Affichage des articles dont le libellé est JASMINE CEPHAS JONES. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est JASMINE CEPHAS JONES. Afficher tous les articles

lundi 3 septembre 2018

BLINDSPOTTING


Drame/Une très bonne surprise, un film aux multiples sujets équilibré et original

Réalisé par Carlos Lopez Estrada
Avec Daveed Diggs, Rafael Casal, Janina Gavankar, Jasmine Cephas Jones, Wayne Knight, Utkarsh Ambudkar, Tisha Campbell-Martin, Kevin Carroll...

Long-métrage Américain
Durée : 01h35mn
Année de production : 2018
Distributeur : Metropolitan FilmExport 

Date de sortie sur les écrans américains : 27 juillet 2018
Date de sortie sur nos écrans : 3 octobre 2018



Résumé : Encore trois jours pour que la liberté conditionnelle de Collin prenne fin. En attendant de retrouver une vie normale, il travaille comme déménageur avec Miles, son meilleur ami, dans un Oakland en pleine mutation.

Mais lorsque Collin est témoin d’une terrible bavure policière, c’est un véritable électrochoc pour le jeune homme. Il n’aura alors plus d’autres choix que de se remettre en question pour prendre un nouveau départ. 

Bande annonce (VOSTFR)


Ce que j'en ai pensé : film présenté cette année en compétition au 44ème Festival du Film Américain de Deauville, BLINDSPOTTING était un concurrent très sérieux. Il a d'ailleurs a reçu le Prix de la Critique. Pour un premier long-métrage, son réalisateur, Carlos López Estrada, fait un travail remarquable pour nous raconter cette histoire aux sujets multiples en lui instaurant un style dynamique et en gardant le cap sur le thème principal : l'amitié entre deux gars ayant grandi dans un quartier populaire d'Oakland. Il utilise le comique de situation de façon adroite et touche au but à chaque fois. Il impressionne aussi par sa façon percutante d'amener les moments dramatiques. Il nous fait ainsi passer du sourire à l'émotion en quelques images. Il maîtrise avec brio sa mise en scène et les ambiances qui habillent les différents moments du film.


La ville d'Oakland est un personnage qui compte dans cette histoire. Les références à cet endroit et l'amour des personnages pour Oakland sont souvent rappelés. C'est un peu le fil rouge qui place le développement des sujets dans le contexte précis dans lequel on veut nous brosser le portrait de ces garçons attachants. Ils sont interprétés par Daveed Diggs qui joue Collin et Rafael Casal qui joue Miles. Les deux acteurs rendent crédibles à la fois la personnalité de leur protagoniste - décalé, cool et marrant pour Collin; fidèle en amitié, nerveux, immature et sympa pour Miles - ainsi que le ciment amical qui les lie envers et contre tous.



Copyright photos @ Metropolitan FilmExport

Daveed Diggs et Rafael Casal ont non seulement le mérite de donner du relief à leurs rôles et en plus, ils offrent un rythme inattendu à cette aventure grâce à leur talent de scénaristes (ils ont co-écrit le scénario) qui incorpore des dialogues en rime de rap qui font parfaitement sens avec l'intrigue.

Avec BLINDSPOTTING, le spectateur se retrouve face à un long-métrage, faisant partie de la famille du cinéma américain indépendant, qui aborde, gentrification, vie de détenu repenti, difficulté à lâcher prise avec l'adolescence pour devenir adulte (...) dans un ensemble équilibré et original. C'est une très bonne surprise et définitivement un film à voir. 


NOTES DE PRODUCTION
(À ne lire qu'après avoir vu le film pour éviter les spoilers !)

LE PARCOUR DE DAVEED DIGGS ET RAFAEL CASAL

Récit d'un homme qui tente de ne pas s'attirer d'ennuis pendant trois jours dans une ville en pleine mutation, BLINDSPOTTING aborde des thématiques sensibles. Dès sa séquence d'ouverture, à la fois irrésistible et tendue, le film capte l'énergie d'Oakland, tout en étant marqué par une peur et une colère susceptibles d'exploser à tout moment. Et c'est de ce maelström, où se côtoient des individus que tout oppose, que surgit l'inattendu. Si le film évoque les questions d'appartenance communautaire, de classe sociale et de masculinité, il nous rappelle surtout qu'on a tendance à juger les autres de manière expéditive lorsqu'on ne connaît pas tout leur parcours.

BLINDSPOTTING a fait l'effet d'une bombe quand il a été projeté en ouverture au festival de Sundance cette année. Mais le projet est bien plus ancien puisqu'il est étroitement associé à une amitié solide, comparable à celle qui lie les deux déménageurs du film. Rafael Casal, artiste, éducateur et dramaturge d'origine hispanique, et Daveed Diggs, acteur et rappeur noir, se sont révélés en partageant l'affiche de "Hamilton" de Lin Manuel Miranda, phénomène qui a enflammé Broadway. Mais ils se sont d'abord rencontrés au lycée de Berkeley High. Ils ont ensuite développé leurs talents artistiques au sein du Youth Speaks Program, organisation à but non lucratif visant à favoriser l'éducation des jeunes, l'engagement citoyen et l'expression orale à travers le slam.

Cette expérience a non seulement scellé l'amitié entre les deux hommes, mais a aussi orienté leur trajectoire future puisque, désormais, l'expression orale, la création artistique et l'engagement en faveur de la communauté sont devenus leur quotidien.

Par la suite, Diggs a suivi des études de théâtre à Brown University, puis a monté le groupe expérimental de hip-hop Clipping et s'est produit dans "Hamilton" (il jouera dans le spectacle pendant un an et demi à Broadway et décrochera un Tony), avant de s'illustrer dans la série BLACK-ISH, d'enseigner et d'animer des ateliers ! Casal a été deux fois champion national de poésie slam, puis a été engagé sur la série DEF POETRY JAM où son audace et sa fraîcheur l'ont distingué comme un adolescent hors du commun. Grâce à ses prestations en slam, il est devenu une star sur YouTube et a entamé des tournées à travers le pays, en se produisant souvent sur des campus universitaires ("Je n'ai pas été admis dans ces universités, mais j'ai pu y monter des spectacles", s'amuse-t-il à rappeler).

Casal a enregistré plusieurs albums de rap, a été directeur artistique du programme artistique First Wave de la University of WisconsinMadison, a monté des dizaines de spectacles – tout en affirmant sa propre vision d'un métissage entre théâtre et poésie.

Tandis que leurs carrières respectives décollaient, Diggs et Casal ont continué à collaborer ensemble dès que l'occasion se présentait. "On était tous les deux passionnés par les textes en vers", précise Casal. "Mais quand on s'est retrouvés, on s'est rendu compte qu'on était très complices parce qu'on adore le théâtre, la poésie, la musique, et on a alors cherché à monter un spectacle qui réunisse toutes ces disciplines".

Ils aiment également tous les deux Oakland, simplement surnommée avec tendresse par ses habitants "la Ville". Mais le Oakland où ils avaient grandi, qui savait révéler les talents, changeait si vite qu'ils en avaient le tournis. Des gens branchés avaient investi les grandes artères, les épiceries étaient passé au bio – et les prix avaient grimpé – et le commerce prospérait… mais quelque chose avait disparu entre-temps.

17 ans après leur rencontre, BLINDSPOTTING évoque les deux visages d'Oakland – le vieil Oakland et le nouvel Oakland, l'Oakland ouvrier et blanc et l'Oakland noir, l'Oakland bohème et inspiré et l'Oakland violent et rebelle – en révélant les lignes de fractures sous-jacentes entre deux grands amis. Collin et Miles ne s'inspirent pas directement de Diggs et Casal, mais en sont proches. "Ce sont des types qu'on a côtoyés et que la plupart des gens ont déjà rencontrés", confie Casal. "On les connaissait parce qu'ils font partie intégrante d'Oakland, si bien qu'on savait comment les interpréter".

BLINDSPOTTING était aussi l'occasion pour les deux artistes d'explorer une nouvelle forme d'expression, issue de leurs expériences passées mêlant théâtre, poésie et rap : le cinéma en vers. En s'appropriant le projet, ils ont créé un monde extrêmement réaliste, mais où les réflexions les plus intimes et les émotions les plus vives donnent soudain lieu à des poèmes. Fidèle à la tradition du slam, le film est sans concession lorsqu'il met en scène la violence. Mais c'était aussi une dimension du projet. Colin et Miles plaisantent et se vannent jusqu'au moment où ils achoppent sur une part de non-dit qui ne peut pas être ignorée.

Comme l'indique Casal, le film montre qu'il est essentiel de remettre en question nos idées préconçues sur les autres, qu'il s'agisse d'amis ou d'ennemis.

"Ce film ne parle pas du gouffre qui sépare les noirs et les blancs, mais d'une ligne de fracture finalement dérisoire entre deux communautés qui ont grandi dans le même contexte, qui ont enduré les mêmes violences, les mêmes préjugés, les mêmes idéologies", rapporte Casal. "Sauf que l'une est noire et l'autre est blanche et qu'elles sont obligées d'adopter des postures différentes dans leur rapport au monde. Ce n'est donc pas un gouffre qui les sépare, mais trois fois rien. Pourtant, ce qui n'est qu'une distance négligeable pour Miles est immense aux yeux de Colin. En apparence, ils ont vécu une enfance similaire à Oakland, mais en réalité, leur apprentissage de la vie est radicalement différent".

LES ORIGINES DE BLINDSPOTTING

Alors qu’en 2018, BLINDSPOTTING semble d’une actualité brûlante, le film est né d’une série de rencontres fortuites qui ont eu lieu dès 2009.

Le projet a démarré grâce à l’instinct de la productrice et co-fondatrice de Snoot Entertainment, Jess Calder, qui s’appelait alors Jess Wu. À ses débuts comme productrice, aux côtés de Keith Calder, elle avait été frappée par le charisme de Casal dans DEF POETRY JAM : “Rafa exprimait une authenticité et une sincérité que je n’avais jamais éprouvées aussi intensément”, se rappelle-t-elle. Le talent de Casal a incité Jess Calder à le suivre sur les réseaux sociaux, puis à entrer en contact avec lui. “Je lui ai dit : ‘cela va te paraître totalement fou, mais j’ai l’impression que tu as en toi de quoi faire un très grand film, et je voudrais vraiment t'accompagner dans cette démarche artistique”.

