
Biopic/Drame/Instructif, prenant et à la réalisation maîtrisée
Réalisé par Agnieszka Holland
Avec James Norton, Vanessa Kirby, Peter Sarsgaard, Joseph Mawle, Kenneth Cranham, Celyn Jones, Krzysztof Pieczynski, Fenella Woolgar, Martin Bishop...
Long-métrage Polonais/Britannique/Ukrainien
Titre original : Mr. Jones
Durée : 01h59mn
Année de production : 2019
Distributeur : Condor Distribution
Date de sortie sur nos écrans : 22 juin 2020
Résumé : pour un journaliste débutant, Gareth Jones ne manque pas de culot. Après avoir décroché une interview d’Hitler qui vient tout juste d’accéder au pouvoir, il débarque en 1933 à Moscou, afin d'interviewer Staline sur le fameux miracle soviétique. A son arrivée, il déchante : anesthésiés par la propagande, ses contacts occidentaux se dérobent, il se retrouve surveillé jour et nuit, et son principal intermédiaire disparaît. Une source le convainc alors de s'intéresser à l'Ukraine. Parvenant à fuir, il saute dans un train, en route vers une vérité inimaginable...
Bande-annonce (VOSTFR)
Ce que j'en ai pensé : la scénariste Andrea Chalupa s'inspire de faits réels pour nous rapporter ce récit glaçant sur un mensonge monstrueux que la réalisatrice Agnieszka Holland s'attache à nous transmettre de façon directe avec sa mise en scène soignée et sans artifices inutiles.
Elle expose les rouages globaux de l'Histoire en les liant au destin d'un jeune journaliste idéaliste. Elle monte son film comme une enquête en montrant le cadre spécifique où vont se jouer les arcanes de l'affaire, en donnant corps au crime et en déroulant les actes des participants dans les faits. En plus de la pièce d'époque, elle dépeint des portraits : ceux de personnages qui ont joué un rôle dans les coulisses des événements, celui du métier de journaliste, mais aussi celui d'une idée politique qui a séduit parce qu'elle n'était pas présentée dans sa réalité.
La réalisatrice nous fait ressentir le confort, puis le choc et le contrecoup par le biais de décors crédibles, d'ambiances réalistes et d'actions plausibles. Son long-métrage s'apprécie d'autant plus sur grand écran que ses images et la manière dont elles accompagnent soit les dialogues soit les idées ont de la puissance ainsi qu’un sens visuel. Elle donne de l'ampleur à ce qu'elle raconte tout en gardant une certaine restreinte comme pour mieux laisser place aux sujets et non au sensationnel. La musique du compositeur Antoni Lazarkiewicz assoit cette sensation par une discrétion et une élégance qui s'accordent avec le ton du film.
Les acteurs sont d’une grande justesse quant à leur personnification des personnes qu’ils représentent. James Norton interprète avec sensibilité Gareth Jones, un journaliste à la morale affûtée, qui comprend d’instinct comment trouver les faits lors de la recherche d’information.
Vanessa Kirby montre la difficulté de la position d’entre deux dans le rôle d’Ada Brooks.
Peter Sarsgaard est très convaincant dans le rôle de Walter Duranty, un correspondant du New York Times à Moscou, qui a fait le choix de compromettre.
Joseph Mawle fait ressortir la remise en question et l’intelligence de son protagoniste George Orwell.
L'OMBRE DE STALINE est un film intelligent dont chaque élément de la narration sert le propos habilement. Il aborde un sujet terrible par un prisme qui permet d’en donner la dimension tout en axant la vision du spectateur sur un éclairage spécifique qui le rend supportable. C’est un long-métrage instructif, prenant et à la réalisation maîtrisée.
La réalisatrice Agnieszka Holland
Crédit photo © Jacek Poremba
Elle expose les rouages globaux de l'Histoire en les liant au destin d'un jeune journaliste idéaliste. Elle monte son film comme une enquête en montrant le cadre spécifique où vont se jouer les arcanes de l'affaire, en donnant corps au crime et en déroulant les actes des participants dans les faits. En plus de la pièce d'époque, elle dépeint des portraits : ceux de personnages qui ont joué un rôle dans les coulisses des événements, celui du métier de journaliste, mais aussi celui d'une idée politique qui a séduit parce qu'elle n'était pas présentée dans sa réalité.
