mercredi 24 août 2016

DIVINES


Drame/Un beau film à découvrir

Réalisé par Houda Benyamina
Avec Oulaya Amamra, Déborah Lukumuena, Kevin Mischel, Jisca Kalvanda, Yasin Houicha, Majdouline Idrissi

Long-métrage Français
Durée: 01h45mn
Année de production: 2016
Distributeur: Diaphana Distribution 

Interdit aux moins de 12 ans

Date de sortie sur nos écrans : 31 août 2016


Résumé : Dans un ghetto où se côtoient trafics et religion, Dounia a soif de pouvoir et de réussite. Soutenue par Maimouna, sa meilleure amie, elle décide de suivre les traces de Rebecca, une dealeuse respectée. Sa rencontre avec Djigui, un jeune danseur troublant de sensualité, va bouleverser son quotidien.

Bande annonce (VF)


Ce que j'en ai pensé : J'étais curieuse de découvrir DIVINES qui a obtenu la Caméra d'or au 69ème Festival de Cannes. Pour rappel, la Caméra d'or récompense un premier film. Je n'ai pas été déçue, DIVINES est un très beau film. J'ai aimé son aspect viscéral, il permet au spectateur de vivre des émotions brutes et sans détour. La réalisatrice, Houda Benyamina, met en scène une réalité dure et implacable qu'elle lie à des moments de grâce de toute beauté sans jamais s'éloigner de son sujet. Sa réalisation est inventive, directe et par moments, poétique et lumineuse. Son message n'est pas tendre. Le film est difficile car il s'encre dans une réalité qui n'est agréable, mais en même temps il est émouvant car son héroïne fait des choix qu'elle paye le prix fort. Elle est l'outil de sa souffrance et de sa propre tragédie. La grande réussite du film est qu'on comprend les personnages, même si on adopte pas leur point de vue et qu'on n'est pas d'accord avec leurs décisions.  Cependant, on apprend à les connaître assez pour voir que leurs choix se basent sur des critères plus complexes que ce qu'on peut penser au premier abord et surtout que derrière une carapace abrupte se cache souvent un grand cœur que les coups durs ont piétiné.

Les acteurs et actrices sont superbes avec en tête le duo Oulaya Amamra, qui interprète la jeune battante Dounia, et Déborah Lukumuena, qui interprète l'attendrissante et attachante Maimouna. Ces deux jeunes filles ont des rêves plein la tête mais sont coincées dans un monde dans lequel les courts moments de joie sont vite rattrapés par la sordide réalité.




J'ai beaucoup aimé DIVINES car il peut se ressentir et/ou faire réfléchir. La réalisatrice propose les deux niveaux de lecture aux spectateurs, à eux de faire leur choix et de vivre le film comme ils l'entendent. En tout cas, je vous le conseille absolument car c'est un premier film surprenant, intéressant et doté d'une vraie envie de faire passer des émotions. C'est une très belle découverte.


NOTES DE PRODUCTION 
(A ne regarder/lire qu'après avoir vu le film pour éviter les spoilers !)

J'ai eu la chance de découvrir DIVINES lors d'une projection en avant-première. L'équipe du film composée de la réalisatrice Houda Benyamina et des acteurs Oulaya Amamra, Déborah Lukumuena, Kevin Mischel et Jisca Kalvanda a eu la gentillesse de venir répondre à nos questions à la fin du film. Retrouvez cette session de questions/réponses dans les vidéos ci-dessous :





LES ENTRETIENS DU DOSSIER DE PRESSE

E n t r e t i e n avec Houda BENYAMINA

Depuis quand ressens-tu que ce film est en toi ?

Mon besoin de créer vient toujours d’un sentiment d’injustice. À l’origine du film, il y a eu les émeutes de 2005, que j’ai vécue de l’intérieur. J’ai raisonné mes proches, mais j’avais moi aussi envie de sortir et de tout défoncer. Je me suis ensuite demandée pourquoi cette colère n’avait pas abouti à une véritable révolte. Au final, il n’y a pas eu de revendications, les jeunes ont brûlé des voitures en bas de chez eux et ne sont pas sortis du périmètre dans lequel ils étaient cantonnés, faute de la maîtrise du verbe, faute d’intelligentsia. Il y a dans l’histoire les fantômes de Zyed et Bouna, et des humiliés de notre société. Je ne dirais pas pour autant que DIVINES est un film de révolte. C’est un constat. Pendant le montage financier du film, on nous a souvent servi « on ne va pas vous aider, il y a déjà trop eu de films de banlieue. » Ça ne veut rien dire, « un film de banlieue ». On ne dit jamais par exemple « il y a déjà trop eu de films qui se passent à Paris. » J’ai tenu, parce que c’est un fait, à ce que la diversité ne soit pas un événement dans mon histoire, et qu’elle soit universelle. Je parle de gens en prise avec leurs émotions et qui font avec les moyens du bord. J’ai voulu donner chair à cette jeunesse trop souvent stéréotypée et méconnue, dans toute son humanité, belle et laide. DIVINES est une tragédie, mais l’humour et la vie sont au centre du film, que je voulais lumineux. Je rêvais aussi d’un film en mouvement. C’était le principal pour moi : explorer ma liberté artistique, obtenir une forme organique. Organique, c’est à dire être dans le cœur et la vérité, pas dans l’intellect. Je ne cherche pas à être didactique, ça ne m’intéresse pas. La parole peut mentir, pas le corps, et je voulais partir des corps.

