dimanche 10 mars 2019

REBELLES


Comédie/Une comédie très sympa qui assume son côté trash

Réalisé par Allan Mauduit
Avec Cécile de France, Audrey Lamy, Yolande Moreau, Simon Abkarian...

Long-métrage Français
Durée : 01h27mn
Année de production : 2018
Distributeur : Le Pacte

Date de sortie sur nos écrans : 13 mars 2019



Résumé : Sans boulot ni diplôme, Sandra, ex miss Pas-de Calais, revient s'installer chez sa mère à Boulogne-sur-Mer après 15 ans sur la Côte d'Azur. Embauchée à la conserverie locale, elle repousse vigoureusement les avances de son chef et le tue accidentellement. Deux autres filles ont été témoins de la scène. Alors qu'elles s'apprêtent à appeler les secours, les trois ouvrières découvrent un sac plein de billets dans le casier du mort. Une fortune qu'elles décident de se partager. C'est là que leurs ennuis commencent...

Bande annonce (VF)


Teaser - Marylin (VF)



Teaser Nadine (VF)



Teaser Sandra (VF)



Ce que j'en ai pensé : il souffle un vent de 'on en a marre de subir et il est grand tant qu'on rende les coups' chez les rebelles du réalisateur Allan Mauduit. Sous couvert d'humour, il fait passer quelques messages bien sentis. Tout d'abord, il établit un portrait sociétal juste et touchant : celui des galères, des petits revenus et des boulots ouvriers pour les femmes dans lesquelles elles sont sous le joug d'hommes qui mélangent le poste de superviseur et la propriété de la personne. Le réalisateur, qui a également co-écrit le scénario et les dialogues, allie un humour de situation et des répliques qui agitent les zygomatiques. Il veille à un rythme régulier et n'hésite pas à intégrer de l'action pour montrer à quel point ses héroïnes ne plaisantent pas et ne comptent pas se laisser faire. Et ces dernières sont étonnantes à la fois parce qu'elles ont des ressources inattendues et en même temps, parce qu'elles s'imposent face à un système mené par les hommes en utilisant leurs propres armes contre eux avec la résilience, l’astuce et la volonté en plus. 

Les trois actrices qui forment le trio de tête de ce film sont supers et personnifient trois profils de femmes distincts. Cécile de France interprète Sandra. Elle est parfaite en ex-Miss battante, au caractère bien trempé, décidée à s'en sortir par tous les moyens. Yolande Moreau interprète Nadine. Elle est touchante et drôle avec sa simplicité toujours logique et son intonation amusante. Audrey Lamy interprète Marilyn. Elle apporte du peps à l'ensemble avec son énergie débordante. 



REBELLES suit une thématique amorale et assume un côté un brin trash, mais, dans un esprit contradictoire et bienvenu, son réalisateur construit son histoire de façon honnête en restant toujours aligné sur son sujet et en narrant son intrigue afin qu’elle soit claire et cohérente pour les spectateurs à tout moment. Il en ressort une comédie dynamique et drôle sur l'amitié féminine qui est une bonne surprise.

Copyright photos @ Le Pacte


NOTES DE PRODUCTION
(À ne lire qu'après avoir vu le film pour éviter les spoilers !)

ENTRETIEN AVEC ALLAN MAUDUIT, RÉALISATEUR

L'idée de VILAINE est née un soir à bord d'un taxi, lors d'une discussion avec Jean-Patrick Benes. D'où est partie celle de REBELLES ?

En regardant une boîte de thon et en me demandant combien il en faudrait pour contenir le corps d’un homme (rires). J’avais envie depuis longtemps de faire un polar doublé d'une comédie avec des personnages de condition populaire. J’avais cherché pendant 7 ans à acquérir les droits d’adaptation d’Un petit boulot, un roman américain de Iain Levison, dans lequel un type au chômage accepte de tuer des gens en attendant de trouver un meilleur boulot. Mais c'est Michel Blanc qui a récupéré les droits. REBELLES est donc né du renoncement à ce projet. Ça a été un mal pour un bien.

La première singularité de REBELLES est d'inscrire la comédie dans le milieu ouvrier qui est plutôt le terreau des films sociaux...

Dans le cinéma français c’est vrai que les films sociaux trustent le milieu ouvrier. Mais ce n’est pas vrai ailleurs. Regardez THE FULL MONTY, BILLY ELLIOT, SLUMDOG MILLIONAIRE, LE KID... Ken Loach a fait RIFF-RAFF et LA PART DES ANGES qui ne manquent pas d'humour. Même chose pour Stephen Frears avec THE SNAPPER et THE VAN. Je trouve que le cinéma français manque de personnages de prolos avec lesquels on se marre. LA LOI DU MARCHÉ est un film formidable mais, dans la vie des ouvriers, tout n'est pas source de drame. J'ai aussi été nourri à la littérature anglo-saxonne, aux romans noirs américains, à des univers très populaires, et je dois avouer que la littérature et le cinéma français - par nature beaucoup plus bourgeois - me gonflent un peu parfois. Pour REBELLES, je rêvais d'une zone portuaire, de personnages loin des centres-villes proprets et de leurs grands appartements lumineux. De personnages qui se bagarrent pour survivre.

Pourquoi avoir féminisé des archétypes qui sont d'ordinaire l'apanage des hommes ?