La réalisatrice nous fait ressentir le confort, puis le choc et le contrecoup par le biais de décors crédibles, d'ambiances réalistes et d'actions plausibles. Son long-métrage s'apprécie d'autant plus sur grand écran que ses images et la manière dont elles accompagnent soit les dialogues soit les idées ont de la puissance ainsi qu’un sens visuel. Elle donne de l'ampleur à ce qu'elle raconte tout en gardant une certaine restreinte comme pour mieux laisser place aux sujets et non au sensationnel. La musique du compositeur Antoni Lazarkiewicz assoit cette sensation par une discrétion et une élégance qui s'accordent avec le ton du film.
Les acteurs sont d’une grande justesse quant à leur personnification des personnes qu’ils représentent. James Norton interprète avec sensibilité Gareth Jones, un journaliste à la morale affûtée, qui comprend d’instinct comment trouver les faits lors de la recherche d’information.
Vanessa Kirby montre la difficulté de la position d’entre deux dans le rôle d’Ada Brooks.
Peter Sarsgaard est très convaincant dans le rôle de Walter Duranty, un correspondant du New York Times à Moscou, qui a fait le choix de compromettre.
Joseph Mawle fait ressortir la remise en question et l’intelligence de son protagoniste George Orwell.
Copyright photos @ Condor Distribution
Crédits photos : Robert Palka
Crédits photos : Robert Palka
L'OMBRE DE STALINE est un film intelligent dont chaque élément de la narration sert le propos habilement. Il aborde un sujet terrible par un prisme qui permet d’en donner la dimension tout en axant la vision du spectateur sur un éclairage spécifique qui le rend supportable. C’est un long-métrage instructif, prenant et à la réalisation maîtrisée.
NOTES DE PRODUCTION
(À ne lire qu'après avoir vu le film pour éviter les spoilers !)
NOTE D’INTENTION DE LA RÉALISATRICE
Notre protagoniste, le jeunejournaliste gallois Gareth Jones, se rend célèbre parla publication de son article retraçant son voyage en avion avec le nouveau chancelierallemand-Adolph Hitler. Jones profite de sa situation politique au sein du gouvernementbritannique en tant queConseiller aux Affaires Étrangères auprès de David LloydGeorge pour obtenir un accès privilégié à l’Union Soviétique. Il suit effectivement deprès le contexte politico-économique en Russie, en quête de son prochain grand sujet.
À Moscou, Jones apprend que le gouvernement a provoqué la famine en Ukraine,information tenue secrète par les Soviétiques. Il parvient à se rendre sur place et prenddes notes sur les atrocités dont il est alors témoin. Il affronte également la crainte etl’hypocrisie vécues nonseulement par les citoyens soviétiques mais aussi par lescorrespondants et les politiciens occidentaux qui ont trahi pour la gloire et le profit.
Avec la scénariste, Andrea Chalupa, nous souhaitions décrire de manièreévocatrice, en toute simplicité et sans détours, la mécanique de Jones passantsuccessivement par tous les cercles de l’enfer, heurtant son idéalisme, sa jeunesse et soncourage à une réalité brutale. Pas d’évidence journalistique ou informative, pas dechantage sentimental ni dénouement heureux explicite. Personne ne voulait entendre lavérité sur les atrocités perpétrées par Staline que Jones dévoilait.
Ce n’était ni dans l’intérêt des politiques britanniques ni des puissants de cemonde. La vérité sur la réalité soviétique, sur l’Holodomor–extermination par la faimopérée par Staline–ainsi que la vérité sur l’Holocauste, ont été étouffées par unOccident politiquement et moralement corrompu. Les conclusions que l’on peut tirer dece simple récit-d’une manière très subjectiveet sensible–sont que l’indicible réalitéde ces années-là demeure d’actualité dans une Ukraine en guerre contre les successeursde Staline, et dans une Europe en proie à de multiples menaces internes et externes,incapable de faire face à la vérité et des’unir afin de protéger ses valeurs.