Casal n’avait jamais sérieusement envisagé de se lancer dans l'écriture de scénarios, mais l'idée le séduisait. Il a envoyé “Monstre”, un poème qu’il avait récemment écrit, à Jess Calder. “Ça parle de son apathie grandissante face à la mort de tant de ses amis dans des circonstances violentes et à un âge relativement jeune”, explique la productrice. “J’ai toujours pensé que BLINDSPOTTING tirait ses racines précisément de ce poème-là”.

Peu après, Jess et Keith Calder ont eu l’occasion de rendre visite à leur nouvel ami, Rafael Casal. Ils organisaient une projection du documentaire THUNDER SOUL pour le Caucus Noir du Congrès, à Washington, et recherchaient un artiste de spoken word pour rebondir sur le documentaire. Comme Casal n’était pas disponible, il a fait appel à Diggs, un ami tout aussi talentueux. “Daveed a fait 20 minutes en freestyle lors de la projection et nous a tous estomaqués”, se souvient Keith Calder. “Du coup, nous avons dit à Daveed et à Rafael, ‘on veut faire un film qui évoque vos talents artistiques et la force de votre amitié’”.

UN SCÉNARIO EN VERS

Casal et Diggs ont commencé dès lors à élaborer, sur un ton comique, l’histoire de deux fidèles amis d’enfance : Collin, l'ex-prisonnier en liberté conditionnelle qui voudrait démarrer une nouvelle vie d’homme libre et doit absolument éviter les embrouilles pendant encore trois jours… et son ami Miles, sorte d'électron libre dont l’imprévisibilité met en danger ses chances d’y parvenir.

Les deux scénaristes avaient en tête des personnages très particuliers. Ils voulaient un duo culotté, joyeux et exubérant, qui s'exprime comme d'authentiques habitants d’Oakland. Ils souhaitaient créer une dynamique comique naturelle entre un énergumène irascible et un ancien détenu déterminé à faire amende honorable. Mais ils tenaient aussi à dresser les portraits détaillés de deux hommes imparfaits mais bien réels, confrontés aux attentes d’une société – qui les considère à travers leur appartenance ethnique, leur sexe et leur identité – et à ce qu’ils attendent d’euxmêmes et de l’autre.

Étant donné que Collin est noir et que Miles est blanc et de milieu modeste, les scénaristes ont pu creuser une veine peu explorée : celle des tensions raciales quotidiennes. Souvent peu remarquées dans la vie de tous les jours, celles-ci deviennent le fondement d’une intrigue qui aborde aussi la fracture plus visible entre forces de police et Afro-Américains, entre riches et travailleurs pauvres, entre la réalité sociale et le fantasme d'un monde meilleur.

Comme pour souligner la différence d’enjeu pour les deux amis, le film commence au moment où Collin est témoin d’une fusillade policière alors qu'il fait tout son possible pour éviter les forces de l'ordre – l’événement le hante, d’autant plus que sa présence sur la scène de crime met en péril sa liberté conditionnelle. Collin quitte les lieux, mais n’arrive pas à s’en défaire. L’impact disproportionné de la violence policière sur la communauté noire attise en lui un sentiment de culpabilité, une perte de repères, et une colère qui le pousseront à affronter à la fois à Miles et sa propre rage contenue. “Ces actes de violences policière avaient déjà lieu bien avant les années 1960 à Oakland”, note Casal. “Nous avons toujours vu cela comme un élément charnière de notre histoire”.

Casal poursuit: “Avant même de voir un homme se faire tuer, Collin est tellement habitué à cette notion de violence policière que cette bavure lui paraît normale. Le fait lui-même ne le surprend pas – ce qui le surprend, c’est la manière dont il l’a pris à cœur. Mais il connaît toute l’histoire de cette violence. Et même si Miles est familier de cette hostilité policière, lui, le jeune blanc qui a grandi dans un quartier noir et métissé, en fin de compte ça ne le touche pas du tout de la même manière”.

Autre choix crucial : les auteurs ont décidé très en amont de situer l’intrigue au cœur d'Oakland. “Quand on parle de questions raciales au cinéma, il vaut mieux admettre qu’on n'est pas forcément légitime sur la question”, explique Diggs. “Mais ce que nous connaissons très bien, moi et Rafa, c’est la ville d’Oakland, si bien que c'était notre point de départ pour l'ensemble des thématiques abordées dans le film”.

Située sur le versant est ensoleillé de la baie de San Francisco, Oakland est une ville en proie à des changements vertigineux. Dans les années 1940 et 1950, elle était connue comme la “Harlem de l’ouest”, et regorgeait de manifestations culturelles et d’entreprises afro-américaines prospères. Mais elle a aussi été durement affectée par les effets de la ségrégation sociale et de l’appauvrissement de ses habitants. Au cœur des événements du mouvement des droits civiques des années 1960, Oakland est devenue l’épicentre du mouvement Black Power et du Black Panther Party, dont est issu son esprit communautaire progressiste et sa trajectoire historique unique aux États-Unis. C’est aujourd’hui une des villes les plus métissées du pays, une mosaïque d'habitants blancs, noirs, hispaniques ou d’origine asiatique. Cependant, il y a aussi un “nouvel Oakland”, autrement dit, ces quartiers de plus en plus gentrifiés, avec leurs repaires de hipsters, food trucks et autres galeries d’art chics, qui font polémique et menacent la pérennité des quartiers plus anciens, de leurs traditions et de leur vie sociale.

Ainsi, Oakland est-elle en train de perdre son âme, ou de trouver de nouvelles manières de créer du lien social ? C’est une des questions cruciales soulevées par Diggs et Casal.

“Dès le début, nous étions focalisés sur la manière dont ces deux personnages racontent les changements vécus à Oakland”, explique Diggs. “Et nous avons fait de Miles et Casal des déménageurs : c’était une bonne façon de les intégrer dans l'environnement d’Oakland en pleine mutation. Je n’ai jamais vu l’Oakland que je connais sur grand écran, et là nous avions une chance de le réaliser”.

Casal remarque que l’enjeu des changements à Oakland n’est pas de la même nature pour Miles et Collin. “Collin a grandi dans une communauté noire, et donc l’arrivée d’une importante population blanche est comme une colonisation à ses yeux bien plus que pour Miles”, explique t-il. “Miles a l’impression d’être dépossédé de son identité, mais pour Collin, c’est son monde qui se désagrège sous ses yeux. Miles est un blanc pauvre peu aidé par le système actuel. Mais Collin doit craindre un monstre beaucoup plus dangereux; il a toujours dû se discipliner bien plus que son ami”.

Diggs et Casal évoquent une ville en pleine effervescence, exaltante grâce à ses particularités, son caractère local unique et à l’identité forte qu’elle présente au spectateur. Mais le film est également un microcosme des enjeux de nombreuses villes américaines actuelles, dynamisées par leur jeunesse, qui a de l’innovation et du style à revendre, mais vacillant aussi sous le coup des inégalités, de la crise du logement, des gangs, de la criminalité, du délit de faciès, du chômage, des violences policières, des injustices structurelles… sans parler des parents noirs qui doivent expliquer à leurs enfants comment se comporter face à la police. L'originalité de BLINDSPOTTING réside dans le fait que Diggs et Casal représentent les deux faces de cette ville en mutation où certains profitent des changements et d’autres luttent pour ne pas sombrer.

La forme inédite du scénario découlait tout naturellement du choix d’Oakland comme cadre. Il fallait y insuffler les rythmes urbains, les jeux de mots et les sonorités, autant d'éléments fondamentaux propres à la culture d’Oakland. Mais quelle était la manière la plus percutante de le faire ? La réponse, pour Casal et Diggs, a été de se tourner vers l’histoire du cinéma, et notamment vers la tradition joyeuse des comédies musicales. Tout comme une œuvre classique du genre, le scénario s'éloigne du monde réel aux moments les plus intenses – mais au lieu que les dialogues cèdent le pas à des chansons, on entend une envolée de rimes envoûtantes. Et contrairement au langage romantique de la comédie musicale, la langue du film reflète celle des rappeurs et des poètes slam les plus intransigeants : un langage grivois et passionné manié avec dextérité et assurance.

Selon Diggs, “Tout comme on pousse à fond les couleurs et les bruitages dans un film, nous faisons la même chose avec la langue : nous exacerbons chaque élément, pour qu’on sente vraiment comment fonctionnent les habitants d’Oakland. L’astuce était de donner l’impression que cela découlait naturellement de l’intrigue”.

Le duo s’est appliqué à faire évoluer leurs passages en rap tout au long du film, afin que le public suive le mouvement. “La première fois que nous entendons une performance de Collin, tout est très littéral”, note Diggs. “Mais à mesure que le film avance, cela devient plus subtil et on n’est plus vraiment sûr du moment où s'interrompt la réalité et du moment où commence son monde imaginaire, et c’était voulu”.

Parallèlement, quand Miles fait du trafic d'objets abandonnés dans des maisons à vendre, il exhibe fièrement son propre talent pour la rime grandiloquente. Casal a beaucoup apprécié de pouvoir explorer les racines du parler d’Oakland. “Miles s'exprime dans un langage pétri d’argot qui est au cœur de la culture urbaine d'Oakland depuis les années 1970, et qui vient des macs du coin”, explique Casal. “C’est ce comportement bravache qui s’est transposé dans la musique et qui s’est répandu dans le langage courant de la région”.

Casal et Diggs ont continué à peaufiner le scénario ensemble dès qu’ils en avaient l’occasion. Mais en 2017, le film leur a semblé d'une telle urgence qu’ils ont résolu de passer à l’action. “Nous avions des raisons différentes de considérer que ce scénario était urgent à divers moments”, explique Casal. “Mais à mon avis, le pays n’a jamais été aussi divisé qu’aujourd’hui. Du coup, lorsqu’on vous donne l'occasion de passer sous les feux de la rampe à un moment particulièrement sensible du débat public – et qu’au même moment vous et votre ami sentez que vous avez de quoi captiver des spectateurs 90 minutes devant un grand écran – , vous avez le mélange parfait pour un film dont la raison d'être est de raconter des histoires".

