samedi 23 juin 2018

JSA (JOINT SECURITY AREA)


Drame/Thriller/Une super mise en scène et un film qui résonne avec l'actualité

Réalisé par Park Chan-Wook
Avec Song Kang-Ho, Kim Myoeng-Su, Lee Yeong-Ae , Kim Tae-Woo, Shin Ha-Kyun...

Long-métrage Sud-Coréen
Titre original : Gongdong gyeongbi guyeok JSA 
Durée : 01h50mn
Année de production : 2000
Distributeur : Les Bookmakers / La Rabbia 

Date de sortie sur nos écrans : 27 juin 2018

INÉDIT EN SALLES 


Résumé : A la suite d'une fusillade dans la Zone Commune de Sécurité (Joint Security Area) séparant les deux Corée : deux soldats de l’armée nord-coréenne sont retrouvés morts. Cette affaire donne lieu a un incident diplomatique majeur entre les deux pays. Afin que la situation ne dégénère pas, une jeune enquêtrice suisse est chargée de mener les auditions des soldats qui étaient en poste... Elle se rend très vite compte que les divers témoignages rendent l’enquête complètement indémêlable… Que s’est-il vraiment passé, ce soir-là, entre les soldats des deux Corée, dans la Zone Commune de Sécurité ?

Bande annonce (VOSTFR)


Ce que j'en ai pensé JSA (JOINT SECURITY AREA) est un des premiers longs-métrages du réalisateur Sud-coréen, Park Chan-Wook, qui sort pour la première fois en France au cinéma, en version restaurée 4K le 27 juin 2018. C'est l'occasion de découvrir ce film sur un grand écran, ce qu'il mérite. Bien qu'il ait été produit en 2000, il n'en est pas moins étonnamment actuel. Il faut dire que le cadre de son film est bien réel puisque l'action prend place dans la Joint Security Area qui sépare les deux Corées. Cependant, dès sa scène d'ouverture, le réalisateur procure à cet endroit une atmosphère particulière, presque mystérieuse ou irréelle, qui sied parfaitement à la situation que vivent les soldats dans le film. En effet, ils sont soumis aux pressions historiques et gouvernementales tout en étant pleinement conscient qu'une guerre pourrait éclater à tout moment avec leurs frères d'en face pour une broutille. 

L'intrigue part d'un incident grave et nous découvrons une part de la vérité. Park Chan-Wook met alors en place l'enquête, qui a son propre ton dans le présent, et remonte la ligne temporelle des événements pour nous offrir une histoire fraternelle et humaine, dans une atmosphère qui rappelle sans cesse qu'on est dans le souvenir des faits. Il insère dans sa narration des imbrications historiques et met en avant le fait que cette situation entre les deux pays torture les hommes la vivent. Sa mise en scène est très proche des personnages qu'il rend attachants parce qu'on apprend à les connaître et qu'on comprend qu'ils sont dans un rôle qu'on leur impose, dont ils préféreraient s'échapper. 





Il faut dire que les acteurs font un excellent travail pour apporter des personnalités distinctes et complémentaires à leurs protagonistes. Ils expriment parfaitement les sentiments contraires et compliqués qui les animent. Le réalisateur fait aussi de très beaux plans sur la zone de sécurité qui en font un endroit particulier et un des personnages de ce film dont l'influence joue un rôle déterminant. Dans ce passage entre les deux pays se nichent les fantasmes, les tensions et les espoirs.



Avec JSA (JOINT SECURITY AREA), Park Chan-Wook nous raconte et nous fait vivre des événements en nous les proposant sous forme de divertissement dramatique, grâce à sa talentueuse mise en scène, tout en nous passant des messages importants. Il nous entraîne dans la JSA pour ne plus nous lâcher jusqu'à la fin. Si vous appréciez ce réalisateur, il ne faut pas rater cette sortie et si vous ne le connaissez pas, ce film est une excellente façon de le découvrir.


NOTES DE PRODUCTION
(Á ne lire qu'après avoir vu le film pour éviter les spoilers !)

