vendredi 15 novembre 2019

IN FABRIC


Thriller/Épouvante-horreur/Un film intrigant à la personnalité marquée mais avec des longueurs et une narration qui laisse beaucoup de questions en suspens

Réalisé par Peter Strickland
Avec Marianne Jean-Baptiste, Gwendoline Christie, Fatma Mohamed, Hayley Squires, Julian Barratt, Leo Bill, Simon Manyonda, Caroline Catz, Richard Bremmer...

Long-métrage Britannique
Durée: 01h58mn
Année de production: 2018
Distributeur: Tamasa Distribution

Interdit aux moins de 12 ans

Date de sortie sur les écrans britanniques : 28 juin 2019
Date de sortie sur nos écrans : 20 novembre 2019


Résumé : la boutique de prêt-à-porter Dentley & Soper's, son petit personnel versé dans les cérémonies occultes, ses commerciaux aux sourires carnassiers. Sa robe rouge, superbe, et aussi maudite qu'une maison bâtie sur un cimetière indien. De corps en corps, le morceau de tissu torture ses différent(e)s propriétaires avec un certain raffinement dans la cruauté.

Bande annonce (VOSTFR)


Ce que j'en ai pensé : le réalisateur Peter Strickland nous plonge dans un cauchemar vintage avec son IN FABRIC. Il n’est pas surprenant de voir apparaître le nom du réalisateur Ben Wheatley dans les producteurs exécutifs de ce film. C’est la même veine d’épouvante sertie d’étrangeté que Peter Strickland saigne ici à blanc pour nous conter la malédiction d’une robe rouge qui condamne tous ceux qui la portent.

 


Il donne volontairement un côté vieillot à l’atmosphère de son long-métrage. Il a une grande maîtrise de ses plans et des éléments qui les composent. Son concept rend curieux, mais les nombreuses aspérités de la narration compliquent l’adhésion totale à ce projet qui a, cependant, le mérite d’être original. On a l’impression de se retrouver devant une œuvre arty dont on ne sait pas trop si elle nous fascine ou nous agace. 


Le réalisateur nous donne des éléments pour comprendre le cadre fantastique, la critique consumériste, le cycle démoniaque qui s’enclenche et se répète, mais il laisse aussi beaucoup de questions en suspens. À nous de comprendre ou de trouver des réponses, ce qui s’avère frustrant. De plus, la seconde partie est redondante et tire en longueur pour apporter assez peu d’eau au moulin au final de ces circonstances infernales. 

Les situations, parfois presque burlesques, nous mettent toujours mal à l’aise. Elles font mouche. Les entretiens dans le cadre du travail notamment, menés par les deux excellents acteurs qui jouent les patrons Julian Barratt et Steve Oram, sont assez hallucinants et font grincer des dents. 

Les personnages sont très travaillés. On sent que Peter Strickland, qui signe aussi le scénario de son film, les a façonnés. Parmi les protagonistes, on est interloqué par l’étrange Miss Luckmoore superbement interprété par Fatma Mohamed. L’actrice donne tout le relief et l’inquiétante bizarrerie, qui évoque immanquablement le vampirisme, à cette vendeuse de mode décalée aux intentions néfastes. 




Marianne Jean-Baptiste est impeccable dans le rôle de Sheila Woolchapel. Elle est attachante, car elle fait vibrer la naïveté, la résilience et les tentatives de rébellion de Sheila. Les difficultés face au travail, à sa situation amoureuse ou à son fils Vince, interprété par Jaygann Ayeh, que Sheila élève seule, provoquent notre empathie.



Pour sa part, Gwendoline Christie interprète Gwen, la petite amie de Vince dont le sans-gêne vient mettre à mal le caractère plutôt doux de Sheila.


IN FABRIC intrigue avec ses allures de film gothique à la personnalité appuyée, cependant ses longueurs et ses questionnements sans réponse peuvent déplaire. On se laissera tenter par les appels suspects de l’équipe de vente du grand magasin Thames Valley Dentley & Soper si on aime le cinéma de genre qui utilise le déphasage comme marque de fabrique.


Copyright photos @ Tamasa Distribution

NOTES DE PRODUCTION
(À ne lire qu'après avoir vu le film pour éviter les spoilers !)

ENTRETIEN AVEC PETER STRICKLAND

4 ans sont passés depuis The Duke of Burgundy. Qu’avez-vous fait depuis ?