Mais il restait un obstacle malgré l’urgence. Diggs n’avait que 25 jours de libre en 2017, soit moins d’un mois pour se lancer. Pour Casal, c’était le moment ou jamais. “Daveed disait qu’on pourrait tout remettre à plus tard”, se souvient-il. “Mais dès qu’on remet à ‘plus tard’, il y a toujours le risque que l’enthousiasme disparaisse. S’il y a un moment propice, il faut sauter dessus”.

Comme Diggs n’avait pas le temps d’écrire la plupart des scènes en vers, c’est Casal qui s’y est attelé. Il a pris cela comme un défi. Il a tenté d’écrire les couplets de Diggs avec la voix de Diggs, en s’appuyant sur sa connaissance intime de son ami. “J’ai pu être le prête-plume de mon meilleur ami qui est aussi un rappeur extraordinaire”, dit-il, songeur.

Casal a puisé dans ses origines de poète slam, et a créé une œuvre très différente de celle de Miranda, qui avait mêlé les rythmes du rap à des airs de Broadway. “J’ai écrit tous les raps du film comme des poèmes en vers”, explique t-il. “Ce ne sont pas vraiment des raps en freestyle, parce que le freestyle est un terme spécifique à une certaine forme d’improvisation. C’est plutôt sorti comme une poésie très intense qui occupe totalement l'esprit du personnage”.

Casal savait que Diggs s'approprierait ces vers sur le plateau. “Je me disais que ça allait devoir être aussi bien que les raps de Daveed, sinon il allait les changer”, annonce Casal. “Mais en fin de compte, nous avons seulement modifié huit vers”.

Tout le monde sentait que la pression était très forte, et ce n’était pas seulement en raison du planning serré. Même si Diggs s’était investi de toute son âme dans le projet, Casal voyait bien, au moment de finaliser le scénario, que son ami avait alors rencontré un succès inédit. Soudain, Diggs avait remporté un Grammy Award et un Tony et se devait d’être à la hauteur de sa nouvelle réputation dans son premier grand rôle au cinéma. Lorsque Casal lui livra la dernière version du scénario – et c’était un texte à vif, captivant, bouillonnant d’énergie – Diggs se rappelle avoir dit, “Oh merde. On va vraiment le faire cette fois”.

L’AUDACE D’UN RÉALISATEUR DÉBUTANT

Alors que Casal travaillait d’arrache-pied pour achever le scénario, les deux acolytes cherchaient frénétiquement un réalisateur réunissant à la fois leur goût pour un certain sens du style et une certaine légèreté conjuguées à la passion intense qu’exigeait le thème du film. Diggs et Casal avaient en tête un autre artiste qui chamboulait tout sur son passage : Carlos López Estrada, jeune réalisateur prometteur avec qui ils avaient collaboré sur des clips musicaux, puis sur des courts métrages au sein du projet #BARS au Public Theater de New York.

Estrada n’avait encore jamais réalisé de long-métrage. Mais Diggs et Casal étaient convaincus que son intuition et sa connaissance intime de la vie urbaine correspondaient parfaitement à leurs critères. Casal raconte qu’il a “bondi” sur Estrada dans un café alors que ce dernier ne se doutait de rien. “Tous mes amis connaissent ma tendance à les embarquer dans des projets difficiles avec une grande récompense au bout”, dit Casal en riant. “Je profite seulement de ma réputation”. Casal a été franc avec Estrada, expliquant que lui et Diggs voulaient réaliser un film esthétiquement époustouflant et qu’il avait été spécifiquement choisi dans ce but. “Rafa a même continué à me pitcher son film sur le chemin du métro”, se souvient Estrada.

Il n’en fallait pas plus pour qu’Estrada se lance de tout son cœur dans le projet. Alors que Casal poursuivait l'écriture du script au rez-de-chaussée, les Calder et Estrada se sont investis à fond dans la prépa, ont peaufiné leur élaboration du style visuel et terminé le casting pour pouvoir tourner le plus rapidement possible.

Ils ont fréquemment évoqué la meilleure manière d'orchestrer tous les éléments hétéroclites du scénario et de trouver le bon équilibre entre humour et audace, entre colère et tendresse, tout en préservant un peu de la dimension rugueuse d’Oakland si caractéristique de la ville.

De plus, Estrada cherchait à faire un film qu’il voyait comme une nouvelle incarnation de la comédie musicale américaine, qui donne lieu à des couplets en rap au moment des paroxysmes d’émotion là où d’autres films privilégient des chansons. Selon Estrada, “le défi était de savoir quand se servir des rimes et quand les éviter, pour bien intégrer le tout au sein de l’intrigue”.

Le plus palpitant pour Diggs et Casal était de voir Estrada transgresser les cadres du cinéma en injectant dans son film des techniques issues du clip, du théâtre et de son propre imaginaire, créant ainsi un film immersif et constamment en mouvement. “Carlos sort vraiment des sentiers battus par son approche, et c’était crucial pour notre projet”, explique Diggs. “Nous savions qu’il se débrouillerait quoi qu’il arrive pour que chaque plan raconte l’histoire qu’on avait en tête, et qu’il ne se demanderait pas ce qu’il était censé faire”.

Le scénario achevé, Estrada débordait d’idées. Il a eu recours au split-screen et aux travellings, et a décidé qu’il tournerait la scène paroxystique du film – neuf minutes d’affrontement entre Collin et Miles – à deux caméras en un seul plan-séquence, pour saisir l’intensité de l’échange à vif. Il a aussi choisi de tourner la séquence du rêve de Collin comme un clip, traversé par les mêmes éclairs de couleur, de chorégraphies, de caméras sur dollies, en utilisant des techniques théâtrales pour tout coordonner parfaitement. D'après Estrada, “C’était vraiment amusant de se débrouiller pour expérimenter toutes ces pistes, d’y insérer des idées qu’on avait eues pour des projets théâtraux et musicaux, et de les transposer à une narration traditionnelle, axée sur la psychologie des personnages”.

Le réalisateur a travaillé en étroite collaboration avec une équipe qui réunissait le directeur de la photographie Robbie Baumgartner, le chef décorateur Tom Hannock, la chef costumière Emily Batson et le sound designer Jeffrey A. Pitts.

Pour Estrada, c'était un plaisir tout particulier de pouvoir faire connaître Casal et Diggs au public: ils étaient sans doute encore des inconnus, mais ils avaient peu de chances de le rester. “Ces deux acteurs ont un éventail de talents absolument incroyable”, remarque t-il.

Avant le début du casting, l’équipe a décidé de peaufiner le scénario en en organisant une lecture complète avec le concours d’amis acteurs. Par chance, certains d’entre eux se sont retrouvés dans le film à leur tour. De son côté, la directrice de casting Kimberly R. Harden cherchait à constituer la myriade de personnages secondaires gravitant autour de Diggs et Casal. Les auteurs souhaitaient tout particulièrement entourer Collin et Miles de personnages féminins forts, sortes d'électrons libres dont la présence servait à la fois de contrepoint et de mise en valeur du jeu de Diggs et Casal.

Parmi elles, citons Janina Gavankar (THE LEAGUE, TRUE BLOOD) dans le rôle de Val, la collègue et ex-petite amie de Collin qui l’incite à montrer qu’il a changé depuis sa sortie de prison; Jasmine Cephas Jones (qui a inspiré le personnage de Margarita “Peggy” Schuyler dans HAMILTON) joue Ashley, la petite amie de Miles, qui pousse celui-ci à devenir un meilleur exemple pour leur fils; et Tisha Campbell-Martin (MARTIN, MA FAMILLE D'ABORD) campe la mère de Collin, Mama Liz, une porteparole de longue date de sa communauté.

Le casting réunit également Ethan Embry (qui a récemment joué Coyote Bergstein dans GRACE ET FRANKIE) sous les traits du policier qui, sous les yeux de Collin, abat un homme sans armes ; Utkarsh Ambudkar (THE MINDY PROJECT) dans le rôle d’un habitant du quartier qui partage une histoire palpitante sur le passé de Collin, et le jeune Ziggy Baitanger, dans le rôle du fils de Miles et Ashley, qui s’imprègne de tout cet univers.

C’est Harden qui a proposé Campbell-Martin pour le rôle de Mama Liz. “Elle est phénoménale, elle a fait un tabac dans sa scène”, se réjouit Keith Calder.

Gavankar a remporté le rôle suite à une audition remarquable. “Janina était une belle découverte”, témoigne Jess Calder. “Pendant son entretien, elle a été captivante, elle nous a frappés par la manière dont elle s’identifiait à Val, elle avait vraiment réfléchi au potentiel énorme de son rôle”.

Le rôle le plus difficile à attribuer a été celui de l’officier de police qui bouleverse la vie de Collin au moment même où il est en train de la reconstruire. “Le policier a essentiellement un rôle de méchant, mais il devait aussi faire preuve d’empathie”, précise Jess Calder, “et comme il ne parle pas vraiment, il fallait absolument qu’il incarne bien son rôle physiquement. Nous avons eu de la chance, car Ethan Embry a adoré le scénario”.

Baitanger a été choisi pour sa capacité à aborder une des scènes les plus déchirantes du film avec sang-froid. “On cherchait un enfant de six ans qui soit adorable mais aussi capable de jouer une scène très dure”, explique Jess Calder, tout en notant qu’elle se sentait une grande responsabilité de protéger Ziggy de certains aspects violents du film.

Grâce à la présence de tous ces acteurs épatants, l’enthousiasme commençait à monter. Mais ce n’est que lorsque l'ensemble des comédiens ont débarqué à Oakland que les personnages ont pris vie : grisés par l’âme de cette ville unique, ils ne faisaient qu’un avec les personnages qu’ils incarnaient.

NÉS À OAKLAND : LE MOUVEMENT DES BLACK PANTHERS

BLINDSPOTTING montre deux Oakland : une ville imprégnée d’une histoire longue et complexe, faite d’oppressions et de résistances, et une autre, composée des nouveaux arrivants. Les habitants de longue date craignent en effet que l’histoire d’Oakland ne soit étouffée ou ensevelie par les changements actuels, ce qui couperait la communauté de ses racines les plus profondes.