Pour cette raison ! J’aime décaler le point de vue. J’appelle ça « faire un pas de côté ». Ça permet de voir les choses différemment. Les perspectives changent, c’est intéressant. Dans la série KABOUL KITCHEN, j’avais pris un grand plaisir à regarder l'Afghanistan par le prisme de la comédie. Ici, décaler le film noir implique de bousculer les codes du genre : plonger trois ouvrières d'une conserverie de thon dans un univers de mafieux, c'est réinventer les points de vue... Et puis j’aime les films mettant en scène des femmes qui défient les conventions. Je ne vais pas tous les citer mais BOUND, THELMA ET LOUISE, ERIN BROCKOVICH, un vieux western comme CONVOI DE FEMMES ou une comédie comme YOUNG ADULT avec Charlize Theron sont des œuvres qui m’enthousiasment et me donnent envie de faire du cinéma.

Et de jouer la carte du « Girl Power » !

Tant mieux si ça remet en cause les schémas traditionnels de paternalisme et de patriarcat qui m'emmerdent fortement (rires) ! C'est important de montrer aujourd'hui que les femmes et les hommes sont égaux quels que soient les domaines, y compris en fiction. Je n'ai pas de comptes à régler avec ma virilité mais je crois que je suis naturellement plus à l'aise en compagnie des femmes. Ou, pour être plus précis, que je suis très mal à l’aise dans les ambiances trop viriles.

L'un des paris de REBELLES est de ne pas rendre son héroïne immédiatement sympathique...

Oui j’y tenais beaucoup. Je voulais que l’attachement à Sandra soit progressif. Sandra n’est pas aimable. Elle ne veut pas se mêler, sympathiser. Sandra n'a pas réussi à capitaliser sur son titre de Miss Nord-Pas-de-Calais. Revenir dans sa ville natale après 15 ans passés sur la Côte d’Azur est une régression. Ça m'intéressait de montrer ce personnage de femme superficielle à un moment de sa vie où le vernis craque et les artifices de sa beauté s'étiolent. Pour Sandra, les étoiles ne sont plus alignées ; elle a 35 ans et c'est l'heure des comptes (rires). Elle revient à Boulogne-sur-Mer habillée en cagole, avec son manteau de léopard synthétique, ses lunettes bling-bling, son maquillage outrancier et ses faux ongles. Elle a une attitude très méprisante, envers sa mère comme envers ses collègues de l'usine. Son unique objectif est de repartir. Je voulais observer sa mue, l'inflexion de sa trajectoire. REBELLES raconte en creux l'histoire d'une acceptation : Sandra va renouer avec ses racines.

Est-ce le côté caméléon de Cécile de France qui vous a conquis ?

C'est ce qui m'a guidé vers elle... Et je ne me suis pas trompé : Cécile m'a scié ! Elle est capable de tout jouer. C'est jouissif de la voir passer en quelques mois de MADEMOISELLE DE JONCQUIÈRES à Sandra. Cécile a un côté glam', même lorsqu'elle incarne une Miss déchue comme Sandra. Son personnage n'a ni règle ni morale. Par effet de contraste, il permet aux deux autres personnages de jouer leur partition dans le registre de la comédie. Je rêvais depuis longtemps d'un personnage comme celui de Marilyn : elle est comme ces Anglaises qui enfilent des fringues improbables pour aller se mettre minables au pub. Avec Audrey Lamy, on a rapidement évoqué cette dimension punk, au sens profond du terme : libre et sans limites. Nadine, c'était le clown blanc, celle qui essaye tant bien que mal de tempérer les deux autres phénomènes. Yolande Moreau a l'intelligence du coeur et la sensibilité qui correspondent parfaitement au personnage de Nadine : c'est une mère de famille, plus ancrée dans la réalité. C'est la première qui, dans la scène du vestiaire où Sandra riposte à son agresseur, estime que ce fric ne va leur apporter que des emmerdes. Elle a raison, même si la beauté du personnage fait qu'elle va, elle aussi, se métamorphoser, s'émanciper tout en donnant un coup de fouet à son couple.

Comment la dynamique d'un trio aussi improbable s'est-elle imposée ?

Avec Cécile de France, Yolande Moreau et Audrey Lamy, nous nous sommes retrouvés sur la volonté de tout jouer au premier degré. Avec ce scénario, il y avait matière à délirer et à « se faire plaisir », mais, dès la première lecture, c'est comme si un accord tacite avait été scellé entre nous : tout serait interprété très sérieusement, la comédie viendrait de là. Il y a de l'ironie dans le scénario mais il ne s'agit ni d'une parodie ni d'une satire.

À l’image des héroïnes du film, Boulogne-sur-Mer n’est pas filmé avec pathos ou chargé d’une atmosphère dépressive...

J’ai longtemps hésité sur le décor parce que l’on abuse trop souvent de l’image d’un Nord pauvre, avec ses corons et ses usines fermées. Mais il existe peu de conserveries en France : Boulogne-sur-Mer est le plus grand port de pêche français et je tenais à ce que Sandra mette les mains dans le poisson (rires). Cette ville ne m’inspire pas la tristesse : c’est un formidable décor, ouvert sur la mer, propice au polar comme dans la scène où les filles se réunissent de nuit sur les docks pour se débarrasser des conserves compromettantes. Vincent Mathias, le chef opérateur, a fait un très beau travail sur cette séquence. J’avais envie que la mère de Sandra vive dans un mobil-home. Que Sandra, en retournant chez elle se retrouve dans ce décor. J’aimais cette idée à la fois de marqueur social fort et de vie en pleine nature. J’ai donc fait de la mère un personnage de gardienne de camping qui vit à l’année dans son mobil-home. En faisant les repérages, je me suis rendu compte que les campings bon marché d’Île-de-France sont bondés tout l’hiver d’ouvriers étrangers et de familles qui tentent de survivre. En France, on n’est malheureusement plus très loin des trailer parks américains où (sur) vit la classe ouvrière.