INCIDENTS À LA FRONTIÈRE

Le 13 novembre 2017, une séquence rapidement diffusée en mondovision montre que la Guerre Froide est encore chaude. Des caméras de surveillance des Nations Unis installées à la frontière entre les deux Corées - la JSA (Joint Security Area) - l’une des zones les plus militarisées au monde, filme l’évasion en pleine après-midi d’un soldat nord-coréen vers le Sud. On distingue d’abord, une jeep roulant à vive allure sur une route de campagne dépeuplée et bordée d’arbres. Les caméras comme engourdies, voire incrédules, tentent péniblement à l’aide de mouvements heurtés de suivre cette course sans poursuite. La jeep se perd quelques secondes devant un baraquement avant de poursuivre sa route, puis se retrouve en quasi gros plan embourbée à quelques mètres de la ligne de démarcation.

Le soldat sort alors de la voiture et franchit les quelques mètres qui le sépare du Sud tandis que des militaires nord-coréens affolés, lui tirent dessus. L’un d’eux dépasse lui-aussi la ligne de démarcation violant ainsi les accords d’armistices signés en 1953 à la fin de la Guerre Corée, avant de faire aussitôt marche arrière. Le fugitif atteint de quatre balles s’effondre derrière un muret avant d’être secouru par des militaires sud-coréens rampant jusqu’à lui. Les caméras sont cette fois passées en mode infra-rouge pour mieux distinguer les présences humaines à l’œuvre dans une nature vert-de-gris qui confond tout. Fin du spectacle.

Le reste va désormais se jouer hors-champ. Tout juste apprend-on que le pronostic vital de l’homme n’est pas engagé. L’Occident a gagné la partie. Ces morceaux de « cinéma » arrachés au réel dont la qualité précaire du rendu ajoute paradoxalement à la tension de l’ensemble, expriment tout à la fois l’hostilité entre les deux Corées dont les tentatives de réconciliations sont sans cesse perturbées par des provocations en tout genre (les invectives par Twitter interposé entre Donald Trump et Kim Jong-un pour savoir qui a le plus gros bouton nucléaire, en sont l’illustration la plus bouffonne) et ce, même si la venue du leader nord- coréen aux Jeux Olympiques d’hiver organisée cette année en Corée du Sud a permis d’adoucir les relations. La détresse d’un peuple Nord-Coréen vivant sous cloche dans des conditions ultra-précaires (le fugitif présente des signes inquiétants de malnutrition), enfin la fascination du « public » occidental pour cette dictature d’un autre âge qui éveille tous les fantasmes d’un passé soudain recomposé. Mais à l’échelle du cinéma, c’est la fiction qui est ici attaquée de toutes parts par le réel, sur son propre terrain de jeu.  

JSA - JOINT SECURITY AREA de Park Chan-wook date de 2000. Il était jusqu’ici inédit en France sur grand écran. Le (re-)voir aujourd’hui au regard de ces images récentes, c’est retrouver la pleine puissance du cinéma, son pouvoir sur le réel, son expressivité la plus folle et sa fonction première : le questionnement du regard. Un travail que les caméras de surveillance sont bien incapables d’interroger toutes accaparées qu’elles sont à scruter telles des démiurges sans conscience, un espace restreint dont elles redoutent les perturbations. La caméra de Park Chan-wook prise dans le bouillonnement de plusieurs points de vue sur un même récit (Que s’est-il vraiment passé dans le baraquement entre ces quatre soldats isolés du reste du monde ?), accompagne au contraire tous les bouleversements intimes et physiques des protagonistes de ce drame. Le montage complexe qui bouleverse sans cesse la temporalité, redéfinit cet espace militaire à priori figé et immuable. « Ici on préserve la paix tout en cachant la vérité !» explique le général de la Commission des nations neutres au major Sophie Jean chargée de l’enquête, avant d’ajouter : « Ce que les deux Corées ne veulent pas, c’est que cette enquête aboutisse ». Ici le « processus » de l’enquête est plus important qu’un « résultat » qui pourrait mettre les uns ou les autres dans une fâcheuse position. 