Au cœur de l’histoire d’Oakland, il y a le Black Panther Party, qui y est apparu en 1966 et a rapidement mis le feu aux poudres en pleine lutte pour les droits civiques. Bien que connus pour leurs vestes noires en cuir, leurs bérets sombres et leur idéologie du “Black Power”, l’influence du groupe était en réalité bien plus importante. Ils ont aussi contribué à forger et à alimenter un fort sentiment d’appartenance communautaire à Oakland, éprouvé par toutes les générations.

“Les enfants d’Oakland qui atteignent la majorité à l'heure actuelle ont été nourris du contexte historique de leur ville, y compris en ce qui concerne les Black Panthers : ils ont appris ce que ces derniers ont fait pour la communauté et ce qui est advenu d’eux. Ils en ont tiré une grande méfiance à l'égard de l'État, mais aussi un goût pour la revendication, pour la politique progressiste et l’action locale”, explique Casal.

Le phénomène est peut-être né il y a un demi-siècle, mais les circonstances de la fondation du Black Panther Party restent d’une actualité troublante. Deux jeunes étudiants au Merritt College d’Oakland, Huey Newton et Bobby Seale, ont fondé le parti dans un but bien précis – celui de protéger la communauté noire des violences policières et des inégalités de traitement qui anéantissaient de nombreuses familles locales sous leurs yeux. Ils ont choisi le nom de “Black Panther” car, selon Newton, il s’agit d’un animal qui, s’il n’attaque jamais en premier, se défend avec férocité.

Le BPP a adopté une idéologie explosive d’autodéfense armée, qui les a mis rapidement en porte-à-faux avec la loi. Mais ce n’était qu’un aspect de leur action. Ils ont aussi fait campagne en faveur du plein-emploi pour les Noirs, de logements décents et d'un accès à l’éducation et à la santé. Le BPP est rapidement devenu célèbre pour ses petits-déjeuners gratuits, offrant des repas à la jeunesse démunie d’Oakland. Ils animaient des ateliers d’éducation à la santé et de dépistage de la drépanocytose, proposaient des moyens de transport aux personnes âgées, organisaient des séances d’inscription sur les listes électorales, soutenaient des candidats aux élections et surveillaient des barrages de police bien avant l’arrivée de caméras vidéo ou de Smartphones.

Le BPP s'est développé à travers les États-Unis et était omniprésent au début des années 1970. Mais il était devenu la cible du FBI (qui avait reçu l’ordre de perturber l’action du groupe par la surveillance, l’intimidation et l’espionnage); déchiré par les affrontements avec la police, les mises en examen litigieuses de ses membres et les luttes intestines, le parti a fini par péricliter.

Plus de 50 ans après sa fondation, le débat fait rage autour du rôle du Black Panther Party dans l’histoire américaine. Mais son influence sur la culture d’Oakland reste indéniable. De nombreux anciens membres sont aujourd’hui des artistes, des enseignants et des porte-parole influents et appréciés. La mère de Tupac Shakur était membre du Black Panther Party, tout comme les parents et grands-parents de bien d’autres artistes de la ville. L’histoire du Black Panther Party est aujourd’hui inscrite sur les murs d’Oakland, sous forme d’une fresque murale au croisement de la 14e rue et de la rue Peralta, réalisée par Refa Senay et Batsh Lo.

Pour Casal, la résistance des habitants face à la gentrification s’explique par ces utopies qui ont marqué leur éducation. Ils veulent préserver la mémoire du passé au moment où Oakland fonce tête baissée vers l’avenir. “Quand on est nourri aux idées radicales, on est bien plus sensible aux effets de cette arrivée de nouveaux venus riches – et ce surtout quand on sait que la police a un passé de corruption et de violence contre les Noirs, et que cela continue avec l’arrivée de gens plus aisés. C’est dans ce contexte de tensions que notre histoire se déroule”.

SAISIR LE PRÉSENT D’OAKLAND

Il était absolument crucial que le tournage de BLINDSPOTTING se fasse dans les rues d’Oakland même, à la fois dans les quartiers délabrés en voie de disparition comme dans les nouveaux lotissements huppés. Oakland est une ville de paradoxes, une ville parfois pleine de joie, parfois accablée par la tragédie; les fêtes délirantes comme les fusillades font partie de son paysage culturel foisonnant, et tout cela est inscrit au cœur de l’identité de Collin et de Miles.

Il était important pour toute l’équipe de rendre cette perception viscérale de la ville, telle qu’elle est actuellement, écartelée entre un lourd héritage historique et un renouveau parfois brutal : autant d’impressions qui frappent le spectateur à chaque image.

“Le film est une véritable lettre d’amour à l’Oakland où nous avons grandi”, explique Diggs. “Il s’y trouve un esprit que nous – et la plupart des autres artistes qui viennent de là – voulons préserver pour la postérité. Parce que nous sentons que la ville est en train de changer”.

Casal poursuit : “Le centre d’Oakland est en train de subir une rénovation massive avec l’arrivée de tous ces nouveaux habitants. Ils apportent des visions nouvelles et de nouvelles activités commerciales. Mais ce renouvellement a bouleversé, physiquement et économiquement, des populations qui ont passé leur vie entière dans cette ville, car on ne les traite plus de la même manière”.

Autrefois, toute la famille de Diggs vivait à Oakland, mais tous ses membres en sont partis, même son père, chassé par la hausse des prix du logement et parti à Richmond (qui est aujourd’hui en proie aux mêmes problèmes). À chaque fois que Diggs revenait, il sentait que la ville qu’il avait connue disparaissait de plus en plus.

Ce n’était pas une impression mais bien une réalité tangible : à mesure que Diggs et Casal écrivaient le scénario, ils étaient confrontés à la destruction pure et simple de lieux où ils avaient souhaité tourner. “Beaucoup de sites et d’édifices dans notre première version du scénario ont dû être supprimés parce qu’ils n’existaient tout simplement plus, même dans les souvenirs des habitants”, explique Casal.

Pour Diggs, une telle perte de lieux constituant le paysage intérieur des habitants est “effrayante”, dans le sens où elle peut déposséder quelqu'un de son identité. “Savoir d’où l’on vient est absolument fondamental pour un être humain, et si ce lieu disparaît, cela peut laisser une personne sans contexte dans lequel s’inscrire. Les artistes d’Oakland travaillent d’arrache-pied pour préserver notre contexte, pour s’assurer que ce lieu d’origine perdure”, poursuit-il.

Dans la même veine, il a souhaité s'emparer des excentricités d’Oakland et de ses mythes fondateurs: “Les gens s’émerveillent de ce côté excentrique de la ville. Mais les choses étranges et extraordinaires sont monnaie courante pour nous. Par exemple, l’histoire du Black Panther Party a été inscrite dans chaque brique d’Oakland, mais personne n’en parle. C’est un état de fait”.

Estrada n’a jamais vécu à Oakland, mais il avait senti la ville s'animer dans son imagination lorsque Diggs et Casal en parlaient, et il s’était plongé au cœur des quartiers avant le tournage. “Nous avons visité le plus de quartiers et rencontré le plus de gens possible”, explique t-il. “Pendant une de nos premières visites, nous avons passé du temps avec les amis et la famille de Rafael la première semaine et avec ceux de Daveed la deuxième semaine. Pendant trois mois, de mai à juillet, nous y allions chaque semaine aussi”.

Les repérages sont devenus parfois émouvants, lorsque Casal et Diggs ont rencontré les fantômes d’un passé qui était encore tout proche dans leur esprit. “Nous sommes arrivés parfois à des endroits que Rafa et Daveed voulaient nous montrer, pour nous rendre compte qu’ils avaient été fermés ou transformés en autre chose, comme une pizzeria qui était devenue un immeuble d'habitation, des choses comme ça”, se souvient Estrada. “Nous faisions des tours du quartier en comptant tout ce qui avait disparu. C’était comme si on comptait le nombre d’amis décédés qu’on avait. Penser à ces disparitions ou lire des articles là-dessus, c’est une chose. Mais constater la disparition sur place, c’en est une autre: c’est constater qu'on ne peut plus se réfugier dans le souvenir de tel ou tel restaurant, parce qu’il n’existe plus”, ajoute Casal.

Malgré tout, il y avait un lieu qui n’allait certainement pas disparaître : la Chapelle aux Carillons, un monument historique construit en 1909, entouré de son Cimetière St Mary. L’ensemble constitue un élément clé de l’illustre passé d’Oakland. C’est un site calme et solennel que Diggs avait toujours imaginé comme l’endroit où Collin irait courir le matin pour se vider la tête – l’endroit où, entouré des morts, il essaierait de reconstruire sa propre vie après la prison.

Même si le film brocarde la gentrification avec un humour piquant, il trouve aussi des bons côtés au changement. Alors que les prix grimpent et les plats végétaliens figurent désormais sur la carte du restaurant Kwik Way, Collin se surprend à apprécier la possibilité d’une alimentation plus équilibrée dans un quartier qui avait été un “désert alimentaire”.

Par ailleurs, il y avait certains aspects de la vie d’Oakland – et du quotidien américain en général – qu’il était difficile de ne pas aborder, aux yeux des deux scénaristes. Les effets de la masculinité toxique et de l’agressivité masculine sont très présents dans la ville comme dans le film. C’est particulièrement poignant dans la manière dont Casal habite le personnage de Miles, qui peut être un ami amusant et loyal, mais aussi un fauve à vif qui ne recule devant rien. “Jusqu’à récemment, Miles était une minorité dans son propre quartier”, fait remarquer Casal. “Il a toujours vu son salut comme étant dans la violence. Il s’est battu toute sa vie pour s’assurer un territoire”. Casal constate que l’imprévisibilité des deux amis n’est pas sans fondement, mais qu’elle a aussi empêché tous les deux de progresser. Il poursuit: “La violence joue un rôle différent pour Collin, en tant qu’homme noir. Elle vous poursuit d’une manière différente. La violence n’est pas facile à gérer pour ces deux-là. Elle est omniprésente dans la culture qui les entoure : la culture américaine, la culture de la police, la culture d’Oakland. Et cette violence, cette agressivité est alimentée par un machisme généralisé”.