Dounia, le personnage principal, se réinvente tout le temps dans DIVINES. Comment as-tu écrit ce personnage ?

Avec Dounia, je voulais créer un monstre, et ce terme n’a rien de péjoratif pour moi : elle est hors norme. Le fait qu’elle soit sans concessions, qu’elle porte en elle des rêves bigger than life, qu’elle ne lâche jamais, en fait quelqu’un d’extraordinaire. Je voulais qu’elle soit un héros, une inspiration. Il y a autant de moi dans Dounia, que de Romain Compingt, mon coscénariste qui a une très forte sensibilité dans son écriture. On s’est d’ailleurs glissé dans la peau de tous les personnages, en essayant de ne pas leur coller des idées et de se laisser guider par eux. Il était important que Dounia ne soit pas simplement une fille qui joue les bonhommes. Comme nous tous, elle est multiple, tour à tour féminine, masculine, fille, mère, amante, caïd, femme fatale, bourreau et victime. Oulaya Amamra, qui interprète Dounia, est ma petite sœur. Je la forme dans mes ateliers théâtre depuis qu’elle a 12 ans, tout comme Jisca Kalvanda, qui joue Rebecca. J’ai mis très longtemps à considérer Oulaya pour le rôle, même si c’était une évidence dès le début pour Pierre-François Créancier, le directeur de casting. Je trouvais qu’elle ne dégageait pas la dureté du personnage, et qu’elle était trop jeune pour réussir un tel travail de composition. Qui plus est le tournage allait être dur, j’allais demander à l’actrice des choses extrêmement compliquées, et je craignais que cela n’abîme notre relation. Oulaya a bataillé comme une dingue pour me convaincre du contraire, en participant à tous les ateliers d’audition en tant que réplique. Elle s’est même fait virer de son lycée catholique, a arrêté la danse classique pour se mettre à la boxe ! Elle a fini par s’imposer. Il y a eu une telle fusion entre elle et le personnage qu’elle nous a permis de le faire naître totalement dans les dernières versions du scénario – elle n’était jamais très loin quand Romain et moi écrivions… En plus de sa folie et de sa puissance, elle a apporté à Dounia un sens de l’humour et une gentillesse qui étaient embryonnaires dans les précédentes étapes d’écriture.
Dès le début, Dounia dit : « Mes mains sont faites pour l’or » et des élèves chantent « Money, money, money ». L’argent est un des thèmes majeurs du film ?
C’est le thème politique du film, en confrontation constante avec le thème du sacré. Dounia est plongée dans la vie d’ici-bas, Djigui, son alter ego masculin, est lui dans la vie « d’ici haut ». Leurs aspirations sont universelles : la possession et l’élévation spirituelle. Je ne tiens pas à condamner l’avidité de Dounia. Son véritable objectif, c’est la dignité. Comme Djigui dans son art, la danse, elle est aussi à la recherche du beau. Elle dit : « Mes mains sont faites pour l’or. » Pas l’argent, l’or ! On a tous droit à ce qui est inestimable.

Le film est traversé par les rêves des gens.

Exactement. Tous les personnages du film répondent finalement au même objectif, ils cherchent à s’élever, même l’Imam qui malgré ses discours n’est pas connecté à son réel. Je ne crois ni au bien ni au mal, mais à la nécessité d’apprendre : mes personnages sont en apprentissage. La plus pure est Maimouna, la figure du sacrifice, qui porte l’amour de l’autre dans toute sa gratuité. Tout ce qu’elle veut c’est être là pour Dounia. Le véritable grand amour de l’histoire, c’est celui de ces deux filles, qui fait d’elles des êtres divins : l’amour avec un grand A, l’amour universel.

Comment Déborah Lukumuena (Maimouna) est arrivée jusqu’à toi ?

