jeudi 15 novembre 2018

AFTER MY DEATH


Drame/Un film marquant

Réalisé par Ui-seok Kim
Avec Young-hwa Seo, Go Won-Hee, Lee Tae-kyoung

Long-métrage Sud-Coréen
Durée : 01h53mn
Année de production : 2017
Distributeur : Les Bookmakers / Capricci Films

Date de sortie sur nos écrans : 21 novembre 2018


Résumé : La disparition soudaine d’une élève d’un lycée pour jeunes filles précipite la communauté scolaire dans le chaos. Famille de la victime, enseignants et élèves cherchent à fuir toute responsabilité, l’image de l’école étant en jeu. Pourtant, sans indice ni corps, on suspecte un suicide. Young-hee, l’une de ses camarades d’école, dernière à l’avoir vue vivante, est suspectée par tout le monde, à commencer par la mère de la victime. Bouc-émissaire idéal, Young-hee va chercher à n’importe quel prix à échapper à la spirale de persécutions qui l’accablent. Mais quel secret, quel pacte peut-elle bien cacher… ?

Bande annonce (VOSTFR)


Ce que j'en ai pensé : le réalisateur Ui-seok Kim dissèque la souffrance et soulève un à un les lambeaux d'un drame psychologique. Le mal prend ses racines dans le refus de la société d'écouter et de voir les signes. Le contexte culturel a une importance réelle. Le réalisateur nous fait vivre les événements de l'extérieur. Il filme d'ailleurs beaucoup les personnages de dos pour nous laisser en partie dans l'ignorance de leur état d'esprit et en partie pour permettre aux atmosphères de s'exprimer en nous positionnant en tant que témoin de la scène. 



Les sensations sont également renforcées par le travail du son qui nous écrase comme les sentiments négatifs envahissent les personnages. Le morbide trouve un écho dans la violence des actes, la violence des mots et la violence des relations. Le rouage de la mort et de la culpabilité se met en route et il n’est plus possible de l’arrêter.

Les actrices sont superbes par leur façon de nous faire ressentir leur noirceur intérieure et cette souffrance immense qui transforme leur personnalité.





Avec AFTER MY DEATH, le réalisateur surprends dans son traitement d’une thématique grave, qu’il aborde sous un angle assez inattendu, sans pour autant oublier d’être percutant dans son propos. Il ne faut pas venir chercher de réponses dans ce film. On assiste à la mise en abîme des âmes. C’est un film marquant.

Copyright photos © The Jokers / Capricci Films

NOTES DE PRODUCTION
(À ne lire qu'après avoir vu le film pour éviter les spoilers !)

LE SUICIDE, FLÉAU DE LA JEUNESSE CORÉENNE

«Je suis cassé de l’intérieur. La dépression qui me ronge m’a finalement englouti tout entier (…), ne me blâmez pas, mais dites que j’ai bien travaillé. » Ces quelques mots, laissés la veille de son suicide en décembre 2017 par Kim Jong-hyun, la jeune star de la K-pop sud-coréenne, pourraient être ceux de la plupart des jeunes ados du pays du Matin clair. Ou ceux de Kyung-min la collégienne au cœur de l’énigme d’After My Death. Ce long métrage lève en effet le voile sur un monde cruel et méconnu: celui du profond désespoir de la jeunesse sud-coréenne prise au piège d’une société hiérarchisée et ultra compétitive, une société qui broie les individus et leurs rêves, ne laissant qu’une seule porte de sortie, le suicide, jasal. Un acte devenu aujourd’hui si terriblement banal qu’il fait partie du quotidien, ne surprend plus. Une « éventualité de vie » comme une autre.

La Corée du Sud affiche en effet un taux de suicide parmi les plus élevés au monde – 25,6 suicides pour 100 000 habitants selon l’Organisation mondiale de la santé, contre une moyenne mondiale de 12,1 pour 100 000. Soit près de 36 personnes chaque jour. Les premières touchées: les personnes âgées, suivies de près par les adolescents, les jeunes, et même les tout jeunes dès l’école primaire. Un phénomène inquiétant que le gouvernement tente en vain d’enrayer avec notamment une surveillance accrue des lieux de suicide. Ainsi à Séoul, Mapo Daegyo l’un des 31 ponts qui enjambent la rivière Han, détient un sordide record: c’est de ses balustrades qu’ont sauté dans les eaux le plus grand nombre d’habitants de la capitale. Désormais, dans le cadre de la prévention au suicide, des capteurs s’allument au fur et à mesure que l’on s’aventure sur ce pont de la mort - rebaptisé « pont de la vie » - et des messages d’espoir s’illuminent sur ses parapets rappelant simplement que « le ciel est bleu » ou que « le vent est doux ». Des bruits familiers, des odeurs sont aussi régulièrement diffusés au rythme des pas évoquant l’enfance et le bonheur et sensés dissuader les âmes désespérées de mettre fin à leur vie.