Quelle est l’empreinte visuelle que vous avez souhaitée donner au film ?

On a tourné entre la fin de l’hiver et le début du printemps. J’avais écrit un grand nombre de scènes en extérieur pour donner au film une dimension western et confronter les personnages à la nature. Avec Vincent Mathias, on s’est accordé sur l’idée de réchauffer l’image, en accentuant les bruns, les ocres et les jaunes qui s’accordent à l’environnement du mobil-home où vit Sandra. L’autre grande dominante, c’est le vert. Le rouge et le bleu étaient plus rares, circonscrits au cadre de l’usine. Cette recherche chromatique s’est construite au fil des discussions lors de la préparation du film. Les photos de repérage ont été « étalonnées » par Vincent afin que l’esthétique soit fixée avant de tourner. Le travail sur les costumes est la première étape qui me permet de chercher les personnages avec les comédiens. Et ça vaut tous les discours du monde ! Pierre Canitrot, le chef costumier, est un magicien : le look niçois arboré par Cécile de France au début du film a été trouvé dès le premier essayage. Pour celui d’Audrey Lamy, on s’est régalé avec les photos d’Anglaises se lâchant le week-end, les personnages de TRUE ROMANCE et de U-TURN : on a abouti au look « white trash » de Marilyn avec son blouson bleu électrique, ses shorts et hauts improbables, ses pompes incroyables à talons compensés... Pour Yolande Moreau, c’était presque frustrant car Nadine est une femme sobre. On lui a néanmoins trouvé un manteau couleur framboise et une teinture de cheveux roux flamboyant qui lui donnent du chien. Et un accessoire ultra payant : son fusil à canon scié !

D’où vient cette envie de fantaisie de style, plutôt rare dans la comédie française ?

De mes goûts personnels. Boulogne-sur-Mer n’est pas en soi exotique mais ce n’est pas une raison pour se faire chier visuellement (rires). Le cinéma m’ennuie lorsque j’y sens une certaine paresse visuelle, un manque d’inventivité. Et puis cette stylisation correspond à l’histoire que je raconte : ces trois femmes vivent une aventure « bigger than life » qui dépasse leur condition. Il fallait pour ça créer des décors à double sens. L’usine est d’abord décrite dans sa fonctionnalité – elle sert à mettre en boîtes du poisson – puis dans sa dimension comédie noire, où elle sert à mettre en boîtes un homme. Le pavillon de Nadine, son salon rustique, ses bibelots, permettent de décrire le personnage raisonnable incarné par Yolande Moreau. La fusillade finale dans sa salle à manger raconte l’aventure extraordinaire que vivent ces trois femmes. Le mobil-home subit le même sort sous les coups de pelle de Cécile de France !

Y a-t-il une part de provocation dans REBELLES ?

Oui mais sans méchanceté ni dureté. Je préfère l’irrévérence. La comédie est un fantastique véhicule pour aborder des sujets qui me tiennent à coeur. VILAINE était un film contre les diktats de l’apparence et REBELLES débute avec le personnage de Sandra, victime des mêmes diktats, même si la suite raconte plutôt la prise en main par trois femmes de leur destin… façon trash. J’aimerais que l’on voit REBELLES comme une « comédie Rock’n Roll ». J’en écoute tous les jours. Je suis un inconditionnel du Velvet Underground mais le film se rapprocherait plutôt du rock anglais de T.Rex avec, je l’espère, un côté éminemment sympathique, populaire, accessible.

Dans le contexte actuel, REBELLES ne va pas échapper à l’étiquette du film #MeToo !

J’en ai bien peur (rires) ! Mais je sais aussi que tout et n’importe quoi peut être dit, notamment sur les réseaux sociaux. J’ai écrit ce film bien avant et je n’ai jamais voulu surfer sur ce mouvement. #MeToo est une prise de position importante qui fait avancer la réflexion dans la bonne direction. Ceux qui l’estiment trop radical devraient se rappeler que c’est la situation antérieure qui l’était. Mais REBELLES est un film féminin, pas féministe. Il ne véhicule aucun discours, aucune revendication. Je ne porte aucun jugement sur mes héroïnes. Je n’ai jamais eu envie d’affirmer que la solution aux abus faits aux femmes est de couper la bite des mecs... même si c’est ce qui arrive dans le film (rires).

Cette scène où l’agression de Sandra s’achève par la castration de Jean-Mi, le contremaître de l’usine, est d’anthologie, sur le fil du malaise et du burlesque. Comment l’avez-vous conçue ?

Nous l’avons filmée lors des deux derniers jours. C’était une scène difficile à aborder. Mais les comédiens ont réussi à désamorcer la tension qu’elle pouvait susciter. Notamment Patrick Ridremont, très drôle, qui a eu le courage d’accepter le rôle de Jean-Mi... Montrer ce pénis coupé qui gigote comme un poulet sans tête, c’est rechercher un effet grotesque, tragi-comique. C’est un excès qui s’accorde au ton de la comédie noire. Cette scène doit faire rire le public d’une situation qui est horrible : elle est fondatrice au sens où elle donne le ton et le lance. Si je m’étais censuré à ce moment-là, j’aurais sabordé l’esprit du film.