Nous sommes partis de Laurel et Hardy en pensant le duo de Dounia et Maimouna, dans le paradoxe des corps, avec la petite gringalette qui rêve de puissance et la plus imposante qui n’est que douceur. Pour Maimouna, j’avais envie d’une nana forte avec des formes à l’écran ! Quand j’ai vu les premiers essais de Déborah, j’ai pleuré. Je savais que c’était elle, mais je voulais tester son endurance et son engagement. Je l’ai ainsi préparée pendant neuf mois pour le rôle, sans lui dire qu’elle l’avait. C’était dur, mais elle n’a pas lâché. J’insiste sur le fait que Déborah, Oulaya et Jisca sont des actrices, je ne me suis pas contentée de les filmer telles qu’elles, en mode reportage. Elles ont été capables de porter des rôles de composition, de jouer des émotions et des situations qu’elles n’ont pas vécues, avec humanité, un point de vue, une intelligence. Je ne saurais filmer des gens bêtes. Le plus important pour moi chez les acteurs est qu’ils soient enseignables. Kévin Mischel, qui joue Djigui, est danseur, et il s’est lancé à corps perdu dans l’art dramatique pour le rôle. Je demande à mes interprètes de me suivre à la vie à la mort, même si je les emmène droit dans le mur. Il faut qu’ils y croient quoi qu’il en coûte. C’est la base.
Dans le film, il y a des échos constants entre nous et le ciel. Pourquoi ce thème du sacré ?
L’Islam est vécu comme le grand méchant loup, l’ennemi public numéro un. Pourtant, c’est une religion de l’amour. Le film cite le Coran : « Guide nous vers le chemin de la rectitude. » La rectitude, c’est justement l’aspiration de nous tirer vers le haut. Et l’élévation ne peut passer que par l’amour. Pour moi, c’est essentiel, et c’est pour ça que le film commence dans le rituel, avec cette sensation d’être dans le cosmos. Maimouna est évidemment le personnage le plus connecté à Dieu. Dounia, elle, est dans une contradiction constante entre sa quête de spiritualité et ses ambitions. Elle n’est pas dans son réel besoin. Je trouve qu’il y a très peu de gens qui savent identifier leurs réels besoins, et qui sont capables d’aimer. C’est pourtant la seule et véritable quête. Avec le titre, il y a une revendication très affirmée, où le divin est féminin. En vérité, pour moi Dieu est autant homme que femme. À l’origine, le film s’appelait BATARDE, parce que c’est le surnom qu’on donne à Dounia, dont elle veut se débarrasser en se lançant dans le deal. Mais nommer le film ainsi aurait été réducteur, en un sens cela aurait donné raison aux détracteurs du personnage. Je veux qu’on dise des filles sur l’affiche, une noire et une arabe, qu’elles sont divines, pas des bâtardes. La thématique principale est plus large qu’une histoire de deal et d’identité, c’est effectivement le sens qu’on donne au sacré.

L’écriture aussi, a été un vrai moment de quête...

Pour paraphraser Gabin, le plus important pour moi dans ce travail c’est l’histoire, l’histoire, l’histoire. Et ensuite l’acteur qui arrive pour la porter et la transcender. Seule une écriture béton peut permettre la liberté de créer véritablement sur un tournage. Je voulais une histoire aux enjeux narratifs et thématiques puissants : il a fallu plus de trois ans pour aboutir le scénario. J’ai très vite compris qu’on ne s’improvise pas scénariste, pas plus qu’on ne devient chirurgien du jour au lendemain. Je me considère comme auteure réalisatrice, mais j’ai trop de respect pour la dramaturgie, un art complexe de maîtrise technique et émotionnelle, pour dire que c’est mon métier. Sur les conseils de mon producteur Marc-Benoît Créancier, j’ai rencontré Romain Compingt. J’avais le cœur du projet, il a apporté la science précise pour l’incarner, et je le considère comme le véritable scénariste du film. Il a su s’approprier mes thèmes, les lier à la narration, et travailler l’universalité de mon histoire. Nous n’avons eu de cesse ensuite de questionner les personnages, de déconstruire le scénario pour mieux le consolider. Nous avons formé un binôme « à l’ancienne », une véritable collaboration de réalisateur/scénariste, qui ne s’arrête pas à la mise en production du film, mais l’accompagne jusqu’à la fin. Notre dialogue a été constant, et toujours au service du sens. Pendant le tournage, Romain regardait les rushes tous les soirs, et nous en discutions. On a même statué sur la fin de l’histoire pendant que je tournais, et réécrit jusqu’au montage, au cours duquel il est intervenu ponctuellement. Je me fous qu’une bonne idée vienne de moi, tant qu’elle est bonne. Romain et moi avons eu la chance de faire partis de la sélection annuelle 2013 de la résidence d’écriture GROUPE OUEST ; nous y avons en partie développé le scénario sous la bienveillance des consultants, surtout celle de Marcel Beaulieu (brillant scénariste de FARINELLI et tant d’autres), dans le cadre on ne peut plus inspirant du Finistère. Cet isolement nous a permis de nous connaître encore davantage avec Romain, et je crois que cela a bénéficié à l’écriture. Je revendique un cinéma populaire. Je n’ai pas peur des grands sentiments et des personnages hauts en couleur. Romain croit comme moi que le cinéma est un art généreux, pas seulement réservé à une élite, et que cette optique n’empêche en rien la recherche de la subtilité, au contraire. Par l’émotion et le spectacle, on peut élever les gens et cela commence par l’écriture. Moi, je dis toujours : je respecte mes pères, mais je tue mes pères. Je respecte la Nouvelle Vague, mais je tue la Nouvelle Vague. On doit s’inspirer des anciens, leur rendre hommage même, mais il faut s’en détacher et remettre l’écriture au centre de la création en connexion avec notre temps.

