. 

"Nate est une sorte de clown enfantin et drôle, alors qu'Isabel drôle, mais il est émouvant dans le rôle de ce père qui cherche à sa façon à faire ce qu'il y a de mieux pour son fils". "On ne peut jamais savoir si l'alchimie va fonctionner entre deux comédiens qui campent un couple, mais dès que Julia et Owen se sont retrouvés sur le plateau, on ne s'est plus posé de question", acquiesce Hoberman. Lui-même père de deux enfants, Wilson a été particulièrement séduit par WONDER. 

"J'ai eu le sentiment qu'en jouant Nate, je contribuais à raconter une histoire au cinéma qui a ému énormément de gens", dit-il. "Mais c'est aussi la présence de Stephen Chbosky qui m'a intéressé. Avant le début du tournage, on a beaucoup parlé et j'ai trouvé que sa passion et son humanité étaient palpables : je savais que le film s'en ressentirait". Wilson a également été sensible au fait que Nate n'incarne pas l'autorité à la maison. "Je ne dirais pas de lui que c'est un adepte de la discipline", dit-il en souriant. 

"Il préfère jouer avec Auggie en faisant du karaté et du combat au sabre laser ! On pourrait croire que j'ai passé toute ma vie à me préparer à ce rôle car je suis très bon dans ces deux disciplines. J'ai grandi à Dallas et j'ai vécu dans une famille où régnait l'humour comme chez les Pullman. Certes, ils ont leur lot de problèmes, mais ils ne s'apitoient jamais sur leur sort". Owen Wilson était enchanté d'avoir Julia Roberts comme partenaire. "On ne rencontre pas souvent quelqu'un d'une telle vitalité", confie-t-il. "Elle est comme ça dans la vie et elle l'insuffle à son personnage". 

Pour Julia Roberts, la connivence entre eux a été instinctive. "Owen a improvisé pour s'approprier totalement Nate et il a été merveilleux", s'enthousiasme-t-elle. "Nous avons un sens de l'humour assez similaire, si bien qu'on s'est mutuellement entraînés dans ce ballet tragicomique". Jacob Tremblay a adoré nouer une relation avec Owen Wilson : "Owen est l'un des types les plus drôles au monde", déclare-t-il. "Dès qu'on le voit, on est mort de rire". 

D'autre part, Sonia Braga (LE BAISER DE LA FEMME ARAIGNÉE) campe la grand-mère de la famille. "Ce qui m'a donné envie de participer à ce projet, c'est qu'il aborde deux thèmes essentiels pour moi : l'amour familial et la lutte contre le harcèlement scolaire. Je me suis aussi sentie très proche du rôle parce que c'est ma grand-mère qui s'est occupée de moi. Toute ma vie, j'ai souhaité que ma grand-mère soit encore là, tout comme Via dans le film. La scène où j'interviens est toute en délicatesse et Stephen s'est montré d'une grande douceur".

VIA
"Comparé à ce qu'Auggie a enduré, même notre pire journée, notre pire mal de tête, notre pire blessure, notre pire crampe, ou notre pire souvenir ne sont rien". Via

Via, sœur adolescente d'Auggie, a sa propre trajectoire dans WONDER. En bonne santé, elle s'est consacrée au bien-être de son petit frère avec une patience totalement altruiste. Ce qui ne veut pas dire qu'elle l'a vécu facilement. Contrairement à Auggie, elle n'a jamais été au centre de l'attention de ses parents, et même si elle en comprend la raison, c'est un peu douloureux, surtout dans la période de chamboulement qu'elle traverse. 

Julia Roberts déclare : "La relation d'Auggie et Via est très belle et très complexe. Via est un personnage magnifique qui accepte de ne pas recevoir beaucoup d'attention et qui est consciente que cette situation ne changera pas".

'Auggie. Les producteurs ont trouvé un mélange de férocité et de tendresse chez Izabela Vidovic, 15 ans, qui a joué dans HOMEFRONT et la série ABOUT A BOY. "Nous avons auditionné pas mal de comédiennes et Izabela a décroché le rôle en étant ellemême", précise Hoberman. La jeune actrice éprouve une telle admiration pour Via qu'elle était enthousiaste à l'idée de l'interpréter. "Via est forte et altruiste et, au bout du compte, elle trouve sa propre manière de se démarquer", dit-elle. 

"Sa relation avec Auggie est incomparable : elle veut le protéger sans pour autant le dorloter comme le font ses parents. Elle souhaite qu'il soit capable de se battre et de se prendre en main". Le réalisateur a expliqué à la comédienne qu'il était capital d'exprimer ouvertement les difficultés, souvent tenues secrètes, auxquelles sont confrontés les frères et sœurs d'enfants souffrant de pathologies lourdes. 

"Il y a souvent des rivalités entre frères et sœurs, mais dans le cas du film, c'est un combat bien plus important pour Via", indique-t-il. "J'ai moi-même une petite sœur que j'adore et je suis bouleversé par la relation entre Via et Auggie". R.J. Palacio admire Via. "C'est l'un de mes personnages préférés", renchérit-elle. 