La clef de l’histoire selon moi est l’intrigue de George Orwell lorsqu’il écrit soncélèbre roman dystopique allégoriqueLa Ferme des animaux. En découvrant lemassacre des paysans ukrainiens, Jones inspire d’une certaine manière le récit de GeorgeOrwell et en devient partie intégrante (le fermier du roman s’appelle Mr. Jones). Noustenions à ce que le film soit simple et réel ; nous avons employé des procédés stylistiquespratiquement invisibles, à l’exception des moments où nous voulions mettre en avantles mouvements, l’énergie, l’appétit de Jones pour la vérité : nous avons alors puisé notreinspiration dans l’avant-gardisme soviétique.
Le film doit sa teneur à ses quatre principaux acteurs : Joseph Mawle qui incarne George Orwell, Peter Sarsgaard dans le rôle de Walter Duranty, directeur du bureau du New York Times à Moscou, Vanessa Kirby qui joue la reporter Ada Brooks, et James Norton qui interprète Gareth Jones. Ce dernier endosse le rôle le plus difficile car il porte tout le poids de l’histoire et donne vie au courage, à l’honnêteté et aux idées de Monsieur Jones, en même temps qu’à son humour, son intelligence et son intégrité.
Nous avions conscience, en tournant ce film, de raconter une histoire intemporelle. Mais c’est après coup seulement que j’ai pris la mesure de sa pertinence aujourd’hui encore, en ce qui concerne les «fake news», les lanceurs d’alerte, la désinformation, la corruption des médias, la lâcheté des gouvernements, l’indifférence des gens.
Le conflit qui oppose le courage et la détermination de Jones à l’opportunisme cynique et à la couardise de Duranty reste aussi d’actualité. De nos jours, nous ne manquons pas d’égoïstes et de conformistes corruptibles. Nous déplorons l’absence des Orwell et des Jones. Pour cette raison, nous tenions à leur redonner vie.
ENTRETIEN AVEC LA RÉALISATRICE,
AGNIESZKA HOLLAND
Vous avez déjà fait plusieurs films
sur des chapitres sombres de l'histoire contemporaine en Europe, et
vous recevez probablement beaucoup de scénarios sur des sujets comme
la Seconde Guerre mondiale et l'Holocauste. Pour quelle raison
avez-vous choisi celui-ci en particulier ?
On ne m'avait jamais demandé de faire
un film sur l'Holodomor. Cela faisait un moment que j'y songeais et
que je disais qu'il y a encore beaucoup de crimes commis par le
régime communiste dont on ne parle pas. Le monde n'est pas au
courant de ces crimes, alors que l'Holocauste est un fait connu dans
l'Histoire de l'humanité. Même les Russes et les habitants des
républiques anciennement soviétiques ne parlent pas des crimes
commis au nom du communisme, alors que Staline a tué plus de 20
millions de ses propres citoyens ! Lors d'un sondage réalisé
l'année dernière me semble-t-il, les gens ont élu Staline plus
grand leader russe de l'Histoire. Pour bien comprendre à quel point
c'est monstrueux, et l'influence que cela doit avoir sur la politique
en Russie, il faut imaginer ce qui se passerait si les Allemands
choisissaient aujourd'hui Hitler !
Je pense que le fait que ces atrocités
sont enveloppées de silence est une des raisons du chaos moral que
nous sentons en Europe aujourd'hui. J'ai lu quelque part que les
conséquences physiologiques et psychologiques de la faim extrême
peuvent se perpétuer loin dans l'avenir : sur cinq générations.
Naturellement, "l'après" psychologique est difficile à
évaluer. Un des lieux où nous avons tourné le film est un village
abandonné en Ukraine qui n'est habité que par cinq vieilles femmes,
eh bien elles se souviennent de l'Holodomor, mais elles nous ont
aussi dit que personne n'en parlait, même quand elles étaient
enfants, bien que leurs familles aient en grande partie péri pendant
cette famine. Ainsi, d'une certaine manière, le sujet du génocide
par la privation de nourriture m'attendait depuis un moment.
Cela fait de L’OMBRE DE STALINE un
film à thème...
Le sujet principal du film, c'est
l'Holodomor, et le thème c'est la croisade de Gareth Jones pour
raconter la véritable histoire de ce qui s'est passé. Il veut
découvrir la vérité parce que c'est dans sa nature, ça va de pair
avec son honnêteté, son éducation et son instinct. L'autre sujet
important du film, c'est la manière dans le monde accueille la
découverte de Jones : on voit comme les faits sont discrédités et
déformés et comment les "fake news", plus confortables
pour tout le monde, finissent par l'emporter. Quand la vérité est
enfin rendue publique, elle ne signifie plus rien.
