samedi 21 juillet 2018

UNE PLUIE SANS FIN



Thriller/Un film exigeant qui ne laisse pas indifférent et fait réfléchir

Réalisé par Dong Yue

Avec Yihong Duan, Yiyan Jiang, Yuan Du, Chuyi Zheng...

Long-métrage Chinois
Titre original : Bao xue jiang zhi 
Durée : 01h57mn
Année de production : 2017
Distributeur : Wild Bunch Distribution 

Date de sortie sur nos écrans : 25 juillet 2018



Résumé : 1997. À quelques mois de la rétrocession de Hong-Kong, la Chine va vivre de grands changements… Yu Guowei, le chef de la sécurité d’une vieille usine, dans le Sud du pays, enquête sur une série de meurtres commis sur des jeunes femmes. Alors que la police piétine, cette enquête va très vite devenir une véritable obsession pour Yu… puis sa raison de vivre.

Bande annonce (VOSTFR)



Making-of - Portrait de l'acteur Yihong Duan


Ce que j'en ai penséUNE PLUIE SANS FIN est un thriller qui nous entraîne dans la mise en place d'une obsession écrasante. Ce film a un contexte très fort. Tout d'abord, l'année 1997. La rétrocession d'Hong Kong n'est pas loin offrant du rêve aux ouvriers chinois qui y voit une porte de sortie accessible. Ensuite, la pluie qui, comme le titre l'indique, est sans fin. Elle tombe en quasi-permanence et vient peser fortement et lourdement sur l'atmosphère qui se dégage des images. Elle impacte aussi le moral des hommes et joue un rôle indirect conséquent dans cette histoire. Enfin, l'usine, centre de l'attention, car elle fournit le travail. Elle est immense, polluante et elle ressemble à une machine à broyer les âmes. Tous ces éléments forment le décor de ce long-métrage. L'ambiance est donc très maîtrisée. 




Le réalisateur, Dong Yue, nous présente un visage de la Chine assez inhumain. La critique sociale est acerbe. Sa narration n'offre pas toutes les clefs aux spectateurs qui doivent travailler pour comprendre les indices qu'il nous donne et les assembler. Il faut accepter que certains aspects soient laissés suspendus à notre déduction, quitte à ne pas avoir de réponse à tout. Cependant, sur la ligne principale du scénario, tout est expliqué et résolu. Sa mise en scène inclut de très beaux plans qui mettent en exergue un environnement hostile dans lequel les hommes tentent de (sur)vivre. Il filme l'action, qui est assez rare et donc qui se distingue, de façon efficace et remarquable. Par contre, il n'évite pas les longueurs. Elles se justifient en partie par rapport à ce qui est raconté et à la façon dont les scènes s'imbriquent, mais elles se font quand même sentir et casse un peu le rythme inutilement par moment. 


En tout cas, elles ne retirent rien à la performance de l'acteur principal, Yihong Duan, qui apporte une constance à son protagoniste tout en le faisant évoluer pas à pas vers son trouble dévorant. Ce personnage est pris entre ce qu'il a et ce qu'il souhaite. Le scénario joue sur l'aspect psychologique à la fois de son ressenti intérieur, mais également sur l'image qu'on lui renvoi de lui-même et qui impacte son comportement. 



UNE PLUIE SANS FIN est un film exigeant pour les spectateurs. Il nous propose une approche narrative un peu complexe, mais qui prend son sens grâce à la maîtrise de son réalisateur. Le travail sur son atmosphère est une réussite. C'est une découverte qui ne laisse pas indifférent et fait réfléchir.

Copyright photos © Wild Bunch

NOTES DE PRODUCTION

(Á ne lire qu'après avoir vu le film pour éviter les spoilers !)

Entretien avec Dong Yue, le réalisateur.

Quel a été votre parcours ?

J'ai été diplômé de l'Académie du film de Pékin en 2006 et je me suis spécialisé en réalisation. J'ai tourné quelques courts métrages à l'école quand j'étais en troisième cycle. Puis, mon diplôme en poche, j'ai été chef-opérateur sur quelques longs métrages de fiction sans grand intérêt. En 2010, j'ai abandonné le métier de directeur de la photo parce que j'ai fini par me rendre compte que je n'arrivais pas à m'exprimer suffisamment. J'avais besoin d'écrire une histoire pour tenter de percer à jour la vérité cachée des choses : c'est ce qui m'intéressait.

Comment est né le projet de PLUIE SANS FIN ?

En 2013, je suis tombé sur un reportage sur Internet, mêlant textes et images, qui parlait d'une petite ville, au nord-ouest de la Chine, qui avait été laissée à l'abandon : ses ressources énergétiques étaient épuisées, ses usines étaient fermées et la plupart des habitants étaient partis. J'ai été frappé par la tristesse qui se dégageait de ces images où on ne voyait plus que des personnes âgées et des chiens traînant dans les rues désertes et des bâtiments menaçant de s'écrouler. On avait l'impression que cette région en pleine déliquescence était totalement oubliée et mise à l'écart par la Chine. Ébranlé, j'ai eu envie d'écrire une histoire témoignant de l'atmosphère qui régnait en Chine avant les réformes majeures de la fin des années 90. À partir de là, j'ai fait pas mal de recherches sur la Chine de cette époque. Puis, je me suis entretenu avec bon nombre d'ouvriers, d'agents de sécurité et de policiers qui avaient connu cette époque. Je me suis aussi inspiré d'affaires criminelles, de romans et de films.

Pourquoi avez-vous choisi de situer l'action en 1997, juste avant la rétrocession de Hong Kong à la Chine ?

À mon avis, l'année 1997 a marqué un tournant décisif dans l'histoire sociale chinoise des années 90. Non seulement Hong Kong a été restitué à la Chine, ce qui a eu une influence profonde sur la société chinoise, mais des barrières entre les classes sociales se sont érigées avec force. Pour la Chine communiste, la décennie 90 commence en 1989 et s'achève en 1997. Car après 1997, la société chinoise change d'époque : les grandes entreprises d'État ont subi des réformes économiques et plusieurs usines d'État, dont la productivité était faible, ont été fermées. De nombreux ouvriers qui pensaient que leur outil de travail leur appartenait ont dû quitter ces usines étatiques où ils avaient travaillé toute leur vie. Il leur a fallu accepter l'idée qu'ils étaient dès lors abandonnés par la société et par l'époque.

Que souhaitiez-vous mettre en exergue dans le scénario ?

Ce que j'ai vraiment cherché à faire, c'est évoquer avec précision l'atmosphère de cette période de transition, juste avant l'avènement de la "tempête sociale". J'avais envie de montrer que les gens les plus modestes sentaient, au plus profond d'eux-mêmes, que le climat était des plus instables.

Parlez-moi de Yu, le protagoniste. Pourquoi s'implique-t-il autant dans l'enquête ?

En apparence, Yu semble obnubilé par l'enquête criminelle et par la découverte de la vérité. En réalité, il s'interroge avec inquiétude sur son identité. Il vivait dans un système autoritaire, bâti sur les privilèges, auquel il était heureux d'appartenir. C'est comme cela qu'il se sentait en sécurité. Mais c'est aussi la source d'une véritable tragédie sociale. À travers ce personnage, je souhaitais parler des rapports entre le destin d'un homme et un système politique.

À votre avis, quel est l'objet de la quête de la jeune fille ?

Elle a toujours vécu au bas de l'échelle sociale et elle souhaite quitter cette ville avec un homme sur lequel elle puisse compter. Mais dans la Chine communiste de cette époque, il n'y avait pas d'endroit idéal où s'installer et vivre. Pour certaines jeunes femmes issues des couches sociales les plus défavorisées, Hong Kong incarnait le rêve et l'espoir. Car jusqu'en 1997, Hong Kong, aux yeux des citoyens chinois les plus modestes, était un lieu prospère et représentait une forme d'avenir radieux – un vrai paradis. La jeune fille est représentative d'une classe sociale sacrifiée et marginalisée dans cette période de transition, qui pouvait être facilement meurtrie. Pendant longtemps, cette communauté n'a pas été acceptée par les classes dominantes. Ce n'est donc pas tant la relation amoureuse entre Yu et elle qui m'intéresse, mais ces couples fragiles et sans attaches qui vivaient à une époque sans avenir.

Le capitaine de police joue également un rôle crucial…

Il fait partie intégrante du système, mais ne peut pas s'épanouir à cette époque, même si Yu l'admire beaucoup. En effet, aux yeux du protagoniste, le capitaine vit à l'intérieur du "château" – incarnation d'un système reposant sur des privilèges – alors que Yu vit à l'extérieur et rêve d'y entrer. En revanche, le capitaine cherche à fuir le "château". Mais en tant que membre ordinaire du système, il n'est pas du tout libre de faire le moindre choix. Il est confronté à toutes sortes d'affaires criminelles et de drames quotidiens. Et il est dérouté par ces crimes, sans mobile apparent, qui prolifèrent à l'époque. Il a le même âge que mon père. Issu d'une génération ancienne, le capitaine, comme mon père, n'est pas capable d'identifier l'origine de ces crimes et de décrypter la réalité de la société chinoise. Au bout du compte, il se retrouve face à son destin, impuissant, à l'image de ceux qui sont à l'extérieur du château. Tout comme les gens de sa génération, le capitaine, à force d'être déstabilisé par les innombrables problèmes de ce pays, a fini par perdre la mémoire. Tout ce qu'il peut faire, c'est profiter de la "chaleur" et du "soleil éclatant" qu'est le Parti sans s'encombrer de souvenirs désagréables…

Le film évoque souvent une tragédie classique.