Le cinéma pour toi, c’est une guerre ou une religion ?

Les deux. Dans le Coran, il y a un hadith que j’adore : le vrai « djihad », la plus dure des guerres, c’est celle qu’on mène contre soi-même. Comme je revendique un cinéma en mouvement, je veux que mes collaborateurs le soient aussi. J’ai été un vrai dragon sur le plateau. J’ai exigé de tous d’être comme moi animé d’un besoin viscéral de porter cette histoire, et d’avoir une exigence indestructible. Quand tu pries, tu te laves, cela demande une rigueur et une concentration particulière. En ce sens, le cinéma est pour moi une forme de religion. Je dis toujours que je cherche Dieu en faisant mes films.

Tu as l’impression d’avoir trouvé quelque chose ?

J’ai l’impression d’avoir appris ! Si j’avais trouvé, je ne ferais pas d’autres films. Si je trouve, je meurs.

Tu as créé l’association 1000 VISAGES pour démocratiser le cinéma. Comment relier ton engagement et ta quête artistique ?

Je dois beaucoup à mon association, elle m’a formée aux métiers du cinéma. Je nourris mon artistique de mon engagement et mon engagement de mon artistique. Le mot d’ordre de 1000 VISAGES est l’entraide. Il s’agit de créer librement avec ce que nous sommes, pas ce que les gens attendent de nous. J’ai fondé l’association car je trouvais le cinéma blanc, bourgeois et misogyne. Même en sortant de grandes écoles, sans réseau c’est compliqué de s’imposer, a fortiori si vous êtes noir, arabe, et une femme pour couronner le tout. 1000 VISAGES a pour objectif de détecter des talents dans les quartiers, de les faire émerger en leur proposant des formations (écriture, jeu, mise en scène), des outils pour réaliser leurs projets, des préparations aux grandes écoles (le Conservatoire National, la FEMIS…), cela en créant un réseau dont ils font partis, qui favorise des rencontres avec des professionnels. Ces derniers encadrent et partagent leurs parcours. On a réussi à créer une famille qui ne cesse de grandir. Il y a une nouvelle forme artistique venant des quartiers qui est en train de s’imposer.

On voit beaucoup la précarité dans ce film. Dounia et sa mère vivent d’ailleurs dans un camp de Roms. On a l’impression qu’il y a une volonté de revenir à l’origine quand, dans les années 60, les banlieues étaient des bidonvilles.

Je suis une grande fan d’Elia Kazan, et j’adore AMERICA AMERICA. Je voulais montrer que l’histoire se rejoue toujours. Tu te rends compte que rien n’a changé depuis les années 60 ? On est censé être un peuple intellectuel et moderne, et on laisse les gens dans une précarité terrible. Ce qu’on ne sait pas forcément, c’est qu’il n’y a pas que des Roms dans ces camps. Il y a des arabes, des noirs, des blancs… Je voulais l’incarner, être témoin de la société actuelle. La France, c’est le VIP Room qu’on voit dans le film, mais c’est aussi les bidonvilles.

Le visage de Dounia s’illumine quand elle rencontre Rebecca qui représente l’argent et le pouvoir. Comment est né ce personnage ?

Au début, Rebecca devait être un mec. Pendant mes recherches, j’ai rencontré Habiba, une dealeuse, et j’ai découvert que le caïd était une meuf ! Habiba est quelqu’un d’extraordinaire, d’une autorité fascinante, et je me suis beaucoup inspirée d’elle pour Rebecca. Pendant l’écriture avec Romain, il y a eu toute la montée de l’extrême droite avec les résultats des Européennes, et nous en avons beaucoup discuté. Comment elle s’était intégrée dans le paysage politique, fait de ses idées des concepts qui ne choquent plus grand monde… Il voulait en parler, le dénoncer. Cela a nourri ma réflexion. Un jour, je l’appelle et je lui dis : c’est Rebecca le personnage politique du film ! Elle cherche le pouvoir, elle revendique le quant à soi, la possession, elle n’incarne pas des valeurs, elle prône l’individualisme et c’est comme ça qu’elle séduit. C’est ça la politique aujourd’hui.