Les personnages masculins, notamment celui du mafieux incarné par Simon Abkarian et du flic joué par Samuel Jouy, sont tout aussi imprévisibles que les héroïnes !

Ce sont des hommes coincés, pris en tenaille, dans des positions inconfortables. Ils sont à l’heure des choix. J’aime cette idée parce qu’elle caractérise les hommes d’aujourd’hui. On est à la fois nourri par plusieurs siècles de schémas dominants et questionné sur notre virilité. J’ai beau avoir le sentiment d’assumer depuis longtemps ma part féminine, le quotidien me renvoie parfois à certains réflexes ou attitudes très conditionnés. Le personnage de Simon est littéralement coincé entre ces femmes et ses patrons : il connaît son issue bien avant la fin de l’histoire. Son destin est, à mon sens, heureux. Je disais à Simon Abkarian, que ce dernier moment sur la plage avec Cécile de France, il ne l’échangerait contre rien au monde, quitte à en mourir. Simon incarne la figure du anti-héros des romans noirs... Le personnage de Samuel Jouy lui aussi est double : flic et ripou ; à la recherche des coupables et amant de l’une d’entre elles. À la fois vénal et sentimental, c’est d’ailleurs ce qui le perd. Seuls les méchants qui débarquent à la fin sont irrécupérables : ils viennent pour le fric et rien d’autre. Ils incarnent un schéma masculin beaucoup plus basique… à l’ancienne !

REBELLES est votre premier film en solo, après avoir coréalisé VILAINE et KABOUL KITCHEN avec Jean-Patrick Benes. La pression était-elle plus grande ?

Non mais ça impliquait davantage de travail ! Avec Jean-Patrick, on est liés par une collaboration et une complicité de longue date qui se poursuivent aujourd’hui avec l’écriture d’un nouveau film. Mais l’idée de REBELLES est partie d’un désir personnel : je l’ai coécrit avec Jérémie Guez, jeune auteur ultra talentueux. C’est un film que je devais réaliser seul, comme l’a fait Jean-Patrick avec ARÈS, son thriller de science-fiction. Sur le plateau, je dois avouer que j’étais un homme heureux. Honnêtement, je ne pouvais rêver à un meilleur casting, je roulais sur du velours.

Vous réinventez la scène de dispute familiale qui oppose Simon, Sandra et sa mère dans le mobil-home, en lui donnant une dimension dantesque : en quoi était-ce une gageure ?

C’était un exercice d’équilibriste, même si tout a été répété, chorégraphié, et que beaucoup d’effets spéciaux mécaniques et virtuels sont utilisés. En tant que réalisateur, sur une scène comme celle-ci, je suis dans le plaisir et le danger. Je ne pense qu’au spectateur : l’idée à cet instant du film est de le sortir de sa zone de confort, de questionner son regard sur Simon, en montrant jusqu’à quel point ce petit truand est prêt à aller pour sauver sa peau. La scène doit aller loin, les personnages sont en danger, on doit avoir peur pour eux, ne pas pouvoir anticiper l’issue de leur confrontation. Si on n’y croit pas, tout tombe à l’eau. Simon Abkarian a réussi à exprimer toutes les contradictions de son personnage : il est à la fois violent et tente de s’en justifier, ce qui est à mon sens drôle car pathétique. Et donc terriblement humain. J’aime aussi cette scène car Simon Abkarian et Béatrice Agenin se dévoilent des cicatrices qu’ils se sont infligés des années plus tôt : leurs retrouvailles sont à la démesure des douleurs du passé. Et je montre qu’ils se sont rendus coup pour coup.

Les acteurs ont-ils partagé votre jubilation à tourner une telle scène ?

Heureusement ! Ce qui n’a pas empêché Simon Abkarian d’appréhender ce moment, ça prouve que c’est un homme sain (rires) ! Cécile de France et Béatrice Agenin étaient dans une autre problématique : elles font face à l’assaut et aux coups de Simon. Il était impensable pour moi qu’elles ne ripostent pas. C’est l’essence du girl power tel que je l’envisageais pour le film et qui a emballé les actrices : les personnages féminins sont maîtres de leur destin ; elles ont le pouvoir d’agir et le prennent. Elles n’ont pas besoin des hommes pour commettre des erreurs. Ou pour réussir. Au cinéma, les femmes sont trop souvent les victimes collatérales de décisions prises par les hommes : dans REBELLES, à aucun moment !

Dans laquelle des trois rebelles du film pourriez-vous vous projeter ?

Question piège (rires). La plus évidente, c’est Sandra : j’ai quitté ma province pour venir à Paris et je me serais senti tout aussi mal d’y retourner après une série d’échecs... Marilyn, c’est un fantasme : j’aurais rêvé d’assumer, comme elle, un côté punk... Mais en définitive, c’est de Nadine dont je me sens le plus proche. Je suis quelqu’un de raisonnable qui chaque jour se lève en se disant : « la vie est trop courte, prends des risques ! ».

