samedi 22 juin 2019

YVES



Comédie/Un film qui laisse froid

Réalisé par Benoît Forgeard
Avec William Lebghil, Doria Tillier, Philippe Katerine, Alka Balbir et Ugo Savary

Long-métrage Français 
Durée : 01h47mn
Année de production : 2019
Distributeur : Le Pacte

Date de sortie sur nos écrans : 26 juin 2019

YVES de Benoit Forgeard a clôturé la Quinzaine des réalisateurs 2019



Résumé : Jérem s'installe chez sa mémé pour y composer un disque de rap. Il y fait la rencontre de So, mystérieuse enquêtrice pour le compte de la start-up Digital Cool, qui le persuade de prendre à l'essai Yves, un réfrigérateur intelligent, censé lui simplifier la vie. Petit à petit, le frigo va gagner l'amitié de Jérem, jusqu'à faire de lui une star en devenant son ghost writer.

Bande annonce (VF)



Spot Vidéo - YVES



Jerem - Carrément Rien À Branler (Clip officiel)


Ce que j'en ai pensé : YVES est un film qui a de l'idée. Au début, notre intérêt est attisé par cette situation incongrue d'un réfrigérateur doté d'une intelligence artificielle, nommé Yves, véritable protagoniste, qui fait son arrivée dans la vie d'un looser sympathique, Jerem, interprété, par William Lebghil. Vient s'ajouter à cela une romance qui vient mettre la bisbille dans une amitié humano-électronique. 


La mise en place de l'intrigue d'Yves, qui prend peu à peu la main sur la vie de Jerem, permet au réalisateur Benoit Forgeard de nous faire rire. Cependant, cela ne dure pas longtemps. Au bout d'un moment, le film se place dans une redondance qui tire vraiment en longueur pour se développer sur une histoire qui ne passionne pas et aboutir à une finalité qui n'a pas un grand intérêt. De plus, l'utilisation fréquente de la vulgarité ne rend pas l'ensemble toujours agréable à écouter. 

Le réalisateur nous propose une narration presque sous forme de sketchs qui forme une histoire qui aurait pu d'être traitée de façon beaucoup plus courte. Certes, le réalisateur a le mérite d'être jusqu'au-boutiste dans ce qu'il choisit de raconter et sa dénonciation de l'intrusion des objets connectés et de l'intelligence artificielle dans notre quotidien, nous coupant d'une part de notre instinct, de nos envies et de notre arbitrage, est bienvenue, mais il ne convainc pas par sa façon de poser son propos. 

Copyright photos @ Le Pacte

YVES est une curiosité, c'est indéniable. Mais il ne réussit pas à maintenir un aspect divertissant dans sa durée. Finalement, ce réfrigérateur nous laisse assez froid, c'est dommage.

L'ALBUM

ALBUM DISPONIBLE EN NUMÉRIQUE ET EN CD
DÈS LE 21 JUIN 2019
ÉCOUTE EN STREAMING DE "C.R.A.B" ET PRÉ-COMMANDE : ICI


NOTES DE PRODUCTION
(À ne lire qu'après avoir vu le film pour éviter les spoilers !)

Entretien avec Benoit Forgeard

Où êtes-vous allé chercher YVES ?

À une conférence sur les robots, en 2012. Le directeur d'Aldebaran Robotics raconte le futur : un conducteur rentre tard d'une soirée, ses paupières tombent, sa voiture intelligente le détecte, en déduit qu'il s'endort. Sans prévenir, elle prend le contrôle, se gare et appelle un proche à la rescousse. Il raconte ça sérieusement. Ça ne fait rire personne, sauf moi. Je me dis : « Tiens, les appareils intelligents connectés vont renouveler considérablement le genre du vaudeville ». Et pas seulement celuilà. Leur installation parmi les humains ouvre des perspectives surréalistes. On va voir des gens parler à leur peigne et un fauteuil devenir médecin. La révolution technologique a beau nous angoisser, elle renferme un grand potentiel comique. Sous certains aspects, notre époque est peut-être la plus drôle jamais survenue. C'est la bonne nouvelle du film.