J’ai fait deux films d’affilée, The Duke et le film concert de Björk (Björk : Biophilia Live), et je me suis consacré à écrire et à réaliser des pièces radiophoniques (The Len Continuum, The Len Dimension et The Stone Tape, toutes pour la BBC).

C’est votre premier film en Angleterre, ce qui est inhabituel pour un réalisateur britannique. Avec cette ville fictive de Thames-Valley-on-Thames, qui représente votre ville natale Reading, livrez-vous un récit plus autobio graphique que ce dont vous avez l’habitude ?

Si on m’avait dit il y a 10 ans que j’allais faire un film sur les soldes de janvier à Reading, je me serais probablement évanoui. Mais c’est génial de faire un film qui se déroule là-bas. A mes débuts, je voulais m’éloigner le plus possible de l’Angleterre, j’ai voulu faire un film en Transylvanie – au final pas si loin que ça. J’avais déménagé en Hongrie après le tournage et tout semblait plus exotique là-bas. Maintenant la boucle est bouclée puisque c’est l’Angleterre que je trouve exotique. Ce film n’est pas vraiment plus autobiographique que mes autres films ; simplement j’ai mis plein de choses qui m’intéressent, le plus possible. Par exemple, avec la scène de la machine à laver ; en Hongrie il y a encore de vieilles machines à laver de la période socialiste qui deviennent folles furieuses.

L’humour et l’horreur sont plus manifestes que dans vos films précédents, mais le film ne suit pas vraiment les règles de l’un ou de l’autre genre. Par exemple, il n’y a aucune explication sur le pouvoir de la robe ?

J’étais très partagé sur ce point : faut-il expliquer l’origine de la malédiction ? Dans un brouillon j’essayais d’aller dans cette direction, mais je me suis rendu compte que ce n’était pas vraiment nécessaire, c’est un fait que la robe est maudite et cela suffit, surtout après ce qui arrive à la première victime. C’est un medium pour explorer comment les gens interagissent avec les vêtements. J’imagine que c’est un drame très humain au fond. Les vêtements m’intéressent beaucoup. Je suis intéressé par les objets et par le pouvoir presque alchimique qu’ils ont au cinéma. Le pouvoir de l’association avec un objet et comment cela peut nous hanter est ce que j’essaye d’ouvrir comme sujet. Comment le fait de voir le vêtement d’un parent décédé peut altérer tout à coup votre tension artérielle. Il y aussi la métamorphose qui opère lorsque l’on porte un vêtement. Une chemise, selon qui la porte et qui l’a portée avant, peut provoquer toutes sortes de réactions, de l’excitation au dégoût.

C’est ce que j’ai essayé d’explorer avec des thèmes comme Babs et sa dysmorphose, ou Reg et son fétiche pour les collants, pour représenter au mieux comment les gens réagissent à la texture ou à leur propre corps dans un vêtement. Au-delà du tactile, il y a aussi une approche fétichiste aux textures sonores, par exemple avec une réponse autonome sensorielle culminante (ASMR) à la litanie de la machine à laver de Reg. C’est un univers dans lequel les objets et les sons contiennent une force ou un pouvoir inhérent.

La distribution artistique est plus hétérogène que dans vos films précédents, avec beaucoup plus de dialogue et des interprètes avec des formations aussi bien en théâtre, cinéma, comédie qu’en musique. Parlez-nous de certains de vos choix.

Pour Sheila, tout ce dont j’étais sûr c’était qu’elle devait être une femme d’âge moyen. Marianne Jean-Baptiste est tellement douée pour la colère subtile et comique. J’ai beaucoup aimé sa performance, elle a un potentiel comique incroyable, je devais me retenir de rire par moments. Je ne sais pas pourquoi elle ne travaille pas davantage en Angleterre, elle est très douée. Hayley Squires (Babs) était géniale. J’ai adoré travailler avec elle. Elle n’a pas besoin de beaucoup d’indications, elle a parfaitement compris l’atmosphère. Concernant Gwendoline Christie (Gwen) j’ai écrit le rôle avant d’être en contact avec elle. Je lui ai dit « il y a ce personnage qui s’appelle Gwen, tant que ça ne te dérange pas qu’il y ait cette coïncidence bizarre sur vos noms ou le fait qu’elle n’est pas très sympa… ». Je voulais un personnage comme Withnail ; quelqu’un qui est fascinant et amusant à regarder mais avec qui on ne voudrait jamais se trouver dans une même pièce.