ENTRETIEN CÉCILE DE FRANCE, AUDREY LAMY & YOLANDE MOREAU

UN TRIO HORS DU COMMUN

Cécile de France : J'ai flashé sur le scénario, atypique et décalé, dès la première lecture et appelé Allan immédiatement. C'est plutôt rare de lire un projet qui sort des sentiers battus là où beaucoup de comédies françaises se déroulent dans un milieu bobo !

J'avais interprété pas mal de rôles de filles sympas, saines, solaires donc me retrouver avec une Sandra qui n'est pas immédiatement sympathique était réjouissant. Sandra est une miss déchue, aigrie par manque d'amour aussi, par rapport à son passé. Il manque une pièce au puzzle de son identité... C'était une vraie partie de plaisir de la composer. Je fais ce métier pour retrouver chaque fois ce plaisir de jeu très enfantin. Je suis encore cette petite fille de 12 ans qui collectionnait déguisements et chapeaux et adorait me transformer pour les soirées costumées.

Les lectures avec Yolande et Audrey nous ont permis de trouver la bonne dynamique, le tempo comique. Allan tenait à ce que l'on joue pleinement le premier degré. Il nous a aussi choisies pour la complémentarité des tempéraments : Marilyn, telle qu'Audrey Lamy la compose, c'est un peu Robert Carlyle dans TRAINSPOTTING, le nerveux un peu sec qui électrise l'atmosphère (rires). Nadine, c'est la raisonnable de la bande, plus sensible et ancrée dans une normalité, comparée à Sandra qui est une tête brûlée sans règles ni morale.

La scène du karaoké a été l'une des occasions de nous lâcher. C'était mignon de voir Nadine dépasser sa timidité et prendre le micro. L'illusion est telle que l'on imagine que Yolande Moreau se serait comportée comme elle alors que c'est une subtile variation du personnage de clown qu'elle maîtrise depuis des années. Yolande m'a subjuguée et Audrey m'a fait mourir de rire. Son énergie est communicative, généreuse à tel point que notre complicité sur le tournage s'est transformée en une vraie amitié.

Audrey Lamy : Marilyn est une punk au sens où elle est libre, cash et refuse de rentrer dans les cases. C'est une vraie rebelle, affranchie du regard des autres. Elle peut t'embrasser tout en te collant une baffe (rires). Elle est extrême dans sa façon de penser : on ne sait jamais à quoi s'attendre parce qu'elle agit avant de réfléchir... Le rôle s'est construit petit à petit. Je venais de quitter la série SCÈNES DE MÉNAGE et physiquement, je voulais changer de tête. Allan me voyait blonde. Je rêvais de couleurs plus sombres. On a trouvé ensemble la solution : coller une frange noire sur une perruque blonde décolorée. Le travail sur les costumes a fait le reste !

C’est l’histoire de ces trois ouvrières qui se retrouvent dans une histoire encore plus folle qu’elles et qui vont prendre leur destin en main, qui m’a d’abord emballée. En apparence, elles sont fortes mais il suffit de gratter un peu le vernis pour dévoiler leur sensibilité : Marilyn n'est rien sans son fils ; Sandra arrive à Boulogne-sur-Mer, le mépris vissé aux lèvres, puis se reconnecte peu à peu à ses racines ; Nadine qui vit avec un homme qui ne fiche rien, va reconquérir sa place au sein de sa famille. Ce qui me touche, c'est de les voir évoluer et s'émanciper sans renier ce qu'elles sont.

Quand j'ai su que Cécile et Yolande étaient de la partie, j’ai été extrêmement flattée de tourner avec elles. Je les admire énormément. Allan a mis en valeur le tempérament qui nous singularise. Il a choisi Yolande pour son phrasé atypique, sa candeur et son regard étonné. Cécile, c'était pour son côté leader, terre-à-terre et sans peur. Pour Marilyn, il voulait exploiter l'énergie et le débit de paroles qui me correspondent, tout en m'autorisant à creuser d'autres voies. Marilyn n'est pas qu'une boule d'énergie, il y a de la tendresse en elle. C'est une mère qui sous-estime son fils et qui redécouvre le petit garçon qui habite chez elle.

Yolande Moreau : J'ai eu un coup de foudre pour l'histoire. Le quotidien de Nadine, Marilyn et Sandra est ordinaire - ce sont des anti-héroïnes - mais ce qui leur arrive est extra-ordinaire. La succession d'événements est surprenante : elles sont prises au dépourvu puis révèlent une capacité de réaction aussi formidable que touchante. J'aime le côté punk et sans complexe de Marilyn et la belle biche blessée qu'est Sandra, sous son apparente dureté.

Les femmes un peu fortes en gueule, on me les propose sans cesse : je peux les faire à la pelle mais à quoi bon ? Nadine tranche avec ce type de rôles : elle semble la plus effacée mais c'est une guerrière. C'est elle qui maintient la baraque à flots. Même si son mari n'en fiche pas une rame, elle tient à lui, à sa famille, à la petite sécurité qu'elle s'est forgée. Des trois filles, c'est elle qui a le sens des responsabilités, même si ses considérations morales s'effondrent rapidement (rires).

Nadine, je l'ai intellectualisée dans un premier temps mais au moment de jouer, je me suis efforcée d'être dans sa vérité. Et cette vérité ne se calcule pas. Avec Cécile et Audrey, on s'est retrouvé instinctivement sur un point : jouer vrai, être dans l'instant présent. Lors d'un tournage, je ne veux ni me voir au combo ni me corriger. Je préfère jouer avec mon ventre qu'avec ma tête.