"Elle appelle un chat un chat et quand les gens sont cruels envers Aggie, elle est extrêmement remontée, bien plus que lui. Mais elle est aussi agacée par son petit frère. Ils ont donc une relation de frère et sœur tout à fait normale, même si elle est d'autant plus forte qu'elle l'a vu subir 27 opérations. Via n'a jamais perdu courage. J'adore ce personnage". Ultime membre de la famille, la chienne Daisy entoure les Pullman d'un amour inconditionnel. Et même si Chbosky est allergique aux chiens, il n'était pas prêt à supprimer ce "personnage" qui sert de confident silencieux aux membres de la famille en cas de coup dur. "Chacun d'entre eux aime Daisy à sa façon et elle leur permet de rester soudés", reconnaît-il.

LES CAMARADES DE CLASSE
"Ce que je voulais, c'est aller à l'école, mais seulement si je pouvais me retrouver dans la situation de n'importe quel enfant qui va à l'école". Auggie

Après avoir suivi sa scolarité à domicile, Auggie est encouragé par ses parents à faire sa rentrée en classe de CM2 à Beecher Prep. Il va devoir affronter les ragots, le harcèlement et les menaces, mais aussi découvrir les labos de sciences, les réussites personnelles et l'amitié. Grâce à ses camarades de classe, son point de vue sur sa vie évolue. Contrairement à sa famille, avec qui il a toujours vécu, ses copains apprennent à le connaître à travers leur propre expérience. 

"C'est toujours difficile de faire en sorte que les comédiens nouent une complicité à l'écran, et c'est encore plus compliqué avec des enfants de 10 ans", souligne Lieberman. "Il fallait qu'on trouve des enfants qui s'emboîtent comme les pièces d'un puzzle. On a rencontré des centaines de gamins dans plusieurs villes et on a essayé diverses combinaisons. Quand on les a tous trouvés, c'était extraordinaire". 

Petit florilège des enfants qui comptent le plus dans la vie d'Auggie.

Jack Will

Jack est le premier vrai copain d'Auggie à l'école ou, tout du moins, c'est ce que croit Auggie, jusqu'à ce qu'il comprenne qu'il joue la comédie au cours d'un triste incident. Jack doit alors choisir son camp. Noah Jupe, qu'on a vu dans THE TITAN et la série THE NIGHT MANAGER, campe le rôle. Lui-même un peu marginalisé – issu d'un milieu défavorisé et bénéficiaire d'une bourse –, Jack se sent des affinités immédiates avec Auggie, même s'il veut aussi être accepté par les jeunes les plus populaires de l'école. Noah Jupe a été séduit par le charme et le manque d'assurance du garçon. 

"Noah est un formidable jeune comédien anglais, immédiatement attachant", note Lieberman. Noah Jupe était fou de joie de décrocher le rôle : "J'ai adoré le livre", relève-t-il. Autant dire qu'il était très heureux de pouvoir rencontrer l'auteur. "Elle m'a dit que je correspondais parfaitement à son image de Jack Will, et on a vraiment parlé de ce que Jack pense et ressent – c'était génial !" "M. Tushman a un éclair de génie quand il désigne Jack pour guider Auggie", conclut R.J. Palacio. "Il voit bien que Jack ne perçoit pas à quel point il est extraordinaire et le place dans une situation où il peut révéler au monde toutes ses qualités… et Jack relève le défi".

Julian

"S'il y a bien un méchant dans WONDER, c'est Julian", estime Hoberman. Julian est le leader de la petite bande de CM2 qui commence par se moquer d'Auggie, puis qui finit par s'en prendre à lui physiquement. Originaire du Texas, Bryce Gheisar, aperçu dans MES VIES DE CHIEN et WALK THE PRANK, a décroché le rôle. 

"C'était très difficile de choisir l'interprète de Julian car on aurait pu, par facilité, engager quelqu'un d'effrayant", rapporte Lieberman. "Mais on voulait un acteur plus en nuances. Quand on a rencontré Bryce, on a vu qu'il représentait une sourde menace et qu'il inspirait une peur feutrée. Bryce a su l'interpréter comme un garçon charmant avec une colère rentrée qui ne s'est pas encore exprimée – et le spectateur s'en rend compte". 

Comme ses partenaires, Gheisar connaissait le roman, ce qui l'a poussé à fouiller les origines de la malveillance du personnage. "Ce qui m'a plu, c'est que ce livre a permis de rappeler que le harcèlement scolaire n'est pas acceptable", déclare-t-il. "J'avais vraiment envie de participer à ce projet". Pour l'auteur, Julian est un personnage essentiel dans WONDER. 

"Tous les gamins sont plus ou moins complexés", dit-elle. "Auggie est sans doute celui chez qui c'est le plus facilement perceptible à cause de son visage, mais ils ont tous quelque chose qu'ils aimeraient changer dans leur vie. Un garçon comme Julian est épouvanté par Auggie et comme il ne sait pas gérer ses émotions, il se moque de lui. Il essaie de se protéger mais le fait très maladroitement. En réalité, Julian a peur, et ses parents ne le soutiennent pas comme il en aurait besoin". 

Pour Gheishar, son personnage évolue tout au long du film. "Quand M. Tushman dit à Julian qu'Auggie ne peut pas changer son apparence, mais qu'on peut sans doute changer le regard des autres sur lui, j'ai le sentiment que cela lui ouvre l'esprit et qu'il se met à croire qu'il peut effectivement évoluer", dit-il.