Cette Corée dont seule la mort peut délivrer a un nom: Hell Joseon, un mot valise formé de l’anglais « hell » pour enfer et du coréen « Joseon » pour le nom de la dynastie qui a régné sur la péninsule de 1392 à 1910. L’expression désigne cette Corée contemporaine meurtrie par la crise économique et le profond malaise qu’affronte sa jeunesse. En cause, en tout premier lieu, la terrible pression familiale d’une société confucéenne qui fait porter tout le poids des efforts, désirs ou frustrations des parents sur les épaules de leur progéniture, condamnée à la réussite. Les enfants dès le plus jeune âge sont confrontés à un système éducatif parmi les plus rigoureux au monde. Leur rythme est effrayant. À titre d’exemple, un écolier de dix ans levé à 5 heures du matin pour faire ses devoirs, n’ira se coucher que vers minuit, après une journée d’école, mais aussi des cours du soir dans l’un des innombrables instituts privés, les hagwon, qui ouvrent leurs portes tard dans la nuit et proposent une éducation parallèle faite de bachotage à outrance. (C’est dans un de ces hagwon que se rend la mère de la jeune Kyung-min en pleine nuit). À ces cours du soir, s’ajoutent des devoirs à la maison, du sport intensif, des leçons de musique avec un but ultime: réussir le terrible suneung, l’examen d’entrée à l’université. Avec une obligation d’excellence: « reach the SKY », « atteindre le ciel », SKY étant l’acronyme des trois grandes universités de Corée où il « faut » entrer: Seoul National University, Korea University et Yonsei university. Le jour du suneung, d’importance nationale, rien ne doit perturber la concentration des lycéens: les avions survolant les centres d’examens sont détournés, les taxis sont tenus, parfois sous escorte policière, d’accompagner les retardataires et les administrations, les principaux commerces et la Bourse retardent leurs horaires d’ouverture pour limiter les embouteillages et permettre aux élèves d’arriver à l’heure.

À cette terrible chape de plomb éducative, s’ajoute une culture militaire née des années de la colonisation japonaise (1915-1945) puis enracinée dans les dictatures du lendemain de la guerre de Corée ayant permis le fameux miracle économique. L’univers scolaire reproduit en microcosme un système reposant sur un autoritarisme ancré dans les mentalités et les comportements. La violence en milieu scolaire est courante: harcèlement, racket, sexisme mais aussi bien souvent toujours acceptés: châtiments corporels. Une mauvaise note, un devoir mal fait peuvent être durement sanctionnés: par des punitions directes (coups de règle) ou indirectes (position assise inconfortable). Dans un cas comme dans l’autre, humiliation et douleur vont de pair. Si cette concurrence effrénée et cette dureté génèrent l’excellence, comme en témoignent les extraordinaires résultats des universités sud-coréennes dans les classements internationaux, elles engendrent un taux élevé de dépressions et de suicides.

D’autant qu’en Corée, l’individu et ses aspirations ne pèsent rien par rapport au groupe. Une simple promenade dans les rues de Séoul où chacun porte les mêmes vêtements, le même maquillage, donne une idée d’un univers où diversité et différence sont un handicap. Pour l’adolescent, se construire et trouver sa place dans un tel monde est un défi insurmontable. D’autant que sur les épaules de l’ado coréen repose la peur de décevoir la famille, mais plus largement le clan et les ancêtres.

L’étonnante séquence de funérailles au centre du film montre l’importance du poids de la famille et du joug de culpabilité que chacun porte. Traditionnellement les funérailles étaient autrefois entourées de chamanes qui permettaient de créer un lien social, une continuité entre le passé, les ancêtres et le présent. Dans ce film, chacun des personnages gravitant autour de la collégienne morte fait sienne une partie de la faute, jusqu’à la vivre dans sa propre chair comme la jeune Young-hee qui tente elle aussi de se suicider. C’est d’ailleurs là tout le sens du titre original en coréen du film: « choe manheun sonyeo », « La fille qui porte de nombreux péchés ». Ses fautes mais aussi celles de sa camarade. Celles également de sa famille, de son école dont il faut préserver l’honneur. Et enfin, celles de la société et de Hell Joseon, l’enfer coréen.

JULIETTE MORILLOT
Journaliste française, spécialiste de la Corée du Nord et de la Corée du Sud  

ENTRETIEN AVEC LE RÉALISATEUR ET SCÉNARISTE KIM UI-SEOK

Quelle a été l’idée de départ de votre film ?