C'est exactement ce que j'avais en tête au moment de l'écriture. En effet, je suis fasciné par la puissance de la tragédie grâce à laquelle le spectateur est à même de découvrir une autre réalité de notre monde et de mieux comprendre l'humanité.

Vous témoignez d'un certain engagement.

Tout un ensemble de gens ont été touchés par les mutations sociales qui ont eu lieu en Chine. Ils ont été rapidement chassés de la mémoire collective et personne ne se souvient de ce qu'ils ont pu ressentir, ni même de leur existence. Même si, vers la fin du film, ils réussissent à partir, ils ignorent pour quelle destination ils embarquent. Ils ne font qu'attendre quelque chose qui n'arrivera jamais… J'avais seulement envie de parler du destin de cette communauté de gens et des causes sociales de leur sort tragique. On ne peut plus faire comme s'ils n'avaient jamais existé ;

Il ne cesse de pleuvoir tout au long du film et le ciel est sombre...

Les gens qui vivent sous la pluie n'ont pas l'occasion de ressentir la chaleur du soleil. Cette atmosphère humide et pluvieuse pèse négativement sur leur moral et s'avère propice aux crimes et aux actes malveillants. Ce climat correspond également à mon impression des transformations sociales et économiques qui se sont produites en Chine à la fin des années 90. Les gens n'arrivaient pas à apaiser leurs angoisses, ils n'avaient pas d'espoir, et ils devaient donc se contenter de réprimer leurs émotions et d'accepter leur sort.

La palette chromatique est dominée par des teintes de gris, de marron et de noir.

Ce paysage hérissé d'usines est monochrome, autrement dit sans vie. Les régions industrielles sont comme des monstres : l'individu s'y sent impuissant et réduit à néant. D'ailleurs, ces usines sont semblables à des labyrinthes dont on ne trouve jamais la sortie. Les ouvriers étaient manipulés, comme de vulgaires fétus de paille. J'ai donc désaturé les couleurs pour me rapprocher de ma vision de la Chine des années 90.

Êtes-vous inspiré par le film noir ?

Je suis très profondément marqué par CONVERSATION SECRÈTE de Francis Ford Coppola, qui date de 1974, et SUEURS FROIDES d'Hitchcock, qui date de 1958. Ces deux films, qui explorent la question du deuil et la profondeur spirituelle de l'être humain, m'ont beaucoup servi pour dépeindre mes propres personnages.

Comment s'est passé le casting ?

Mon producteur m'a dit que si l'on souhaitait se faire remarquer sur le marché chinois, il fallait engager des stars puisque je suis un réalisateur débutant. Par ailleurs, si des acteurs connus acceptaient de s'engager dans notre projet, la qualité du film serait assurée et nous gagerions la confiance des investisseurs. J'ai suivi son conseil, même si j'étais conscient que ce serait difficile pour moi : en effet, de grands comédiens comme Duan Yi Hong (Yu) sont très exigeants à l'égard des scénarios et des réalisateurs avec lesquels ils tournent. J'ai donc dû préparer minutieusement chaque aspect du tournage.
Outre les principaux comédiens, je n'ai pas abaissé mes critères pour les seconds rôles. C'était difficile d'engager les bons interprètes car ils n'ont pas connu les conditions de vie éprouvantes des ouvriers chinois il y a une vingtaine d'années. Du coup, j'ai rencontré énormément de monde pour trouver les visages que je recherchais. C'était dur mais je suis content du résultat.

Comment les avez-vous dirigés ?

Je pense que le dialogue est la meilleure manière de diriger des acteurs. Dès lors que je les avais choisis, je leur faisais confiance. Je leur expliquais ce que je cherchais à exprimer à travers cette histoire et ce que les non-dits signifiaient dans chacune des scènes. Bien entendu, nous nous sommes parfois disputés, mais nous avons toujours trouvé des solutions judicieuses au bout du compte. Car je leur répétais que le film serait réussi si nous parvenions à affronter les difficultés sans nous voiler la face.

Où avez-vous tourné ?

Dans la ville de Hengyang, dans la province de Hunan, qui a été autrefois un site industriel majeur du sud de la Chine. Mais de nombreuses usines d'État y ont fermé leurs portes à la fin des années 90.

Parlez-moi de la partition.

Elle a été composée par Ding Ke, jeune musicien chinois très doué qui vit à Paris depuis des années. Je ne l'ai pas encore rencontré et nous n'avons communiqué qu'à travers les réseaux sociaux. Il a collaboré avec des musiciens français et l'enregistrement et le mixage ont été réalisés à Paris. Je suis très heureux que des Chinois et des Français aient collaboré pour nous offrir cette magnifique musique.

A propos de Dong Yue : Né en 1976 à Weihai (Chine), il sort diplômé de l’Académie du Film de Pékin avec un Master en Photographie, puis travaille comme chef opérateur sur de nombreux films avant de devenir réalisateur de films publicitaires. UNE PLUIE SANS FIN est son premier long métrage. 

Le réalisateur, Dong Yue

  
#UnePluieSansFin


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