Leo Bill (Reg) s’est vraiment transformé. Voir Leo dans la vie réelle et voir Reg, c’est voir deux personnes différentes. Même la manière dont il marche est différente.

Barry Adamson (Zach) a été suggéré par la directrice de casting Shaheen Baig. Je voulais quelqu’un qui venait de la musique, et elle a suggéré Barry.

Steve Oram (Clive) et Julian Barratt (Stash) ont une très bonne alchimie ensemble. J’ai travaillé avec eux séparément sur des pièces radiophoniques et je voulais les rassembler.

Fatma Mohamed (Miss Luckmoore) a joué dans tous mes films. Je l’ai trouvée dans une petite ville de Transylvanie, un de ces coups de chance qu’on a parfois dans la vie ; elle s’investit pleinement dans tout ce qu’elle entreprend. Je n’aurais pas pu imaginer faire un film sans elle.

J’ai senti que tous les acteurs avaient entièrement compris ce qu’on essayait de faire.

Vous avez choisi Tim Gane (Stereolab, Cavern of Anti-Matter, McCarthy) pour la bande son, faisant suite à Broadcast et Cat’s Eyes sur vos autres films. Comment avez-vous découvert la musique de Gane ?

J’ai sorti un single de Cavern of Anti-Matter avec ma maison de disques, Peripheral Conserve. J’ai parlé cinéma avec Tim Gane, avant même qu’il y ait un scénario ou même un concept et je lui ai demandé de me faire des démos. Il m’a envoyé des douzaines de pistes instrumentales, que j’ai écoutées tout en écrivant.

A chaque fois que je travaille avec un groupe, je deviens un peu plus confiant. Au début, je n’avais pas beaucoup d’expérience de travail avec des musiciens et j’étais trop esclave de mes références, qui peuvent être étouffantes. On parle toujours références aujourd’hui mais seulement en terme d’atmosphère, de tempo et d’instruments, rien de plus. Maintenant, j’essaye de donner aux musiciens le plus d’espace possible. Tim est quelqu’un qui a une connaissance encyclopédique de la musique et du cinéma, et il est toujours prêt à essayer quelque chose de nouveau. Il n’a pas peur du bruit; quelques-uns de ses éléments non-musicaux s’apparentent plutôt à du sound design qu’à une bande son. Il a fait toute la musique du film, même le muzak de la boutique. La seule qui n’est pas de lui est la musique de la publicité, qui est de James Ferraro.

Le sound design est-il très important dans vos films ?

C’est important dans tous les films, surtout si vous n’avez pas beaucoup d’argent. On s’est servis du son pour faire rentrer le spectateur dans cet univers instantanément. Dans les scènes de la boutique, nous avions beaucoup de trucages sonores, d’effets tels que les cintres sur les rampes etc. Mais au final, on a tout enlevé pour ne garder que les voix des clients à basse fréquence, ce qui est à la fois apaisant et inquiétant, comme si quelque chose était étrange et décalé, mais on ne sait pas quoi. Quand on l’a enregistré, cela m’a fait entrer en transe et je me suis endormi, ce qui pour moi était un signe de succès.

La boutique, avec ses rituels obscurs et mystérieux, joue un rôle crucial dans le film. Comme beaucoup de gens, vous avez travaillé dans la vente. Est-ce une manière de régler vos comptes ?

J’ai travaillé pour Asda, Waitrose, Threshers, Boots et WHSmiths. Ce film n’est pas une œuvre-revanche. Je ne suis pas intéressé par l’écriture comme vendetta. Il peut être vu comme une satire du consumérisme, d’une certaine manière, mais je le vois plutôt comme une célébration du shopping. Une bonne boutique est presque comme un musée, en un sens. L’atmosphère peut vraiment changer votre humeur. Le shopping en ligne est différent que de rentrer dans ces espaces physiques qui sont tous différents.

Le shopping est un passe-temps très prosaïque mais si tu prends une activité excessivement familière, tu peux y trouver de l’insolite. Quand tu fais un inventaire de stock à 5h du matin et que tu regardes par la fenêtre et tu vois une queue de gens silencieux, c’est quasiment comme Dawn of the Dead de George A. Romero. Ce peut être assez glauque.