Summer

Alors qu'Auggie se dit qu'il est seul à Beecher Prep, il voit débarquer Summer, une fille futée et timide qui semble vraiment l'apprécier. D'origine canadienne, Millie Davis, qu'on a vue dans ORPHAN BLACK et THE ODD SQUAD, campe la fillette qui redonne espoir à Auggie.

"Summer est d'une grande sagesse", indique R.J. Palacio. "Elle a compris qu'Auggie a besoin de quelqu'un qui le traite comme les autres. Elle ne supporte plus la méchanceté autour d'elle et elle se découvre une âme sœur chez Auggie". 

Millie Davis est elle aussi grande admiratrice du livre. "J'ai trouvé le livre très émouvant", dit-elle. "Il parle de l'acceptation des autres et c'est un thème génial". Parmi le groupe de copains d'Auggie, citons encore Charlotte Cody, jeune actrice en herbe, interprétée par la danseuse et comédienne débutante Elle McKinnon. 

"Charlotte Cody aime chanter, jouer la comédie, danser… comme moi", affirme Elle McKinnon. "C'est un moulin à paroles, ce qui lui donne un côté un peu décalé, mais elle est très drôle". Chbosky affirme : "Elle McKinnon était tellement naturelle qu'elle m'a bluffé. C'était pourtant son premier film. Et sa troisième audition. Je suis vraiment ravi que les spectateurs la découvrent grâce à WONDER". 

Trois acteurs canadiens composent le gang de Julian : Ty Consiglio dans le rôle d'Amos, Kyle Breitkopf dans celui de Miles et James A. Hughes dans celui d'Henry. "J'avais hâte de voir la scène où Amos, Miles et Henry viennent à son secours", note l'écrivain. "C'est un moment de complicité que beaucoup de gens adorent".

LES ENSEIGNANTS
"La grandeur d'esprit ne repose pas sur la force, mais sur l'usage que l'on en fait". Henry Ward Beecher

Deux enseignants jouent un rôle majeur pendant la première année scolaire d'Auggie : son professeur principal, M. Browne, et le proviseur M. Tushman, incarnés respectivement par deux immenses comédiens de théâtre, Daveed Diggs (lauréat du Tony Award et réputé pour avoir incarné Thomas Jefferson dans "Hamilton") et Mandy Patinkin (lauréat du Tony et de l'Emmy Award). 

Les producteurs étaient enchantés d'avoir pu obtenir l'accord de Diggs : "Daveed nous a tous époustouflés dans 'Hamilton'. Dans le film, il a su interpréter un prof drôle et humain très proche du personnage", s'enthousiasme Hoberman. Dès l'instant où il a lu le scénario, Diggs a su qu'il voulait participer au projet. "Je me suis dit que c'était formidable de jouer dans un film qui combat la haine", dit-il. "Je trouve aussi que raconter cette histoire à partir du parcours d'un enfant nous permet de bien cerner des thèmes importants. On ne peut pas faire preuve de cynisme en voyant WONDER". 

Il poursuit : "C'était mon premier film, si bien que cette expérience était doublement unique. Quand j'ai débarqué sur le plateau le premier jour entouré de tous ces gamins merveilleux, je me suis dit que si tous les tournages ressemblaient à ça, j'allais continuer dans cette voie !" Diggs a puisé dans ses souvenirs de ses profs préférés pour s'approprier le rôle : "Je me suis inspiré de deux ou trois enseignants qui ont radicalement changé ma vision du monde", explique-t-il. 

"Je voulais aussi transmettre l'idée selon laquelle, quand on enseigne, on est autant transformé par ses élèves qu'eux peuvent l'être par soi". Il adhérait totalement aux grands principes de M. Browne, inscrits sur le tableau noir : "À mon avis, M. Browne estime que si l'on applique ces préceptes au quotidien, ils peuvent vous permettre de mieux vous connaître. C'est très important à ses yeux", note Diggs. 

En s'inspirant d'un livre de Wayne Dyer, souvent surnommé "le père de la motivation", M. Browne initie ses élèves au "choix de la bienveillance" : "En écrivant le personnage de M. Browne, le choix de la bienveillance tel qu'il est professé par Dyer m'est immédiatement venu à l'esprit", indique l'auteur. 

"Je me suis dit qu'entendre cet enseignant inciter ses élèves à s'engager dans cette voie était une formidable manière de démarrer l'année scolaire et de rappeler aux enfants de quoi ils sont capables". Pour l'acteur, l'une des scènes les plus marquantes est celle de l'affrontement entre Julian et Jack Will. À ce moment-là, la fiction a été rattrapée par la réalité … "Alors que M. Browne tente de s'interposer dans la bagarre pour séparer les deux enfants, j'ai été saisi par une émotion intense", reconnaît-il. 

"C'est alors que Jack Will s'écroule et se met à pleurer dans mes bras. Je n'oublierai jamais cet instant". Dès le départ, R.J. Palacio avait souhaité que Patinkin interprète le proviseur : grande fan du comédien, elle n'a pas été déçue par sa prestation. "Mandy insuffle humanité et sagesse à ses personnages", dit-elle. "Il est doux et profond à la fois, ce qui correspond à mon image de M. Tushman". 