YVES apparaît comme une comédie ultra-contemporaine, presque futuriste. Un film des années 2020, dans sa photographie comme dans son écriture. L’intelligence artificielle y trouble la vie des humains. Le personnage central est une machine. Le rap domine. Faire un film qui embrasse les codes de notre époque, c’est important pour vous ?

Je tenais à ce que l'action se déroule de nos jours, même si un engin comme le fribot n'existe pas encore. Parce que le sujet du film n'est pas tant l'intelligence artificielle que le culte de la performance, l'amélioration permanente de soimême. C'est pourquoi Yves débarque dans un univers suranné. Dans la maison de la mémé de Jérem, il est comme un renard dans un poulailler. Il y a tellement à optimiser ! Ce que vous appelez les « codes de l'époque » sont des symptômes en relation les uns aux autres. Les IA sont l'apothéose du culte du progrès. On a la trouille qu'elles nous remplacent. Alors on s'empresse d'en rire. Parallèlement, les rappeurs, souvent obsédés par leurs attributs virils, témoignent d'une forte angoisse de la castration. Ces phénomènes ne sont pas contemporains par hasard. La peur de perdre sa situation domine.

« C’est pas un frigo qui va faire la loi ! » s’énerve Jérem face à Yves, qu’il continue pourtant à fréquenter. Diriez-vous qu’il y a dans notre commerce avec les intelligences artificielles un peu de masochisme ?

Si les IA étaient clairement négatives, ce serait plus simple. Mais ce n'est pas le cas. L'IA de Youtube, par exemple, vous suggère de regarder une vidéo que vous êtes censé apprécier, compte tenu de celles que vous avez déjà visionnées. Elle se comporte comme le bon pote d'autrefois, connaisseur et prescripteur, qui vous disait « mate ça, tu vas adorer ». Jusque-là, rien à redire. Sauf que ce bon pote s'avère sournois. Parfois, il vous tire vers le haut, mais souvent, il flatte vos bas instincts, s'infiltre dans vos failles. C'est exactement ce qui se passe lorsqu’après avoir regardé la conférence d'un astrophysicien, vous êtes invité à visionner la vidéo intitulée « OVNIS, et si c'était vrai ? ». L'IA – sous sa forme aujourd'hui la plus répandue, c'est-à-dire, celle des algorithmes de Facebook, Google, Tinder… — nous entraîne rapidement dans la dépendance. Jérem est sur le point de virer Yves quand son fribot lui offre des enceintes dernier cris : « Avec ça, vous allez nous faire un grand disque ! ». Jérem devient un homme sous influence, accro à son frigo comme à un bon génie qui exauce les vœux. De son côté, le fribot ne déroge pas aux règles de la robotique. Tout ce qu'il accomplit, il le fait pour le bien de son utilisateur, avec pour seul cap une réussite palpable. « Seul le résultat compte », pourrait affirmer Yves, en accord avec Didier Deschamps.

Un bon rire, selon Bergson, soulage l’angoisse que procure la raideur des machines sur la souplesse de ce qui vit. Mais dans YVES, le mécanique n’est pas là où on l’attend. Yves est plutôt cool, quand le directeur de la société Digital Cool peut se montrer plus raide que ses objets high-tech. C’est conscient ?

Les IA sont encore maladroites. Pendant longtemps encore, elles vont appliquer du mécanique sur du vivant. Elles vont manquer de subtilité, faire d'énormes gaffes. Quelques post-it collés sur un panneau, et la voiture automatique se lance dans un sens interdit ! Les IA apprennent à connaître la réalité grâce aux milliards de données fournies par internet, mais ça demeure aussi un terrain de malentendus. Elles commettent des biais d'interprétations. Par exemple, une IA considérant que beaucoup de gens meurent à l'hôpital en déduira qu'il vaut mieux éviter d'aller à l'hôpital si l'on souhaite rester en bonne santé. Ces problèmes finiront par s'estomper. Ils disparaîtront avec l'apprentissage. De même, petit à petit, Yves devient moins con. Il développe une intuition, une intelligence émotionnelle. Roger Philéa, créateur du fribot et patron de Digital Cool, admire les cadors de la Silicon Valley. J'ai demandé à Darius de lui prêter sa personnalité affable et sa voix douce pour mieux faire ressortir la sournoiserie du personnage, typique de certains managers modernes. Cool à l'extérieur, redoutablement cynique en dedans. Philéa se voit néanmoins en bienfaiteur de l'humanité, obsédé par l'efficacité, les gains de temps, peu sensible au sort du « test » Jérem, qu'il méprise.