Reste donc à savoir si le cinéma est un médium suffisamment puissant et efficace pour raconter cette vérité. Au moment où ces phrases sont prononcées - soit dans le dernier tiers du film – une grande partie du voile est déjà levée. Park Chan-wook croit aux vertus de son art, à commencer par sa façon de jouer avec les trompe-l’œil qu’impose une représentation par l’image et de bousculer les perspectives. Le cinéaste revendique à longueur d’interview une passion pour l’œuvre d’Alfred Hitchcock, découverte en marge de ses études d’esthétique et de philosophie à l’Université. Une œuvre fondatrice et formatrice dans sa manière d’appréhender le monde : 
«Et puis soudain j’ai découvert "Vertigo" et je me suis aperçu qu’une rue de San Francisco pouvait avoir des aspects différents selon la manière de la filmer. Grâce au regard du cinéaste, un lieu peut devenir magique ou angoissant. Le spectateur est soudain projeté dans un rêve, un univers surréaliste. J’ai compris ce jour-là que je voulais devenir cinéaste moi-même pour montrer ce que je voyais… Je n’ai jamais été animé par une idéologie intellectuelle ou politique, c’est la dimension artistique qui m’intéresse.» (1)

A hauteur de regards

La structure d’ensemble de JSA à la fois lyrique, mélancolique, sauvage et tourmentée s’accorde au mental de ces militaires sous pression qui cherchent en vain un relâchement et une fraternité possible au milieu d’une situation qui les dépassent.
Park Chan-wook n’use pas pour autant d’effets de styles contradictoires qui viendraient télescoper les différents angles du récit afin de brouiller les cartes. Sa mise en scène dans toute son éblouissante sophistication, trouve au contraire des points d’équilibre, de fixation et d’appui afin d’être la plus lisible possible et ne rien cacher au spectateur.
Les hommes peuvent mentir, pas les images, encore faut-il savoir les regarder en détail comme le démontre le superbe dernier plan du film qui évoque un autre disciple d’Hitchcock, Brian de Palma. La caméra balade son objectif le long d’une image arrêtée, créée des raccords entre les différents sujets de cette photographie touristique à priori anodine.

« Au niveau visuel JSA parait très complexe avec ces travellings circulaires qui vont dans tous les sens, l’alternance quasi-systématique entre les lignes horizontales et verticales, les plongées et les contre-plongées qui se répondent, les jeux de lumière… Il fallait créer des conflits entres les images. Si un mouvement exprime une séparation, celui d’après doit représenter la réconciliation. La caméra défie la rigidité de l’espace de l’action. Un espace soumis à des règles très strictes, avec cette ligne qui sépare le monde en deux.» (2) 

Dans JSA tout se joue, in fine, à hauteur de regard. Park Chan-wook multiplie ainsi les gros plans sur les visages de ses protagonistes. Ces derniers peuvent être par moment éblouis par une lumière trop vive ou obligés d’ajuster la netteté de leurs jumelles pour être sûr de bien cerner ce qui se joue de l’autre côté. Une fois à bonne distance, c’est au fond des yeux de l’autre que se loge la vérité des sentiments. La seule qui vaille vraiment la peine dans cette zone où l’humanité a été coupée en deux cinquante ans auparavant. Quant aux pièces du puzzle, ce sont des portraits photographiques ou dessinés, qui serviront d’indices et permettront au major de recoller les morceaux. Bien avant que cette histoire ne commence, le regard perçant d’une chouette est apparu dans la cadre. Un premier plan presque irréel en forme d’avertissement : attention quelqu’un voit tout mais il ne peut pas parler. L’animal s’envole aussitôt en direction d’une pleine lune pour observer de plus haut, la comédie humaine.