L'acteur s'est investi à 100% dans son rôle : "J'ai voulu participer au projet parce que j'ai été bouleversé par l'histoire", dit-il. "Dans notre monde contemporain, nous devons faire face au racisme, aux préjugés et à la xénophobie envers tous ceux qui sont différents de nous – et il est essentiel d'en parler". Bien entendu, la connotation du patronyme de M. Tushman [littéralement, "M. Fesses", NdT] n'a pas échappé à Patinkin ! (R.J. Palacio raconte qu'elle avait elle-même un prof d'université du nom de M. Butt ["M. Derrière", NdT], source d'inspiration du personnage). 

"Avec un tel nom de famille, il fallait que Tushman fasse preuve de pas mal d'autodérision, tout en incarnant l'autorité. Mandy était l'homme de la situation. Il est capable de raconter une blague dans une scène et d'être dans l'émotion la plus vive quelques minutes après", souligne Lieberman. En travaillant avec Tremblay, Patinkin indique qu'il a décelé une qualité très rare chez ses partenaires, quel que soit leur âge : "Il sait écouter. Il sait ce que la plupart des adultes ont oublié ou n'ont jamais appris", remarque-t-il. 

"Pour être comédien, il suffit de savoir écouter – et il le fait avec un grand naturel". La force du jeu de Patinkin a bouleversé Bryce Gheisar pendant la scène où Julian est exclu de l'école. "J'avais l'impression qu'on n'était plus en train de jouer car rien que d'entendre Mandy me faisait pleurer", confie le jeune comédien. "Et puis, entre deux prises, il m'a redonné le sourire en récitant ses répliques de PRINCESS BRIDE – 'Je m'appelle Inigo Montoya. Tu as tué mon père. Prépare-toi à mourir' Sa générosité m'a vraiment aidé parce que je voulais faire de mon mieux pour lui". 

La séquence de fin d'année des CM2 restera l'un des temps forts de Patinkin. L'écrivain et sa famille ont joué les figurants parmi l'assemblée des parents d'élèves : "C'était un moment très émouvant d'assister au discours de M. Tushman car le souvenir de l'écriture de cette scène reste gravé en moi", confie R.J. Palacio. "J'avais l'impression de regarder quelqu'un en train de me regarder alors que je regardais quelqu'un d'autre".

LES CAMARADES DE VIA 
"Parfois, on peut faire souffrir quelqu'un sans le vouloir". R.J. Palacio, "Wonder"

Tout comme Jacob a fait sa première rentrée à l'école, Via se prépare à vivre sa première année au lycée. Une année mouvementée où elle se forgera de nouvelles amitiés et connaîtra les affres du premier amour. Deux camarades de classe jouent un rôle central dans sa vie :

Miranda

Alors qu'avant l'été Miranda était encore la meilleure amie de Via, elle a radicalement changé : arborant une nouvelle couleur de cheveux, elle prend désormais ses distances avec Via. Un coup dur pour celle-ci au moment où elle a vraiment besoin de se confier à quelqu'un. Danielle Rose Russell, 17 ans, campe le rôle. 

"J'ai adoré l'histoire et je me souviens d'avoir envoyé un email à mon agent pour lui dire 'Il faut absolument que je décroche ce rôle'", raconte-t-elle. Elle a surtout été sensible au parcours de Miranda, autre personnage qui se sent incompris : fille de parents divorcés, elle tente de dissimuler son profond manque d'assurance en cherchant à se faire aimer coûte que coûte, au prix d'un terrible mensonge. 

"Miranda est une fille bien mais elle a fait fausse route et du coup, elle sent le besoin de se rebeller", indique la jeune comédienne. "Au début de l'année, elle a les cheveux teints en rose, des fringues hyper branchées et un anneau dans le nez – comme si elle avait besoin de porter un masque. Mais derrière cette façade, elle est en grande souffrance". 

C'est grâce à Auggie que Via et Miranda se réconcilient et repartent sur une relation plus sincère. "Les rapports de Miranda et Auggie sont très émouvants", note Danielle Rose Russell. "Elle l'appelle Major Tom en référence à la chanson de Bowie et c'est elle qui lui a offert le casque d'astronaute. Quand Auggie commence à lui manquer, elle comprend combien elle a perdu en prenant ses distances avec Via". Pour l'anecdote, elle a décroché le rôle en passant une audition depuis chez elle, dans le New Jersey, via Skype.

Justin

Quand Miranda décide de prendre ses distances avec Via, celle-ci se retrouve très seule au lycée. C'est alors qu'elle fait la connaissance de Justin, fan de théâtre et musicien, qui la convainc d'intégrer son club de théâtre. Dans le livre, le chapitre de Justin a été écrit sans ponctuation, ni lettres majuscules, pour exprimer l'approche organique de la vie qu'a le garçon – et les producteurs souhaitaient engager un acteur capable d'incarner physiquement cette dimension. 

Jeter, comédien, danseur et musicien originaire d'Atlanta, a longuement réfléchi aux points de convergence entre Justin et Via. "Justin est fils unique et il comprend la solitude de Via", dit-il. "Il voudrait qu'elle accepte le fait que ce n'est pas grave de se sentir blessé ou triste par moments, tant qu'on a quelqu'un pour être épaulé". 

La scène où Justin rencontre Auggie, dont l'existence même lui avait été cachée, a profondément marqué Jeter : "Quand il fait sa connaissance, il a un ressenti semblable aux autres mais il n'est pas du genre à le laisser paraître sur son visage", dit-il. "Il se retient. Et il comprend alors les difficultés que rencontre Via. Ce qui me plaît, c'est que Justin noue aussitôt une relation avec Auggie. Pour moi, la force du scénario vient du fait que certains personnages affichent leurs sentiments ouvertement et d'autres, au contraire, sont plus intériorisés". 