Vous avez co-écrit YVES avec Alexandre Majirus et Alain Layrac. Comment avezvous travaillé à trois ?

Alexandre était là au tout début. Puis Alain à la toute fin. Entre temps, et pendant longtemps, j'ai travaillé seul, avec les retours précieux d'une poignée de lecteurs et lectrices de confiance, qui m'ont permis d'aboutir à des versions successives. Ce fut un travail de longue haleine, une succession de petits pas. Alexandre fait du rap sous le nom de Young Jeune, il a un esprit conceptuel, très drôle, comme le prouve le titre de son album, Seul le juge peut me juger. On s'est amusé à imaginer des développements baroques, spectaculaires. Après quoi il m'a fallu creuser en moi, parce que je ne voulais pas que le récit tourne court, que le film soit un sketch. Alain, qui possède une riche expérience et enseigne l'écriture de scénario, m'a permis d'y voir plus clair, d'aller à l'essentiel, à l'émotion, terrain nouveau pour moi. Une émotion véritable, que je ne m'empresse pas de saborder immédiatement, comme j'ai pu le faire longtemps, par pudeur et dégoût de la sensiblerie. À la base, je suis du genre à envisager le monde de façon rationnelle, à analyser froidement ce qui m'entoure, à contrôler. Rien de plus rassurant. Mais l'écriture de ce scénario m'a poussé à remettre en question cette attitude. Sans sensibilité, point de salut. Yves ? C'est moi.

Un frigo peut-il être sensuel ?

À condition de soigner sa tenue. Quelques magnets bien choisis, une belle interface. Du givre, de la fumée quand on ouvre ses portes. De la glace et de l’eau. Sa voix et les différents sons qu’il émet. Tout cela a été méticuleusement réfléchi pour éviter l’erreur habituel du film de frigo : la froideur. Je voulais donner de la chaleur au film, quelque chose d’incarné, d’animal. Les réfrigérateurs intelligents qu’on commence à voir dans les magasins sont plutôt inquiétants, monstrueux, très massifs. Au contraire, le fribot de Digital Cool joue la carte charme. Un réfrigérateur sympa, l’ami de la famille, clairement inspiré de l’iPhone. L’inséparable buddy. C’est encore par envie de chaleur qu’au fil de l’écriture, le scénario est devenu une histoire d’amour, un triangle amoureux. Sur le tournage, le fribot était interprété en direct par Antoine Gouy, assis dans une pièce adjacente. À chaque prise, l’interprétation d’Antoine pouvait différer, ça permettait à William et Doria d’interagir de façon plus libre avec Yves. C’était un moyen de rester frais, intuitif. Sitôt dit : « Coupez ! », la voix du frigo retentissait : « On peut la refaire ? J’ai été bon ? »

On retrouve dans YVES des acteurs auxquels on est habitués chez vous : Darius, Alka Balbir, Anne Steffens, Katerine, mais aussi ces nouveaux visages, Doria Tillier (So) et William Lebghil (Jérem). Les avez-vous beaucoup dirigés ? Comment avez-vous obtenu le rire si particulier de William ?

Nous avons répété tout un mois. Principalement William et Doria, mais aussi les autres rôles, jusqu’aux plus petits, afin de les mettre en confiance et éliminer les dialogues qui ne marchent pas. Une fois le tournage commencé, chacun fonctionne à sa façon. C’est là qu’il est utile d’avoir appris à nous connaître pendant les répétitions. Mon principe sur ce film était de ne pas sacrifier le naturel des comédiens et leurs gestes intuitifs à l’esthétique. Je leur demandais d’être précis sur les dialogues, mais sans obsession déplacée. Ça doit sonner juste et quand un mot ne trouve pas sa place, on en choisit un autre. L’esprit plutôt que la lettre, et la lettre plutôt que l’impro. Pour obtenir le rire de William, rien de très original, j’ai utilisé une technique américaine : une simple puce wifi que le comédien ingère le matin, en arrivant. À l’aide d’une télécommande, je peux ensuite déclencher ses rires, en contrôler l’intensité, au décibel près. Un technicien est chargé de récupérer la puce chaque soir et de la préparer pour le lendemain matin. C’est son seul boulot de la journée et ce qui explique qu’il est très bien payé.