Casal résume : “Espérons que nous arriverons à montrer à quel point la vie à Oakland peut être désopilante mais aussi brutale”.

OAKLAND ET LA MUSIQUE

À Oakland, la musique se confond avec la vie, et la vie avec la musique. Qu’on arpente les avenues Telegraph ou San Pablo de jour comme de nuit, on entend toujours le son des rappeurs Mac Dre, E-40, Dru Down, Spice 1, Too $hort ou encore Richie Rich dans les voitures et les appartements. La syntaxe et le rythme de décennies de poésie de rue et de versificateurs talentueux venus de tout Oakland sont au cœur de BLINDSPOTTING – tout comme de nombreux musiciens locaux.

Même si New York lui vole la vedette dans l’histoire du rap, Oakland en a longtemps été un centre névralgique, avec son histoire riche d’engagement social et d’artistes de quartier. De fait, une culture rap distincte de celle de la côte Est s’est développée dans la ville, nourrie par un métissage puissant des vieilles scènes jazz, soul et funk du passé.

C’est en 1981 qu’Oakland a marqué le rap pour la première fois, avec la sortie du single hautement politique de Motorcycle Mike, “Super Rat”, rapidement suivi par le single “Girl” de Too$hort. Avec l’explosion du rap aux États-Unis, Oakland était en première ligne. Le plus célèbre de tous était évidemment Tupac Shakur, né à New York mais venu s’installer en Californie, qui s’était fait un nom avec le groupe d’Oakland, Digital Underground et avait fini par s’identifier à la ville. Plus tard, Shakur est devenu connu dans le monde entier, l’incarnation par excellence du rap gangsta socialement engagé. Mais la même scène musicale avait également lancé MC Hammer, dont l’énergie et la créativité chorégraphique reflétaient une autre facette d’Oakland.

Au début des années 1990, une flopée de labels avaient surgi, dont Sick Wid It, Get Low, Young Black Brotha, In-A-Minute Records et Master P. En 1992, Oakland avait réquisitionné un nouveau mot pour son milieu du rap : hyphy, un argot local pour “hyperactif”, inventé par le rappeur Keak De Sneak. Le hyphy était vu comme une alternative au rap mainstream de plus en plus commercial : brut mais plein d’esprit, tapageur mais aux multiples facettes, y compris une narration souvent engagée. Pendant les deux décennies qui ont suivi, Oakland a produit toute une cuvée de stars du rap dont Mac Dre, E-40, G-Eazy, The Hieroglyphics et The Living Legends, pour n'en citer que quelques uns.

Sa réputation historique aidant, Oakland accueille aujourd’hui une variété impressionnante de styles, depuis le rap “backpack” alternatif jusqu'au rap socialement conscient, le point commun étant que la plupart de ces styles rendent hommage à la longue histoire locale d’audace et de militantisme.

Au vu de cette histoire, la musique de BLINDSPOTTING – la bande originale entièrement rap et la partition de Michael Yezerski – se devait de tomber juste. Il était primordial pour les auteurs du film d’être authentique.

“Il y a tant de musiques originales et uniques dans le film”, explique Keith Calder. “Nous avons pensé que l’essentiel de la BO devait venir d’Oakland, mais il y avait tellement de sous-genres, en plus de la partition du film, que l'harmonisation a pris du temps”.

Yezerski a même essayé de s’assurer que chaque musicien participant à la bandeoriginale ait un lien personnel avec Oakland. Il en était de même de la bande-son.

“Trouver la bonne musique pour le film est devenu une obsession”, reconnaît Diggs. “Rien ne ressemble vraiment au hip-hop de la Baie de San Francisco, si bien que c’était très important pour nous de faire des choix bien précis. Nous y avons intégré Tower of Power et Mac Dre. Nous avons toute la palette de ces styles qui sont les véritables artistes de la Baie”.

À Oakland, la musique a toujours été le principal moyen pour des citoyens de tous les horizons de raconter leur histoire et leur quotidien. “Avant, quand on y vivait, je connaissais de vrais escrocs qui étaient aussi des poètes fantastiques, des orateurs, des penseurs, et tout ça n’est pas contradictoire à Oakland”, se remémore Diggs.

La musique nous permet souvent de surmonter nos préjugés et de faire évoluer nos points de vue. Diggs, Casal, Estrada et les Calder seraient enchantés que BLINDSPOTTING influence subtilement les spectateurs de cette manière. “Nous voulions repousser de nouvelles frontières, et c’est exactement ce que fait un bon couplet de rap”, explique Casal.

Le titre même du film se réfère à une scène avec un effet d’optique très répandu : une image qui tout d’abord semble être celle d’une vase, puis qui pourrait au second coup d’œil révéler deux visages… si l’on regarde comme il faut. Le personnage de Janina Gavankar appelle cet effet “blindspotting”, en référence au point aveugle de l’œil humain, car c’est un moment où l’on distingue seulement un élément tout en manquant un autre aspect très important de l’image.

Ce “blindspotting” est ainsi une métaphore puissante non seulement des relations inter-communautaires, mais également de toute forme de communication humaine. Malgré les sujets actuels qu’il aborde, et bien qu'il s'attache à notre perception erronée d'autrui, BLINDSPOTTING est avant tout une aventure qui plonge au cœur des origines de deux antihéros inséparables.

  
#Blindspotting

lundi 28 décembre 2015

MISTRESS AMERICA


Comédie/Originale, un moment de fraîcheur

Réalisé par Noah Baumbach
Avec Greta Gerwig, Lola Kirke, Charlie Gillette, Dean Wareham, Jasmine Cephas Jones, Matthew Shear, Juliet Brett, Michael Chernus, Cindy Cheung, Shana Dowdeswell, Rebecca Henderson...

Long-métrage Américain
Durée: 01h26mn
Année de production: 2015
Distributeur: Twentieth Century Fox France

Date de sortie sur les écrans américains : 14 août 2015
Date de sortie sur nos écrans : 6 janvier 2016


Résumé : Tracy va au lycée à New York mais n'a aucune envie d'aller à l'Université et veut un style de vie glamour. Lorsqu'elle peut enfin y accéder grâce à sa demi-soeur, elle va être complètement sous le charme de cette façon de vivre.

Bande annonce (VOSTFR)


Ce que j'en ai pensé : Le scénario a été écrit par Greta Gerwig et Noah Baumbach. Il réalise, elle interprète le rôle principal. 

Noah Baumbach, le réalisateur, et Greta Gerwig, l'actrice principale à l'avant-première du film à New York le 12 août 2015
Avec MISTRESS AMERICA, nous sommes invités à découvrir avant tout un film indépendant. Il a un style bien particulier qui lui confère une originalité fraîche et bienvenue. Il s'agit d'un film bavard avec un côté théâtral, qui tend parfois vers le vaudeville, c'est amusant. Il se passe à New-York mais ne nous fait pas faire le tour des attractions touristiques. Il nous décrit plus les attirances et l'ambiance d'un esprit new-yorkais moderne, superficiel, narcissique, débrouillard par nécessité et s'accompagnant d'un refus des responsabilités de la vie d'adulte. Bien que les principaux traits de caractère des deux personnages centraux, Tracy et Brooke, ne les rendent pas attachantes, Noah Baumbach établit un juste équilibre afin qu'elles soient touchantes. 

Brooke est judicieusement interprétée par Greta Gerwig. Brooke est une jeune femme pétillante, tout feu tout flamme, ambitieuse mais sans talents, on comprend pourquoi Tracy se laisse impressionner par cette personnalité en bouillonnement perpétuel.





Tracy est interprétée par Lola Kirke. Tracy est intelligente et influençable. Lola Kirke apporte beaucoup de justesse dans les nuances de l'évolution de son personnage.





Imparfaites, Brooke et Tracy trouvent, en compagnie l'une de l'autre, des pistes pour grandir.
MISTRESS AMERICA est une agréable comédie dans l'air du temps, représentante d'une certaine idée du cinéma indépendant américain. Si vous êtes à la recherche d'un film éloigné des standards habituels des grands studios, alors celui-ci est définitivement à découvrir.

LA MUSIQUE DU FILM

« Dix ans après avoir composé la musique du film « Les Berkman se séparent » (« The Squid and the Whale »), le duo Dean Wareham et Britta Phillips reviennent avec une musique impressionnante qui trempe dans la new wave et la synthpop des années 80. »– Variety
Noah Baumbach signe ici son deuxième film de l’année, après « While we’re Young » ! « Mistress America » nous le montre au sommet de son art. Comédie farfelue sur la relation entre deux jeunes femmes à New York, « Mistress America » est truffé de scènes excentriquement drôles basées sur la bêtise des gens égocentriques.
Tracy (Lola Kirke) va au lycée à New York mais n'a aucune envie d'aller à l'Université et veut un style de vie glamour. Lorsqu'elle peut enfin y accéder grâce à sa demi-soeur Brooke (Greta Gerwig), elle va être complètement sous le charme de cette façon de vivre.
La musique originale de « Mistress America » a été composée par le duo Dean Wareham et Britta Phillips, déjà auteurs des musiques des films « Tenure » et « Les
Berkman se séparent » (« The Squid and the Whale »). Ils viennent tous deux du groupe de dream-pop Luna. Dean Wareham quant à lui faisait partie du groupe américain Galaxie 500. Leur musique instrumentale, teintée de new wave et de synth pop, faisant directement écho aux années 80, rythme superbement le film, ses joies, ses peines, et ses moments de doute.
L’album contient également les titres « Souvenir » d’Orchestral Manoeuvres in the Dark, « No More Lonely Nights » de Paul McCartney, et « You Could’ve Been a
Lady » de Hot Chocolate.