L'auteur a été touché par l'humanité que Jeter a insufflée à son personnage. "Dans le roman, Justin est un ado intello fan de théâtre, mais Nadji lui apporte une tout autre dimension", dit-elle. "Quand j'écrivais le personnage de Via, je voulais vraiment qu'elle ait quelqu'un qui soit là uniquement pour elle. Justin l'incarne à la perfection".

LE VISAGE D'AUGGIE
"J'aimerais bien que ce soit tous les jours Halloween. On porterait tous des masques. Comme ça, on pourrait prendre le temps d'apprendre à se connaître avant de dévoiler nos visages". Auggie

La "création" du visage d'Auggie, mêlant maquillage, prothèses et effets numériques, était fondamentale. "On a fait pas mal de recherches pour trouver le style qui convenait le mieux, en tenant compte des contraintes de temps car on travaillait avec un comédien enfant", signale Hoberman. "On voulait que le maquillage soit à la fois fort et réaliste et qu'on oublie l'apparence d'Auggie dès le début du film". 

Le réalisme du résultat final a impressionné les comédiens. "Le maquillage est extraordinaire parce qu'on ne dirait pas que c'est du maquillage", commente Daveed Diggs. "Comme ils ont réussi à conserver le regard expressif de Jacob, on en est bouleversé". Le maquilleur effets spéciaux Arjen Tuiten, qui a récemment métamorphosé Angelina Jolie dans MALÉFIQUE, a supervisé l'opération. 

Pour WONDER, Tuiten a d'abord étudié les symptômes de la maladie de Treacher-Collins : pommettes très aplaties, oreilles quasi absentes et yeux inclinés vers le bas. Tuiten a soumis le visage d'Auggie à une série de tests de maquillage, d'éclairage et d'effets visuels pour déterminer le juste équilibre de caractéristiques physiques, tout en laissant transparaître sa personnalité. Puis, il a appliqué ce dispositif au visage de Tremblay pour accélérer sa métamorphose. 

"Arjen est un petit génie du maquillage et il a réussi à réduire le processus de transformation quotidienne à 1h30", explique Lieberman. "Puis, son travail a été enrichi grâce au studio d'effets visuels LOLA qui a apporté les touches finales impossibles à obtenir de manière traditionnelle". 

Tremblay est resté constamment de bonne humeur, enjoué et curieux, tout au long des séances de maquillage, car il était conscient qu'il était capital d'obtenir le plus grand réalisme possible. "Une fois que c'était fait, j'avais l'impression d'être dans la peau d'Auggie", dit-il. "Sans le maquillage et les prothèses, j'aurais sans doute moins bien joué. Par moments, ça me grattait, mais j'essayais de ne pas trop y penser et j'avais alors l'impression d'avoir un cocon chaud et moelleux autour de la tête". 

Au cours des essais préalables au tournage, le directeur de la photo cité à l'Oscar Don Burgess (FORREST GUMP, SEUL AU MONDE) a mis au point une stratégie pour éclairer Auggie. "On a soigneusement étudié la forme du visage d'Auggie et la manière dont la lumière vient l'éclairer, et dont la peau reflète la lumière", analyse Burgess. 

"Notre but était d'adapter l'éclairage pour faire comprendre au spectateur les moments où il se sent très malheureux et ceux où il se sent beaucoup plus en forme". Chbosky a délibérément empêché les acteurs de voir Tremblay entièrement maquillé avant le début du tournage pour préserver la spontanéité de leurs réactions et les filmer.

L'ENTOURAGE D'AUGGIE
"Maman, papa et moi, nous sommes les planètes en orbite autour du Soleil. Le reste de la famille et nos amis sont comme des astéroïdes et des comètes, qui tournent autour des planètes qui gravitent elles-mêmes autour du Soleil". Via

Le style visuel de WONDER s'inspire avant tout du point de vue d'Auggie sur le monde extérieur qu'il découvre. Pour le mettre au point, Chbosky s'est entouré du directeur de la photo Don Burgess, de la chef-décoratrice Kalina Ivanov et de la chefcostumière Monique Prudhomme. Féru d'inventions, Burgess a constaté très en amont qu'il y avait matière à jouer visuellement sur la photographie. Il a ainsi décidé de tourner avec la caméra RED Weapon 6K qui, selon lui, offre une grande souplesse et un objectif capable de cerner les émotions à l'état brut du film. Pour identifier les différents points de vue exprimés dans l'histoire, le chefopérateur a adopté un style distinct pour chaque protagoniste. 

"Chaque trajectoire possède sa propre gamme chromatique, son propre éclairage et ses propres angles de vue", explique-t-il. "Le point de vue d'Auggie est caractérisé par sa propre esthétique, mais quand on revoit un événement le concernant à travers le regard de Via, par exemple, j'ai changé la vitesse de la caméra. Pour Auggie, j'ai choisi des objectifs à longue focale pour isoler le personnage et m'attarder davantage sur lui en tant qu'individu". La palette de couleurs change également. 

"Chez les Pullman, les couleurs sont assez chaudes", poursuit-il. "Mais à l'école, elles sont très froides car c'est un environnement nouveau où le garçon n'est pas à l'aise. Et à mesure qu'avance l'intrigue, les teintes sont plus chaudes". Par souci d'efficacité, Burgess a parfois travaillé avec quatre caméras à la fois. "Les enfants ne peuvent travailler qu'un nombre limité d'heures par jour et, dans certaines scènes, on a parfois jusqu'à neuf personnages dans le champ, si bien qu'on a décidé d'avoir recours à plusieurs caméras", dit-il encore. 

De son côté, Kalina Ivanov a essentiellement concentré ses efforts sur la maison des Pullman, dont plusieurs détails fantaisistes s'inspirent de la description du livre. Elle a supervisé la construction d'un appartement de deux étages grandeur nature, dans le pur style new-yorkais des "Brownstones", sur le plateau de Braid Street à New Westminster, en Colombie britannique. "L'histoire que raconte WONDER n'est pas strictement new-yorkaise", précise R.J. Palacio. 

"Elle pourrait se passer n'importe où dans le monde, à n'importe quelle époque. Kalina a créé un décor totalement universel". Le film commence dans la chambre d'Auggie – son sanctuaire. "Dans sa chambre, Auggie peut rêver et être lui-même sans craindre le jugement des autres", note Kalina Ivanov. 

"J'ai suggéré à Stephen que sa chambre pourrait représenter la nuit. L'idée lui a plu parce que la nuit fait penser à l'obscurité du cosmos, qui obsède Auggie. On ne voulait pas non plus que la pièce soit trop sombre : il y a de la fantaisie chez lui, si bien qu'on a peint chaque étagère de sa bibliothèque de couleurs différentes. On voulait faire ressentir à travers le décor que ce garçon dessine, rêve, a plusieurs centres d'intérêt et possède une âme d'une grande richesse". 

Dans la chambre d'Auggie, sa courbe de croissance, composée de 27 bracelets d'hôpital, raconte, d'une certaine façon, son parcours depuis sa naissance. "On a passé pas mal de temps à concevoir ces bracelets et à réfléchir à leur emplacement", poursuit la chef-décoratrice. "À un moment donné, Stephen a eu l'idée de les disposer sur une courbe de croissance. Après quelques essais, on s'est rendu compte que, pour des raisons de prises de vue, il valait mieux les disposer sur un tableau en liège rectangulaire. On a constamment cherché à donner l'impression que cette maison était habitée par une vraie famille". 

La pièce était décorée avec un tel soin du détail que Tremblay n'avait plus envie de s'en aller. "Il y avait des milliards d'accessoires géniaux que j'adore", dit-il. "Auggie a des Lego Star Wars, un plafond recouvert d'étoiles et un sabre laser. Il a même une X-Box dans sa chambre alors que la mienne est au sous-sol de la maison. J'adorerais l'avoir dans ma chambre !" La chambre d'Auggie est diamétralement opposée à celle de Via. "Tandis qu'Auggie a un ciel étoilé, Via a des murs recouverts d'un ciel bleu et de nuages", ajoute Kalina Ivanov. 

"On voulait suggérer l'idée que leur mère, qui a été illustratrice, a peint ces deux panneaux pour exprimer de manière émotionnelle la personnalité de ses enfants. Le moindre accessoire, et le moindre choix de couleur, a du sens, et comme Stephen est aussi écrivain, il fait attention à ce genre de choses". 

La chef-décoratrice était ravie d'avoir les conseils de R.J. Palacio : "Elle m'a renseigné sur les trajectoires des personnages qui ne figurent pas dans le livre", dit-elle. "Par exemple, elle m'a raconté qu'Isabel avait fait ses études à la Rhode Island School of Design et que Nate, qui était musicien, avait étudié à Brown. Par la suite, Nate a décidé de travailler dans la finance pour offrir à son fils la meilleure vie possible. C'était formidable d'avoir toutes ces informations. On voulait que leur maison soit aussi réaliste que possible, ni trop bien rangée, ni trop parfaite, et qu'elle donne l'impression qu'y vivent des gens qui traversent des moments de joie et de détresse". Pour Beecher Prep, Kalina Ivanov s'est inspirée de l'école de Brooklyn, datant du XIXème siècle, fréquentée par les enfants de R.J. Palacio. 

"Stephen m'a demandé de faire en sorte que le style du film soit atemporel", reprend-elle. "Du coup, on a évité d'utiliser les nouvelles technologies présentes dans pas mal d'établissements. Pour la salle de M. Browne, on a construit des tableaux verts traditionnels avec de jolis cadres en bois. Il aime ses élèves et on a donc fixé partout dans la salle des tas de petits mots personnels qu'il leur a écrits. Le décor de la pièce est très particulier et on l'a aménagé en fonction de l'avancement de l'année scolaire". 

Pour reconstituer le décor d'une fête de la science, le département artistique a rempli le gymnase d'authentiques projets glanés dans différentes écoles de la région. La production a construit la chambre noire d'Auggie et Jack Will. L'école Heritage Woods, en Colombie britannique, a accueilli près de 400 figurants pour la pièce à laquelle participe Via dans son lycée, tandis que Camp Howdy à Belcarra, également situé en Colombie britannique et fondé dans les années 40, a campé la Réserve naturelle de Broarwood où Auggie dort pour la première fois à la belle étoile. 