La scène où différents objets intelligents s’affrontent au Concours Eurovision va loin. C’est une vision qu’on pourrait presque qualifier de délirante. L’absurde constitue-t-il un moyen d’accès à la vérité ?

J’essaie d’être un cinéaste critique, de mettre en doute, de voir ce qu’on découvre quand on tire le fil jusqu’au bout, au croisement du rire et du sérieux. L’absurde en soi ne m’intéresse pas, ne m’a jamais vraiment intéressé. Il tend trop souvent à tourner à l’esthétisme stérile, à produire de l’imagerie en vain. Par contre, je suis intéressé par la poésie, par les motifs poétiques, en tant qu’éléments intuitifs permettant d’accéder à du vrai. Pour moi, une comédie n’a d’intérêt que si elle parvient à cet objectif. Pour raconter notre époque avec justesse, j’ai l’impression qu’il faut se hisser à son niveau d’exagération. C’est elle qui a commencé, et c’est pourquoi je trouverais injuste qu’on dise qu’YVES est un OVNI.

Justement, les films sur la poésie de l’intelligence artificielle — et non sur la crainte qu’elles suscitent — ne sont pas légions. Ceux qui rendent les machines sensuelles encore moins. Quelles sont les influences de YVES ?

L’intelligence artificielle est un genre en soi. Un peu comme les films de vampire, avec leurs variantes, leurs thèmes récurrents. 2001, A.I, L’HOMME BICENTENAIRE, HER… Tous ces films ont nourri mon approche, mais les temps changent, la présence d’une IA authentique dans le salon devient envisageable. HER laissait entrevoir cette possibilité, mais c’est un film sombre, à propos d’un deuil amoureux et d’une relation avec une IA immatérielle. Yves n’a rien de virtuel. Il est encombrant, intempestif. Les recherches en intelligence artificielle progressent beaucoup plus vite que la robotique, plus coûteuse, ce qui explique que le fribot est une IA redoutable mais un robot limité à quelques ouvertures de porte. Une partie du comique du film repose sur ce paradoxe. Toute IA qu’il est, Yves est dépendant d’un physique ingrat. Ce n’est pas un hasard s’il s’agit d’un frigo. Il a à voir avec la bouffe, la nécessité de survivre, ce qu’il y a de plus archaïque dans l’humanité. Il se rattache à une tradition burlesque, voire rabelaisienne. Plus on va dans le gras du réel et plus l’intelligence artificielle détonne. Je pourrais citer Pierre Boulle, l’auteur de La Planète des Singes, Alain Jessua (PARADIS POUR TOUS), mais c’est probablement Roland Topor, mon influence la plus importante. Son Téléchat était rempli de fers à repasser et de fourchettes qui parlent. J’ai grandi avec ça. YVES me donne l’occasion de parler du monde tel qu’il se présente à nous, et de renouer avec un imaginaire enfantin, celui qui consiste à voir des regards dans les phares des voitures.

YVES apparaît comme un film pop ambitieux, à la fois populaire et exigeant. Parler au plus grand nombre, c’est quelque chose qui vous importe ?

Pour YVES, j’ai sacrifié volontiers l’expérimentation au profit de solutions simples. C’est une voie glissante, parce qu’on encourt le risque de devenir tiède, mais je me sentais protégé par le fribot et sa démesure. J’apprécie le recours à des règles classiques si elles me permettent de faire passer des idées originales. Je fais certainement un pas vers un public plus large avec YVES, et c’est un parti pris politique. Je reviendrai peut-être ultérieurement à des choses plus singulières, pour lesquelles je ne songerai à aucun autre public que moi-même, mais dans le contexte de profonde division de la société française, je ressens le besoin de tenter de parler à tout le monde, de rassembler. Sans vouloir paraître opportuniste, j’ai l’intuition que la crise des gilets jaunes a quelque chose à voir avec la montée en puissance de l’IA.

