dimanche 23 juin 2019

THE MOUNTAIN : UNE ODYSSÉE AMÉRICAINE


Drame/Un film particulier qui porte la marque de son réalisateur

Réalisé par Rick Alverson
Avec Jeff Goldblum, Tye Sheridan, Denis Lavant, Hannah Gross, Udo Kier, Amy Stiller, Eleonore Hendricks, Alyssa Bresnahan...

Long-métrage Américain
Titre original : The Mountain
Durée: 01h48mn
Année de production: 2017
Distributeur: Stray Dogs Distribution

Date de sortie sur les écrans américains : 26 juillet 2019
Date de sortie sur nos écrans : 26 juin 2019


Résumé : États-Unis, années 50. Le Dr. Wallace Fiennes emploie Andy, un jeune homme introverti, comme photographe pour documenter sa méthode de lobotomie, de plus en plus controversée. Au fur et à mesure de leur expédition d’asile en asile, Andy, témoin de l’effritement de la carrière et de la vie du docteur, va peu à peu s’identifier aux patients. À leur arrivée dans une petite ville de montagne, berceau du mouvement New Age, Andy et Wallace font la rencontre d’un guérisseur français peu conventionnel et de sa fille.

Bande annonce (VOSTFR)


Ce que j'en ai penséTHE MOUNTAIN : UNE ODYSSÉE AMÉRICAINE est un film atypique. C'est le ressenti que son réalisateur, Rick Alverson, entend imposer et il y parvient très bien. Il multiplie les plans recherchés offrant une belle photographie à sa mise en scène. Il applique une cohérence soignée dans les tons, les couleurs et les atmosphères. Le choix de tourner sur un format d'écran 4/3 participe à transmettre aux spectateurs l'enfermement mental des protagonistes et, à mon avis, pourrait directement faire écho à la période pendant laquelle se déroule le film, les années 50, puisque que c'est à cette époque que ce format a été adopté en tant que norme par la télévision américaine. 

En terme de scénario, il faut aimer l'immuabilité pour apprécier la façon dont le propos est amené. En effet, nous ne sommes pas beaucoup plus avancés à la fin qu'au début de cette histoire. Les questions s'empilent. Elles ne trouvent pas de réponses dans ce long-métrage taiseux, qui explore la folie des hommes sous un angle particulier. Les fous désignés parviennent parfois à avoir l'air plus sains d'esprits que ceux qui doivent les soigner. 

Le réalisateur nous entraîne dans une forme de réalité qui pourrait être totalement alternative tant on a le sentiment d'être sans cesse à la lisière de l'éveil. Tout comme le personnage principal, on attend que sa vie commence. Le réalisateur nous fait ressentir sa souffrance et son impossibilité à s'identifier à des modèles masculins à la dérive. On suit donc la tentative d'évolution d'Andy, interprété par Tye Sheridan. L'acteur apporte beaucoup de sensibilité à un rôle difficile, tout en colère intériorisée. Son personnage est taciturne, passif, il ne réagit pas ou peu, il subit les événements et cogite sur le passé. 


Il se laisse embarquer par le Dr. Wallace Fiennes, spécialiste de la lobotomie, dont les heures de gloire sont derrière lui. Ce dernier est interprété par Jeff Goldblum dont le charisme va parfaitement à ce protagoniste qui prend Andy sous son aile, a un ego surdimensionné quant à sa profession et qui boit trop pour oublier qu'il sera bientôt remplacé par des techniques plus modernes. 



Hannah Gross interprète Susan, Denis Lavant interprète Jack et Udo Kier interprète Frederick. Les trois acteurs jouent très bien, mais leurs rôles sont assez cryptiques. Il est difficile de cerner ces protagonistes sur lesquels on a peu d'éléments. 


Copyright photos @ Stray Dogs Distribution

THE MOUNTAIN : UNE ODYSSÉE AMÉRICAINE est un film indépendant qu'on imagine très bien être projeté en festival de cinéma. Il n'est pas grand public de part son sujet, également à cause de son scénario qui n'apporte pas de résolution et de son rythme lent. Cependant, il propose une narration différente, sa réalisation retient l'attention et il est très bien joué.

NOTES DE PRODUCTION
(À ne lire qu'après avoir vu le film pour éviter les spoilers !)

INTERVIEW DU RÉALISATEUR

Votre film est librement inspiré de la vie du neurologue américain Walter Freeman, connu pour ses lobotomies controversées. Qu’est-ce qui vous intéressait chez lui ?