Gareth Jones est équitable, honnête,
noble dans sa conduite. C'est le genre de héros qu'on voit rarement
dans les films ces derniers temps, car les scénaristes préfèrent
souvent des personnages retors et sombres. Avez-vous été tentée de
faire de Jones un personnage un peu moins "chevaleresque" ?
Le faire uniquement pour "vendre"
ce personnage n'aurait pas été juste par rapport au vrai Jones.
Cependant, j'ai travaillé en effet avec James Norton (qui joue
Jones) pour rendre son personnage aussi réaliste que possible, pour
qu'on puisse se rapporter à lui. Nous l'avons rendu un peu
maladroit, un peu rat de bibliothèque, un peu insistant. Quand il
veut séduire, c'est toujours avec le même petit poème ridicule sur
"la bataille des arbres"... Donc son personnage a d'autres
couleurs que simplement un blanc immaculé.
Le cinéma, à travers des films comme
L’OMBRE DE STALINE, peut jouer un rôle important pour préserver
la mémoire. Pensez-vous que le cinéma peut encore faire une
différence ?
Je suis convaincue que le cinéma peut
introduire certains faits et événements dans le récit mondial de
l'histoire des hommes et les intégrer dans un niveau de conscience
plus vaste. Le cinéma a joué un rôle crucial dans le discours sur
l'Holocauste, notamment aux États-Unis, et il a aussi changé
l'attitude des Allemands. Après la Seconde Guerre mondiale, presque
personne ne parlait de l'Holocauste ; seules quelques histoires sur
des juifs cachés circulaient. Il a fallu attendre des décennies
pour que les gens commencent vraiment à en parler. La première
production qui a fait entrer ce sujet dans le débat est, je crois,
une série télévisée diffusée en 1978 qui s'intitulait Holocaust.
Elle était kitsch, mais elle a fait beaucoup d'effet aux gens. Quand
j'ai fait Europa Europa (Golden Globe du Meilleur film étranger et
nominé aux Oscars), en 1990, il n'y avait pas encore beaucoup de
films sur le sujet. Et puis il y a eu La Liste de Schindler et
beaucoup d'autres ont suivi. L'impact de ces films a révélé le
vrai pouvoir du cinéma : sa capacité à éduquer les gens et à
générer de l'empathie. Et bien que certaines personnes estiment
qu'on ne devrait pas faire de films sur l'Holocauste, que c'est une
expérience indicible, impossible à exprimer, la vérité, c'est que
beaucoup de gens n’en auraient pas autant appris sur l’Holocauste
s’il n’y avait pas eu le cinéma.
Propos recueillis par Ola Salwa, le 16
février 2019 à Berlin, pour Cineuropa
LA DÉCOUVERTE DE GARETH JONES EN
UKRAINE : L’HOLODOMOR
Holodomor est un nouveau terme forgé
en Ukraine pour définir l’extermination par la faim et son
caractère intentionnel.
En l’espace de deux ans, de l’été
1931 à l’été 1933, près de 7 millions de Soviétiques, dans
leur immense majorité des paysans, moururent de faim au cours de la
dernière grande famine européenne survenue en temps de paix : 4
millions en Ukraine, 1.5 millions au Kazakhstan et autant en Russie.
A la différence des autres famines,
celles de 1931-1933 ne furent précédées d’aucun cataclysme
météorologique. Elles furent la conséquence directe d’une
politique d’extrême violence : la collectivisation forcée des
campagnes par le régime stalinien dans le double but d’extraire de
la paysannerie un lourd tribu indispensable à l’industrialisation
accélérée du pays, et d’imposer un contrôle politique sur les
campagnes, restées jusqu’alors en dehors du « système de valeurs
» du régime.
Conséquence directe d’une politique
qui bouleversa profondément le monde rural, la famine fut, en
Ukraine, intentionnellement aggravée à partir de l’automne 1932
par la volonté inébranlable de Staline non seulement de briser la
résistance particulièrement opiniâtre que les paysans ukrainiens
opposaient à la collectivisation, mais aussi d’éradiquer le «
nationalisme » ukrainien, ressenti comme une grave menace envers
l’intégrité et l’unité de l’URSS.