« Je voulais que JSA débute comme un film de genre et bascule dans des atmosphères différentes jusqu’au final. L’idée était de plonger d’emblée le spectateur dans une ambiance énigmatique. Il y a d’abord ce hibou en gros plan qui s’envole avec en fond une image de synthèse assez visible. Puis, il y a ce plan du pont de Non-Retour, la pluie qui commence à tomber. Enfin, survient, hors champ, le drame. On entend des coups de feu. Une balle dessine un trou dans la paroi. Si le hibou s’approchait il pourrait voir à l’intérieur ce qui se passe. C’est bientôt ce que va faire, le major Sophie Jean pour éclaircir cet épais mystère. » (2)

Si la vérité de cette affaire est trop dangereuse et inconcevable pour les autorités des pays concernés, elle n’appartient en définitive qu’aux survivants du drame et donc au major Sophie Jean, qui a décidé de s’en approcher au plus près. JSA est en cela autant un drame de l’intime maquillé en thriller tortueux, qu’un film de guerre pacifique. Il tente de mettre à distance des excès de violence pourtant inéluctables. Le récit en flash-back vient ainsi rompre le cours d’un présent explosif. Mais la violence contamine les jointures du cadre de ses efforts répétés. Entre ces quatre hommes, la paix est fragile. Ils sont des bombes à retardement. Ils s’en doutent. Nous le savons : « Mon film traite de la tension, du sentiment d’instabilité psychologique extrême juste avant qu’une guerre n’éclate. Les deux Corées ont la même inquiétude : que l’autre côté les attaque en premier (…) Toute l’histoire du film est l’expression de cette angoisse. » (3)

Un monde coupé en deux

En 2000, date à laquelle le film est sorti, la Corée du Nord, dernière dictature stalinienne au monde, est dirigée par le « Cher dirigeant » Kim Jong-il qui succède à son père décédé en 1994. Il lui faudra toutefois attendre une période de deuil de trois ans pour jouir des pleins pouvoirs. Il arrive aux commandes d’un pays en proie à une famine endémique qui, selon des ONG autorisées à venir sur place, aurait tué 3.5 millions de personnes entre 1995 et 1998 et poussée des milliers de personnes à fuir le pays. C’est également le début d’une crise nucléaire de plus en plus tendue avec l’Occident dont on trouve aujourd’hui une sorte d’apogée puisque l’actuel dictateur, Kim Jong-un, multiplie les essais au nez et à la barbe du monde entier, affirmant avoir les doigts constamment à portée du bouton nucléaire. Dans les premières minutes du film, un bulletin radiophonique évoque ainsi la suspicion des pays occidentaux d’un programme nucléaire au Nord qui pourrait viser « la Marine américaine en alerte dans la mer de l’Est. » L’enquête du major Sophie Jean se doit donc d’apaiser les tensions afin d’éviter une guerre. La paix entre ces deux pays prévient le général de la commission des pays neutres est une « forêt sèche, une petite étincelle et tout s’enflamme ! »

« La séquence de la fusillade, qui ne sera visible que dans la dernière partie du film, exprime assez bien la situation actuelle de la péninsule coréenne. Chacun pointe son arme sur l’autre. La tension est extrême. Le meilleur moyen de surmonter sa peur est alors de prendre l’initiative, d’attaquer l’adversaire en premier.» (2)

En 2000, la Corée du Sud, elle, découvre en revanche, les effets du boom économique grâce à une démocratie pleinement retrouvée, vingt ans après avoir fait tomber le régime autoritaire de Park Chung-hee. Les liens avec les Etats-Unis se rapprochent à nouveau et la culture de l’oncle Sam infuse de plus belle au sein de la société. Dans JSA, les deux soldats nord-coréens ne blâment pas tant leur voisin direct que les « yankees » qui manipuleraient les autorités sud-coréennes pour faire tomber le régime communiste.

Park Chan-wook, né en 1963 au sein d’une famille cultivée, a donc grandi sous une dictature. Il a 20 ans quand les étudiants sud-coréens battent le pavé pour changer l’horizon du pays. Il voit des amis et des proches enfermés et torturés au nom de cet idéal. Un passé forcément lourd qui laisse des traces indélébiles et conditionne l’œuvre à venir comme pour réparer un crime originel :
« Personnellement, je n’ai pas pris part à cette bataille et j’en nourris depuis une forte culpabilité. Pour que ce sentiment de remord soit moins présent dans mes films, il faudrait que je ne participe plus à leur écriture.» (1)


De nos jours – la ligne de démarcation est mentionnée en rouge


Un succès surprise.