Il incarne à mes yeux un certain type d’Américain, mû par un esprit d’entreprise. Il me semblait appartenir à un archétype, ancré dans la psyché américaine. Il était téméraire et visionnaire mais inconscient de toutes les implications de ses actes. Mes précédents films s’attachaient aux utopies américaines et ce film-là en est en quelque sorte la genèse. Je suis fasciné par la vie de Freeman mais je ne m’en suis inspiré qu’à la marge : son existence n’a servi que de trame à cette histoire. Je souhaitais également rompre avec l’imagerie romantique des années 1950 aux Etats-Unis, en situant mon film à cette période. Même si certaines productions de l’époque pointaient des problèmes sociologiques, cette vision d’Epinal a longtemps perdurée. Cette imagerie, que je remets en cause dans mon film, est encore plus vivace aujourd’hui avec Trump et son « Make America Great Again ».

Est-ce que la lobotomie peut être vue comme la métaphore de la perte de spiritualité en Amérique ?

Je crois que c’est plutôt une métaphore de la passivité qu’on observe chez de nombreux spectateurs mais surtout que l’on fabrique au niveau de l’industrie cinématographique. Je m’intéresse beaucoup à la réception des films chez les spectateurs. Le cinéma et les séries sont aujourd’hui conçus pour rendre les gens passifs, baisser leur niveau culturel et les rendre malléables. Pour moi, il y a un parallèle entre le procédé chirurgical et la volonté d’annihiler la culture et l’esprit chez les spectateurs.

Considérez-vous votre film comme politique ?

Pour moi, tous mes films sont politiques ! (rires). The Mountain : une odyssée américaine ne traite pas de l’utopie directement mais du récit d’une utopie. Les personnages masculins sont prisonniers de ce récit utopique qui a trait au progrès et à la compétition. De l’extérieur, on les perçoit comme des personnages qui s’effondrent et qui sont dysfonctionnels mais à l’intérieur, ils sont mus par ce rêve utopique qui nous vient d’une Europe agitée et qui a été importé en Amérique puis exporté partout dans le monde. Je pense que The Mountain : une odyssée américaine est un film anti-utopique. Il est critique envers la narration. C’est un film formel avant tout.

Quel a été le processus de fabrication du film ? Comment travaillez-vous ?

Dans le plus grand désespoir ! (rires). Faire des films aux Etats-Unis est très compliqué surtout si vous vous opposez à un modèle commercial. Nous avons trouvé un partenaire formidable en Vice Studio. Mais il est très compliqué de faire un film d’époque volontairement difficile, sans financements émanant de l’Etat. Nous avons tourné pendant cinq semaines à l’automne 2017 : dans 14 villes différentes au Nord de New York, mais aussi dans six autres décors dans le Pacifique nord, non loin du Canada. Ainsi que dans le Parc national Olympique, situé dans l’Etat de Washington, nous avons fait deux côtes ! C’était une production très ambitieuse. Mon écriture a évolué. Pour mes premiers films, je partais de scénarios que je modifiais pendant la production. J’ai toujours pensé que le cinéma indépendant trouvait son modèle dans le cinéma de Cassavetes aux Etats-Unis. Il est à la fois introspectif et réactif. Mais quand les budgets augmentent, c’est toujours un risque pour les investisseurs. Je m’arrange toutefois pour que dans mes films, et à l’intérieur de ce qui est écrit, subsiste une part de chaos, de dysfonctionnement et d’échec. Ce, même si le film est déjà entièrement scénarisé et formellement très élaboré, j’espère qu’il y aura quelque chose qui va m’échapper, ce qui est toujours fécond pour le film. Nous faisions deux à trois prises pour chaque scène, ce qui fait qu’elles n’étaient pas tant perfectibles que cela, même s’il y avait des variations dans le jeu des acteurs. Je ne storyboarde jamais mes films mais sur le plan formel et la photographie, je suis sur la même longueur d’ondes que mon directeur artistique, Lorenzo Hagerman. Je voulais que mes cadres soient très composés et que cela soit le plus visible possible.

Sans la joie ou l’excitation liée à cette démarche ostentatoire mais au contraire, à l’intérieur de cadres très rigides. Cette approche s’inscrit en réaction au fait que le public s’attache essentiellement à l’histoire, sans questionner les éléments formels d’un film. Il est même souvent ignorant de la forme. Notre esprit critique a été domestiqué au 20ème siècle. Or, un film n’est pas unidimensionnel. Il contient une forme.

L’usage de couleurs ternes, que l’on retrouve d’un décor à l’autre et dans les costumes, donne l’impression que les personnages évoluent dans une prison mentale...

J’adore l’idée de personnages prisonniers du cadre. Cela renforce l’idée que ce que l’on voit n’est pas réel, que c’est un échec. Ce qui fait de The Mountain : une odyssée américaine un objet formel qui produit des effets sur nous.