A l’égard des autres régions
frappées par la famine, le groupe dirigeant stalinien manifesta
plutôt une totale indifférence aux souffrances humaines. La famine
n’y était qu’un « dommage collatéral » d’une prétendue
modernisation. « Événement le plus marquant de l’histoire
soviétique d’avant-guerre » (Andrea Graziosi, historien italien),
ces famines sont restées l’épisode tabou de l’expérience
soviétique, une expérience censée être porteuse de progrès et de
modernité.
A son retour en Europe de l'ouest, le
29 mars 1933, Gareth Jones donna à Berlin une conférence de presse
devenue célèbre, en présence d’une foule de journalistes du
monde entier : J’ai traversé des villages et une douzaine de
fermes collectives. Je n’y ai vu que de la souffrance et des
larmes. « Il n’y a plus de pain. Nous mourrons de faim ». Cette
souffrance s’étend partout en Russie, de la Volga à la Sibérie,
du nord du Caucase à l’Asie centrale. Je me suis rendu au
Centre-Tchernozem parce que c’était l’une des régions les plus
fertiles de Russie, et aussi parce que la plupart des correspondants
étrangers à Moscou ont oublié de s’y rendre pour voir de leurs
propres yeux ce qui s’y passait.
Dans le train, un communiste à qui je
posais la question de la famine, en a nié l’existence. J’ai jeté
un croûton de pain dans un crachoir. Un paysan qui partageait notre
compartiment s’en est emparé comme s’il n’avait pas mangé
depuis des jours. Puis j’y ai jeté l’écorce d’une orange, et
ce paysan l’a dévorée. J'ai passé la nuit dans un village qui
élevait jadis 200 bœufs. Il n'en restait que plus que 6. Les
paysans mangeaient ce qu'il restait du fourrage du bétail. Ils me
confièrent que beaucoup d'entre eux étaient déjà morts de faim.
Deux soldats vinrent arrêter un voleur. Ils me recommandèrent
d'éviter de voyager de nuit à cause des nombreux hommes “affamés”
qui rôdaient.
“Nous attendons la mort. Mais au
moins, il nous reste encore du foin. Allez plus au sud. Là-bas, ils
n'ont plus rien. Beaucoup de maisons sont vides. Leurs habitants sont
morts”, me dirent-ils en pleurant.
Le 31 mars, Walter Duranty publia un
démenti dans le New York Times: LES RUSSES ONT FAIM, MAIS NE SONT
PAS AFFAMÉS. Il affirma que le taux de mortalité élevé était
imputable à des maladies liées à la malnutrition, que les villes
les plus peuplées avaient de la nourriture en quantité, et qu'il
n'y avait que l'Ukraine qui était concernée par des ruptures
d'approvisionnement, pas le nord du Caucase ni le sud de la Volga. Il
ajouta que le Kremlin contestait cette condamnation et que « les
observateurs russes et étrangers dans le pays [n'avaient] aucune
raison de croire à une catastrophe humanitaire ».
Avec l’aimable contribution de
Nicolas Werth, historien français spécialiste de l’histoire de
l’Union soviétique, directeur de recherche à l’Institut
d’histoire du temps présent (affilié au CNRS), et auteur de
nombreux ouvrages sur la question dont «La vie quotidienne des
paysans russes de la Révolution à la collectivisation (1917-1939)»
(1984), et « Les Grandes Famines Soviétiques » (2020).
TRANSCRIPTION DU PREMIER ARTICLE SIGNÉ
PAR GARTEH JONES A SON RETOUR DE MOSCOU
The London Evening Standard, 31 mars
1933.
LA RUSSIE SOUS LE JOUG DE LA FAMINE
Le plan quinquennal a épuisé
l’approvisionnement de pain.
***
par Gareth Jones
Jones est l’un des secrétaires particuliers de M. Lloyd George. Il rentre d’une vaste visite à pied à travers la Russie Soviétique. Il parle le russe couramment, et voici le terrible récit que lui ont fait les paysans.
Il y a quelques jours, je suis allé dans une maison d’ouvriers en dehors de Moscou. Un père et son fils, le père ouvrier qualifié d’une usine de Moscou, et le fils membre de la Ligue des Jeunes Communistes, se dévisageaient l’un l’autre.