Sérieux ?

Oui. L’administration du président Macron est un marqueur du règne de l’expertise. La politique a été chassée, les considérations idéologiques évacuées au bénéfice d’une approche rationnelle. De façon confuse, les gilets jaunes réclament de l’humain, de la chaleur. Paradoxalement, c’est Facebook qui a permis ce rassemblement d’opinions éparses. Pourtant, au fond, on assiste à une révolte de gens qui ont le sentiment de voir leur liberté s’échapper, non plus au nom des convictions d’une politique de droite ou de gauche, ce qui était la règle jusquelà et dont chacun s’accommodait le temps d’un mandat, mais selon le résultat d’une équation. L’ennemi semble flou, impalpable, ce qui explique, sans l’excuser, l’aspect brouillon de la réaction. Ironie de l’histoire, les centaines de milliers de contributions déposées au cours du grand débat sont en train d’être triées par un algorithme.

« Je préfère rester dans la lose toute ma vie que de devoir mon succès à un frigo », affirme Jérem. La guerre entre logiques industrielles et artisanales fait rage dans le film. Cherchez-vous à dénoncer quelque chose ?

C’est tout l’enjeu de l’histoire. Comment échapper à l’algorithme. À sa puissance. À sa capacité à analyser l’ensemble des activités humaines pour en tirer l’organisation la plus efficace. Le culte de la performance a enfanté les objets intelligents. Ces objets n’arrivent pas les mains dans les poches - si je puis dire - ils sont chargés d’une idéologie, ont une mission : l’optimisation de la vie collective, mais aussi individuelle. Le frigo ne se contente pas de libérer Jérem des tâches désagréables en décongelant la moussaka ou en commandant les courses, il apprend à le connaître en accumulant les données, devient son meilleur expert, établit un diagnostic sur son existence et lui propose une solution. Sur le papier, ça semble chouette, et ça l’est en partie. Mais ça s’arrête quand ? Y a-t-il moyen de faire autrement, de trouver une parade, de s’affranchir ? Avec ce film, j’essaie de rêver une technologie qui ne soit pas anti-humaniste.

Le titre phare du film, Carrément rien à branler, est aussi le titre d’un stand-up que vous avez fait en 2015 au Centre Pompidou. Vous non plus, vous n’en avez carrément rien à branler ?

Carrément rien à branler est une sorte de mantra, une formule réconfortante que j’ai en tête depuis plusieurs années, et qui tient à la fois du syndrome Gilles de la Tourette et d’une intuition. Cet état d’esprit balek est très présent dans le rap actuel, chez PNL notamment, dans le chicha rap. Mais j’ai le sentiment que répéter à ce point qu’on n’en a « rien à branler », tient de la méthode Coué. Faites l’essai chez vous, vous verrez. La formule a un effet anxiolytique pour celui ou celle qui la prononce. Le Carrément rien à branler de Jérem cache quelque chose de sombre. C’est un constat désinvolte de son impuissance, il énumère ses limites. Revendiquer de n’en rien avoir à branler, c’est s’extraire de la course, c’est dire « Vous ne m’aimez pas ? Moi non plus ». Quand Yves reprend le morceau de Jérem, il récupère sans vergogne la formule pour en faire un tube dansant, hyper putassier. Il a transformé le SOS de Jérem en gimmick. Au-delà de ça, ce n’est pas le message du film, bien au contraire. Si vous êtes fans de YVES et que vous souhaitez vous faire tatouer l’épaule, optez plutôt pour la mention « Carrément PAS rien à branler ».

La question du travail est au cœur du film. Jérem rappelle un peu les rappeurs losers du film COMMENT C’EST LOIN d’Orelsan et Christophe Offenstein, où deux types isolés dans une chambre de province procrastinent dur sur un disque de rap. La flemme et la technologie peuvent-elles faire bon alliage ?