JSA est un film de commande de Myung Films qui propose à Park Chan-wook l’adaptation d’un roman de Park Sang-yeon. Trois scénaristes travaillent sur le script qui est supervisé et validé par le cinéaste lui-même, qui changera au passage le sexe du major chargé de l’enquête afin d’éviter un film trop masculin. Chan-wook affirme avoir eu une totale liberté de mouvement sur le film et s’être investit dans cette entreprise avec la sincérité d’un auteur conscient qu’il jouait peut-être ici son avenir de cinéaste. Ses deux premiers long-métrages (The Moon Is … the Sun’s dream, Trio) ont été, en effet, des échecs commerciaux et ce JSA qui bénéficie d’un gros budget, se doit donc d’être un succès. Le sujet aussi rare au cinéma - du moins dans son approche réfléchie et mesurée -, à cause des contraintes de la censure en vigueur jusqu’en 1997, que porteur dans un pays qui souffre dans sa chair de cette division, fait du film à venir un événement. L’idée est pourtant dans l’air du temps et le premier blockbuster du cinéma sud-coréen moderne, Shiri de Je-kyu Kang, vient alors de casser la baraque et de renverser les lois du box-office de l’industrie cinématographique nationale.

Ce film d’anticipation (l’action se déroule en 2002), imagine une attaque terroriste diligentée par des activistes nord-coréens dans un stade de Séoul en présence des présidents des deux pays, et ce, afin de déclencher une nouvelle guerre fratricide. Les héros, deux agents des services secrets sud-coréens – dont l’un est interprété par Song Kang-oh qui incarne un des soldats nord-coréens de JSA - essaient de désamorcer l’attaque et traquent l’un des cerveaux de l’opération criminelle : une action-girl nord-coréenne. Si le film n’épargne pas les autorités sud-coréennes et lorgne vers une lecture à priori politique des événements, la surenchère de séquences d’action et ses effets de manche afférents, dictent la vraie loi du récit.

L’approche de Park Chan-wook, plus humble et mesurée, est évidemment tout autre. L’intrigue de JSA circonscrite à un périmètre restreint où l’action est sans cesse remise en cause, s’affiche donc comme le pendant intimiste voire le contre-type de Shiri. Ce qui n’empêchera pas le film de faire mieux que son concurrent en totalisant 6 millions d’entrées.

« Le succès a été une surprise, je pensais que mon approche du sujet était trop sérieuse pour séduire le plus grand nombre. » (4)

Avec l’explosion du cinéma sud-coréen à l’échelle nationale puis bientôt à l’international, les fictions autour des tensions avec ce voisin trop encombrant, vont se succéder et engendrer un corpus disparate. Parmi les plus belles réussites citons, par exemple, le magnifique The Coast Guard en 2002 de l’iconoclaste et rebelle Kim Ki-duk, autour d’un jeune appelé sud-coréen installée en bordure des côtes frontalières qui suite à une erreur d’appréciation tue un homme à la recherche de sa petite amie, le prenant pour un espion venu du Nord. Ce film assume un romantisme désespéré pour signifier la violence et la bêtise induites par cette frontière. A l’instar de Park Chan-wook, Ki-duk, en cinéaste humaniste, fait des enjeux géopolitiques un système qui ne peut s’accorder à la sensibilité des hommes censés le protéger.

A sa sortie, la réception de JSA par les politiques et les intellectuels du pays est contrastée selon qu’ils soient de droite ou de gauche. Les uns parlent de « scandale » et de « trahison » quand les autres jugent que la situation ne peut pas être « récupérée de façon commerciale.» (5)

Le film de Park Chan-wook offre bien-sûr une approche contrastée de la situation et la lecture des uns et des autres ne fait que traduire l’extrême sensibilité du sujet. La réalité, elle, a de toute façon déjà rattrapé la fiction. Durant la post-production du film, le président sud-coréen a, en effet effectué un voyage historique à Pyongyang à la rencontre de Kim Jong-il, confortant le cinéaste dans la pertinence de son geste.
« Quand vous êtes le réalisateur d’un film comme celui-là vous vous devez d’être prudent. Certaines autorités pouvaient purement et simplement enterrer mon film en le privant de sortie. En voyant évoluer la situation politique durant sa fabrication, j’étais toutefois rassuré. Le public sud-coréen était finalement prêt jusque dans son subconscient à recevoir cette histoire.» (4)