GIRL POWER

Cécile de France : Même si Nadine, Marilyn et Sandra sont plongées dans un univers d'ordinaire réservé aux hommes, elles ne jouent pas aux mecs. Ce côté « Girl Power » irrigue le film dans le bon sens : elles sont actives et maîtrisent leur destin. Elles ont grandi comme chacune d'entre nous dans un monde masculin, avec tous ces codes d'héroïsme, de dureté qui sont parfois aussi pesants pour les hommes. Elles sont maladroites, commettent des erreurs et c'est ce qui les rend attachantes. Je les admire parce qu'elles ne renoncent pas. Elles se castagnent, jouent des flingues et utilisent leurs atouts féminins : charisme, séduction et autorité ! Avec REBELLES, c'est au tour des femmes d'avoir les ongles sales, de se battre dans la boue, d'avoir du sang sur les mains et d'afficher leurs cicatrices. Au cinéma, les réalisateurs oublient souvent que les acteurs ont un corps et qu'ils peuvent s'en servir ! J'ai adoré donner des coups de pelle (rires).

Allan a écrit REBELLES avant l'apparition du mouvement #MeToo, ce qui fait de lui un précurseur et non pas un suiviste. En tant qu'artiste et intellectuel, il est sensible à l'évolution de la société. À travers ce film, il en est le témoin mais c'est avant tout son amour de tous les cinémas qui le nourrit : ERIN BROCKOVICH, THELMA ET LOUISE, CONVOI DE FEMMES, YOUNG ADULT... Il n'a jamais cherché à tenir un discours, à adopter une posture. Dans cette période cruciale où la parole des femmes se libère, si le public s'empare du film, en débatte et que cela fasse progresser la lutte contre les préjugés, tant mieux : c'est aussi à cela que sert la fiction ! La partition qu'Allan a confiée à Samuel Jouy et Simon Abkarian montre aussi à quel point il aime tous ses personnages. Le flic est vénal et sentimental, sexy et glamour aussi. Le truand c'est l'anti-héros qu'on adore et voir Simon l'incarner avec une telle intelligence est un régal.

La scène de castration de Jean-Mi, le contremaître qui agresse Sandra, était un pari scénaristique et visuel. Avec Patrick Ridremont qui l'incarne, on a suivi la voie du tragi-comique, à la fois pour rendre la situation crédible mais aussi pour la désamorcer. L'erreur aurait été d'en faire une scène glauque et gore de bout en bout, or Allan a le sens des ruptures de ton. Il y avait une solidarité lors du tournage de cette scène. À l'écran, tout sonne juste alors que la situation est improbable. Sans doute parce que le début du film nous a déjà embarqué par son humour décalé et son refus de juger les personnages. Les seuls vrais méchants du film sont des Belges... et non, je n'ai pas cherché à changer le scénario (rires). Ce sont des archétypes de polar noir et je trouve ça rigolo, au même titre que ceux des films de Tarantino !

Audrey Lamy : REBELLES ne montre à aucun moment que les gars sont tous des cons et que le pouvoir doit revenir aux femmes. La démarche d'Allan est plus intelligente : il a inversé les rôles. Nadine, Sandra et Marilyn s'allient, se disputent, se trahissent comme les héros de films noirs que les hommes ont l'habitude d'incarner. Mais les hommes de REBELLES ne sont pas des potiches : le flic, comme le truand, ont une véritable épaisseur et une trajectoire à défendre. Allan a fait un film féminin et non pas féministe : il ne se réclame pas d'un camp contre l'autre et ses trois héroïnes restent pleinement des femmes, coquettes, sexy et glamour. Je n'aime ni que l'on enferme les femmes dans des stéréotypes ni que l'on dégrade l'image des hommes. J'aime l'humain : peu importe le genre, on est censé se retrouver autour des mêmes valeurs et les défendre. REBELLES questionne ce que n'importe qui est prêt à faire aujourd'hui pour s'en sortir. Allan n'est pas dans l'entre-deux : il est monté au front et a accompli un film ancré dans son époque.

La castration de Jean-Mi est la preuve de son audace. Il passe du malaise au burlesque en optant notamment pour une bande-son décalée. Quand Jean-Mi arrive dans les vestiaires, c'est flippant : on croit à sa méchanceté et on n'envisage pas d'autre issue que le viol. Sandra se défend comme elle peut…. La suite, c'est du Tex Avery un peu trash !

Certains vont évoquer #MeToo à propos du film mais il n’y a rien de militant dans le film. Allan porte juste un regard bienveillant et moderne sur trois femmes ordinaires qui vont saisir l'opportunité de changer le cours de leur vie.

Yolande Moreau : Dans les polars noirs, ce sont généralement les mecs qui sont au coeur de l'action et des magouilles de fric. REBELLES est jouissif parce qu'Allan montre des femmes qui s'y collent et qui ont bien l'intention d'avoir le fin mot de l'histoire. REBELLES c'est un film féministe... sans revendication ! Faire référence au mouvement #MeToo, c'est surinterpréter les choses, notamment la scène de la bite coupée (rires). #MeToo a libéré la parole des femmes. C'est très important mais REBELLES est loin de tout ce phénomène.