Un jour, j’ai perdu un de mes meilleurs amis. Ses affaires avaient été retrouvées sur le pont de la rivière Han. Il a fallu environ un mois pour retrouver son corps. J’ai essayé de traduire ce que j’ai ressenti à ce moment-là. Le suicide est tellement répandu en Corée du Sud qu’il est devenu chose banale dans la tête des gens. On n’en perçoit plus la gravité. On a d’ailleurs commencé par me dire que c’était trop insignifiant pour en faire un sujet de film. Ça m’a tellement perturbé que je m’y suis accroché, ce qui m’a permis d’approfondir mon idée. J’ai essayé de représenter les différentes phases qui succèdent à la mort d’un proche au sein d’une petite communauté.

Le récit se déroule principalement entre les murs d’un lycée pour filles dont le corps enseignant et la direction sont composés exclusivement d’hommes…

Avant tout, je voulais représenter l’école comme une métaphore de notre société. C’est pourquoi il me semblait plus juste d’attribuer le rôle des décisionnaires à des hommes. C’est un choix réaliste si on veut parler de la Corée du Sud aujourd’hui.

Le film dépeint un système éducatif pyramidal très brutal avec des phénomènes de harcèlement à tous les niveaux qui débouchent sur des comportements très violents.

Nous vivons dans une société qui ne cesse de nous mettre en concurrence les uns avec les autres. Si vous ne réussissez pas, ou si vous êtes différent, vous serez rejeté du système et votre vie sera considérée comme une faute morale. La pression est forte, et elle crée des rivalités. On nous fait croire qu’on est tous égaux, mais il existe une hiérarchie sociale très puissante. Chacun essaie de gravir les échelons de cette hiérarchie, même s’il fait semblant qu’elle n’existe pas. Cette pression psychologique conduit les gens à éprouver une culpabilité masochiste. Le suicide est perçu comme une délivrance, avec la connotation érotique que cela suppose.

Pouvez-vous nous parler de cette spirale de culpabilité où la faute est sans cesse rejetée sur l’autre ?

La disparition de Kyung-min crée un vide, une absence autour de laquelle tous les personnages se mettent à graviter. Chacun va à un moment ou un autre tenter d’occuper le devant de la scène pour réarranger la vérité à sa façon afin d’être lavé de tout soupçon. Ils s’entre-déchirent pour s’approprier le deuil, rivalisent pour occuper la place laissée vacante par Kyung-min. Ce qui les pousse à agir ainsi c’est un sentiment de culpabilité. Avant même d’être accusés de quoi que ce soit, ils se sentent déjà coupables. Et ce poids est trop lourd à porter.

Le film ne désigne jamais de coupables et n’explicite pas la cause du suicide. Pourquoi ?

La véritable cause de la mort devait rester un mystère, ce sont les réactions de l’entourage qui m’intéressaient. Je souhaitais également que les différentes raisons invoquées par les uns et les autres demeurent probables, que le doute plane jusqu’au bout. Le suicide est un élément déclencheur. Il joue le rôle de révélateur d’un malaise social plus profond.

Le film commence comme une enquête policière en reprenant certains codes du polar coréen alors qu’il n’en est pas vraiment un. Etait-ce votre souhait ?

Oui, il me semble que le genre policier, le film d’enquête était particulièrement approprié pour lancer le récit. Lorsqu’on est confrontés à quelque chose de mystérieux, d’irrationnel, on cherche toujours à en percer le mystère, à trouver des explications, comme si c’était possible. Si on persévère, on finit par s’enliser de manière désespérée, les questions amenant toujours d’autres questions. C’est pourquoi je finis par abandonner l’aspect policier pour me concentrer ensuite sur le drame, sur le thriller sociologique si l’on peut dire.

Pourquoi avoir placé la cérémonie funéraire au centre du film ?

Les cérémonies de ce type ne sont plus chose courante aujourd’hui. Auparavant, on faisait appel à des chamanes pour conduire le rite funéraire. Ce type de cérémonie n’avait pas seulement pour but d’aider les proches à initier le deuil. Sa fonction était également d’accompagner les défunts dans la mort, de proclamer des vœux pour leur dernier voyage vers l’au-delà. Dans le film, les membres de l’entourage se réapproprient en quelque sorte les funérailles pour expier leurs fautes, ils désirent être pardonnés. C’est en quelque sorte une allégorie du Grand Pardon. À la fin de la cérémonie, Young-hee prend la place de la morte, elle purge ses pêchés par sa tentative de suicide. Puis, dans la dernière partie, elle ressuscite et revient parmi les vivants pour leur salut. Je me suis rendu compte que le film était d’une certaine façon une tentative d’approcher la naissance du phénomène religieux.

Propos recueillis en août 2018  

Source et copyright des textes des notes de production @ The Jokers / Capricci Films

  
#AfterMyDeath

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