Un de mes premiers souvenirs d’enfant se déroule chez Jackson’s à Reading (un vieux grand magasin fondé en 1875) dans ma poussette sous un mannequin, sa main était figée quelques centimètres au-dessus de ma tête. Ce qui explique sûrement beaucoup de choses.

PETER STRICKLAND

Peter est né et a passé son enfance à Reading. Il a commencé par faire des courts-métrages, dont Bubblegum dans lequel figurent des stars de cinéma underground comme Nick Zedd et Holly Woodlawn. Son premier long-métrage, un thriller de revanche auto-financé Katalin Varga, a attiré l’attention dans de nombreux festivals. Avec Berberian Sound Studio et The Duke of Burgundy, il gagne un succès critique et se distingue comme un réalisateur avec une vision unique, et des inspirations et obsessions cinématographiques inhabituelles.

Peter a écrit et dirigé trois pièces radiographiques pour la BBC : deux comédies se déroulant à Reading, The Len Continuum et The Len Dimension, et une adaptation acoustique originale de The Stone Tape de Nigel Kneale avec Romola Garai.

Peter a aussi réalisé le film concert de Björk, Björk : Biophilia Live, ainsi que des clips pour les groupes Cavern of Anti-Matter, The KVB, A Hawk And A Hacksaw et Flying Saucer Attack.

ENTRETIEN AVEC JO THOMPSON
COSTUMIÈRE

Comment êtes-vous arrivée sur ce projet ?

Ma première discussion avec Peter était par Skype car il vit en Hongrie. Nous avons parlé pendant près de deux heures. Je lui ai ensuite envoyé beaucoup de références. Il m’a contactée quelques jours plus tard pour me dire qu’il m’engageait. C’était pour moi une très belle opportunité car il y a beaucoup de création autour des costumes. Le film parle d’une robe maléfique et possédée, c’est presque un personnage, ce qui était très ambitieux. Dans le scénario initial, la robe était décrite comme blanche et maculée de sang. C’est une robe démoniaque qui apporte quelque chose de terrible à celui qui va la porter. Nous avons eu de très longues discussions car je sentais qu’en blanc, la robe ne serait pas suffisamment surprenante. En plus, on la retrouve dans différents endroits, elle est parfois cachée. Après beaucoup de discussions, nous avons donc décidé qu’elle serait rouge et comme Peter était le scénariste, il pouvait modifier le scénario et y introduire la couleur, la description de la robe, les références au sang, au gore et toutes ces choses attendues dans un film d’horreur.

Comment avez-vous travaillé sur cette robe ?

J’avais beaucoup d’images et nous avons eu beaucoup d’échanges. La robe devait-elle être victorienne, ou 1920, 1930 ? Comme le film se déroule dans un univers parallèle, entre les années 70, 80 et 90, il y avait ce contraste entre le monde réel de cette période et ce monde imaginaire. Il y a donc un mélange de périodes qui est une forme de commentaire sur le rapport que les gens ont à la mode tout au long de l’histoire, la mode tenant une place importante dans la vie des gens, témoignant des choix qu’ils font au travers des vêtements qu’ils portent.

Nous avons fait beaucoup de recherches puis j’ai esquissé des dessins très basiques. J’ai réalisé la plupart des essais sur un mannequin et avec un merveilleux couturier, Kesha, qui a créé la robe. Nous avons essayé des formes très différentes, Peter y a participé, nous avons parlé de la forme, de la longueur. Autre chose, la robe devait aller à différentes personnes, des mannequins, des acteurs. Beaucoup des acteurs n’étaient pas sur place, Marianne Jean-Baptiste vit à Los Angeles, nous avons donc dû la faire d’après ses mesures. Tout était très compliqué. La robe a été confectionnée avec toutes ses répliques ainsi que toutes les étiquettes à l’intérieur comme l’étiquette pour les instructions de lavage, les étiquettes du magasin, tout a été brodé ou imprimé. Et puis à l’intérieur de la robe, il y a des inscriptions en latin qui disent, de mémoire, ‘Celui qui porte cette robe mourra’.

Cela a été un processus extrêmement long. Une autre apparition de la robe est dans une scène où un des personnages accouche. C’est un rêve. Mais au lieu de donner naissance à un enfant, la femme donne naissance à un bébé très macabre qui porte une petite robe rouge. La robe est présente dans tous ces aspects du film. C’était très drôle à faire.