Le père tremblant d’émotion, a perdu tout contrôle de lui-même et s’est mis à hurler après son fils communiste. « C’est épouvantable maintenant. Nous, les travailleurs, nous mourrons de faim. Regarde Chelyabinsk, où je travaillais avant. La maladie là-bas est en train d’emporter d’innombrables ouvriers et le peu de nourriture qu’il y a est immangeable. Voilà ce que vous avez fait à notre Mère Russie. »
Le fils a crié en retour : « Mais vois les géants de l’industrie que nous avons bâti. Regarde cette nouvelle usine de tracteurs. Regarde le barrage hydroélectrique de Dniepostroy. C’est une construction qui valait la peine de souffrir. »
« Une construction en effet ! » a répondu le père. « À quoi bon, si vous avez détruit tout ce que la Russie avait de meilleur ? »
Ce qu’affirme cet ouvrier reflète la pensée de 96% des Russes. On a construit, mais ce faisant, tout le meilleur de la Russie a disparu. Le principal résultat du plan quinquennal a été la ruine tragique de l’agriculture russe. Cette ruine, je l’ai vue dans sa sinistre réalité. J’ai traversé nombre de villages dans les neiges du mois de mars. J’ai vu des enfants aux ventres gonflés. J’ai dormi dans des huttes de paysans, parfois à neuf personnes dans une même pièce. J’ai parlé avec chaque paysan que j’ai croisé et la conclusion générale est que l’état actuel de l’agriculture russe est déjà catastrophique et que dans un an cet état dramatique aura décuplé.
Que disaient ces paysans ? Il y avait un cri qui résonnait partout où je passais et qui était : « Nous n’avons pas de pain ». L’autre phrase, véritable leitmotiv de ma visite en Russie, était : « Ils sont tous ballonnés ». Même à quelques kilomètres de Moscou on ne trouve plus de pain. Comme je traversais la campagne, j’ai discuté avec plusieurs femmes qui marchaient péniblement avec des sacs vides vers Moscou. Toutes disaient « C’est terrible, il n’y a pas de pain. Nous devons marcher jusqu’à Moscou pour en trouver et on ne nous en donnera que deux kilos, ce qui coûte trois roubles (six shillings théoriquement). Comment un homme pauvre peut-il vivre ? »
« Avez-vous des pommes de terre ? » ai-je demandé. Tous les paysans à qui j’ai posé cette question m’ont répondu non en hochant la tête tristement.
« Et vos vaches ? » était ma question suivante. Pour les paysans russes une vache est signe de prospérité, nourriture et bonheur. C’est pratiquement le point central autour duquel gravite toute sa vie.
« Les bêtes sont presque toutes mortes. Comment nourrir le bétail quand nous n’avons nous-mêmes que du fourrage à manger ? »
« Qu’en est-il de vos chevaux ? » me suis-je enquis dans chaque village où je suis passé. Le cheval est désormais une question de vie et de mort car comment labourer sans lui ? Et si l’on ne peut pas labourer comment peut-on semer pour la prochaine récolte ? Et si l’on ne sème pas, alors la mort est la seule perspective d’avenir.
La réponse a sonné le glas pour la plupart des villages. Les paysans ont déclaré : « La plupart de nos chevaux sont morts et ceux qui restent ont si peu de foin qu’ils sont décharnés et malades ».
Si l’affaire est préoccupante maintenant et des millions de personnes meurent dans les villages, tel que cela se produit effectivement, - car je n’ai vu aucun village qui n’ait pas connu bon nombre de morts – quelle sera la situation dans un mois ? Les patates restantes sont comptées une par une et de nombreux foyers en sont à court depuis longtemps. La betterave, autrefois utilisée pour nourrir le bétail, pourrait manquer dans beaucoup de maisons avant même que de nouveaux aliments n’arrivent en juin, juillet et août, et certains foyers n’en ont d’ailleurs déjà plus.
La situation est plus grave qu’en 1921, comme le déclarent tous les paysans avec insistance. À cette époque certaines grandes régions souffraient de famine mais les paysans parvenaient à vivre presque partout. Il s’agissait d’une famine localisée qui a fait des millions de victimes, principalement le long de la Volga. Mais aujourd’hui la famine se propage en Ukraine, autrefois riche, en Russie, en Asie centrale, dans le nord du Caucase, partout.