Je veux que le public prenne conscience de l’artificialité du film pour qu’il s’interroge sur la forme. La croyance dans le récit est alors interrompue et le spectateur est poussé à devenir critique. A part à la fin de mon film, on ne voit jamais les personnages sortir du cadre. Les personnages étant des avatars de nous-mêmes, nous ne pouvons pas non plus en sortir et nous libérer. Nous sommes des sujets à l’intérieur du film. Par rapport aux costumes beiges, j’aime les voir comme des éléments qui obstruent le cadre. L’espace où évoluent mes personnages est un monde monotone, neutre et sans couleurs.

Cette fin que vous évoquez est ouverte mais l’est-elle vraiment pour les personnages ?

Ce que je recherche ardemment au cinéma, c’est les résonances que le film trouve en nous. Je ne veux pas que le film se donne mais qu’il nous perturbe et impacte notre existence. C’est pourquoi je suis très attaché aux fins ouvertes. La résolution des intrigues pervertit nos attentes et notre rapport au monde et ce n’est pas constructif du tout. L’idée de la montagne comme pinacle et sommet à atteindre traduit le fait qu’il n’y a rien d’achevé dans l’existence. Tout ce qui se joue en parallèle est un rêve. A la fin du film, il n’y a même pas de montagne. Au sommet de celle-ci, il n’y a que le ciel. Pour moi, cette fin ouverte commente l’impossibilité d’une communion véritable entre les individus. De là vient aussi la nature utopique des choses, je suppose.

Vous évoquez la montagne qui renvoie au titre de votre film mais aussi à une peinture que l’on voit dedans. Jack, interprété par Denis Lavant, dit que ce n’est pas une montagne mais sa représentation. On songe alors au tableau de Magritte, Ceci n’est pas une pipe, aussi intitulé La trahison des images. Quand Andy et le docteur Fiennes se rencontrent la première fois, le jeune homme lui vend une pipe, ce qui n’a rien d’anodin. Votre film est-il une méditation sur les images et le pouvoir de la représentation ?

C’est implicite en effet. Mais dans cette idée d’aiguiser la conscience de la forme chez le spectateur, j’avais besoin de pointer l’irréalité de ces images. Je pense que les enfants sont dotés d’un incroyable sens critique. Quand ils regardent une image, ils sont émerveillés car ils comprennent qu’il s’agit d’une représentation, d’un objet unidimensionnel. Mais quand on grandit, on croit au récit et on place toute notre croyance dans la fausse réalité des images.

Ce qui nous rend perméables à la manipulation. Je dis souvent sur le ton de la confidence que si Donald Trump a été élu, c’est précisément parce que notre capacité à appréhender la forme s’est dégradée. Quand on regarde ces écrans unidimensionnels, les réseaux sociaux, on ne se pose plus de questions. Je ne me considère pas comme un moraliste. Je préfère parler d’éthique.

Avez-vous conçu votre film comme un objet réflexif c’est-à-dire qui réfléchirait à sa propre forme ?

Absolument. Je veux que le public réfléchisse à la forme tout comme moi j’y ai réfléchi en amont. Je veux que les spectateurs soient conscients du corps du film. J’espère aussi que leurs yeux soient distraits par la bande passante de l’ordinateur ou la tête qu’ils ont devant eux au cinéma. Il y a plein de ruptures dans mon film qui permettent ce désengagement. Je veux que le public devienne méga cognitif. Regarder un film devrait être une expérience constructive.

Votre film est un road movie mais dominé par une impression de surplace. Malgré les déplacements, on a l’impression que les personnages ne vont nulle part...

Mon film précédent Entertainment comportait lui aussi des éléments du road movie. Il s’inscrivait dans la tradition des films de Monte Hellman. Ici, c’est cathartique. Cette impression de surplace renforce l’idée d’une destination impossible. Je joue complètement avec les codes du genre et avec le potentiel illimité qu’offre la frontière mythique de l’Ouest américain. Elle imprègne toujours les consciences aux Etats-Unis.

Dans quelle mesure Robert Bresson vous a-t-il influencé ?

Robert Bresson est très important pour moi. L’argent a exercé une grande influence sur mon travail et particulièrement sur ce film. Je suis sensible à sa volonté de perturber les perceptions du spectateur, de déconnecter le film de la littérature et du cinéma qu’il appelait théâtre filmé, au profit du cinématographe. Sa volonté de rompre avec un modèle commercial constitue aussi un exemple pour moi.

Vous vous entourez habituellement d’acteurs non professionnels, comme Robert Bresson d’ailleurs. Pourquoi travaillez-vous cette fois-ci avec des acteurs confirmés ?