Le fribot a tout du cadeau idéal pour un rappeur adepte du « Carrément rien à branler ». Mais la mort du travail est une vieille utopie. Boris Vian, qui était ingénieur, pensait que les robots viendraient nous délivrer des tâches les plus pénibles. L’humanité pourrait s’adonner entièrement à la culture, au plaisir. Cet espoir trouve des échos dans l’esprit 68 ou la culture des campus hippies. Il a infusé dans la Silicon Valley. Mark Zuckerberg est partisan du revenu universel. Pas tant par esprit libertaire que parce qu’il pense que le taf va se raréfier et qu’il voudrait s’éviter des émeutes. Le tandem Jérem/Yves est la rencontre de deux individus qui sont aux antipodes l’un de l’autre. Ce sont deux conceptions de l’existence. Si Yves pouvait voter, peu de chances qu’il vote pour le candidat de Jérem. Pour le moment, dans ce rapport homme/machine, c’est la machine qui l’emporte. Le fumeur de bédo aura du mal à ne pas devenir dépendant d’un frigo intelligent qui possède toujours un coup d’avance sur lui, sauf si l’engin finit par remettre en cause l’idéologie dans laquelle on l’a conçu. Comme c’est le cas dans YVES.

La bande-son de YVES est audacieuse. Les mélodies recherchées de Bertrand Burgalat se mêlent à ce qu’il y a de plus populaire aujourd’hui : du rap qui tache, composé par le beatmaker MiM. Comment s’est passée l’alliance des deux univers ?

Le rap qu’on entend dans le film a d’abord pour but de caractériser Jérem, qui fabrique un rap rudimentaire mais attachant, puis de caractériser Yves, dont la musique, plus efficace, ne s’embarrasse pas d’états d’âme. Pour rendre cette distinction tangible, je me suis adressé à des professionnels : Tortoz pour les textes et MiM pour la musique, deux garçons qui boivent, mangent et respirent rap. Bertrand Burgalat s’est vu confier une mission parallèle : jouer le jeu d’une bande originale chargée d’accompagner l’action, d’amplifier les émotions, d’enrichir le film d’un romantisme intemporel. Le rap m’a permis d’apporter du cru, de la grossièreté, ce dont je raffole. Si MiM et Tortoz avaient pour but de ramener le film sur terre, Bertrand avait l’objectif opposé, permettre au récit certaines envolées lyriques, afin d’équilibrer l’ensemble et nous permettre d’échapper à une réalité trop pesante.

Comment avez-vous travaillé le flow de Jérem ? William Lebghil rappait-il avant YVES ?

Après avoir lu le scénario, Florent Sauze, mon assistant sur GAZ DE FRANCE, m’a alerté du danger d’un Jérem qui n’aurait pas l’air assez crédible. Jérem kiffe le rap, ça doit se sentir, s’entendre immédiatement. J’ai aussitôt nommé Florent au poste de directeur du rap et lui ai confié l’organisation des sessions d’enregistrement des morceaux du film, avec l’idée que William devrait y prendre part. Ce qu’il a fait. Pendant près d’un mois, il a participé à la fabrication des morceaux qui jalonnent le film. Il a appris à poser sa voix, à rapper des heures durant avec MiM, et Tortoz. Je l’ai forcé à fumer de la weed et à checker jusqu’à ce qu’il devienne un rappeur crédible. Un bel exemple de ce que le travail permet. Tout cela sera à voir dans le making-of.

Le rythme de GAZ DE FRANCE était langoureux, quand celui d’YVES est plus nerveux. On a l’impression d’un tournant rythmique : c’était voulu avant le montage ?