Qu’en est-il des villes ? Moscou ne semble pas encore touchée et personne là-bas ne pourrait se douter de ce qui se passe à la campagne, à moins de parler avec les paysans ayant parcouru des centaines de kilomètres pour venir chercher du pain dans la capitale. Les gens de Moscou, chaudement vêtus, et de nombreux ouvriers qualifiés qui ont un repas chaud tous les jours à l’usine, sont bien nourris. Certains d’entre eux qui gagnent de bons salaires ou bénéficient de certains privilèges, ont même l’air bien habillés ; mais la grande majorité des travailleurs non qualifiés en ressent les effets.
J’ai parlé à un travailleur assis sur un coffre en bois. « C’est terrible maintenant » m’a-t-il dit. « J’ai deux kilos de pain par jour et c’est du pain pourri. Je n’ai ni viande, ni œufs, ni beurre. Avant la guerre, je pouvais acheter beaucoup de viande, elle n’était pas chère. Cela fait un an que je n’en ai pas mangé. Les œufs coûtaient un kopeck pièce avant la guerre et maintenant c’est devenu un luxe. Je peux me payer une petite soupe mais ce n’est pas assez pour vivre ».
À présent une nouvelle crainte envahit le travailleur russe : le chômage. Au cours des derniers mois, plusieurs milliers de personnes ont été licenciées des usines, dans de nombreuses régions de l’Union Soviétique. J’ai demandé à un chômeur ce qui lui était arrivé. Il m’a répondu : « On nous traite comme du bétail. On nous dit de partir, sans nous donner de carte de pain. Comment vivre ? J’avais habituellement une livre de pain par jour pour toute ma famille, mais désormais je n’ai plus de carte. Je dois quitter la ville et parcourir la campagne où le pain manque aussi. »
Le plan quinquennal a bâti beaucoup de belles usines. Mais c’est le pain qui fait que les usines tournent ; or le plan quinquennal a détruit le grenier de la Russie.
M. Jones est le premier étranger à visiter la campagne russe depuis que les Soviets ont confiné tous les correspondants étrangers à Moscou.
AGNIESZKA HOLLAND
Réalisatrice Fille des journalistes polonais Henryk Holland et Irena Rybczyńska, Agnieszka Holland fait des études de cinéma à l'Académie du film de Prague (FAMU). À son retour en Pologne, elle est notamment l'assistante de Krzysztof Zanussi et Andrzej Wajda. En 1980, le premier film dont elle est l'auteure, Acteurs Provinciaux, reçoit le prix de la critique au Festival de Cannes. Après Amère Récolte – nominé aux Oscars en 1986 - c’est en 1992 qu’elle remporte son plus grand succès avec Europa Europa. Golden Globe du meilleur film étranger et nominé aux Oscars, le film s'inspire de l'histoire vraie d'un jeune Juif contraint pendant la seconde guerre mondiale de se fondre dans les rangs nazis pour survivre. En 2019, L’Ombre de Staline est présenté à Berlin, Dinard, et au festival international du film d’histoire de Pessac. Son prochain projet, Charlatan, sera projeté hors compétition à Berlin cette année dans la catégorie « Special Gala ».
Filmographie sélective :
1979 Acteurs Provinciaux
1981 La Fièvre
1985 Amère Récolte
1988 Le Complot
1990 Europa, Europa
1991 Largo Desolato
1992 Olivier, Olivier
1993 Le Jardin Secret
1995 Total Eclipse
1997 Washington Square
1999 Au Cœur du Miracle
2002 Julie Walking Home
2006 L’Élève de Beethoven
2008 The Wire; Série TV, 3 épisodes à
partir de 2004
2009 Janosik : Prawdziwa Historia
(Janosik. The Real Story)
2011 Sous la Ville
2013 Sacrifice; mini-série
2014 Rosemary’s Baby; mini-série
2015 House of Cards; Série TV, 2
épisodes 2017 Spoor
2019 L’Ombre de Staline
2020 Charlatan
JAMES NORTON (Gareth Jones)
Diplômé
de l’université de Cambridge, James Norton a aussi étudié les
arts dramatiques à la Royal Academy of Dramatic Art (RADA), à
Londres.
En 2009, le jeune homme décroche un
rôle de second plan dans Une éducation avec Carey Mulligan. C’est
trois ans plus tard qu’il donne la réplique à Felicity Jones dans
le long-métrage dramatique Cheerful Weather for the Wedding, dont il
incarne le fiancé pour lequel elle semble éprouver des sentiments
assez confus.