Le « Girl Power » du film tient autant à la singularité du trio qu'à sa crédibilité. Allan n'est pas tombé dans les conventions du film de copines, où chacune verrait dans la fuite la possibilité d'une renaissance. Il y a de multiples façons de s'émanciper : Nadine aime sa ville, son mari et n'envisage pas de changer radicalement de vie. En revanche, un peu plus de beurre dans les épinards ne peut pas faire de mal (rires).

ALLAN MAUDUIT, TOUS GENRES CONFONDUS

Cécile de France : Les acteurs ont besoin d'être bridés et Allan les aime suffisamment pour savoir gérer notre impulsivité, notre désir parfois gamin d'en rajouter. C'est lui qui savait jusqu'où pousser le curseur de la comédie. Après VILAINE, qu'il avait signé avec Jean-Patrick Benes, REBELLES est le premier film d'Allan en solo. Il s'est toujours montré à la fois humble et perfectionniste. Il a mis tout son coeur et son énergie pour accomplir son rêve. À l'instar de VILAINE qui dénonçait déjà les diktats de l'apparence, REBELLES est inspiré par les femmes. Et c'est formidable de sentir qu'un homme comme lui vous filme comme Tarantino le fait avec Uma Thurman : avec un regard sexy, glamour, décomplexé.

Allan est aussi guidé par son amour des genres et des personnages humainement complexes. La scène du mobil-home est un bel exemple d'audace et de parti pris visuel : c'est le fruit d'une recherche chromatique approfondie avec Vincent Mathias, le chef opérateur. Tout est pensé, assumé avec beaucoup de cohérence, y compris dans son côté western. À l'image des cinéastes qui ont aimé filmer les yeux bleus de Clint Eastwood en plein désert poussiéreux, Allan aime les « Badass » !

Audrey Lamy : Quand un scénario est accompli, au niveau de la caractérisation des personnages et du récit, la confiance est acquise. Je connaissais Allan à travers l'univers déjà bien barré de VILAINE. Allan n'a pas eu peur de bousculer les conventions et de mélanger les références : dans REBELLES, il y a du western, de l'humour noir, de l'absurde, de la tragi-comédie, du polar et un univers visuel très californien.

Allan est un homme qui sait écrire pour les femmes, qui aime les filmer mais c'est aussi un réalisateur qui adore qu'on lui soumette des idées. Improviser suppose un cadre : dès qu'un comédien essaye de faire rire, il a une chance sur deux pour qu'il se prenne un bide ! REBELLES est un tel exercice de funambule qu'il n'a rien laissé passer et il a eu raison. Au cinéma, une grimace est multipliée par mille, c'est atroce (rires). Allan nous a donné des libertés lorsqu'on a su le convaincre. Dans la scène de castration dont on parlait, Marilyn tente de réconforter Jean-Mi en lui parlant chirurgie esthétique et lui, furieux, se met à lui gueuler dessus. Dans le scénario, Marilyn s'arrêtait là mais j'ai enchaîné en le tabassant alors qu'il est à terre et en sang. Allan était ravi !

Mettre en valeur la féminité, donner de beaux rôles ambivalents aux hommes, mixer les genres et les tons, c'est un peu la marque de Tarantino et je trouve que REBELLES s'inscrit dans cette lignée. J'assume d'autant plus cette référence que je ne suis pas l'auteure du film (rires).

Yolande Moreau : L'écriture d'Allan est à la fois drôle et trash. À l'écran, le résultat est fidèle à ses intentions : une manière de filmer assez nerveuse, un style qui ne prend jamais le pas sur l'histoire, l'absence de jugement sur les personnages et son plaisir à filmer des femmes. Son univers me rappelle celui de FARGO des frères Coen, dont je suis une inconditionnelle.

Comme Cécile et Audrey, j'adore les improvisations. Je retrouve à chaque fois ce que j'ai aimé dans le mime et mon travail avec Jérôme Deschamps. Allan a su nous écouter lorsque cela collait à l'humour décalé qu'il souhaitait. Dans la scène où les filles vont réconforter Sandra et sa mère, après l'intrusion de Simon, Nadine leur propose de les régaler d'une omelette. « Avec des oeufs », précise-t-elle. Et ça, c'est de mon cru !

Allan ne filme pas dans la douleur ce qui est fondamental pour moi. C'est tellement rare de voir un cinéaste se risquer à un tel travail d'équilibriste, entre noirceur, drôlerie, émotion et pur divertissement. Sous un vernis décapant, Allan parle aussi avec pudeur des liens familiaux, qu'ils soient du sang ou du coeur. Son regard sur la paternité m'a émue : sans dévoiler l'intrigue, il a une manière d'exalter les sentiments, lorsque ça dégénère pour Sandra dans le mobil-home, puis de les adoucir, lors de la scène sur la plage. L'économie de mots est magnifique, l'émotion affleure sans pathos...

IL ÉTAIT UNE FOIS LE NORD

Cécile de France : Allan a fait de Boulogne-sur-Mer un vrai décor de cinéma, sans verser ni dans la tristesse ni dans le pathos. Le port, c'est l'ouverture vers l'aventure, un ailleurs, des possibles aussi extravagants soient-ils. Nous avons tourné en mars, il faisait très froid, parfois il neigeait et il fallait creuser la terre, « y aller » comme le font nos personnages. C'était un tournage assez physique et j'adore ça ! Le Nord m'a rappelé la Belgique et le milieu prolétaire dans lequel j'ai grandi. Dans la conserverie, nous étions au contact de la réalité et des gens. Au plus près de la vérité de nos personnages.

Contrairement à Sandra, je garde un fort attachement culturel à mes racines. J'ai retrouvé dans REBELLES une part de mon identité, comme s'il avait pu être écrit et réalisé par un Belge ! Lorsqu'Allan intègre la trompette à la musique du film, ça me rappelle mon enfance avec cette culture des fanfares populaires, des majorettes. Les gens sont cash, se fichent de leur apparence ; ils sont dans l'essentiel, la vie comme la survie.

Audrey Lamy : Allan ne porte aucun regard misérabiliste sur le milieu dans lequel évoluent les héroïnes. Il a filmé le Nord avec une vraie tendresse, une envie de l'embellir. S'il tenait tant à Boulogne-sur-Mer, c'est pour des raisons liées au scénario - le port et la conserverie – mais il ne s'en est jamais servi comme élément de caricature. Les premiers plans du film sont très beaux et la scène de nuit où les filles cherchent à se débarrasser des boîtes du thon, a le cachet des polars noirs. Allan a beaucoup travaillé en amont avec Vincent Mathias pour imprimer un style visuel fort et rendre les lieux solaires. À quoi bon montrer des femmes qui s'échinent à l'usine, rament pour les fins de mois si c'est pour rendre leur cadre de vie cafardeux ? Les ouvrières de la conserverie qui ont joué dans le film étaient ravies : elles nous ont enseigné leur savoir-faire et montrer la solidarité qui les unit. Elles ont cet humour ravageur, ce sens de l'autodérision qui leur permettent d'avoir du recul sur la dureté de leur boulot. Ce sont des femmes qui gardent la tête haute, des guerrières comme je les aime.Incarner quelqu'un comme Marilyn qui vient d'un milieu populaire a du sens : c'est une femme qui veut être entendue, être respectée et réaliser ses rêves. Même s'il n'est pas nécessaire de buter son patron pour y arriver (rires).

Yolande Moreau : Mettre les mains dans le poisson, je le fais aussi chez moi : découper du maquereau ou trier le poisson ne m'impressionne pas (rires). Avec Cécile et Audrey, on a beaucoup échangé avec les ouvrières - figurantes dans le film – qui étaient ravies d'échapper à leur quotidien le temps du tournage. L'une des surprises du film est de s'ouvrir et de se clore sur une image lumineuse de Boulogne-sur-Mer. On a beau sentir que le quotidien y est rude, Allan a eu l'intelligence de ne pas en rajouter : il a capté l'atmosphère de cette ville pour en tirer chaleur et beauté.

UNE COMÉDIE INCLASSABLE ?

Cécile de France : Il y a dans REBELLES un côté anglo-saxon, entre le cinéma de Stephen Frears et celui de Ken Loach, un parfum de THE FULL MONTY aussi, autant de références que j'affectionne. Combien de films allient à la fois polar noir, western moderne, tragi-comédie ? Il y a une place pour l'inventivité, la fantaisie, l'ironie sans moquerie. Je ne vois pas Allan comme un provocateur. Pour moi, REBELLES est une comédie rock'n roll au féminin. A l'origine, le rock était un vecteur d'expression du quotidien issu des faubourgs ouvriers. REBELLES se cale sur le même rythme et ne s'embarrasse d'aucune circonvolution : c'est dynamique, joyeux malgré la rudesse, palpitant. L'histoire nous surprend, nous coupe le souffle sans jamais perdre l'humanité de ses personnages. J'aime les réalisateurs qui pensent au plaisir des spectateurs : Allan a voulu les embarquer, les émouvoir et les réjouir.

Audrey Lamy : C'est compliqué de définir le film tant il mélange les genres et se joue des étiquettes. L'idée de comédie rock'n roll me plaît : c'est positif et électrique. A l'image de tout ce qui arrive à Marilyn : la scène où je fais valser la voiture qui part en tonneaux, celle où je me planque derrière la vache qui explose, la fusillade chez Nadine... C'est rare pour une actrice d'avoir un flingue entre les mains, de filer des tartes et des coups de boule, d'avoir du sang sur le visage ! Allan a fait preuve d'audace mais ce sont les rapports humains qui l'intéressent : c'est en injectant de la sensibilité, de l'amitié et de l'amour au récit que REBELLES prend tout son sens.

Yolande Moreau : Il y a un ton très anglo-saxon qui parcourt le film, à la fois drôle, cash et proche des milieux populaires, comme l'était RIFF-RAFF de Ken Loach qui m'avait beaucoup touchée. Ce sera amusant de voir ce que le public considère comme trash ou pas. Personnellement, ce n'est pas la scène de la bite tranchée que je trouve trash : c'est l'idée de découper un gars et de répartir les morceaux dans des boîtes de thon (rires). REBELLES est une comédie de situations - le ton est donné dès le générique très sophistiqué et le choix de la musique – avec des moments azimutés, comme la scène de fusillade chez Nadine. Tout était chorégraphié au millimètre par Allan. En deux jours de tournage, il a fait valdinguer le décor : c'était assourdissant mais on savait que le résultat allait être détonant ! REBELLES ne verse ni dans la méchanceté gratuite ni dans l'humour purement gaguesque. Le film est amoral et c'est ce que j'aime.

Source et copyright des textes des notes de production @ Le Pacte

  
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