Pour des raisons évidentes, JSA a été intégralement tourné en studio. Un studio qui bien après le tournage servira d’attraction touristique où le public frissonne à l’idée de traverser à loisir la frontière entre le Sud et le Nord.

Le casting de JSA permet l’éclosion de jeunes interprètes que l’on recroisera chez Park Chan-wook ou ailleurs. Lee Yeong-ae (Major Sophie Jean) sera six ans plus tard la Lady vengeance de Chan-wook, Lee Byung-hun (le sergent sud-coréen Lee), verra lui, sa carrière exploser grâce à sa rencontre avec Kim Jee-woon (A Bittersweet life, Le bon, la brute et le cinglé, J’ai rencontré le diable…) et une incursion à Hollywood (Terminator Genisys, Les 7 mercenaires…). Quant à Song Kang-ho (le sergent nord-coréen Oh), il est devenu la « muse » de Chan-wook, présent dans la quasi-totalité de la filmographie du cinéaste (de Sympathy for Mr Vengeance à Thirst) et le grand complice de Bong Joon ho, tenant les premiers rôles de Memories of murder, de The Host et Snowpiercer et bientôt Parasite. Lorsque JSA sera présenté au Festival Deauville Asie en 2001 où il obtient 3 Prix dont le Lotus d’or, c’est sa prestation que le jury présidé par Alain Corneau décide d’honorer. Au flegme mystérieux de Lee Byung-hun, Song Kang-ho impose une sorte de détachement tranquille. Cette apparente bonhomie que contredit un charisme évident, n’empêche pas une approche ultra-sensible dans son jeu et permet d’exprimer toute la complexité du sergent nord-coréen qu’il incarne, figure mélancolique et vaillante face au chaos.

« La réussite du film tient essentiellement au travail des acteurs. Ce sont eux qui permettent de suggérer et de véhiculer toutes les émotions que je cherchais à transmettre. Sans leur excellence et leur sérieux, mon film n’aurait peut-être pas dépassé le niveau de tous ces films « bien construits » qui sont souvent caractérisés par une grande banalité. En tant que cinéaste, il fallait que je m’élève à leur niveau. Cela passait par exemple, par une utilisation expressive de la lumière censée être au diapason des inquiétudes des personnages qu’ils incarnaient.» (2)

L’impossible traversée

Dans JSA, outre la dimension physique et charnelle, la notion de territoire est primordiale. La façon de l’appréhender dicte la mise en scène. Les fantasmes liés à l’histoire du lieu placent d’emblée un climat presque magique. Tout se joue autour d’un pont séparant le Nord et le Sud qu’il faut franchir : Le pont de non-retour. Son nom suggère déjà une transgression, rappelant le « No Trespassing » aux portes du Xanadu du Citizen Kane qui invite insidieusement la caméra toute puissante d’Orson Welles à outrepasser l’interdit. Park Chan-wook se doit donc aussi d’accomplir une impossible traversée. Le pont de Non-Retour, enjambe la rivière Sachon au Sud de la JSA. Très vite un des personnages principaux du film met son compagnon – et donc le spectateur - au parfum. C’est sur ce pont que se faisaient les échanges de prisonniers à la fin de la Guerre de Corée.