"C'était une formidable trouvaille et on a même vu un ours pendant nos repérages", s'amuse Kalina Ivanov. "Camp Howdy est ravissant, mais pas trop vaste, et correspondait parfaitement à nos besoins. Auggie passe l'essentiel de son temps à l'intérieur et c'est la première fois, dans cette scène, qu'il se retrouve dans la nature, si bien que c'était vraiment important que le camp soit beau sans être trop imposant". 

 La chef-costumière Monique Prudhomme a dû imaginer jusqu'à 45 tenues différentes pour certains personnages. Elle a commencé par Auggie : "On a créé un contraste entre la force de son vécu et la banalité de son style vestimentaire", dit-elle. "Il porte pas mal de joggings à capuche au début, et puis de moins en moins, à mesure qu'il se sent mieux dans sa peau". Malgré la simplicité de ses vêtements, il y avait quelques embûches. 

"On a dû faire en sorte de confectionner des tenues qu'il pouvait enfiler par la tête et qui dissimulaient les prothèses", confie-t-elle. La garde-robe de Via évolue également. "Via est comme une fleur qui s'épanouit", note Monique Prudhomme. "Au départ, elle est très réservée, si bien que j'ai privilégié des tenues sobres et jeunes. Mais quand elle rencontre Justin au lycée, elle affirme davantage sa féminité".

Pour Isabel et Nate, la chef-costumière s'est inspirée de leurs parcours. "Isabel était une artiste avant la naissance d'Auggie, si bien que je me suis dit qu'elle laissait libre cours à son imagination à travers ses vêtements et ses bijoux", poursuit-elle. "Il fallait néanmoins qu'elle ait l'air d'une vraie maman, avec un petit côté branché et funky. Quant à Nate, il fallait qu'il ait l'air un peu engoncé dans ses costumes, comme s'ils étaient un peu rêches pour reprendre le terme de Stephen. Il travaille dans la finance, mais pour bien montrer qu'il n'est pas à l'aise, je lui ai fait porter des tennis quand il part travailler". 

Le style d'Auggie tranche avec celui des enfants qu'il rencontre à l'école, et Charlotte en particulier. "Stephen voulait faire ressortir l'exubérance et l'élégance d'Elle, si bien qu'on lui a fait porter des motifs de papillon et des vêtements scintillants. Son look joyeux se démarque du style d'Auggie au départ, mais il se rapproche d'elle progressivement", conclut la chef-costumière.

LE CASQUE D'ASTRONAUTE ET CHEWBACCA
"Je n'ai pas détruit d'Étoile de la mort ou quoi que ce soit du genre, mais j'ai simplement survécu au CM2". Auggie

S'il y a bien un lieu où Auggie se sent en sécurité, c'est derrière son casque d'astronaute. Non seulement cet accessoire dissimule son visage, mais lui permet de pénétrer dans un monde cosmique féerique où il se sent libre et proche de l'état d'esprit courageux de ses héros : les astronautes d'Apollo 11 qui ont marché sur la lune. Il était essentiel de dénicher le bon casque. 

"Il s'agit de l'accessoire préféré d'Auggie et celui qu'on a utilisé a l'air authentique", confie Tremblay. "En appuyant sur un bouton, le viseur peut même se relever. Muni de son casque, Auggie se sent heureux et normal, sans avoir à se préoccuper d'être vu par les autres". Le département Accessoires a construit le casque, en l'adaptant à la taille du visage d'Auggie, mais pour ses rêves spatiaux, la production a loué une véritable combinaison de la NASA pour enfant. 

"On a eu la chance de trouver une société qui fabrique des combinaisons pour enfants", indique Monique Prudhomme. Pour les fantasmes intergalactiques du petit garçon, Chbosky et Burgess ont eu recours à des trucages. "On voulait qu'Auggie ressente la liberté absolue de l'apesanteur", constate Burgess. "Pour y parvenir, on a utilisé des caméras à très haute vitesse pour simuler des mouvements en apesanteur, si bien qu'il semble flotter. On a alors le sentiment que le petit Auggie dans sa petite combinaison est capable de surmonter l'apesanteur". 

Des créatures spatiales débarquent sur Terre lorsque Auggie voit Chewbacca, célèbre personnage de STAR WARS, errer dans les couloirs de Beecher Prep. "On a été très heureux que Lucasfilm et Disney soient sensibles à l'importance que représentent les personnages de STAR WARS pour Auggie, si bien qu'ils nous ont autorisés à utiliser Chewbacca dans notre film", rapporte Hoberman. 

"Tourner une scène avec Chewbacca restera parmi les dix trucs les plus géniaux que j'aurais fait dans un film", déclare Daveed Diggs. "Sérieusement, le petit garçon qui est en moi était en transes ! J'ai une scène avec Chewbacca et ça, c'est gravé dans ma tête pour toujours. Mieux encore : il est aussi cool qu'on se l'imagine !"

TOUS LES AUGGIE DE NOTRE MONDE
"En apparence, ils peuvent sembler différents de vous, mais ils ont les mêmes sentiments que vous. Ce n'est pas l'apparence qui compte, mais la personne qu'on est".
"Imagine This: A World Without Bullies", de la Children's Craniofacial Association

D'emblée, la production tenait à ce que les personnes atteintes de maladies cranio-faciales soient associées au film et que leur témoignage soit entendu. Elle a collaboré avec plusieurs organisations comme MyFace et la Children's Craniofacial Association (CCA). Pour ces deux institutions, le livre était une formidable occasion de sensibiliser l'opinion publique à cette pathologie et à la lutte contre les stigmates sociaux. Pour R.J. Palacio, l'amour pour son livre que lui ont témoigné les "Auggie" de ce monde s'est révélé aussi gratifiant que le succès populaire. 