Et pour une « bâtarde » comme Dounia, Rebecca devenait son père.

Sa mère de substitution, surtout. Si on me dit qu’il n’y a pas beaucoup d’hommes dans mon film, je dirais à mes confrères réalisateurs qu’il n’y a pas beaucoup de femmes dans les leurs. La recherche de la reconnaissance et du pouvoir n’est pas l’apanage des hommes.

Le thème du féminisme est extrêmement présent.

Non. Je n’ai pas fait un film féministe, j’ai fait un film humaniste.

Qu’est-ce que tu visualises pour DIVINES aujourd’hui ?

De l’émotion naît la réflexion… Je dis souvent que j’aurais pu poser des bombes, et que j’ai préféré poser des questions. J’espère qu’après avoir ri, pleuré, aimé avec Dounia et Maimouna, le public interrogera notre société, notre place en son sein, et surtout le rôle crucial de l’intime dans tout ça. Je souhaite que chacun questionne la nature et le sens de sa quête personnelle.

Houda BENYAMINA Houda Benyamina est une réalisatrice engagée et autodidacte. Diplômée de l’ERAC (École Régionale d’Acteurs de Cannes), elle se forme à la réalisation grâce à l’association 1000 VISAGES, qu’elle a fondé en 2006 pour démocratiser le cinéma. C’est avec cette structure qu’elle réalise son premier court-métrage MA POUBELLE GÉANTE (2008), grâce auquel la repère son producteur Marc-Benoit Créancier. Son moyen-métrage SUR LA ROUTE DU PARADIS (2012), a été primé dans de nombreux festivals. Avec DIVINES, Houda est lauréate du Groupe Ouest et de la fondation Gan pour le cinéma en 2014.

FILMOGRAPHIE
2016 DIVINES - 1er film
2012 SUR LA ROUTE DU PARADIS - Moyen-métrage
2008 MA POUBELLE GÉANTE - Court-métrage

E n t r e t i e n avec Romain COMPINGT (Co-scénariste)

Parle-nous de ton travail avec Houda Benyamina.

Avant de travailler pour DIVINES, j’avais écrit la comédie POPULAIRE (de Régis Roinsard), qui n’a a priori rien à voir avec l’univers d’Houda. Mais elle a voulu me rencontrer parce qu’elle a perçu dans le film une sensibilité qui lui a parlé ; elle était sûre que c’était la mienne. Cela m’a beaucoup intrigué. Houda et moi, on se rejoint sur le fait qu’on veut avant tout faire vibrer les gens, et ne pas être cantonnés dans un genre. Je ne crois pas aux recettes toutes faites des manuels de dramaturgie, mais je crois qu’il y a des choses ancestrales dans la narration qu’il faut connaître, que l’œuvre soit estampillée « moderne » ou pas. J’aime l’intransigeance d’Houda et son opacité aux modes, à « ce qui se fait. » Comme elle, je suis persuadé du pouvoir réunificateur de l’émotion. Sur DIVINES, il y a eu des séances de travail où on parlait de Marilyn Monroe, on se demandait comment elle agirait à la place de Dounia, pour explorer toutes les palettes possibles du personnage. Toutes les références étaient bonnes à prendre, tant qu’elles parlaient de l’humain. J’ai une admiration sans borne pour Houda. Personne ne m’avait accordé une telle confiance et un tel respect. Elle m’a poussé dans mes retranchements, m’a forcé à exprimer la colère, la folie et la liberté dans mon écriture. Pour moi, écrire est un acte de foi, tout comme le cinéma l’est pour elle.

Comment arrive t-on à se connecter à cette histoire quand on ne vient pas du tout de ce milieu ?

C’est en fait ce qui m’a convaincu de travailler sur le projet. J’ai d’abord dit à Houda que je ne me sentais pas légitime pour parler de la banlieue, que je ne la connaissais pas. Houda a rétorqué : « Mais l’amour et l’amitié, tu connais, non ?! » J’ai adoré cette approche, elle a résonné en moi. J’ai connu très tôt des milieux et des gens très différents. Ma grand-mère maternelle était juive et venait d’Algérie, chez elle on s’engueulait en arabe. Elle s’est convertie au catholicisme pour épouser mon grand-père, un auvergnat : tu imagines le choc des cultures. C’est une richesse inestimable qui a bercé mon enfance, et qui m’a convaincu de l’universalité des êtres au-delà des circonstances sociales et religieuses. Je crois profondément à cette universalité-là, et c’est toujours ce que j’essaie de faire ressortir dans mon travail. Les thèmes d’Houda m’ont parlés intimement, et m’ont permis d’être en symbiose artistique avec elle. Ce que ça veut dire de grandir trop vite, d’être le parent de ses parents, ce sentiment d’être mis de côté par les autres, la recherche de la reconnaissance et de l’amour : nous parlions le même langage à propos de tous ces sujets. Qui plus est, l’opulence que Rebecca fait miroiter à Dounia, c’est ce que la société nous fait miroiter à tous, quel que soit son milieu et son parcours.