Ceux qui partaient vers le Nord effectuaient alors un aller simple sans espoir de faire machine arrière. Jusqu’au milieu des années soixante-dix, les soldats nord-coréens étaient toutefois contraints d’utiliser ce passage afin de rejoindre un autre poste frontière et se retrouvaient ainsi en zone ennemie sur quelques mètres. Mais le 18 août 1976, un drame change la donne. Lors d’une mission encadrée par l’ONU, des soldats américains chargés d’abattre un arbre près du pont qui empêche une parfaite visibilité du secteur, sont violemment agressés par des soldats nord-coréens. Ces derniers sont envoyés pour stopper les travaux prétextant que l’arbre en question a été planté par leur leader et ne peut donc être touché. Face à leur refus, les soldats armés d’armes blanches interviennent et tuent deux officiers américains. On appelle cet épisode : L’incident du peuplier. Tout ce passé remonte ici à la surface. Pour Park Chan-wook, ce pont est comme cette rue de San Francisco dans le Vertigo d’Alfred Hitchcock. Il est capable lui-aussi de le réinventer à loisir.

« Lors des projections, on sentait les spectateurs sidérés lorsqu’ils voyaient la caméra traverser le pont du Nord au Sud pour accompagner le héros blessé. Ce mouvement était pour eux inconcevable. Pas un sud-coréen ne l’avait fait auparavant. » (4)

Le climat sombre et violent qui entoure ce lieu minuscule mais explosif, est désamorcé par un humour qui replace aussitôt les choses à une valeur plus triviale. Ainsi un soldat peut affirmer : « Les deux côtés sont plus proches que je ne le pensais. » Et obtenir comme réponse : « On pourrait même entendre les péter ! » C’est en cherchant à se soulager d’une envie pressante que l’un des héros va s’écarter de sa zone autorisée et ainsi justifier dans son récit inaugural le rapprochement fortuit avec ceux du Nord. Cette trivialité n’est jamais grossière, elle permet au contraire au scénario d’afficher ses propres règles morales : les protagonistes sont des hommes ordinaires et innocents pris au piège d’un micro-territoire régit par des règles aberrantes. A différents moments du film, Chan-wook filme des soldats perdus au milieu d’une nature sauvage nimbée d’une lumière presque irréelle, se demandant penauds s’ils sont, ou non, du bon côté de la frontière. JSA avec sa pleine lune au milieu d’un ciel étoilé, prend souvent des allures de conte.

« Je redoutais que JSA soit trop sentimental. Le film est d’un teneur extrêmement dramatique car le spectateur sait dès le départ l’issue tragique de cette histoire. Il fallait toutefois montrer son aspect comique. Outre le côté amusant de certaines situations, c’est la structure même du récit, volontairement répétitive, qui donne un aspect absurde à l’ensemble(2)

L’absurdité de ce monde, nos quatre soldats en ont bien-sûr pleinement conscience et leur donne même l’occasion de jouer avec. Comme ces séquences où les frères ennemis obligés de donner le change une fois postés en plein jour au poste frontière principale de la JSA, s’amusent de cette ligne tracée par l’homme.

Là, c’est une ombre qui se permet d’étendre sa portée au-delà de la zone autorisée, ici, des crachats s’envolent dans les airs et viennent atterrir sur les boots de l’ennemi amusé par cette audace complice. Les héros ne sont finalement que des jeunes gens aux allures de lycéens faisant l’expérience de la séduction, de l’amitié virile, des jeux interdits, avant d’être rattrapés par une réalité. Une réalité qui les obligera à se confronter à leurs propres peurs voire à trahir l’être aimé tout en le suppliant dans les yeux de lui pardonner.

Cette culpabilité teintée de duplicité et de désespoir, traduit l’ultime renoncement d’êtres à qui l’on a refusé le droit d’être innocents.
JSA est la matrice de l’œuvre d’un cinéaste qui va dès lors continuer à explorer la douleur de vivre dans un monde violent et bipolaire contaminé de l’intérieur. Chez Park Chan-wook, la douceur et la beauté ne sont pas exclues pour autant. Elles méritent même tous les sacrifices.
Thomas Baurez

(1) Studio Cinelive n° 8 - octobre 2009 -
(2) Commentaires du cinéaste sur les bonus du DVD édité chez TF1 vidéo en 2003.
(3) Positif n° 567 - mai 2008 -
(4) Interview réalisée par Nick Roddick & disponible sur le site www.filmfestivals.com
(5) Analyse du chercheur Antoine Coppola pour Libération – juin 2015.

 
#JSA

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