"L'amitié que j'ai nouée avec des enfants souffrant de malformation cranio-faciale m'a touchée au cœur", dit-elle. "C'est bouleversant de voir à quel point 'Wonder' a eu des conséquences positives sur leur vie". Pour en savoir plus, la famille de Jacob Tremblay a assisté à la retraite familiale de la CCA. Une tradition initiée par la porte-parole de l'association, Cher. "J'ai sympathisé avec des tas de jeunes", dit-il. "C'était formidable. Tout en passant des moments géniaux, j'ai énormément appris sur les enfants souffrant de malformation cranio-faciale, ce qui m'a aidé à jouer le rôle avec plus de justesse". 

Une famille en particulier a largement influencé le projet du film : celle du petit Nathaniel Newman, 12 ans, devenu proche de R.J. Palacio. "Deux mois après la parution du livre, les parents de Nathaniel m'ont contactée et on a déjeuné ensemble", raconte-telle. "Alors que je ne le connaissais pas au moment où j'écrivais le livre, j'ai découvert que Nathaniel était l'incarnation même d'Auggie. Il souffre du syndrome de Treacher-Collins et m'évoque pas mal ma propre représentation d'Auggie, et parle comme lui. Il a des parents formidables et un frère qui, lui, ne souffre pas de la maladie. Il a dû subir de nombreuses opérations et affronter les mêmes problèmes qu'Auggie. Et tout comme mon personnage, il est adorable, drôle et courageux au-delà de l'imaginable". 

L'auteur a engagé Nathaniel – qui se remettait alors de sa 56ème opération – comme consultant. "Nathaniel nous a vraiment donné des indications très précises sur la vie d'un enfant comme Auggie", note Lieberman. "Et bien qu'Auggie soit un personnage fictif, j'ai eu le plaisir de rencontrer des gens formidables qui lui ressemblent". 

Plusieurs familles membres de la CCA sont venues sur le tournage à Vancouver : chacun des enfants de l'association a pu jouer avec le casque d'Auggie. R.J. Palacio espère que le public repartira de la projection avec une conviction : "Ce ne sont pas les gens atteints de malformation qui ont un problème", dit-elle, "ce sont ceux qui les regardent avec des préjugés".

LE CHOIX DE LA BIENVEILLANCE
"Si chacun d'entre nous, dans cette pièce, se fixait comme règle d'agir, où qu'il soit et quand il le peut, avec un peu plus de bienveillance que nécessaire, le monde serait meilleur". M. Tushman

Si "Wonder" a été un tel phénomène, c'est qu'il a encouragé les jeunes gens à combattre avec plus d'assurance les fléaux du harcèlement scolaire, du sectarisme et de l'ostracisme. "Le livre a initié des campagnes contre le harcèlement partout dans le monde", souligne Lieberman. 

"L'histoire évoque bien des manières dont les jeunes peuvent être harcelés. Le harcèlement moral est très important à mes yeux, et c'est l'une des raisons qui m'ont fait adhérer au message du livre. De tout temps, certaines personnes se sont mal comportées, mais avec les réseaux sociaux, certains harcèlent leurs victimes à bien plus grande échelle. Du coup, on n'a jamais eu autant besoin de ce genre d'histoires".

R.J. Palacio s'entretient désormais avec des jeunes, partout aux États-Unis, à travers la campagne Choose Kind lancée en réaction au livre : elle a convaincu des milliers de gens à signer la charte du mouvement. Elle rappelle à ces jeunes que leur attitude actuelle envers les autres les marquera à vie. "Quand je discute avec eux, je leur demande quel souvenir ils aimeraient qu'on garde d'eux dans 80 ans", témoigne-t-elle. 

"Voulez-vous qu'on se souvienne de vous comme quelqu'un de malveillant ? Ou comme celui qui a fait preuve de suffisamment de courage pour aller vers ce nouvel élève et devenir son copain ? C'est alors que les jeunes comprennent que même un geste qui peut sembler infime a un impact durable". Mais l'auteur affirme que même si son livre est un instrument utile dans la lutte contre le harcèlement, il ne suffit pas. Elle espère que le roman et le film pousseront chacun d'entre nous à agir et à ne pas hésiter à donner un coup de main à ceux qui en ont besoin autour de nous. 

"Parfois, il suffit de pas grand-chose pour faire un geste décisif", ajoute-t-elle. "Ce qu'il y a de formidable dans ces actes en apparence dérisoires, c'est qu'on ne peut jamais savoir si, peut-être, on contribue à sauver la vie de quelqu'un". Elle remarque que le mot-clé dans le nom de son mouvement est "Choose" [Choisir, NdT]. Une notion que Stephen Chbosky, ses techniciens et ses acteurs ont, selon elle, mise en avant dans le film. 

"La bienveillance ne se décrète pas vraiment", conclut-elle. "Ce qu'on peut faire en revanche, c'est encourager les gens à adopter le point de vue des autres.

  
#WonderLeFilm

Autre post du blog lié à WONDER