Quelles ont été les difficultés dans ce travail sur le scénario ?

J’ai eu du mal à me débarrasser de certains clichés, notamment pour le personnage de Dounia que j’ai mis très longtemps à apprivoiser. L’un des déclics s’est fait sur la scène où elle raconte son rêve récurrent. J’ai enfin pu me projeter en elle. Une autre des difficultés majeures du scénario a été de tisser les fils narratifs de cette histoire foisonnante aux multiples personnages - d’éviter qu’on ait le sentiment qu’il y ait quatre fins et quatre débuts, par exemple. De faire en sorte que l’ensemble forme un tout et ne soit pas une chronique. Et enfin les dialogues : on a pris pas mal de fous rires avec Houda quand elle a découvert mes premières propositions. Elle me disait « Mais attends, y a que chez toi qu’on parle comme ça ! » Elle m’a poussé vers quelque chose de plus radical. Passer du temps avec Oulaya et les jeunes de 1000 VISAGES m’a permis de m’approprier leurs expressions.

Dans ce film, les dialogues sont plus tournés du côté des grands sentiments que des bons sentiments. Les rapports humains, d’amour ou d’amitié, visent l’élévation par les dialogues... Les dialogues du film sont très bien ciselés, clairs et poétiques.

Le goût pour la poésie, c’est aussi quelque chose qu’on partage avec Houda. On aimait également l’idée de surprendre les gens, de faire en sorte que Dounia et Maimouna se mettent d’un coup à parler de Dieu en fumant un pétard, ou que Djigui se fasse philosophe dans sa danse. On n’attend pas ça de ces jeunes, et c’est un préjugé. Ce qui est crucial dans le travail sur les dialogues, c’est le sous texte qui indique les états d’âmes du personnage, ainsi que sa vision du monde. Qui dévoile même parfois une vérité que le personnage ignore, mais qu’il porte en lui. J’aime les dialogues qui sont limpides sans être explicatifs. Je crois aussi à leur précision. Il faut trouver le bon mot, le bon rythme dans leur structure, la musique de chaque personnage. C’est comme travailler sur une symphonie, où l’instrument de chacun donne une profondeur aux situations, et raconte autre chose que ce qui se dit.

E n t r e t i e n avec Oulaya AMAMRA (Dounia)

Parle-nous de Dounia.

Dounia habite dans un camp de Roms avec sa mère, Myriam. Elle ne connait pas son père et dans la cité, tout le monde l’appelle « la bâtarde ». C’est une fille qui veut s’élever vers le sacré. Elle a un rapport particulier à la religion, mais elle ne sait pas vraiment comment l’aborder. Elle combat ses démons, tout ce qui la pousse à faire des bêtises. C’est son amie Maimouna qui la ramène au sacré. Dounia, elle, est en quête de dignité ! Elle a de la fierté, elle veut pouvoir être reconnue pour ce qu’elle est, et elle veut sortir sa mère de la merde.

Comment tu l’as jouée ?

En plusieurs étapes. D’abord, Houda a voulu gommer le côté féminin et délicat que je pouvais avoir. Elle voulait qu’on trouve un côté rugueux, un côté bonhomme ! Ce personnage est donc venu par l’attitude. Je devais changer ma manière de parler, de me comporter. J’ai fait une longue préparation physique (Boxe, parkour) pour endurcir. J’observais les filles bonhommes qui parlaient, marchaient, mangeaient… Après, j’ai vu beaucoup de films comme TAXI DRIVER ou encore SCARFACE. Houda m’a aussi montré des documentaires animaliers : il fallait analyser comment les félins et tigres se déplacent. Dounia, c’est une guerrière, mais elle aussi est féline ! Quand elle va devoir vaincre ses peurs, elle va être obligée de se féminiser.

Un souvenir du tournage ?

J’ai beaucoup aimé tourner la scène du BEP, qui m’a énormément appris sur le jeu d’acteur. La séquence était très longue, on a très peu coupé : j’ai compris à cette occasion la difficulté du plan séquence, la masse de technique que cela demande. Il fallait rester concentré tout au long de la scène, sinon on reprenait tout depuis le début. Je passais d’une émotion à une autre, mais j’ai avant tout pris plaisir à me mettre en scène, dans tous les sens du terme : au BEP, Dounia se donne en spectacle. Secrètement, j’aime beaucoup faire le clown, et j’admire le personnage pour ça, j’aimerais avoir autant de confiance en moi qu’elle. Elle s’amuse de sa prof et en même temps, du haut de ses 15 ans, elle soulève sans s’en rendre vraiment compte des réels problèmes de la société, comme les stéréotypes qu’il y a dans certaines filières professionnelles. J’ai observé plusieurs cours de BEP accueil pour comprendre pourquoi elle en arrivait là, et j’ai intégré ce que la réalisatrice voulait dire : chaque mot de Dounia était pesé. Dans cette scène il y a tellement d’enjeux politiques, économiques… Et aussi en terme d’intrigue : c’est l’étape numéro 1 du personnage, elle prend un tournant en quittant le BEP. Elle se pose des vraies questions, et à ce moment du film, c’est son objectif qui naît : elle veut être tout en haut, d’ailleurs elle le dit.

C’est quoi « une actrice » ?

Un acteur ne joue pas, il est. Il doit être à l’écoute. Mes références absolues restent De Niro et la grâce de Romy Schneider. Un acteur c’est quelqu’un qui intègre son vécu, son imaginaire et sa sensibilité dans le personnage. Un acteur, c’est un corps. Pour moi, la psychologie d’un personnage passe par ce qu’il fait. Je me dis : « Et si j’étais à sa place, comment je réagirais ? » On ne joue pas un rôle on le devient, et c’est ce que j’ai fait pour Dounia. J’ai d’abord enfilé ses vêtements, j’ai commencé à fréquenter les endroits où elle pourrait aller, et je l’ai mise dans ma peau et j’ai eu du mal à la faire sortir à la fin du film. Il m’a d’ailleurs fallu plusieurs mois pour la sortir totalement de moi, mais cela fait partie des nombreuses choses que ce tournage m’a appris. J’ai grandi.

Est-ce que tu peux nous dire un rêve que tu as écrit dans ton cahier des rêves ?

Mon rêve, c’est d’entrer à la Comédie Française. Je fais du théâtre depuis l’âge de 12 ans, et ça reste mon premier amour, avant le cinéma. C’est lorsque j’ai vu pour la première fois LE MALADE IMAGINAIRE de Molière à la Comédie Française en 2001 que j’ai compris que c’est ce que je voulais faire. De l’endroit où je viens, c’est important pour moi la reconnaissance. Mais ce n’est pas seulement ça qui me motive : je veux être aussi forte que ces comédiens, je veux me confronter aux grands textes. C’est pour ça que cette année j’espère intégrer le Conservatoire, si Dieu le veut.

E n t r e t i e n avec Deborah LUKUMUENA (Maimouna)

Parle nous de Maimouna.

Maimouna, c’est la meilleure amie de Dounia, et la seule personne qui la comprend. Elle n’est absolument pas confrontée aux mêmes difficultés qu’elle, pourtant elle sait l’écouter. Alors que Dounia n’a pas de père et vit dans un camp de Roms, Maimouna a un cadre familial strict, et elle est fille d’imam. Elle a de la compassion pour Dounia, elles sont comme deux sœurs. Je la trouve touchante parce que justement, elle est soumise à Dounia mais elle sait appréhender la misère de sa copine.
Elle lui dit surtout qu’elle sera « toujours là pour la rattraper »
C’est une amitié qui n’est pas liée par le sang, mais par la tendresse, l’amour. Elles sont tellement humaines ! Il y a ce lien fusionnel qui va les porter tout le long du film. Mais il faut quand même rire, et Maimouna n’est pas forcement discrète. Elle est haute en couleurs ! C’est une fille qui est très en avance par rapport à son temps : elle a des formes, elle les met en valeur et elle m’a énormé- ment appris. Quand on est dans sa chambre, elle a Beyoncé accrochée au mur. C’est l’image de la femme formée, dominante.

Un souvenir de tournage ?

Sans forcément parler de Maimouna, ce serait un souvenir personnel, en tant que comédienne, dans une scène à la fin du film où physiquement et intellectuellement je devais tout mettre au service de mon personnage. Ce moment reste ancré parce que j’ai l’impression, en toute modestie, que j’ai atteint ce que je devais atteindre. J’ai arraché mon voile de pudeur. Quand on débute et qu’on doit utiliser des choses qui appartiennent à notre intimité, on pense que c’est une intrusion injuste. Même si je suis amoureuse du cinéma, je me suis dit : « Tout ça pour ça ? ». Me dire que mes souffrances comme ma gaîté pouvaient être mes armes m’a bouleversée.