En 2013, il fait partie des « Stars de
Demain » du Screen International, magazine britannique consacré à
l’industrie du cinéma.
Accumulant de l’expérience à
travers des apparitions furtives pour des fictions britanniques
(Inspecteur Gently, Doctor Who), Norton se glisse dans la peau du
conducteur de formule 1 Guy Edwards dans le biopic Rush, en compagnie
de Chris Hemsworth et Olivia Wilde. Il devient ensuite le prétendant
de Gugu Mbatha-Raw dans le drame historique Belle, avant d’être
impliqué dans une mystérieuse affaire de meurtre dans Death Comes
to Pemberley.
Fort de sa notoriété croissante, la
série policière Happy Valley fait appel à lui pour camper le
personnage de Tommy Lee Royce, un tueur au sang froid qui n’hésite
pas à user de ses charmes pour commettre les actes les plus atroces.
Pour cette dernière participation, il reçoit le prix du meilleur
acteur dans un second rôle au titre de l'édition 2014 des « Crime
Thriller Awards », puis est retenu pour les BAFTA’s en 2015.
On le voit par la suite dans Rencontre
à Hampstead Park (2017) aux côtés de Diane Keaton, L’Expérience
Interdite (2017), Les Filles du Docteur March (2019) de Greta Gerwig,
et enfin L’Ombre de Staline.
Début 2020, il est le favori des «
bookies » anglais pour reprendre le rôle de James Bond au cinéma.
VANESSA KIRBY (Ada Brooks)
C’est sur les planches londoniennes
que Vanessa Kirby commence sa carrière d’actrice. Elle reçoit
d’emblée le « BIZA Rising Star Award » pour son rôle dans la
pièce All My Sons d’Arthur Miller. Puis elle remporte quelques
années plus tard un nouveau prix pour son interprétation de Stella
dans A Streetcar named desire, qu’elle a ensuite repris à
Broadway.
BAFTA de la meilleure actrice pour son
rôle dans la série costumée The Crown, Vanessa Kirby enchaîne au
cinéma comédies et romances anglaises (Il était Temps de Richard
Curtis, Avant Toi), et blockbusters hollywoodiens (Mission
Impossible: Fallout, Fast & Furious: Hobbs and Shaw).
En 2020 elle est à l’affiche de
L’Ombre de Staline, et incarnera le rôle principal dans Pieces of
a Woman, le prochain film de Kornél Mundruczó
PETER SARSGAARD (Walter Duranty)
Acteur expérimenté, Peter Sarsgaard
apparaît pour la première fois au cinéma dans La Dernière marche
de Tim Robbins (1995). Il tient ensuite un plus grand rôle dans
Desert Blue, où il côtoie la jeune génération montante
d'Hollywood : Christina Ricci, Casey Affleck et Kate Hudson. Il
décide d'accepter tous les rôles, d'aller à toutes les auditions,
y compris pour des rôles de personnages en marge de la société.
Ainsi Larry Clark, cinéaste sulfureux, lui propose le rôle de Ty
dans Another day in paradise. Le plus classique Randall Wallace lui
fait ensuite incarner le fils d'Athos dans L'Homme au masque de fer
(1998).
Souvent abonné aux seconds rôles, il
fait partie de ces acteurs qui leur rendent leurs lettres de
noblesse, notamment dans Garden state (2004), premier film de Zach
Braff et surtout dans Dr Kinsey, où il retrouve Liam Neeson deux ans
après K-19 (2002). S'illustrant toujours dans des rôles et des
genres cinématographiques différents, on le retrouve en fils
rancunier de Ben Kingsley dans Lovers, puis en pygmalion dans Une
Éducation (nommé à l'Oscar du Meilleur Film en 2010).
Il est ensuite à l’affiche – entre
autres – de Night and Day de James Mangold, Lovelace de Rob Epstein
et Jeffrey Friedman, Blue Jasmine de Woody Allen, Strictly Criminal
de Scott Cooper, Les Sept Mercenaires d’Antoine Fuqua, et Jackie de
Pablo Larrain.
Il est annoncé au casting du nouveau
Batman de Matt Reeves, dans un rôle encore tenu secret.
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#LOmbreDeStaline
Autre post du blog lié au film L'OMBRE DE STALINE
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