Dans GAZ DE FRANCE, j’observais la marche forcée du politique pour perdurer coûte que coûte, à coups de storytelling. C’était une sorte d’éloge de la disruption, car peu de présidents de la République peuvent se vanter d’être plus disruptif que le président Bird du film. YVES s’intéresse à une autre marche en avant effrénée, celle de la technologie, et de l’IA, en particulier. J’ai longtemps apprécié et recherché une forme de lenteur, qui me plaisait et me faisait rire, tout simplement. D’une certaine façon, j’aimais le gag consistant à faire une comédie à deux à l’heure. Après GAZ DE FRANCE, j’ai ressenti cette lenteur comme une limite. Je me suis souvenu qu’elle me venait de loin, de mes années d’apprentissage, des BeauxArts, du Fresnoy, de l’enseignement de Straub et Huillet. Un certain mépris pour la vitesse, associée au cinéma commercial. Il m’en reste encore quelque chose, mais je me suis rendu compte que rien ne m’obligeait à continuer de la sorte et qu’il était temps de trahir le jeune homme que j’avais été. Cette accélération de mon tempo habituel était induite dans le scénario, puis dans le découpage. Maryline Monthieux, ma monteuse, lui a donné forme.

La photographie de YVES, assurée par Thomas Favel avec qui vous travaillez depuis le Ben & Bertie Show sur Paris Première, colorée comme jamais, varie davantage que dans vos précédents films. Il y a dans YVES des scènes naturalistes et d’autres carrément hallucinatoires — notamment la scène de cocktail frigorifique fluorescente : comment a-t-elle été conçue ?

Deux personnes s’occupent de l’image. Thomas Favel, responsable des lumières, et Yannig Willmann, qui n’est pas sur le plateau, mais dans l’obscurité de son laboratoire d’étalonnage. Cette image, nous l’imaginons tous les trois en amont du tournage. Cette fois, on a même établi une charte de couleurs pour chaque séquence. Le principe est simple : on détermine cinq couleurs. Ces cinq couleurs constituent la dominante. À partir de là, si je veux renforcer l’attention sur un personnage ou un endroit de l’image, il me suffit de lui attribuer une couleur qui n’est pas dans la charte. Anne-Sophie Delseries et Margaux Remaury, au décor, Annie Tiburce aux costumes, sont également dans la combine. Dans la scène du cocktail, apparaît une lumière fluorescente, qu’on appelle aussi lumière noire. Elle devait servir à révéler des poils de chien constellant l’anorak de Jérem. Nous avions procédé à des tests sophistiqués. On ne bossait pas avec le CNRS, mais presque. Finalement j’ai abandonné les poils pour ne garder que la lumière. J’espère qu’un jour cette phrase résumera ma carrière.

Qu’aimeriez-vous dire à Yves ?

Qu’aimeriez-vous l’entendre vous dire ? « Embrasse-moi, cousin ! » Je ne suis pas fâché contre lui. Il y a de la méfiance, certes, mais aussi de la fascination. Des scientifiques nous mettent en garde contre le danger des IA et leurs capacités exponentielles. C’est vrai, le risque existe que ces machines dépossèdent l’humanité non seulement d’un grand nombre d’activités (administration, transports, chirurgie, musique peut-être), mais la dépossèdent surtout de son pouvoir de décision. À la place de Jérem, aurions-nous le courage de repousser le marché faustien de Yves ? Quel malade préfèrera suivre le diagnostic fiable à 80% de son médecin traitant à celui sûr à 99% d’une brosse à dents dotée d’intelligence artificielle ? Reste l’espoir que les IA nous donnent l’occasion de nous redéfinir, de remettre en question la notion de « progrès » tel que les machines nous le présentent. Dans le meilleur des cas, elles nous obligeront à devenir des humains meilleurs, émotionnellement plus riches, plus complets, qui ne tombent pas dans le panneau d’une approche trop comptable du monde. Peut-être devrons-nous décider d’établir des sanctuaires, inaccessibles aux machines. Le cinéma pourrait être l’un d’eux. Mais Hollywood jouera-t-il le jeu ? Et la Chine ? Là, j’ai été sympa. J’ai opté pour une « end » plutôt « happy » : parvenu à un haut degré d’intelligence, Yves voit sa progression entravée par des états d’âme. Ouf ! Je me rappelle avoir lu cette brève de comptoir au sujet des robots… Un mec dans un bar dit : « Attention, faut pas que le robot il devienne trop intelligent non plus, parce que sinon il voudra plus rien foutre ». Dans la réalité hélas, peu de chances que ça se passe comme ça.

Propos recueillis par Blandine Rinkel  

Source et copyright des textes des notes de production @ Le Pacte

  
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