Nous avions beaucoup de contraintes de temps mais j’ai été très chanceuse car les producteurs ont réalisé combien la robe était importante, donc ils m’ont confié un budget plus important. Ils m’ont laissé faire ce que je voulais plutôt que de chercher des compromis. Merci aux producteurs !

La robe est-elle faite d’une matière très particulière ?

Nous avons essayé différents types de soie, du synthétique car c’était bon marché et de la soie ce qui était beaucoup mieux. Beaucoup de choses se passent avec la robe, il y a des moments très fantomatiques où la robe flotte et tente d’étouffer un des personnages. Nous avons expérimenté différents matériaux, nous avons fait des essais avec l’équipe d’effets spéciaux et nous avons décidé quel serait le meilleur matériau. La robe a un effet diaphane, elle flotte dans les airs, nous avons donc décidé d’avoir deux couches, une en soie et une en mousseline de soie. Le tissu est très onéreux mais ça en valait la peine car ça a un réel impact d’avoir une robe qui devient une créature.

Vous avez également travaillé sur les costumes des autres personnages et vous vous êtes inspirée de différentes périodes…

La robe est portée par différentes personnes. Elle est vendue dans un grand magasin appelé Dentley & Soper’s. C’est un lieu très étrange et ce que nous voulions également créer était le sentiment que même si les vendeurs portent des costumes, les clients qui sont des gens plutôt ordinaires ne se questionnent pas sur le fait que quelqu’un porte une robe victorienne et serve habillé ainsi dans un grand magasin. De la même façon avec les vendeurs, nous n’étions pas sûrs au début de ce que nous voulions faire. Nous avons considéré différentes options : devaient-ils porter des costumes d’aliens ou des combinaisons ? Puis j’ai réalisé que – je ne sais pas si vous avez ça en France mais je suis sûre que vous l’avez – en Angleterre quand vous allez dans un grand magasin de luxe comme Selfridges ou Harrods, tout le monde porte du noir et a une allure très austère. En tant que client, on peut avoir l’impression d’être aliéné car ces personnes donnent l’impression d’être en charge et semblent venir d’un autre monde. J’ai essayé de recréer ça en faisant quelque chose de différent. Nous avons fait des costumes victoriens hybrides. Au lieu d’être longs, ils sont coupés au genou et dévoilent des bottes. Tout a été fait sur mesure par une compagnie avec laquelle je travaille beaucoup, Sands Films basée à Londres. Ils sont fabuleux ! Nous avons eu de merveilleux essayages où tout a été taillé sur mesure et customisé pour accommoder chaque physionomie. Donc les costumes sont ajustés de façon très harmonieuse.

Nous avons également eu une séance de brainstorming, et là encore je suis remontée dans le temps et ai trouvé des costumes de religieuses de l’époque victorienne que nous avons recréés.

C’était principalement victorien et milieu du 20ème siècle je pense, fin du 20ème siècle. Je ne vois pas vraiment d’autres périodes. Je pense qu’avec la robe, je me suis inspirée des années 30 dans les formes car je voulais cette fluidité, cette façon de bouger. C’est à peu près tout.

Comment les acteurs ont-ils travaillé autour des costumes ?

C’était intéressant pour moi car je suis habituée aux acteurs qui sont très impliqués dans le choix de leur costume. On collabore pour créer le personnage. Mais dans ce type de film et avec la façon dont Peter travaille, tout est très conceptuel. Il écrit tout. Le moindre détail est pensé. Rien n’est là par hasard. Il a recréé tout un monde. Ce qui était intéressant, c’est que tous les acteurs ont adhéré à cela car ils voulaient tous travailler avec lui. Il est très admiré en Angleterre, je ne sais pas si c’est le cas en France. Par exemple Gwendoline Christie voulait travailler avec lui, donc elle a rejoint le projet et nous avons tous fait ce qu’il souhaitait, et elle est fantastique, elle a adopté cette façon de faire. J’ai fait créer de la lingerie sur mesure pour elle.

C’est un processus très créatif et les acteurs l’ont accepté, ce qui est passionnant. J’ai participé à beaucoup de projets où ils ne suivent pas. Pour moi c’était assez exaltant.

Marianne Jean-Baptiste est une actrice que l’on voit habituellement dans d’autres types de films…

Oui, elle a travaillé pour Mike Leigh, elle a aussi joué dans la série Broadchurch. Elle habite à Los Angeles donc ça a dû être assez difficile car elle était éloignée, mais elle est venue et nous avons fait les premiers essayages. Nous avions dessiné la forme de la robe et commencé des essayages sur Leo Bill qui joue Reg. Nous avions donc fait les premiers essayages sur un homme. Mais elle l’a accepté, je ne sais pas ce qu’elle ressentait intérieurement mais de l’extérieur, elle paraissait vraiment l’aimer. Elle avait la robe rouge qui lui allait très bien et le reste de ses costumes était très banal. Elle travaille dans une banque donc elle porte simplement un uniforme standard. J’ai fait imprimer des chemises, cela avait beaucoup à voir avec les étiquettes, réduire, enlever la personnalité. Cela a à voir avec l’attitude professionnelle, je suppose que si vous travaillez dans une banque, vous devez effacer votre identité.

Il y a quelque chose de très intéressant dans la relation que les gens ont au vêtement et le film parle beaucoup de cela.

Vous avez cette mère célibataire qui élève ce fils très difficile, lui-même ayant une relation avec une femme beaucoup plus âgée. Elle se sent invisible et elle cherche désespérément un partenaire. Elle va sur ‘Single Heart’ et décroche un rendez-vous, elle doit donc trouver quelque chose à porter. Elle met toute son espérance dans la robe, pensant que si elle achète cette robe, sa vie entière sera transformée. Ce que font beaucoup de gens. Vous allez à un évènement particulier, ou vous avez un nouveau rendez-vous galant, vous achetez quelque chose de particulier. Cela construit une grande partie du film. Mais quelque chose de terrible lui arrive à cause de cette robe qu’une personne trouve ensuite dans un magasin de seconde main. Il trouve cette robe très bien pour son enterrement de vie de garçon. Tout le monde est charmé par la robe sans réaliser qu’elle porte ce maléfice.

Je pense que l’on dit beaucoup par les vêtements que nous choisissons de ce que nous essayons de dire au monde. C’est un aspect intéressant du film car les gens achètent la robe et la portent en pensant qu’elle leur portera chance, mais le spectateur sait que c’est le contraire. Ce qui est assez drôle. J’ai vu le film quatre fois et à chaque fois que je le vois, il y a une réaction différente de la part des spectateurs. Quand nous tournions le film, je pensais que c’était une comédie et je répétais à Peter ‘c’est une comédie’. Et quand nous l’avons vu au festival du film de Londres, tout le monde a ri. Si vous êtes dedans et que vous l’acceptez, vous appréciez vraiment et vous trouvez cela drôle. Si vous n’êtes pas dedans vous détestez… Mais je pense que d’une manière générale en Angleterre, aux Etats-Unis, au Canada, les gens sont réellement entrés dedans.

Le grand magasin est aussi très intéressant. Quelle en a été la source d’inspiration ?

La source d’inspiration est un magasin appelé Jacksons à Reading, une très petite ville en Angleterre. Peter y est allé enfant, comme moi. Comme je le disais précédemment, quand on va dans ces grands magasins, c’est comme un monde étranger. Si vous n’avez pas d’argent et que vous êtes un enfant, vous vous demandez ce que tout le monde est en train de faire, regardant, essayant des choses, prenant des articles sur les porte-manteaux. Nous voulions créer quelque chose de très oppressant, c’était un monde qui pouvait être habité par des fantômes, des extraterrestres ou des créatures étranges. Vous êtes supposé sentir… Je me suis toujours sentie mal à l’aise en les voyant car ils avaient cette relation étrange avec les mannequins. Les mannequins portent la robe et paraissent eux aussi possédés. C’était supposé être un monde assez effrayant. Il y a un film que Peter m’a demandé de regarder, Carnival of Souls, dans lequel il y a une scène où le personnage va dans un magasin et c’est très effrayant. C’est le sentiment que nous avons essayé de créer. C’est un monde où en tant que client on ne sait pas ce qui se passe et tout a lieu sous terre ou au dessus... Vous êtes poussé à dépenser de l’argent, vous n’avez pas nécessairement besoin de ces choses mais vous êtes venu là en cherchant un but donc vous avez besoin d’acheter quelque chose. Je pense que c’est le sentiment derrière cela.

Octobre 2019
Propos recueillis au Festival des villes soeurs Le Tréport - Mers les Bains, Mode, Costume & Cinéma  

Source et copyright des textes des notes de production @ Tamasa Distribution

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