DATE DE SORTIE PHYSIQUE ET DIGITALE : 8 JANVIER 2016

STREAMING

LISTE DES TITRES
MISTRESS AMERICA
TRACY & TONY
SOUVENIR
ORCHESTRAL MANOEUVRES IN THE DARK
DO EVERYTHING (SOUL CYCLE)
MOM’S
TRACY IN NEW YORK
DO EVERYTHING (GAS STATION)
HOOKS & LADDERS
NO MORE LONELY NIGHTS (BALLAD)
PAUL MCCARTNEY
DREAM BABY DREAM
SUICIDE
ROBBERS
TRACY & TONY (REPRISE)
HAPPY & FREE (JIM JAMES REMIX)
TRACY & BROOKE (MOM’S REPRISE)
YOU COULD’VE BEEN A LADY
HOT CHOCOLATE


NOTES DE PRODUCTION
(A ne lire qu'après avoir vu le film pour éviter les spoilers !)

MISTRESS AMERICA, dernière comédie burlesque de Noah Baumbach et Greta Gerwig, met en scène une jeune étudiante de première année initiée à l’effervescence de la vie new-yorkaise par celle qui va devenir sa belle-sœur par alliance. 

Pour Tracy (Lola Kirke), le premier semestre d’université à Manhattan est une immense source de déception. Ses cours sont ennuyeux, sa camarade de chambre est désagréable et Tony (Matthew Shear), le garcon qui lui plaît, sort déjà avec Nicolette (Jasmine Cephas-Jones), une jeune fille malade de jalousie. Lorsque sa candidature est rejetée par le cercle littéraire qu’elle voulait intégrer, Tracy contacte Brooke (Greta Gerwig), fille du fiancé de sa mère et quasi-trentenaire… et la vie de l’écrivain en herbe est bouleversée en l’espace d’une nuit. 

Brooke fait découvrir à la jeune fille tout un pan de la vie new-yorkaise qu’elle rêvait de connaître depuis longtemps. Elle tombe sous le charme de l’appartement original - quoique occupé illégalement – de Brooke, de son bistrot-salon de coiffure-galerie d’art-centre communautaire en passe d’ouvrir et de sa personnalité joviale, spontanée et touche-à-tout. Tracy est vite entraînée dans un tourbillon d’aventures orchestrées par sa future belle-soeur. 

Alors que tout semblait aller pour le mieux dans la vie de Brooke, son horizon s'assombrit dès lors qu’un des principaux bailleurs de fonds du restaurant fait volte-face. En compagnie de Tracy, Tony et Nicolette, Brooke décide d’affronter son ex-meilleure amie qui, selon elle, lui doit tout. Mamie Claire (Heather Lind) lui a en effet piqué sa plus grande idée et son petit ami friqué, Dylan (Michael Chernus), sans parler de ses deux chats. C’est dans la maison du couple, dans le Connecticut, qu’un affrontement à la fois hilarant et poignant va révéler les enjeux de cette comédie de moeurs contemporaine. 

Si le rôle de Brooke, citadine branchée un peu givrée mais toujours très drôle, semble avoir été taillé sur mesure pour Greta Gerwig, c’est parce qu’il l’est ! L’actrice et le cinéaste indépendant Noah Baumbach dressent dans ce film le portrait tout à fait crédible d’une jeune femme imprévisible et inoubliable, signant là leur deuxième collaboration scénaristique. 

Les auteurs se sont ensuite mis en quête d’une actrice capable d’incarner Tracy, véritable protagoniste du film, et ont déniché la perle rare en la personne de Lola Kirke : ″Il est facile de sous-estimer le personnage de Tracy car c’est par elle que nous abordons l’histoire, puisqu'elle est notre narratrice″, remarque Baumbach. ″D’une certaine façon, elle est assez peu fiable dans ce rôle de narratrice car le film parle d’elle, de la façon dont elle trouve sa voie et devient elle-même″. 

La première collaboration entre Baumbach et Greta Gerwig, FRANCES HA, a reçu l’éloge de la critique pour son portrait – dans un noir et blanc très stylisé – d’une jeune danseuse en quête d’un foyer. L’expérience a été tellement gratifiante, raconte Baumbach, qu’ils écrivent ensemble depuis en partageant leurs idées et en les développant de concert : ″J’aime travailler avec Greta car elle m’amuse et qu'elle est une source constante d’inspiration. J’ai toujours hâte de lire ce qu’elle écrit″. 

Brooke était au départ un personnage secondaire dans une autre histoire, une femme que Greta Gerwig décrit comme ″une petite opportuniste qui fait trop de choses en même temps″. 

″Quand on travaillait ensemble, Greta parlait en prenant la voix de Brooke et ça nous faisait rire″, indique Baumbach. ″Nous avons décidé qu’elle méritait d’avoir sa propre histoire et nous avons donc entamé l’écriture de ce qui allait devenir MISTRESS AMERICA. Nous avons débuté avec Brooke, puis nous avons remonté le cours de l’histoire à partir de là. Je ne sais pas d’où vient l’inspiration pour le personnage de Brooke mais quand Greta a commencé à la faire parler, je me suis dit que j’aimerais voir un film dans lequel elle tiendrait ce rôle.″ 

Tous deux ont pris le parti de présenter Brooke au public à travers les yeux de Tracy, jeune étudiante de 18 ans dont la mère est sur le point d’épouser le père de Brooke. Tout juste débarquée de sa banlieue, la jeune fille s’imagine naïvement que chaque journée passée à New York doit être trépidante et inoubliable. 

″Mais en fait, la vie est assez déprimante et solitaire pour elle″, explique Greta Gerwig. ″Du coup, sa mère lui suggère de contacter Brooke et elle se retrouve embarquée dans cette aventure complètement folle. Je suis fan des films des années 80 dans lesquels des filles incroyables arpentent le ′square′ [Manhattan square, NdT] dans une atmosphère très ′underground′. Elles vivent la grande vie et il leur arrive des aventures hallucinantes : c’est l’ambiance que nous cherchions à recréer. J’adore l’énergie de ces films et je me disais que ça faisait longtemps que je n’en avais pas vu un comme cela″. 

Des films comme DANGEREUSE SOUS TOUS RAPPORTS, AFTER HOURS et RECHERCHE SUSAN DÉSESPÉRÉMENT, dans lesquels le protagoniste est entraîné dans une folle aventure par une mystérieuse inconnue, ont été une source d’inspiration, confie le réalisateur : ″Ce sont des films que j’ai vus lorsque j’étais adolescent et qui m’ont beaucoup marqué″, dit-il encore. 

Brooke semble être la New-Yorkaise idéale, celle à qui on rêve de ressembler ou dont on aimerait être la confidente lorsqu’on est une jeune fille seule à Manhattan. ″Il lui arrive toujours plein de choses″, souligne Greta Gerwig. ″Elle est prof de fitness, elle ouvre un restaurant, elle fait de la décoration intérieure et elle a eu l’idée d’une super-héroïne qui s’appellerait Mistress America. Elle fait quantité de choses, connaît tout le monde mais n’a pas vraiment d’amis proches″. 

Tracy a l’impression que sa vie démarre enfin quand elle fait la connaissance de Brooke : ″C’est un peu comme quand Nick Carraway rencontre Gatsby″, précise l’actrice. ″Tracy devient la narratrice du film. Elle rêve d’être écrivain et quand elle rencontre ce personnage assez haut en couleurs, elle se met à relater tout ce qui lui arrive dans une nouvelle qu’elle intitule ′Mistress America′, sans le lui dire″. 

Brooke a pleinement conscience qu’elle n’a pas encore obtenu le succès escompté et que son statut de ″it-girl″ ne va pas durer éternellement. ″Pourtant, quand on la rencontre, elle est vraiment éblouissante″, poursuit Greta Gerwig. ″De l’extérieur, sa vie semble fascinante, et à l’âge de Tracy, c’est facile d’idéaliser les gens. Quand on examine les choses de plus près, on comprend que la réalité est un peu plus complexe. Les gens bâtissent leur propre mythologie sur ce qui leur est arrivé et parfois, plus on pose de questions et plus on s'aperçoit qu’il est impossible que ça se soit produit ainsi. C’est ce que Tracy commence à soupçonner chez Brooke″. 

Le film est produit par Noah Baumbach, Greta Gerwig, Scott Rudin, Rodrigo Teixeira et Lila Yacoub qui a travaillé avec Baumbach sur ses trois derniers films. ″Quand je lis un script de Noah, je suis toujours surprise. Les derniers films ont été assez différents les uns des autres et son travail est devenu moins sombre au fil des années″, dit-elle. ″Ça semble être son évolution naturelle en tant qu’artiste et ce film-ci est totalement différent : c’est sans aucun doute le plus optimiste de sa carrière″. 

Selon la productrice, Baumbach s'est beaucoup consacré à des portraits de femmes ces dernières années, notamment depuis le succès de FRANCES HA. ″Noah adore les femmes. Il y a en général une femme au fort tempérament dans ses histoires et c’est une des choses qui m’attire dans son travail. Je suis ravie qu’il écrive des personnages comme Tracy et Brooke. Chez lui, je respecte complètement le réalisateur et l’auteur. Je suis vraiment fière de faire partie de cette petite famille que nous avons créée : il a un regard sur la mise en scène qui n'appartient qu'a lui″, ajoute-t-elle. 

MISTRESS AMERICA porte avant tout sur l’amitié entre deux femmes, explique Greta Gerwing : ″C’est assez inhabituel d’avoir une histoire de femmes qui ne parle pas de leurs rapports avec les hommes de leurs vies et c’est un parti pris délibéré de notre part.″ 

Baumbach et Greta Gerwig ont mis au point une méthode de travail qui privilégie à la fois la collaboration et l’indépendance : ″Au début, nous parlons beaucoup de l’histoire et nous prenons tous deux des notes″, explique le réalisateur. ″Une fois qu’on s’est mis d’accord, on travaille souvent séparément sur des scènes individuelles, puis on se les fait passer″. 

C’est comme cela qu’une grande partie du scénario est écrit, aux dires de l’actrice : ″On part d’une idée, on en discute, puis on bâtit la trame. Ensuite, l’un de nous deux écrit la scène et la soumet à l’autre. Elle est lue à voix haute pour trouver ce qui sonne juste et quand on a toutes les scènes, on fignole les dialogues jusqu’à ce que ce soit le moment de tourner. Ce qui est vraiment génial, c’est que la plupart du temps, on est vraiment sur la même longueur d’onde″. 

Une fois le tournage entamé, en revanche, les rôles sont redéfinis plus clairement. ″On met le script en forme avant de commencer le tournage″, explique Baumbach. ″Puis, on travaille essentiellement en tant que réalisateur et actrice. Mais si on a besoin de revoir quelque chose, nous sommes bien évidemment tous les deux là pour nous y atteler″. 

MISTRESS AMERICA n’est pas seulement une équipée comique : il s’agit d’une exploration en profondeur de thèmes chers à Baumbach : ″Dans ce film, on trouve beaucoup de choses″, rapporte Lila Yacoub. ″D’une certaine façon, il s’agit d’identité. Tracy essaie de savoir qui elle est. Brooke comprend qu’elle n’est pas vraiment celle qu’elle pensait être. Le film parle aussi du fait qu'on est sans cesse en représentation à l’ère des médias sociaux : tout est exhibé sur Instagram, Twitter ou Facebook. Et il s’agit enfin de créativité, d’originalité et de la valeur attachée à la liberté artistique. Tracy emprunte certains éléments de la vie de Brooke pour ses écrits et cela nous pousse à nous interroger sur le processus de création de l’artiste″. 

Greta Gerwig et Noah Baumbach ont particulièrement mis l'accent sur la langue : ″En général, je me passionne pour une écriture précise, minimaliste et sans effets″, commente la jeune femme. ″Mais ici, je voulais qu’il y ait presque trop de dialogues : je souhaitais qu’on parle beaucoup et que les mots s’entrechoquent. Le film dure 86 minutes mais il s’agissait d’un script touffu, avec beaucoup de mots et d’idées qui fusent, et des gens qui s’expriment à toute vitesse. C’est comme si le talent inné de Brooke pour le badinage inspirait les autres personnages et les rendaient meilleurs. C’était très enthousiasmant de voir les acteurs s’approprier leurs rôles″. 

La productrice Lila Yacoub acquiesce : ″Les répliques fusent, les dialogues sont marquants et lapidaires. Le film rappelle les comédies classiques hollywoodiennes. On ne s’exprime pas souvent de cette manière de nos jours et c’est amusant à voir au cinéma″. 

Mais sous l’humour et l’atmosphère survoltée, on perçoit une mélancolie sous-jacente qui, d’après les producteurs, est délibérée : ″Le film est naturellement drôle mais il me rappelle aussi la solitude qu’on ressent quand on commence ses études et qu’on est seul dans une grande ville. Ce sentiment me parle vraiment, comme celui de se faire des amis qui prennent autant d’importance que la famille″, poursuit la productrice. 

Mais on sent néanmoins qu’il s’agit là d’une famille provisoire qui ne durera peut-être pas plus que le temps des études de Tracy : ″Elle n’a même pas terminé son premier semestre et comme Brooke le dit à un moment donné, ce ne sera sans doute pas là la ′grande′ histoire de ses années d’université″ remarque Greta Gerwig. ″Il s’agit plus d’un détour. Ce que j'aime voir au cinéma, ce sont des souffrances passagères qui s'avèrent créatrices : Tracy n'a sans doute pas vécu quelque chose de fondamental. Les personnages passeront à autre chose, et ils ne se parleront plus mais qu’est-ce qu’ils se seront amusés !″ 

DES PERSONNAGES BRANCHÉS 

Dès le départ, il était convenu que le rôle de Brooke était destiné à Greta Gerwig mais selon Lila Yacoub, il tranchait complètement avec le registre habituel de l’actrice : ″Brooke est vraiment casse-pieds, elle est très sûre d’elle et voit les choses d’une manière qui n'appartient qu'à elle", note la productrice. "J’aimerais parfois être comme elle ! Son assurance est extraordinaire. C’est probablement un égarement de sa part mais il faut parfois se bercer un peu d’illusions pour réussir″. 

Après avoir rencontré de nombreuses actrices, la production a choisi d’engager Lola Kirke, actrice assez peu connue, pour incarner Tracy : ″Elle devait être à la fois amusante et émouvante″, explique Greta Gerwig. ″On a eu énormément de chance de trouver Lola. Elle est au début d’une carrière qui sera fabuleuse, j’en suis sûre″. 

Lors de l’audition, Lola Kirke n’avait pas encore obtenu le rôle qui l’a fait connaître du public dans GONE GIRL : ″La première fois que nous l’avons vue, c’était sur une vidéo. J’ai adoré son apparence physique. C’est la première fois qu’on sentait de l’humour dans les répliques, le même genre d’humour que nous pensions y trouver et nous avons donc décidé de l’auditionner en personne″, explique Greta Gerwig. 

Les producteurs ont été surpris lors de leur rencontre avec Lola : ″Elle est complètement différente de Tracy. Elle a totalement confiance en elle et semble n’avoir jamais été intimidée par quoi que ce soit. Très vite, nous nous sommes aussi rendu compte qu’elle est une grande actrice : elle a parfaitement cerné la vraie nature de Tracy″. 

Mais ce qui a été décisif, c’est le fait que les actrices se sont très vite bien entendues : ″Quand Lola a été face à la caméra aux côtés de Greta, le courant passait entre elles, c’était une évidence″, explique Lila Yacoub. ″Tracy possède une force intérieure dont elle n’a pas conscience et que Lola a su très bien exprimer. Elle a su transmettre l’isolement et la solitude de ces premières semaines à l’université, quand on s’inquiète de ne pas avoir d’amis et de ne rencontrer personne″. 

Lola Kirke n’a pas lu le scénario finalisé avant la semaine précédant le tournage : ″Lors de l’audition, on m’a donné quelques pages à mémoriser approximativement pour la scène″, se souvient l’actrice. ″J’ai vraiment aimé procéder ainsi. Ça m’enlevait un peu la pression de devoir faire les choses parfaitement et je pouvais être plus spontanée, et davantage dans l’instant″. 

Cette méthode est complètement différente de ce qu’elle a pu connaître avant ou depuis ajoute-t-elle. ″Aucun acteur, quel que ce soit le rôle pour lequel il auditionnait, n’a eu un semblant de script à l’avance. On a parfois eu jusqu’à 12 auditions et essais caméra. Quand on a commencé à travailler, on a tourné de nombreuses prises et on a exploré pour chaque scène des directions différentes. J’ai trouvé ce degré de perfectionnisme et d'implication vraiment exaltant″, raconte l’actrice. 

Quand Lola Kirke a finalement reçu le scénario, elle était enchantée : ″On ne voit pas souvent des dialogues de cette qualité″. 

Tracy, explique-t-elle, apprend à se sentir aimée car une personne qu’elle respecte croit en elle. ″Elle est vraiment fascinée par Brooke, et cela me parle car j’aime me laisser guider par des femmes fortes et puissantes qui ont assez de cran pour faire ce que je pense ne pas être capable d'entreprendre seule. En réalité, d’une certaine façon, la relation entre Brooke et Tracy fait écho à la relation que j’ai avec Greta. C’est une femme impressionnante, talentueuse et c’était vraiment génial qu’elle me prenne sous son aile″, ajoute Lola Kirke. 

Le reste de la distribution a été soigneusement sélectionné, notamment parmi des acteurs de théâtre de la ville de New York, des comédiens talentueux au répertoire extrêmement varié. ″Un des grands plaisirs de ce film, c’est d’avoir pu choisir de grands acteurs que le public ne connaît pas nécessairement″, déclare Greta Gerwig. 

Tony, autre aspirant écrivain rencontré lors d’un séminaire, est le premier ami de Tracy (et le seul qu’elle ait pendant un certain temps). Ils se lient d’amitié et nouent aussi un rapport teinté de rivalité et d’émulation puisqu’ils se montrent l’un à l’autre (et critiquent) ce qu’ils écrivent. 

″Matthew Shear incarne Tony et il semble qu’il pourrait être plus qu’un ami″, analyse Greta Gerwig. ″Matthew a travaillé avec le groupe d’improvisation Upright Citizens Brigade à New York et c’est là son premier grand rôle dans un film. Il s’est tout simplement présenté à l’audition et a lu ses répliques : il était fantastique″. 

″Matthew Shear me rappelle les acteurs des années 70″, explique Baumbach. ″C’est un comédien qui possède une sincérité incroyable que l’on peut utiliser pour créer un effet dramatique ou vraiment hilarant. Il est génial quand il s’énerve″. 

L’acteur se souvient avoir été contacté pour auditionner pour un ″projet sans titre de Noah Baumbach″. Comme Lola Kirke, il n’a jamais vu le scénario et a simplement reçu quelques pages de dialogue lors de son rendez-vous. ″Puis, trois mois après, on m’a demandé de façon inattendue de revenir et j’ai passé de nouveau l’audition sans aucune préparation. Noah, Greta et Lola étaient présents. J’ai fait une lecture avec Lola et c’était vraiment amusant″, indique le comédien. 

Le jeune homme avait déjà auditionné pour Noah Baumbach pour LES BERKMAN SE SÉPARENT, mais c’est Jesse Eisenberg qui avait obtenu le rôle : ″J’avais été très impressionné par ce film, et avoir l’opportunité de passer une autre audition avec Noah était vraiment enthousiasmant″, confie-t-il. ″C’est un réalisateur très minutieux et travailler avec lui a été formidable car il est brillant, drôle et créatif. Il a une approche de la mise en scène très rigoureuse : c’est intimidant au début mais ça devient vite une merveilleuse opportunité de pouvoir explorer son rôle et collaborer avec lui. Il se permet d’émettre gentiment des suggestions, suite à quoi on refait la scène encore et encore. Et au bout du compte, c’est libérateur″. 

Quand Shear a pu finalement lire un scénario complet, il n’a pu que se montrer impressionné par l’attention et le souci du détail apportés à son élaboration : ″L’écriture était très précise et pleine d’esprit, sans être trop intello ou rébarbative″, dit-il. ″Noah et Greta ne voulaient pas qu’on s’éloigne du script et j’ai vraiment pu apprécier à quel point chaque phrase était ciselée″. 

La relation entre Tracy et Tony n’est pas simple : elle oscille entre la confidence, le flirt et la rivalité car tous deux aspirent à une carrière d’écrivain. ″Lola a été une fabuleuse collègue de travail, elle est très détendue, malicieuse et marrante. Elle semble n’avoir aucun mal à se faire des amis et nous nous sommes tout de suite bien entendus″, raconte Shear. 

Il se trouve que les deux acteurs aiment la même musique et ont fait leurs études avec les mêmes professeurs d'art dramatique. "J'adore travailler avec Matthew", confie Lola Kirke. "Quand on ne tournait pas, on s'employait à nouer des liens d'une grande harmonie". 

La petite amie jalouse de Tony, Nicolette (Jasmine Cephas-Jones), cherche à l'éloigner le plus possible de Tracy. "Jasmine a un formidable humour pince-sans-rire", indique le réalisateur. "La colère croissante qu'elle et Matthew éprouvent l'un pour l'autre me fait rire. Pendant la fête de fin de tournage, j'ai découvert qu'elle avait aussi une très belle voix et qu'elle chantait bien. Tous les autres le savaient déjà, et surtout ceux qui ont vu la comédie musicale 'Hamilton', et on a regretté de ne pas lui avoir fait chanter une chanson dans le film". 

Selon Jasmine Cephas-Jones, le tournage a été très proche des auditions. "Tout s'est déroulé de manière très spontanée", note-t-elle. "On nous donnait des idées et on travaillait à partir de ces directions. Je ne savais pas bien comment elles allaient fonctionner quand j'ai signé mon contrat, et l'effet de surprise était donc très sympa. Même sur le plateau, tout le monde échangeait des idées et balançait des blagues en permanence". 

En observant Greta Gerwig, à la fois scénariste, productrice et comédienne, Jasmine Cephas-Jones précise : "On pourrait presque voir les idées qui lui passent par la tête. Elle maîtrise totalement la situation et elle est prête à tourner autant de prises que nécessaire pour obtenir ce qu'elle veut. Noah a la même volonté chevillée au corps. Il vous donne plusieurs possibilités et vous laisse ensuite le choix". 

Lorsque, pour mener sa campagne de sauvetage du restaurant, Brooke finit par se rendre à Greenwich, dans le Connecticut, chez un couple fortuné dont elle estime qu'il lui est redevable, la voiture de Tony est réquisitionnée et Nicolette, jalouse, se sent obligée de l'accompagner. "De toute évidence, Tracy a un petit faible pour Tony", indique Jasmine Cephas-Jones. "Nicolette a peur que Tony ne la trompe. Elle se sent comme une pièce rapportée et elle a envie de s'intégrer. Or, elle ne peut y arriver qu'à travers sa relation avec son petit copain et du coup, elle passe son temps à se vanter et à critiquer tout le monde jusqu'à ce qu'elle obtienne ce qu'elle veut". 

Le couple aisé en question, Mamie Claire et Dylan, copains de longue date de Brooke, sont interprétés par Michael Chernus et Heather Lind. "Et ils sont à tordre de rire", indique Lila Yacoub. "Ce sont des acteurs formidables qui ont des visages hors du commun. Ils instaurent une atmosphère nouvelle pour la suite du film". 

Greta Gerwig se souvient d'avoir rencontré Chermus alors qu'elle étudiait l'écriture dramaturgique à l'université. "Le prof a proposé à quelques comédiens new-yorkais de faire une lecture d'une pièce que j'avais écrite", confie-t-elle. "Michael Chermus en faisait partie, si bien que j'ai toujours eu pas mal d'affection pour lui". 

Baumbach souhaitait confier un rôle à Chernus depuis longtemps. "Le rôle de Dylan lui convenait à merveille", souligne-t-il. "Il me faisait penser à Jack Warden dans SHAMPOO. Et même s'il se comporte très mal, on l'aime malgré tout. Il me fallait quelqu'un comme ça pour jouer Dylan". 

Quant à Mamie Claire, c'est une femme ambitieuse un rien coincée qui s'avère un formidable faire-valoir pour Brooke. "Quand on fait la connaissance de Mamie Claire, on se dit qu'on voit clair dans son jeu, mais au fil des événements, on se rend compte qu'on n'a pas du tout cerné sa personnalité", précise Baumbach. "Heather l'a parfaitement compris et s'en est tirée brillamment". 

On trouve encore au casting Dean Wareham (également compositeur de la BO aux côtés de Britta Phillips) sous les traits de Harold, voisin grognon de Mamie Claire, Kathryn Erbe, bien connue des téléspectateurs de la saga NEW YORK SECTION CRIMINELLE / UNITE SPECIALE, dans le rôle de la mère de Tracy, et Cindy Cheung dans celui d'une jeune femme enceinte, membre du club de lecture abandonnée par son mari qui se retrouve seule dans sa grande propriété du Connecticut. 

"Je sais bien qu'il y a des comédiens formidables partout mais j'ai le sentiment que les acteurs new-yorkais sont solides comme un roc", souligne Greta Gerwig. "On peut les mettre dans n'importe quelle situation et grâce à eux leurs dialogues auront l'air génial. C'est vraiment exaltant d'avoir eu l'opportunité d'engager tant d'interprètes talentueux". 

UN CHAOS MAÎTRISÉ 

MISTRESS AMERICA a été tourné à New York et dans le Connecticut avec une équipe resserrée, ce qui correspond au style de mise en scène de Baumbach. "On avait l'impression d'être en famille", indique Greta Gerwig. "On était tous sur le pont en permanence. Sur la plupart des tournages, tout est déjà en place au moment où on fait venir les acteurs sur le plateau. Mais avec Noah, on a tout préparé ensemble. On n'avait pas de caravanes, si bien qu'il n'y avait pas d'endroit où se réfugier". 

Baumbach a de nouveau fait appel aux compositeurs Dean Wareham et Britta Phillips pour concocter une bande-originale qui évoque le New York des années 80. "Cette musique est très spéciale", souligne Lila Yacoub. "Noah voulait une atmosphère 'eighties' dans le film. Dean Wareham et Britta Phillips ont fait un super boulot. Elle rappelle l'époque tout en portant leur signature. Je trouve que c'est une BO géniale". 

Mariés à la ville, les deux compositeurs qui ont fait leurs débuts au sein du groupe Luna devenu culte, ont écrit la partition des BERKMAN SE SÉPARENT, FRANCES HA et GREENBERG, et ont multiplié les apparitions dans plusieurs films de Noah Baumbach. "On s'est dit que ce projet était l'occasion de rendre hommage à des groupes comme New Order et OMD", reprend le réalisateur. "Dean et Britta écrivent une musique qui n'appartient qu'à eux, si bien que je savais qu'en leur demandant d'aller dans cette direction, ils composeraient une partition qu'eux seuls peuvent faire. C'est l'une de mes BO préférées. Elle possède une énergie formidable, elle est romantique, belle et drôle. C'est une merveilleuse musique pour New York". 

Après un voyage en voiture totalement improvisé, qui offre une relecture nouvelle du genre burlesque, les personnages débarquent dans une très belle propriété tout en verre du Connecticut, où Brooke tente désespérément, dans un geste ultime, de sauver son restaurant. Le rythme frénétique de la séquence au diapason des personnages qui sortent précipitamment de la maison pour y rentrer l'instant d'après fait écho à la personnalité et à l'énergie débordante de Brooke. 

"Il y a toujours un trajet en voiture dans ce genre de film", affirme Greta Gerwig. "Il faut se retrouver en voiture à un moment ou à un autre. On s'est dit que situer l'action du film, à ce moment-là de l'histoire, à Greenwich, dans le Connecticut, serait irrésistible". 

Le chaos maîtrisé qui éclate a été méticuleusement scénarisé et filmé : "Nous avions un scénario que nous avons scrupuleusement respecté", dit-elle. "La situation semble incontrôlable mais rien n'a été tourné à la va-vite et caméra à l'épaule. Le dispositif était précis et rigoureux, comme le reste du tournage, tout en permettant à chacun de contribuer à la mise en scène". 

Pour le cadre de la séquence où tout bascule, la production a déniché une immense propriété en verre offrant un panorama à 360° et pourvue de nombreuses portes coulissantes. "En général, les portes claquent dans les comédies burlesques, mais on s'est dit que ce serait amusant qu'ici toutes les portes soient coulissantes", reprend la comédienne. "Du coup, il est impossible de les claquer". 

Les comédiens ont adoré tourner ces scènes, précise Jasmine Cephas-Jones. "On passait constamment d'une pièce à l'autre, la mise en place était précise et la logistique complexe, mais on s'est bien amusés". 

La dimension chorale de MISTRESS AMERICA est manifeste dans cette scène : "La chorégraphie était un peu complexe mais c'était vraiment sympa de tourner cette séquence", indique Lola Kirke. "Un acteur sort de la pièce, tandis qu'un autre y débarque et puis quelqu'un d'autre bouge la table etc." 

Étant donné qu'il y avait neuf comédiens présents pour la scène, la logistique devait être d'une grande rigueur. Les acteurs étaient censés avoir un débit très rapide et se couper la parole, tout en conservant leur fluidité aux dialogues et en respectant une mise en place très précise. "Il n'y a pas que les quatre New-Yorkais", reprend Greta Gerwig. "Il y a aussi Mamie Claire et Dylane, un de leurs voisins, la gouvernante et une femme qui fait partie du club de lecture de Mamie Claire – et qui arpentent tous cette immense maison dans tous les sens. Cela semble naturel mais il a fallu beaucoup de préparation en amont pour aboutir à ce résultat. On a essayé de tourner avec une équipe réduite en ayant le plus grand nombre d'acteurs possible dans chaque plan. Il y a un travelling où Brooke déambule en suivant Mamie Claire et en parlant avec elle, et cela a été comme une course d'obstacles. Il fallait qu'on suive le marquage au sol et qu'on dépasse certaines personnes au bon moment". 

Greta Gerwig espère que le spectateur rira en découvrant l'histoire de Tracy et Brooke, mais elle estime aussi qu'il sera surpris et ému. "J'aimerais qu'il ait le sentiment de voir un film d'un genre qu'il n'a jamais vu auparavant", conclut-elle. "C'est très exaltant".