C’est quoi « une actrice » ?

C’est un faiseur de catharsis ! Les acteurs sont extrêmement complexes et contradictoires parce qu’ils vont passer leurs vies à être des autres. Mais c’est en étant quelqu’un d’autre qu’ils seront le plus eux-mêmes. J’ai vu Oulaya, ma partenaire, s’épanouir dans un personnage qui était le contraire d’elle-même. Mais finalement, c’était elle ! Je dis faiseur de catharsis aussi parce que j’ai l’espoir que quand le spectateur sort de la salle, il ne soit pas forcément impressionné par ce qu’il a vu à l’écran mais par ce que ça lui a donné, que ça engage chez lui une réflexion, une remise en question. Celle qui réussit à créer ça, c’est vraiment une actrice. J’aime énormément Gena Rowlands. Je l’ai vue dans deux films de Cassavetes, j’étais bluffée ! Elle a une certaine nonchalance. Comme Gérard Depardieu qui reste nonchalant, mais c’est limite une élégance !

Est-ce que tu peux nous dire un rêve que tu as écrit dans ton cahier des rêves ?

Mon rêve, c’est que lorsqu’il y a des actrices noires à l’affiche, ça ne soit pas vécu comme un événement. C’est triste en 2016, mais on en est encore au stade de demander ça ! On doit se faire notre place.

E n t r e t i e n avec Jisca KALVANDA (Rebecca)  

Parle-nous de Rebecca.

C’est une business woman qui sort de prison. Elle gère plusieurs terrains de deal dans une cité de Montreuil. Ce n’est pas du tout moi. Dans la vie, je n’aime pas donner d’ordres. Rebecca, elle, c’est une chef de file. C’est un personnage masculin, mais elle reste féminine. Par exemple, quand elle est un jogging, en haut, elle va provoquer et mettre un décolleté. A elle, personne ne dira rien. Mais elle fait également rêver Dounia : ses voyages en Thaïlande, son argent… Elle est vraiment dans le monde de maintenant. Elle ne se pose pas des questions sur le sacré comme peut s’en poser Dounia. Elle est sans foi ni loi, elle en veut toujours plus. Pour elle, tenir un terrain de deal, c’est une entreprise, un métier comme un autre.

Un souvenir de tournage ?

En Thaïlande ! J’ai pris du plaisir à danser sur les barres de strip-tease (rires) ! Là-bas, j’ai compris Rebecca. J’ai compris à quel point elle n’avait peur rien, qu’elle pouvait tout faire : embrasser n’importe qui, flamber, etc. Elle est puissante.

C’est quoi « une actrice » ?

Ce n’est pas quelqu’un qui joue, c’est quelqu’un qui est. Quand t’es comédien, tu te dois de donner, d’être à l’écoute, d’être intelligent. Je trouve que Vincent Cassel est extraordinaire. Chez les femmes, Catherine Deneuve.

Est-ce que tu peux nous dire un rêve que tu as écrit dans ton cahier des rêves ?

D’avoir beaucoup d’argent comme Rebecca (rires) ! Non, d’être heureuse, de vivre de ma passion, et d’être avec les gens que j’aime.

E n t r e t i e n avec Kévin MISCHEL (Djigui)

Parle-nous de Djigui.

Djigui est avant tout un personnage qui cherche à exister dans ce qu’il le passionne. Il est animé par une force… il est en quête. Puis il rencontre Dounia et se confronte à cette fille qui l’intrigue. Un jeu va s’installer…tout cela va finir par le dépasser.

Un souvenir de tournage ?

Le souvenir le plus marquant du tournage pour moi a été un moment mélangeant jeu et danse, un moment de lâ- cher prise, où peu importait le mouvement…le dépassement de soi était le plus important. Une vraie fusion entre les êtres… la quête vers le sublime. C’était le dernier jour de tournage et le personnage rentrait en état de grâce…du moins tout le contexte était fait pour. Et cela m’a rappelé beaucoup de choses de mon propre passé.

C’est quoi « un acteur » ?

Je dirai quelqu’un de sensible et instinctif à la fois… qui n’a pas peur de se confronter. C’est assez proche d’un danseur en réalité.

Est-ce que tu peux nous dire un rêve que tu as écrit dans ton cahier des rêves ?

J’ai eu la chance d’atteindre des choses inimaginables… Quand je vois d’où je viens, c’est dingue ! Aujourd’hui, mon rêve reste assez simple. Fonder une famille et avoir des enfants…avoir des petits qui courent partout. Il y a une citation qui me parle « Rêve pas ta vie et vis tes rêves ». 

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