J’ai voulu me frotter au cadre du cinéma commercial. Je veux pouvoir marcher dans cette arène, jouer dans cet espace. Actuellement, cela m’intéresse plus que la reproduction fidèle du réel. J’aime plus l’illusion de la réalité que la réalité elle-même. Les « modèles » de Bresson et sa volonté de reproduire l’énergie inhérente aux comportements humains étaient vraiment téméraire et incroyablement intéressant. Mais il n’y est pas parvenu tout à fait. Il a inventé ce travail sur les voix à la place.

Voyez-vous votre film comme une abstraction ?

Mon film s’inscrit dans une forme de réalisme perturbé. C’est en cela, je pense, que c’est une abstraction mais il comporte encore des éléments réalistes. Je ne veux pas que tout mon film soit une abstraction car si c’était le cas, il serait purement formel. C’est un hybride. Je veux que le public pense qu’on est dans un cinéma commercial et le surprendre afin qu’il le perçoive comme la métaphore d’un récit dysfonctionnel.

Pourquoi votre choix s’est-il porté sur Jeff Goldblum pour incarner le docteur Fiennes ? Comment s’est-il préparé pour son rôle qui joue sur une double nature de personnage, à la fois inquiétante et grotesque ?

Jeff est incroyablement curieux, charismatique et généreux. J’ai jusqu’à présent choisi mes acteurs, en fonction de ce que je pouvais exploiter chez eux, comme la manière de parler par exemple. J’ai utilisé ici le charisme de Jeff. Je ne voulais pas avoir à le fabriquer chez le personnage. Je voulais que le public ait accès à lui facilement. J’ai donc injecté beaucoup de sa personnalité, tout en évacuant sa nature sociable pour qu’il se transforme quand même.

Nous nous sommes penchés tous les deux sur la biographie de Walter Freeman. Et particulièrement sur ce moment où il est tombé en disgrâce quand les anxiolytiques sont arrivés sur le marché. Jeff a lu des écrits de Freeman, ainsi qu’une biographie qui n’avait pas été publiée mais à laquelle nous avons eu accès. Il s’est aussi documenté sur la neuro-chirurgie et les opérations de lobotomie.

Tye Sheridan interprète Andy dans ce douloureux récit d’apprentissage. Quelle est la nature de la relation qu’il entretient avec Fiennes ?

Tye est connu pour sa sensibilité, son émotion et l’empathie qu’il suscite chez le spectateur. Il jouait dans mon film précédent Entertainment. Il a eu 18 ans pendant le tournage et 21 ans sur celui-ci donc on peut dire qu’on a franchi des étapes importantes ensemble ! Andy veut utiliser Fiennes pour retrouver sa mère qui est la figure absente et idéalisée dans le film et dans ce monde masculin grotesque. Udo Kier, qui joue son père, m’a été présenté par un ami réalisateur canadien. La scène de ses funérailles sur la glace s’ajuste complètement à sa folie !

Vous faites appel à un autre acteur européen, l’acteur français Denis Lavant. Est-ce que sa physicalité était un atout pour le rôle de Jack ?

Denis est précisément connu pour ses performances physiques. De toute évidence, c’est une force de la nature. C’est aussi l’un des plus grands « performers » avec lequel j’ai travaillé. Ses monologues étaient plus longs encore dans le scénario d’origine.
Nous les avons partiellement coupés. Denis est tellement dans l’intensité du moment qu’on a l’impression que ses dialogues, qui comportaient des parties en français et en anglais, sont improvisés.

Le monologue de Denis Lavant est assez impressionnant...

Son monologue a une double influence : tout d’abord, il est en partie inspiré par le roman Perturbations de Thomas Bernhard. Le personnage principal y est un émigré impuissant et diminué, perdu dans son propre discours fantastique. Il est à la recherche d’un Nouveau Monde spirituel utopique, qui va finalement le décevoir.
La deuxième influence vient de l’occultiste et théosophe Madame Blavatsky. Selon elle, le Mount Shasta en Californie était le noyau du florissant mouvement New Age d’Amérique, considéré comme un lieu sacré au 19ème siècle. On disait alors que c’était le refuge du peuple de Lémurie, un extraordinaire peuple d’hermaphrodites venant d’un continent perdu.

Hannah Gross est devenue l’égérie du cinéma indépendant américain. Comment percevez-vous son personnage ?

Je pense que c’est le personnage le plus audacieux du film. On a beaucoup parlé de son personnage ensemble et du fait qu’elle choisit de se faire lobotomiser, ce qui constitue une fuite. C’est le personnage le moins naïf du film. Elle effectue ce choix en toute connaissance de cause.

Quels sont vos nouveaux projets ?

J’écris actuellement un film d’horreur psychologique qui se passe au 12ème siècle, dans un monastère en Europe. Le casting est encore secret mais vous verrez qu’il y a un lien avec la France !

Source et copyright des textes des notes de production @ Stray Dogs Distribution

#TheMountain

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire