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vendredi 14 décembre 2018

THE HAPPY PRINCE


Biopic/Drame/Un film touchant et intéressant avec une belle réalisation

Réalisé par Rupert Everett
Avec Rupert Everett, Colin Firth, Colin Morgan, Emily Watson, Tom Wilkinson, Edwin Thomas, Antonio Spagnuolo...

Long-métrage Allemand/Belge/Italien/Britannique
Durée: 01h46mn
Année de production: 2018
Distributeur: Océan Films 

Date de sortie sur nos écrans : 19 décembre 2018


Résumé : À la fin du XIXe siècle, le dandy et écrivain de génie Oscar Wilde, intelligent et scandaleux brille au sein de la société londonienne. Son homosexualité est toutefois trop affichée pour son époque et il est envoyé en prison. Ruiné et malade lorsqu’il en sort, il part s’exiler à Paris. Dans sa chambre d'hôtel miteuse, au soir de sa vie, les souvenirs l'envahissent…

Est-ce bien lui celui qui, un jour, a été l'homme le plus célèbre de Londres ? L'artiste conspué par une société qui autrefois l'adulait ? L'amant qui, confronté à la mort, repense à sa tentative avortée de renouer avec sa femme Constance, à son histoire d'amour tourmentée avec Lord Alfred Douglas et à Robbie Ross, ami dévoué et généreux, qui a tenté en vain de le protéger contre ses pires excès ?

De Dieppe à Naples, en passant par Paris, Oscar n'est plus qu'un vagabond désargenté, passant son temps à fuir. Il est néanmoins vénéré par une bande étrange de marginaux et de gamins des rues qu’il fascine avec ses récits poétiques. Car son esprit est toujours aussi vif et acéré. Il conservera d’ailleurs son charme et son humour jusqu’à la fin : « Soit c’est le papier peint qui disparaît, soit c’est moi… »

Bande annonce (VOSTFR)


Extrait - La lettre (VOSTFR)


Extrait - Moqueries (VOSTFR)


Extrait - Un grand amour ne s'oublie jamais (VOSTFR)


Ce que j'en ai penséTHE HAPPY PRINCE se concentre sur les dernières années de la vie d'Oscar Wilde, entrecoupées de moments-clés qui ont marqué son existence. On découvre un homme plus grand que nature dans son appétit à jouir de la vie, même s'il doit pour cela manipuler ses amis. Comme pour beaucoup d'artistes de la fin du 19ème siècle, le succès n'est pas synonyme de fortune. Dans son cas, c'est même tout le contraire. Le réalisateur, également acteur principal, Rupert Everett, dépeint l'époque, les mœurs et les pensées avec une grande crédibilité. 

Les décors, les vêtements et les lieux donnent la sensation de vivre les tourments qui habitent ce brillant esprit dont les meilleurs alliés furent les mots. Cela se ressent d’ailleurs dans les dialogues et les tournures de phrases qui sonnent mélodieusement à nos oreilles au gré des métaphores et allégories qui viennent s’intercaler dans les paroles. 

Le réalisateur ne nous évite pas la cruauté, ni la laideur de certaines situations. Il les oppose à d'autres moments dont la beauté en clair-obscur évoque des peintures d’artistes classiques. 



Il n'essaie pas non plus de rendre son sujet héroïque ou formidable. Il le dépeint comme un homme blessé, malade, qui privilégie son plaisir au détriment du reste. Et cependant, dans ce portrait honnête, Rupert Everett rend son interprétation d'Oscar Wilde touchante et le rend attachant, comme savent si bien l'être les grands esprits malgré leurs excès. Son jeu laisse entrapercevoir le feu de la création, les regrets et l'impossible résistance aux sirènes du plaisir.



La mise en scène est parfois un peu classique, cependant, elle est claire et surtout constante. 

Les seconds rôles tels que Colin Firth qui interprète Reginald Turner, Colin Morgan qui interprète Alfred Bosie Douglas, Emily Watson dans le rôle de Constance Wilde ou encore Edwin Thomas dans celui de Robbie Ross ont les épaules pour permettre l'équilibre dans les échanges.



Copyright photos @ Wilhelm Moser

THE HAPPY PRINCE nous permet d’apprendre sur le vécu de l’homme qui est bien sûr indissociable de l’auteur. Il nous donne des clefs pour lire ou relire les œuvres d’Oscar Wilde avec des éléments nouveaux en tête. La superbe performance de Rupert Everett et le soin qu’il apporte à sa réalisation en font un film touchant et intéressant.

NOTES DE PRODUCTION
(A ne lire qu'après avoir vu le film pour éviter les spoilers !)

LA GENÈSE DU PROJET

En 2009, le producteur Jörg Schulze a découvert une interview que Rupert Everett avait donnée au magazine allemand Der Spiegel «l’un des meilleurs scénarios» qu’il ait «jamais lus».

Après quelques discussions avec Everett, le producteur a compris que ce dernier souhaitait signer la mise en scène, même s’il était conscient que la tâche allait être difficile étant donné qu’il campait aussi le rôle principal. Alors même que le projet ne faisait que démarrer, Everett avait réuni des acteurs de tout premier plan, comme Emily Watson, Colin Firth et Tom Wilkinson. «Nous nous sommes vraiment appuyés sur le scénario et le casting pour monter le film», affirme Schulze. Il a ainsi convenu de financer le film en Allemagne en mettant à profit les spécificités du système allemand et en en contournant les écueils. Il a rencontré Thorsten Ritter, vendeur international, puis Philipp Kreuzer, responsable des coproductions et producteur au sein du Bavaria Film Group. Markus Zimmer, de Concorde, qui avait distribué avec succès plusieurs films de Rupert Everett s’est engagé très tôt dans le projet, et le tour de table a été bouclé grâce à une participation substantielle du FFF Bayern au printemps 2015. Fonds d’aide régional majeur du pays, le FFF Bayern avait récemment créé un programme spécial pour les coproductions internationales qui correspondait parfaitement à THE HAPPY PRINCE. C’est le dispositif principal autour duquel s’est bâti le montage financier du film en Allemagne.

À Londres, Rupert Everett s’était produit dans «The Judas Kiss», pièce de David Hare évoquant deux périodes critiques dans la vie d’Oscar Wilde. L’acteur avait été plébiscité par la critique, et le Guardian notamment avait salué «la plus belle prestation de sa carrière». La pièce a ensuite été jouée dans le West End, puis à Toronto et à Broadway. C’est ainsi que THE HAPPY PRINCE a séduit BBC Films et Lions Gate UK, nouveaux partenaires financiers du film. Thorsten Ritter de Beta Cinema s’est aussi engagé dans le projet, en prenant le mandat des ventes internationales.

Il a ensuite fallu relever le défi de donner une tonalité réaliste au film. En effet, comme il s’agit d’un film d’époque se déroulant entre Paris, Naples, la Normandie, Heidelberg et Londres, il a été envisagé de tourner en studio. Or, Everett était convaincu que seuls des décors naturels permettaient d’obtenir l’authenticité qu’il recherchait. «Il s’agissait de monter un projet, sur un plan logistique et financier, qui réponde à toutes les ambitions artistiques de Rupert, tout en étant raisonnable d’un point de vue économique», explique Philipp Kreuzer. Il a alors décidé de faire de THE HAPPY PRINCE une véritable coproduction européenne. Il a d’abord contacté Sébastien Delloye, de la société belge Entre Chien et Loup (IRINA PALM, ELLE, LE CONGRÈS), qui s’est imposé comme coproducteur délégué. Puis, Palomar, structure installée à Rome, s’est aussi embarquée dans l’aventure. Les deux sociétés ont levé des fonds importants dans leurs pays respectifs et, par conséquent, le film a été soutenu par Eurimages. Enfin, grâce à plusieurs fonds d’investissements, le financement a pu être bouclé. Au bout de quelques mois de repérages en Bavière, à Bruxelles, en Wallonie et à Naples, et suite à d’innombrables ajustements destinés à prendre en compte les indisponibilités des comédiens, le projet a enfin pu voir le jour en mai 2016 et le tournage a débuté en septembre de la même année.

DES ACTEURS AUX TECHNICIENS

Au départ, Rupert Everett a hésité à camper luimême Oscar Wilde, mais le succès de la reprise, en 2012, de «The Judas Kiss» a fini par le convaincre de le faire. Il a souvent dit qu’il n’aurait pas pu entreprendre ce film sans le soutien de Colin Firth. C’est la directrice de casting Celestia Fox (LE NOM DE LA ROSE, LES VESTIGES DU JOUR, LE PIANISTE) qui a d’abord réuni les deux acteurs sur HISTOIRE D’UNE TRAHISON (1984) qui a valu à Everett sa première citation au BAFTA Award. Ils sont devenus amis au fil des années et de leurs projets communs comme L’IMPORTANCE D’ÊTRE CONSTANT (2001) et ST TRINIAN’S – PENSIONNAT POUR JEUNES FILLES REBELLES (2007). Arborant une moustache en guidon, comme il se doit, Firth interprète l’ami fidèle d’Oscar, Reggie, apportant un peu d’humour et de légèreté dans les moments de détresse traversés par l’écrivain. Grâce, en grande partie, aux contacts du réalisateur, Everett et Firth sont entourés de formidables partenaires : Emily Watson (citée à l’Oscar pour BREAKING THE WAVES) campe Constance, l’épouse dénigrée d’Oscar, et Colin Morgan (MERLIN, THE LIVING DEAD) incarne Lord Alfred Douglas, l’amant lunatique de Wilde. Son rival, Robbie, est interprété par Edwin Thomas, comédien débutant. Deux fois cité à l’Oscar, Tom Wilkinson prête ses traits au père Dunne, prêtre qui entend l’ultime confession de l’artiste, et Anna Chancellor, Béatrice Dalle, Ronald Pickup, John Standing et Joshua McGuire tiennent des seconds rôles. Pour son premier long métrage, Everett a sollicité des techniciens de tout premier plan, comme le chef-opérateur John Conroy, qui a insufflé une formidable vitalité au film grâce à ses plans à l’épaule et son usage des éclairages naturels, les chefs-costumiers Maurizio Millenotti et Gianni Casalnuovo et le chef-décorateur Brian Morris qui, avec son équipe, a reconstitué le Naples et le Paris du XIXème siècle en Franconie (Bavière).

UN TOURNAGE DANS QUATRE PAYS

Tourner un film censé se dérouler, pour l’essentiel, entre Paris et Naples était un vrai défi pour les producteurs. Au départ, ils avaient l’intention de tourner en studio, mais cette option s’est avérée irréaliste sur un plan artistique et financier, si bien qu’il a fallu dénicher des décors naturels vraisemblables. Au départ, il a été nécessaire de déterminer les scènes devant être tournées sur les lieux mêmes de l’action, et celles qui pouvaient être filmées dans d’autres décors naturels. Il était évident que les séquences du port et des extérieurs normands ne pouvaient être tournées que sur place. Il en allait de même des extérieurs de Naples qui sont incomparables. Les coproducteurs italiens Carlo Degli Esposti et Nicola Serra, de Palomar, ont obtenu une semaine de tournage à Naples et ont fait en sorte de saisir l’esprit et l’atmosphère de cette ville frénétique où Oscar tente de renouer avec Bosie. Il s’agissait également de repérer les lieux de tournage en Belgique et en Allemagne. Grâce au soutien du FFF Bayern, un vieux château bavarois a campé un palais napolitain délabré. Après plus d’un an de repérages, la production a déniché un magnifique château en Franconie, dans la petite ville de Thurnau, où des stucs datant du XIXème siècle étaient encore intacts et étonnamment semblables à ceux qu’on trouve à Naples. Grâce à la diversité des espaces du château, l’équipe a pu y tourner des séquences se déroulant dans plusieurs lieux, comme la chambre de l’hôtel d’Alsace, la prison de Reading, et même une rue d’un quartier pauvre en hiver. Un tribunal et un café français ont été reconstitués dans l’ancienne salle de sport du petit village de Mitwitz, où d’autres sites ont été repérés pour les intérieurs de la maison de Constance. Après la Franconie et Naples, la production s’est installée à Bruxelles et en Wallonie où toutes les scènes parisiennes – bistrots, parcs, gares et escaliers – ont été tournées. Le tournage s’est achevé en Normandie où la production s’est attachée à filmer les lieux mêmes de l’action, à l’instar du célèbre hôtel des Roches, à Trouville, où Oscar Wilde a réellement séjourné. En dépit des longues distances parcourues et du rythme soutenu – l’équipe se déplaçait jusqu’à trois fois dans la même journée –, Brian Morris a fait en sorte que l’ensemble des décors soient imposants et élégants. Au bout de 42 jours d’un périple à travers quatre pays, le tournage s’est terminé le 3 novembre 2016.

OSCAR WILDE EN QUELQUES MOTS

Oscar Wilde, dont le nom complet est Oscar Fingal O’Flahertie Wills Wilde, est un écrivain irlandais, né à Dublin le 16 octobre 1854 et mort à Paris le 30 novembre 1900.

Né dans la bourgeoisie irlandaise et protestante de Dublin, d’un père chirurgien renommé et d’une mère poétesse, Oscar Wilde se distingue par un parcours scolaire brillant. Nourri de culture classique, couronné de prix au sein du Trinity College de Dublin, il intègre le Magdalene College de l’université d’Oxford, où il se construit un personnage d’esthète et de dandy, sous l’influence des préraphaélites et des théories de L’art pour l’art de Walter Pater, John Ruskin ou Whistler. À l’issue de ses études, Wilde s’installe à Londres, où il parvient à s’insérer dans la bonne société et les cercles cultivés, s’illustrant dans plusieurs genres littéraires.

S’il publie, conformément aux exigences de l’esthétisme le plus pur, un volume de poésie, il ne néglige pas des activités moins considérées des cercles littéraires, mais plus lucratives  : ainsi, il se fait le porte-parole de la nouvelle «  Renaissance anglaise dans les arts  » dans une série de conférences aux États-Unis et au Canada, puis exerce une prolifique activité de journaliste. Au tournant des années 1890, il précise sa théorie esthétique dans une série de dialogues et d’essais, et explore dans son roman Le Portrait de Dorian Gray (1890) les liens entretenus par la beauté, la décadence et la duplicité. Sa pièce Salomé (1891), rédigée en français à Paris l’année suivante, ne peut être jouée en Angleterre, faute d’avoir obtenu la licence d’autorisation, au motif qu’elle met en scène des personnages bibliques. Confronté une première fois aux rigueurs de la morale victorienne, Wilde enchaîne cependant avec quatre comédies de mœurs, qui font de lui l’un des dramaturges les plus en vue de Londres. Indissociables de son talent littéraire, sa personnalité hors du commun, le mordant de son esprit, le brillant de sa conversation et de ses costumes assuraient sa renommée.

Au faîte de sa gloire, alors que sa pièce maîtresse L’Importance d’être Constant (1895) triomphe à Londres, Oscar Wilde poursuit le père de son amant Alfred Douglas pour diffamation, après que celui-ci a entrepris de faire scandale de son homosexualité. Après une série de trois procès retentissants, Wilde est condamné pour «  grave immoralité  » à deux ans de travaux forcés. Ruiné par ses différents procès, condamné à la banqueroute, il écrit en prison De Profundis, une longue lettre adressée à son amant dont la noirceur forme un contraste saisissant avec sa première philosophie du plaisir. Dès sa libération en mai 1897, il quitte définitivement la GrandeBretagne pour la France. C’est dans ce pays d’accueil qu’il met un point final à son œuvre avec La Ballade de la geôle de Reading (1898), un long poème commémorant l’expérience éprouvante de la vie en prison. Il meurt à Paris en 1900, dans le dénuement, à l’âge de quarante-six ans.

DANS LE DÉTAIL

ENFANCE
Oscar Wilde naît au 21 Westland Row à Dublin (aujourd’hui devenu le siège de l’Oscar Wilde Centre, Trinity College). Il est le second des trois enfants de Sir William Wilde  et de Jane Francesca Elgee, de deux ans le cadet de son frère aîné William. À en croire Vyvyan Holland, fils cadet d’Oscar, le patronyme de Wilde est d’origine hollandaise, l’ancêtre le plus lointain dont on retrouva la trace étant un certain colonel De Wilde qui se serait enrôlé dans l’armée du roi Guillaume III au XVIIe . Sa mère ne se départit jamais sa vie durant de son soutien à la cause nationaliste irlandaise, bien qu’elle restât fidèle à la tradition anglicane de ses grands-pères, tous deux pasteurs. Elle s’enorgueillissait tout particulièrement de ses poésies nationalistes, dont elle avait commencé la composition en 1845, après la mort du journaliste et poète Thomas Davis, l’une des figures de proue des Jeunes Irlandais. Publiées sous le pseudonyme de Speranza dans le journal The Nation, l’organe de presse du mouvement cofondé par Davis, ces poésies jouissaient d’une certaine estime dans le milieu littéraire irlandais. W. B. Yeats lui-même ne manquait pas d’en faire l’éloge.

Les poèmes des Young Irelanders, que leur mère leur lit régulièrement, font, dès le plus jeune âge, partie intégrante de l’univers culturel dans lequel baignent les deux frères Oscar et Willie Wilde. Les peintures et les bustes antiques, qui ornent la maison familiale, témoignent, quant à eux, de l’engouement maternel pour la mode néo-classique de l’époque. L’influence de Jane Wilde sur Oscar ne se limite pas au cadre culturel dans lequel grandit son fils : elle ne cesse, dès qu’elle a perçu chez lui les prémices d’une vocation littéraire, de l’encourager et de la nourrir.

William Wilde est un médecin oculiste éminent (il soigne notamment la reine Victoria elle-même, Napoléon III ou le roi de Suède Oscar II qui tient à le remercier en devenant le parrain d’Oscar Wilde, d’où le prénom original donné à celui-ci). William Wilde anobli, devient «chevalier» en 1864 pour les services rendus comme conseiller médical et commissaire adjoint au recensement de l’Irlande. Il verse par ailleurs dans l’érudition locale et écrit plusieurs ouvrages traitant de l’archéologie et du folklore irlandais. Philanthrope reconnu, il ouvre un dispensaire à l’intention des pauvres de Dublin qui préfigure le Dublin Eye and Ear Hospital, situé de nos jours à Adelaide Road.

En 1855, la famille Wilde emménage au 1 Merrion Square, où leur fille Isola voit le jour deux ans plus tard. La nouvelle résidence, à la hauteur de la notoriété grandissante du couple, lui permet de tenir un salon pour recevoir l’élite culturelle et médicale de la ville. Ces réunions des samedis après-midis réunissent parfois jusqu’à cent invités, et comptent parmi leurs habitués des noms tels que Sheridan Le Fanu, Charles Lever, George Petrie, Isaac Butt, William Rowan Hamilton et Samuel Ferguson. Sa mère Jane Francesca Elgee aurait préféré une fille à la naissance d’Oscar, elle l’élève comme tel jusqu’à l’âge de sept ans  : toute sa vie Oscar Wilde restera dans sa tête ce jeune garçon ambigu, transformé par sa mère en petite idole hindoue. Jusqu’à l’âge de neuf ans, Oscar Wilde est éduqué à domicile, sous la garde d’une bonne française et d’une gouvernante allemande. Il fréquente ensuite la Portora Royal School Moytora, dans le comté de Mayo où il fréquente avec son frère le futur écrivain George Moore. Sa jeune sœur Isola meurt à 11 ans d’une méningite. Wilde lui a dédié le poème Requiescat.

TRINITY COLLEGE
Wilde quitte Portora avec une bourse royale pour le prestigieux Trinity College de Dublin qu’il fréquente de 1871 à 1874, en compagnie de son frère, dont il partage la chambre. Il reçoit l’enseignement de R.Y. Tyrell, Arthur Palmer, Edward Dowden et surtout de son tuteur, le révérend John Pentland Mahaffy, vieil érudit qui éveille son intérêt pour la culture grecque antique et la passion des questions nobiliaires. Malgré des réserves tardives, Wilde tient encore, en 1893, Mahaffy pour son « premier et meilleur maître », celui qui « [lui] apprit à aimer les œuvres grecques ». De son côté Mahaffy se vante dans un premier temps d’avoir créé Wilde, puis dans un second temps, après les revers de fortune de son élève, déplore qu’il soit « la seule tâche de [son] tutorat ». Les deux hommes entretiennent, à l’époque, une relation suffisamment étroite pour que Mahaffy juge de citer nommément son élève en exergue de son ouvrage Social Life in Greece from Homer to Menander.

Cette découverte de l’hellénisme va, pour Wilde, de pair avec un approfondissement de ses conceptions esthétiques, qui commencent à se préciser. Outre les enseignements de Mahaffy, il subit pendant cette période l’influence des poètes et des peintres préraphaélites, en premier lieu de Dante Gabriel Rossetti et d’Algernon Swinburne, qui oriente ses lectures vers Baudelaire puis Walt Whitman. Sous l’effet de ces théories esthétiques, inséparables d’une conception plus générale et assez exigeante des rapports entre l’art et la vie, il commence à modeler le personnage d’esthète qui devait faire sa réputation. Wilde devient également un membre actif de l’University Philosophical Society, une société de débats qui publie une feuille de chou. Remarqué pour ses activités parascolaires, il brille également sur le terrain plus proprement académique  : premier de sa classe lors de sa première année, récipiendaire d’une bourse par concours la seconde, il remporte finalement la médaille d’or de Berkeley, la récompense suprême en grec de l’université, pour clore son cursus. Il était dans la logique du système universitaire britannique qu’un élève aussi brillant intégrât l’une des prestigieuses universités anglaises. Encouragé par Mahaffy, il postule pour une bourse spéciale du Magdalene College de l’université d’Oxford, qu’il remporte aisément.

OXFORD
Pendant sa scolarité à Oxford, Wilde gagna rapidement une certaine renommée parmi ses condisciples pour son esthétisme affiché et son rôle dans le mouvement décadent. Il portait les cheveux longs, méprisant ouvertement les sports virils, qui jouaient un rôle central dans la vie sociale des étudiants d’Oxford, bien qu’il pratiquât occasionnellement la boxe. Dans sa chambre, les plumes de paon, les fleurs de lys ou de tournesol côtoyaient des porcelaines de Chine bleues, des photographies du pape et des gravures de peintres préraphaélites. Il confia un jour à des amis qu’il lui était « chaque jour plus difficile de se montrer digne de [sa] porcelaine bleue » ; la phrase fit rapidement le tour du campus, reprise comme un slogan par les esthètes et utilisés contre eux par ceux qui l’érigeaient en symbole de leur vacuité. L’hostilité de certains étudiants contre ces excentriques qui se distinguaient par leurs poses languides et leurs costumes tape-à-l’œil pouvait parfois tourner à la provocation physique. Attaqué par un groupe de quatre jeunes gens, Wilde désarçonna un jour tous ces critiques en répondant seul du tac au tac à l’aide de ses poings.

Dès sa troisième année à Oxford, il avait définitivement posé les bases de son personnage de dandy et assis sa notoriété, qui reposait pour partie sur la distance désinvolte qu’il adoptait avec l’imposante institution qu’était l’université d’Oxford. Il fut ainsi exclu provisoirement, après avoir manqué le début des cours à l’issue d’un voyage en Grèce en compagnie du Professeur Mahaffy. Plusieurs professeurs d’Oxford exercèrent une influence décisive sur sa trajectoire. Si Wilde ne fit pas la connaissance de Walter Pater avant sa troisième année, il avait été enthousiasmé par la lecture de ses Studies in the History of the Renaissance, publiées alors qu’il était encore étudiant à Trinity. Pater considérait que la sensibilité esthétique de l’homme devait être cultivée avant toute chose, et accordait une attention toute particulière à l’expérience, dont la «  splendeur  » et la «  terrible brièveté  » exigeaient qu’elle mobilise la concentration de « tout notre être ». Des années plus tard, dans De Profundis, Wilde reconnut «  l’influence si étrange  » que l’ouvrage de Pater avait eu sur sa vie.Il en connaissait des extraits par cœur et l’emporta avec lui en voyage jusque dans ses dernières années. Si Pater donna à Wilde son sens du dévouement à l’art, on peut créditer John Ruskin d’avoir donné un but à cet investissement esthétique.

La fin de son cycle oxonien fut couronnée de succès. Il sortit diplômé du Magdalene College en ayant obtenu les mentions les plus hautes (first class honours) dans ses deux matières principales après avoir remporté le prix de poésie de l’université d’Oxford, le Newdigate Prize, exercice de style dont le thème imposé était cette année-là Ravenne. La ville ne lui était pas inconnue puisqu’il l’avait visitée l’année précédente. Ce prix assez prestigieux, doté de la somme confortable de 21 livres, donnait le droit à son récipiendaire de lire son poème lors de la cérémonie annuelle, mais lui assurait surtout une petite notoriété dans le monde des lettres.

CARRIÈRE ARTISTIQUE ET PREMIERS SUCCÈS

DÉBUTS LONDONIENS
Son diplôme en poche, Wilde retourna à Dublin où il rencontra Florence Balcombe, dont il s’amouracha, mais la jeune femme se fiança à l’écrivain Bram Stoker qu’elle épousa en 1878. Peu après avoir appris ses fiançailles, Wilde lui annonça son intention de «  retourner en Angleterre, probablement pour de bon  ». Incertain de la marche à suivre pour lancer sa carrière, il s’enquit d’abord auprès de plusieurs connaissances de positions libres à Oxbridge. Puis, profitant de la part d’héritage qu’il avait reçu de son père, il s’installa peu après, comme pensionnaire du peintre Frank Miles, d’abord près du Strand, puis à partir de 1880 au 1, Tite Street dans le quartier de Chelsea. La capitale paraissait être la rampe de lancement idéale pour un apprenti artiste ambitieux. Wilde put y profiter des relations dont Miles bénéficiait déjà dans le monde du théâtre londonien. Il devint proche des comédiennes Lillie Langtry, Ellen Terry, avant de devenir un intime de Sarah Bernhardt. Bien qu’il se destinât avant tout à une carrière de critique d’art, ce fut par le biais de la poésie qu’il parvint à se faire un nom dans le monde littéraire de la capitale britannique. Dès son entrée à Trinity College, Wilde avait publié de la poésie dans de petites revues telles que Kottabos et le Dublin University Magazine. Inspiré par ses voyages en Grèce et en Italie, il n’avait depuis jamais cessé d’écrire, publiant occasionnellement dans des magazines. En 1881, un recueil titré Poems, publié «  quasiment à compte d’auteur », réunit ses premières compositions et des œuvres jusqu’alors inédites. Il reçoit un bon accueil et l’écoulement rapide des 750 premiers exemplaires rend nécessaire une nouvelle édition l’année suivante.

TOURNÉE NORD-AMÉRICAINE
Bien qu’il n’eût alors que peu produit, Wilde profita pleinement de la notoriété de son cercle d’amis pour faire valoir ses qualités mondaines  ; il était déjà une figure suffisamment célèbre pour que son style hors norme fît l’objet de caricatures dans la presse. Cette notoriété prit une nouvelle ampleur en 1881 lorsque Gilbert et Sullivan, deux compositeurs en vogue, s’inspirèrent directement de Wilde pour l’un des personnages de leur nouvel opéra intitulé Patience. Lorsque la pièce fut produite aux ÉtatsUnis, on lui proposa une série de conférences visant à familiariser le public américain aux ressorts de l’esthétisme britannique. Wilde arriva aux ÉtatsUnis le 3 janvier 1882, précédé d’une réputation d’homme d’esprit. Il s’empressa de confirmer cette réputation devant la foule venue l’accueillir dès sa descente de bateau en répondant à un douanier qu’il n’avait rien d’autre à déclarer que son génie.

Le succès fut au rendez-vous dans des proportions que les organisateurs n’avaient pas su prévoir  : programmée initialement pour quatre mois, la tournée dura finalement plus d’un an, avec un crochet final par le Canada. Le séjour américain de Wilde lui fut finalement extrêmement profitable. Ce détour transatlantique, autorisé à l’origine par la petite notoriété dont il jouissait à Londres, lui permit en retour de se parer d’une aura plus grande encore qui affermit considérablement sa position en Angleterre. D’un point de vue intellectuel, l’exercice difficile de la conférence publique et la diversité des auditoires auxquels il fut confronté, se produisant aussi bien dans les salons de la grande bourgeoisie que face à des parterres d’ouvriers, lui permit d’affuter sa pensée dans le domaine de l’esthétique. Ces nouveaux développements, inspirés de la lecture de Théophile Gautier, Baudelaire ou William Morris, nourrirent directement les premiers essais qu’il devait publier à son retour en Angleterre.

PARENTHÈSE PARISIENNE
La Duchesse de Padoue, lui permit de revenir dans une ville qui avait déjà marqué son adolescence et était un des hauts lieux de la vie intellectuelle européenne. Il fit peu de temps après son arrivée la connaissance du jeune poète Robert Sherard, qui n’était autre que l’arrière-petit-fils du poète William Wordsworth, lui ouvrait les portes des plus illustres écrivains. Dans son sillage, Wilde put dîner chez Victor Hugo. Son étape parisienne marqua un changement notable dans le style de Wilde, qui entra alors, selon Schiffer, dans sa « deuxième période esthétique ». Troquant ses tenues extravagantes contre des costumes toujours aussi soignés, mais plus sobres, il fit également couper ses fameux cheveux longs, qui lui valaient maints commentaires sarcastiques de la presse, pour une coupe qu’il qualifiait fièrement d’« à la Néron ». Paris marqua également la rencontre de Wilde avec le décadentisme français  ; s’il fit la connaissance de Marcel Proust, il fut néanmoins beaucoup plus marqué par sa rencontre avec Maurice Rollinat, avec lequel il s’entretint à plusieurs reprises. Les soirées organisées par le peintre Giuseppe De Nittis furent également l’occasion pour Wilde de côtoyer les peintres impressionnistes Edgar Degas et Camille Pissarro.

MARIAGE

Dès son retour en Angleterre, Wilde convie Constance Lloyd, la fille d’Horace Lloyd, un riche conseil de la Reine, au thé dominical donné par sa mère. À l’issue d’une cour assidue, il se fiance avec la jeune femme, le 26 novembre 1883, avant de l’épouser en grande pompe le 29 mai 1884, dans la très distinguée église St James, à Londres dans le quartier de Paddington. L’entreprise de séduction, savamment orchestrée, tombe à point nommé pour mettre fin aux rumeurs sur son homosexualité, qui se sont accentuées lors de son séjour français. De cette union naîtront deux enfants, Cyril et Vyvyan. Avant même son mariage, le jeune couple s’affiche assez ouvertement lors de la série de conférences sur ses « Impressions personnelles sur l’Amérique », «  La mode  » ou «  La valeur de l’art dans la vie moderne  » dans laquelle Wilde, à nouveau à court d’argent après son dispendieux séjour parisien, a été contraint de se lancer. Le conférencier ne tarit pas d’éloges sur sa nouvelle femme qui incarne à ses yeux l’essence même du modèle préraphaélite, et dont le caractère est trempé aux nouvelles idées féministes. Le 9 mai 1884, Oscar se rend, avec son frère et sa mère, chez Charles Carleton Massey, pour assister à la première réunion de la loge théosophique de l’Hermetic Society.

Les revenus annuels de Constance Lloyd s’élèvent à 250 livres, somme généreuse pour une jeune femme, mais qui est bien le moins qu’il faut à un chantre de l’esthétisme qui doit maintenant incarner les principes qu’il s’est fait profession d’enseigner aux autres. Le 16 Titre Street, qui doit abriter le jeune couple, est rénové à grand frais, consumant l’intégralité des 5 000 livres d’avance sur héritage que le grand-père de Constance lui avait consenti. La villa dont la décoration est confiée à l’architecte Edward William Godwin accueille les trésors que Wilde a amassés, comme le bureau de travail de Thomas Carlyle. Il devient rédacteur en chef de The Womans’ World. En 1886, il rencontre Robert Ross qui devient son amant et sera plus tard son exécuteur testamentaire.

LE PORTRAIT DE DORIAN GRAY

Publié dans sa première version le 20 juin 1890, Le Portrait de Dorian Gray (The Picture of Dorian Gray) est le produit d’une commande de l’éditeur américain J.M Stoddart pour sa revue, le Lippincotts Monthly Magazine. Il parait en volume, augmenté de six chapitres, l’année suivante aux États-Unis et en Angleterre et déclenche une tempête de protestations parmi les critiques anglais. La qualité littéraire du texte n’est certes pas mise en cause. À l’instar du Scots Observer, qui mène campagne contre le roman aux côtés du Daily Chronicle et de la St James Gazette, la plupart des critiques reconnaissent à Wilde «  de l’intelligence, de l’art et du style». Ils lui reprochent en revanche de compromettre ses qualités en illustrant des thèmes qui portent atteinte à la morale publique. « Art travesti » que celui de Wilde, « car son intérêt est d’ordre médico-légal ; il travestit la nature, car son héros est un monstre ; il travestit la morale, car l’auteur ne dit pas assez explicitement qu’il ne préfère pas un itinéraire de monstrueuse iniquité à une vie droite, saine et sensée ».

Wilde n’est pas pour rien dans l’ampleur que prend la controverse. Il ne se dérobe pas face aux critiques et choisit de répondre avec vigueur à chacune des objections de ses détracteurs. Sa défense est pour lui l’occasion de mettre en lumière, et parfois même de préciser, les lignes du programme qu’il vient de développer dans son essai Le Critique comme artiste (1891). Elle tient dans l’affirmation de l’indépendance que l’art doit maintenir vis-à-vis de la morale, et plus généralement dans la supériorité de l’Esthétique sur l’Éthique.

En 1891, il rencontre Lord Alfred Douglas de Queensberry, s’en éprend et tous deux mènent une vie débridée en affichant en public leur homosexualité. Le père d’Alfred, John Douglas, 9e Marquis de Queensberry et frère de Florence Dixie, désapprouve cette relation et provoque Wilde à plusieurs reprises. Cela entraîne le scandale Queensberry et un procès.

LE SCANDALE QUEENSBERRY

Le marquis de Queensberry a demandé à Wilde de s’éloigner de son fils. Début 1895, il remet au portier du club Albermarle, l’un des clubs d’Oscar Wilde, sa carte de visite où il écrit : For Oscar Wilde posing as Somdomite « Pour Oscar Wilde, s’affichant comme Somdomite [sic]. 

Wilde décide alors de lui intenter un procès pour diffamation, qu’il perd. Le marquis se retourne contre Wilde. Premier des procès intentés contre Wilde, il débute le 3 avril 1895. L’avocat de Queensberry, Edward Carson, s’y révèle un accusateur habile et coriace, et les joutes verbales opposant les deux hommes restent dans l’histoire. Wilde joue tout d’abord de son charme habituel, de son inégalable sens de la répartie, déclenchant l’hilarité du public, transformant par moment le tribunal en salle de théâtre. Mais il finit par se faire « piéger » pour un « bon mot » à propos de Walter Grainger, un jeune domestique de Lord Alfred Douglas à Oxford  : Carson lui demandant s’il l’a jamais embrassé, Wilde répond « Oh non, jamais, jamais ! C’était un garçon singulièrement quelconque, malheureusement très laid, je l’ai plaint pour cela. »

EMPRISONNEMENT

Pressé par ses amis, Robert Ross en particulier, de s’enfuir sur le continent, il préfère attendre l’inéluctable. Daniel Salvatore Schiffer reprend l’explication de Yeats concernant cette attitude, citant les propos de Lady Wilde : «  Si vous restez, et même si vous allez en prison, vous serez toujours mon fils [...]. Mais si vous partez, je ne vous adresserai jamais plus la parole ». Il est arrêté le 6 avril 1895 dans sa chambre n° 118 du palace londonien Cadogan Hotel, puis, après deux autres procès, il est condamné le 25 mai 1895, en vertu d’une loi datant de 1885 interdisant l’homosexualité, à la peine maximale de deux ans de travaux forcés en 1895. Ses biens sont confisqués pour payer les frais de justice. Constance, sa femme, se réfugie avec ses fils en Suisse où elle subit une humiliation à Neuchâtel en juin 1895, un hôtelier la mettant dehors en raison de son nom scandaleux. Elle substitue alors au patronyme de ses fils celui de « Holland », qui correspond au deuxième prénom de son frère, Otho Holland Lloyd.

Après quatorze mois de travaux forcés et à la suite de son transfert de la prison de Reading, Wilde se voit accorder le privilège exceptionnel de la part du directeur de la prison de posséder un petit matériel d’écriture et reçoit la permission d’écrire à condition de remettre tous les soirs ses écrits, son papier et son stylo aux autorités pénitentiaires. Il n’écrira en prison que de la correspondance, et en particulier une longue lettre adressée à Alfred Douglas qui sera, après sa mort, publiée sur le nom de De Profundis. Les travaux forcés et l’enfermement l’affecteront au point qu’il ne produira qu’une seule œuvre après sa libération, elle-même sur le thème de la prison : La Ballade de la geôle de Reading. Durant son incarcération, il continue de recevoir la visite de Robert Ross. Alfred Douglas est, quant à lui, poussé à l’exil en France et en Italie pendant plus de trois ans.

APRÈS SA LIBÉRATION DE PRISON

Sa libération, en 1897, est un grand moment de joie, il s’exclame à de nombreuses reprises « Que le monde est beau » sur le quai de la gare, ce que ses amis lui reprochent puisqu’il lui est plus que nécessaire de se faire discret. Il souhaite épouser le catholicisme, à la suite de sa conversion spirituelle que lui a coûté la prison, et désire se retirer un an dans un cloître. Les Jésuites qu’il sollicite refusent d’accueillir un tel membre et lui conseillent d’attendre encore un an ou deux. Il quitte alors l’Angleterre pour la France, où il demeure quelque temps à Berneval, près de Dieppe en Normandie, sous le nom de Sébastien Melmoth, en référence au roman Melmoth, l’homme errant (Melmoth the Wanderer 1820) de Charles Robert Maturin, un des romans fondateurs du courant gothique en littérature, et du martyr Sébastien, personnage qui le fascine. Maturin était par ailleurs le grand-oncle de Wilde. Il vit sous la tutelle de Robert Ross, qui s’étonne de le voir se comporter tel un enfant. En effet, Wilde est très dispendieux alors même que ses ressources se sont taries. Traumatisé par son expérience de la prison, il semble avoir plus que besoin d’une présence à ses côtés, alors que Ross doit retourner à Londres pour affaires. Il s’étonne des réticences de Constance à le rejoindre. Or cette dernière est, non seulement très éprouvée, mais combat en plus la maladie. Extrêmement déçu, Wilde reçoit un billet de Lord Alfred Douglas et désire ardemment le retrouver malgré les avertissements de Ross et les menaces de Constance de lui couper les vivres. Vraisemblablement, Bosie n’a pas lu De Profundis, qui lui était pourtant originellement destiné, encore que cela fasse débat entre Ross qui devait le lui remettre, et Alfred Douglas qui assure encore dans son autobiographie ne l’avoir jamais eu en main. Finalement, une rencontre à Rouen, le 28 août, leur fait retrouver la vie commune. Et, après être passés par Paris afin d’obtenir les fonds nécessaires, généreusement offerts par O’Sullivan, les deux amants partent pour Naples en septembre 97. Ils mènent un train de vie très confortable, compte tenu de leurs revenus communs. Toutefois, lorsque Constance apprend la situation, elle met sa menace à exécution, et le couple s’enfonce alors dans le besoin.

Oisif, Wilde sort avec ses amis ou fréquente de jeunes prostitués à Paris. Commence alors une période de déchéance dont il ne sortira pas. Malgré l’aide de ses amis qui lui prêtent de l’argent (ses revenus littéraires étant devenus insuffisants), notamment André Gide et Robert Ross, il finit ses jours dans la solitude et la misère. Oscar Wilde meurt probablement d’une méningite, âgé de 46 ans, en exil volontaire à Paris, le 30 novembre 1900 au 13 rue des Beaux-Arts. Plusieurs causes de cette mort ont été données par ses biographes : méningite consécutive à sa syphilis chronique (il n’en a jamais montré de symptômes) ; consécutive à une opération chirurgicale, peut-être une mastoïdectomie selon Merlin Holland, unique petit-fils d’Oscar Wilde ; les médecins de Wilde, le Dr Paul Cleiss et Tucker A’Court, pensent que cette inflammation des méninges est la conséquence d’une « ancienne suppuration de l’oreille droite d’ailleurs en traitement depuis plusieurs années » . Le 28 octobre 1900, il s’était converti au catholicisme. À cette occasion, la tradition voulant que l’on offre une coupe de champagne à un adulte qui se convertissait, il aurait eu ce mot  : Ses derniers mots, dans une chambre d’hôtelau décor miteux (Hôtel d’Alsace, 13 rue des Beaux-Arts à Paris, devenu aujourd’hui L’Hôtel) auraient été : Après un enterrement de «  sixième classe  » (le dernier avant la fosse commune) et une inhumation au cimetière de Bagneux, ses restes sont transférés, en 1909, au cimetière du Père-Lachaise, division 89, à Paris. Son tombeau surmonté d’un monument s’inspirant d’un taureau ailé assyrien, conservé au British Museum et dont le visage est celui du dramaturge (allusion au poème La Sphinx de Wilde), a été sculpté par l’artiste expressionniste Sir Jacob Epstein de 1911 à 1914.

LE PRINCE HEUREUX (The Happy Prince)

Le Prince heureux et autres contes (The Happy Prince and Other Stories) a été publié en 1888. Il est aujourd’hui disponible, entre autre, aux éditions FOLIO Junior. .

RÉSUMÉ DU CONTE
Une nuit d’automne, une hirondelle, attardée dans sa migration, arrive au-dessus d’une ville dans laquelle se trouve une statue d’un prince décédé. Ce prince, surnommé le «Prince Heureux», était aimé de tous. Sa statue est recouverte de fines feuilles d’or, a pour yeux deux superbes saphirs, et un grand rubis est incrusté sur le pommeau de son épée. L’hirondelle fatiguée se pose à son côté, admirative devant tant de grâce et de richesse.

Alors qu’elle se repose à ses pieds, elle sent des gouttes d’eau tomber sur son plumage  : le prince, qui fut heureux de son vivant dans son somptueux palais, pleure à présent la triste situation de son peuple. De son piédestal doré, il est témoin de toute leur misère. Le bon prince demande alors à l’hirondelle de prendre le rubis de son épée, et de le porter à une jeune femme qui souffre de la faim et dont l’enfant, faute de soins, est victime de la fièvre. Le lendemain, il ordonne à l’hirondelle d’offrir un saphir qui lui tient lieu d’œil pour assurer les soins d’un grand-père malade. Le second saphir servira à sauver du désespoir une petite vendeuse d’allumettes. Maintenant aveugle, le prince demande à l’hirondelle un peu de son temps pour l’aider à soulager les malheurs de la population de sa ville. Chaque jour qui suit, l’hirondelle prend son envol, avec dans son bec une des feuilles d’or ornant le prince, pour l’offrir à des gens dans le besoin. Au fur et à mesure que la statue se découvre, le peuple du prince retrouve le sourire.

Bientôt, la statue totalement dégarnie est devenue une vulgaire statue de pierre. L’hirondelle s’adresse alors à la statue «Mon prince, je vais devoir vous quitter à présent.» «Tu t’en vas rejoindre les tiens, dans les pays du sud ?» «Hélas mon prince, je n’en ai plus la force, et l’hiver est déjà là. Je vais mourir.» Alors que l’hirondelle s’effondre sur le sol gelé, un craquement sec se fait entendre. Le cœur de pierre de la statue du prince, s’est brisé.

Le matin suivant, les habitants décrètent que cette statue sans ornements ne peut représenter dignement le Prince Heureux. Le corps en pierre du prince éclate en mille fragments lorsqu’il est abattu. Mais ni le prince, ni l’hirondelle ne s’en soucient. Un ange est venu du ciel, touché par leur bonté, et a ramassé le corps de l’oiseau et le cœur brisé du prince. Ils sont, pour toujours, heureux au paradis.  

Source et copyright des notes de production @ Océan Films

 
#TheHappyPrince

jeudi 14 janvier 2016

LEGEND


Policier/Biopic/Super interprétation de Tom Hardy, réalisation claire mais des longueurs

Réalisé par Brian Helgeland
Avec Tom Hardy, Emily Browning, Paul Anderson, Christopher Eccleston, Joshua Hill, Colin Morgan, Tara Fitzgerald, Nicholas Farrell...

Long-métrage Britannique/Français
Durée: 02h11mn
Année de production: 2015
Distributeur: StudioCanal

Date de sortie sur les écrans britanniques : 9 septembre 2015
Date de sortie sur nos écrans : 20 janvier 2016


Résumé : Londres, les années 60. Les jumeaux Reggie et Ronnie Kray, célèbres gangsters du Royaume-Uni, règnent en maîtres sur la capitale anglaise. À la tête d’une mafia impitoyable, leur influence paraît sans limites. Pourtant, lorsque la femme de Reggie incite son mari à s’éloigner du business, la chute des frères Kray semble inévitable…

Bande annonce (VOSTFR)


Ce que j'en ai penséLEGEND raconte l'histoire des frères Kray, des jumeaux, gangsters notoires de Londres dans les années 60. Le réalisateur, Brian Helgeland, nous conte sa version de qui ces deux hommes ont pu être (il nous le dit avec le titre, il s'intéresse à la légende). 
Le spectateur apprend à les (re)connaître. La folie parsemée de moments de lucidité de l’un, le charisme charmeur qui cache des fêlures de l'autre. Ils se complètent. Mais la vie va se charger d'eux. On assiste à leur montée en puissance par rapport à leurs concurrents mafieux puis à leur déchéance ; ces deux étapes sont inséparables dans ce genre de profession. Classique donc. 
Alors qu'est-ce qui distingue LEGEND des films du même genre ? L'interprétation des jumeaux Kray par Tom Hardy est impressionnante. 




Elle est tellement crédible que j'en ai oublié qu'il s'agissait du même acteur qui jouait les deux rôles. La ressemblance est logique (ils sont jumeaux) mais les frères sont tout à fait distincts aussi bien physiquement qu'en terme de personnalité. C'est une sensation étrange et réussie. Les scènes les réunissant à l'écran sont habilement montées pour les faire cohabiter de façon réaliste. J'ai donc aussi trouvé la réalisation intéressante car elle maîtrise intelligemment cet aspect majeur de l'histoire qu'elle raconte. 
Il est dommage que le scénario ne soit pas plus concis pour augmenter l’intensité et l’énergie de l’ensemble. Bien que le film soit agréable à suivre, il y a des longueurs.
LEGEND est un long-métrage de qualité, totalement en adéquation avec son thème. Ce qui est sûr, c’est que si vous appréciez Tom Hardy en tant qu’acteur, vous ne voudrez pas passer à côté de sa double performance. Si en plus, vous appréciez les intrigues mafieuses, alors LEGEND a tout vous plaire.


NOTES DE PRODUCTION
(A ne lire qu'après avoir vu le film pour éviter les spoilers !)

LÉGENDE ET VÉRITÉ

Avec LEGEND, le scénariste et réalisateur Brian Helgeland signe un thriller criminel captivant qui nous entraîne au coeur de l’histoire secrète des années 60 et des extraordinaires événements qui ont forgé la légende des frères Kray. Brian Helgeland déclare : « La première fois que j’ai entendu parler des Kray, l’histoire qu’on m’a racontée s’est avérée fausse. C’était une entrée en matière des plus appropriées ! » 

C’était en 1998, et le cinéaste venait d’être engagé par Warner Bros. pour travailler sur un film sur Led Zeppelin qui n’a jamais vu le jour. Mais dans le cadre de ses recherches, il a pu accompagner Jimmy Page et Robert Plant lors d’une tournée internationale. Un soir, au cours d’une discussion avec un membre de l’entourage du groupe, il a remarqué qu’il manquait un doigt à son interlocuteur et lui a demandé ce qui lui était arrivé.

« Il m’a dit que c’était l’oeuvre des Kray, raconte le réalisateur. Par la suite, comme la plupart des mythes et légendes qui entourent les jumeaux, j’ai appris que c’était faux, mais l’histoire était trop savoureuse pour ne pas la raconter. » 

Brian Helgeland venait de pénétrer dans un monde où il était très difficile de différencier le vrai du faux. La curiosité du réalisateur était éveillée. Son intérêt pourles deux frères s’est concrétisé, plusieurs années plus tard, dans l’écriture et la réalisation de LEGEND, un film qui raconte l’histoire de Ronnie et Reggie Kray, les plus célèbres gangsters de l’histoire de l’Angleterre. De la vérité aux mensonges, en passant par tout le reste.

LA FIRME

Dans les années 60, les « Swinging Sixties », Londres était l’endroit où il fallait être. Carnaby Street était un défilé de couleurs et de célébrités, les Beatles façonnaient leur légende sur Abbey Road, et Londres était devenue la capitale mondiale de la mode, de la musique, du cinéma et de la photographie. Mais les années 60 avaient aussi une face cachée, plus sombre, et les Kray et leur gang, la Firme, en étaient les figures de proue. Nés dans l’East End en 1933, Ronnie et Reggie étaient de vrais jumeaux – Reggie était l’aîné d’environ 10 minutes. Ils ont grandi dans les rues de Londres et sont rapidement devenus des chefs de gang et des criminels respectés, experts en extorsion, en vol à main armée et en intimidation. Grâce à leur façade de charismatiques propriétaires de plusieurs boîtes de nuit londoniennes, les jumeaux fréquentaient de nombreuses célébrités – ils ont même été photographiés par le grand David Bailey – et exerçaient une extraordinaire influence politique et sociale qui les rendait quasiment intouchables par la police. Ils ne régnaient pas seulement sur l’East End : tout Londres leur appartenait. Et ils n’étaient pas de simples gangsters, c’étaient de véritables célébrités. 

C’est alors que les choses ont commencé à se gâter. En 1966, Ronnie a froidement abattu George Cornell, un membre des Richardson, un gang rival, dans un pub de Whitechapel, le Blind Beggar. L’année suivante, Reggie a été terrassé par la douleur lorsque sa femme, Frances, s’est donné la mort. Quelques mois après, il a violemment assassiné son associé et celui de son frère, Jack McVitie dit « le Chapeau », devant des dizaines de témoins lors d’une soirée. La vie rêvée des frères Kray était arrivée à son terme. En 1968, une longue enquête de police, menée par l’inspecteur Leonard « Nipper » Read, s’est conclue par l’arrestation des Kray et de plusieurs de leurs associés. Ils ont été condamnés à la prison à perpétuité pour leurs meurtres respectifs. Ronnie n’a plus jamais retrouvé la liberté : déclaré fou, il a passé le reste de sa vie à l’hôpital de Broadmoor, avant de mourir d’une crise cardiaque en 1995. Reggie a été libéré en 2000 pour raisons de santé ; atteint d’un cancer en phase terminale, il est décédé six semaines plus tard. En dépit du fait qu’ils avaient passé la moitié de leur vie derrière les barreaux, la légende des frères Kray n’a cessé de grandir.

NAISSANCE D’UNE LÉGENDE

Une fois emprisonnés, les Kray ont fait l’objet de plusieurs dizaines d’ouvrages, alimentant ainsi leur mythe. L’un des premiers livres sur le duo, The Profession Of Violence, a été écrit par John Pearson, un journaliste qui connaissait personnellement les frères Kray. Pour faire connaître les exploits de Ronnie et Reggie au grand public, le producteur Quentin Curtis et son associé Chris Clark ont acheté les droits de l’ouvrage. Un film intitulé LES FÈRES KRAY avait déjà été réalisé en 1990 par Peter Medak, avec Gary et Martin Kemp du groupe Spandau Ballet dans les rôles des jumeaux, mais Quentin Curtis estimait qu’il y avait encore beaucoup de choses à dire sur le sujet. En quête des partenaires idéaux pour porter cette histoire sur grand écran, Quentin Curtis et Chris Clark l’ont proposée à Working Title et Tim Bevan, qui a fait preuve d’un enthousiasme immédiat. Le producteur avait en outre une idée originale pour différencier le film des autres films de gangsters britanniques : faire un film de gangsters à l’américaine. 

Tim Bevan développe : « Qui ne rêve pas de réaliser un vrai film de gangsters ? Soyons honnêtes, si vous faites des films et que vous avez mon âge, il y a de très fortes chances pour que vous soyez venu au cinéma grâce aux films de gangsters, les Coppola et autres Scorsese. Comme l’histoire de Ronnie et Reggie avait déjà été portée sur grand écran, il fallait que notre film se différencie clairement de son prédécesseur. C’est comme cela qu’est née l’idée d’en confier la réalisation à un cinéaste qui connaisse bien la tradition des films de gangsters américains pour lui en conférer le style et l’atmosphère. » 

Et ce cinéaste, c’est Brian Helgeland, à qui l’on doit notamment le scénario de GREEN ZONE, le thriller de Paul Greengrass produit par Working Title, avec Matt Damon. Mieux encore, Brian Helgeland est américain et connaît bien le genre du film de gangsters et du film policier pour avoir écrit et réalisé PAYBACK avec Mel Gibson, et coécrit le film culte de Curtis Hanson L.A. CONFIDENTIAL, pour lequel il a remporté l’Oscar. 

Intrigué par la première histoire qu’il avait entendue sur les jumeaux, Brian Helgeland en a appris davantage sur eux au fil du temps, mais il confie que c’est la vision de Tim Bevan qui l’a initialement persuadé de réaliser le film : « C’était l’occasion pour moi de mettre en scène un film de gangsters, ce qui, pour un réalisateur américain, est quasi impossible étant donné tout ce qui a déjà été fait. La crainte de la comparaison vous empêche de vous lancer. » 

Le réalisateur avait également un point de vue très américain sur les frères Kray. Il déclare : « Je les vois comme des enfants pauvres issus d’un quartier défavorisé qui ont emprunté la seule issue qui s’offrait à eux pour réussir : la criminalité – ce qui est un point de vue très américain. J’ai toujours essayé de les considérer comme des égaux. Je ne les ai jamais méprisés, ni admirés. Un réalisateur se doit de prendre le parti de ses protagonistes. » 

Brian Helgeland s’est plongé dans des recherches sur les Kray. Il s’est rendu dans les lieux clés de leur vie, il a contacté leurs alliés (et leurs ennemis) toujours en vie, y compris le pittoresque ancien gangster Freddie Foreman, et a lu tout ce qu’il a pu trouver à leur sujet. Mais il y a un pan de la vie des Kray sur lequel il n’a pas trouvé grandchose : Frances Shea, la femme de Reggie. Toutes les pistes qu’il a suivies se sont révélées être des impasses. Tous ceux qu’il a interrogés sur le sujet ont poliment botté en touche.

Il raconte : « J’ai questionné Freddie Foreman à propos de Frances, mais il m’a simplement répondu que c’était un joli brin de fille. J’ai interrogé Barbara Windsor, une ancienne habituée des clubs des Kray, qui m’a dit que Frances était réservée et jolie, mais qu’elle ne se souvenait pas de grand-chose de plus. » 

Brian Helgeland a alors rencontré Chris Lambrianou, un ancien associé des Kray, qui l’a emmené faire une visite guidée impromptue de l’East End des jumeaux. Et une fois de plus, le réalisateur a tenté d’en savoir davantage sur Frances. Mais cette fois, il a obtenu des réponses.

Il se souvient : « Chris Lambrianou m’a dit : « Frances est la raison pour laquelle nous sommes tous allés en prison » Tout l’univers que j’avais construit autour des Kray s’effondrait soudain comme un château de cartes. Chris m’a confié qu’à sa mort, Reggie avait cessé de s’occuper des affaires. » 

Reggie, qui avait toujours été le plus solide des jumeaux (Ronnie, à qui on a plus tard diagnostiqué une schizophrénie paranoïde, était beaucoup plus versatile et souvent bourré de médicaments), a commencé à négliger la Firme. Le réalisateur poursuit : « Lambrianou m’a montré une ruelle sombre à côté du Carpenter’s Arms et m’a dit : « Un soir, environ deux semaines avant qu’on soit tous arrêtés, j’ai vu Reggie disparaître dans la nuit. De toute ma vie, je n’avais jamais vu un homme aussi seul que lui. » C’est à cet instant que j’ai su comment je voulais raconter l’histoire et quel rôle Frances y jouerait. » 

Ce rôle, c’est celui de narratrice. Frances commente en effet calmement et tristement les événements tragiques qui se déroulent, depuis sa tombe. Chris Clark remarque : « C’est poignant et cela offre un point de vue très intéressant. Elle apporte quelque chose de différent au genre. À bien des égards, le film repose sur la relation entre Ron, Reg et elle. C’est à la fois percutant, original et moderne. » 

À LA RECHERCHE DES JUMEAUX KRAY

LEGEND est interprété par un casting de haut vol composé de David Thewlis, Christopher Eccleston, Sam Spruell, Taron Egerton, Tara Fitzgerald et Colin Morgan, aux côtés de l’actrice australienne Emily Browning dans le rôle de Frances. À propos de l’audition de cette dernière, Brian Helgeland déclare : « Elle était l’incarnation même de Frances. Elle a fait un travail remarquable pour s’approprier le personnage, son accent et sa sensibilité. » 

Mais le réalisateur était conscient que le film reposerait avant tout sur les épaules de l’acteur qui interpréterait Ronnie et Reggie. Il tenait à ce que les deux rôles soient incarnés par un seul et même comédien, à l’image de Jeremy Irons dans FAUX-SEMBLANTS de David Cronenberg. Il explique : « Je ne voulais pas qu’il y ait une simple ressemblance entre mes deux personnages principaux, j’étais convaincu qu’en ayant recours à un seul et même acteur, la relation entre les deux frères serait beaucoup plus authentique, mais les acteurs capables de relever un tel défi se comptent sur les doigts d’une main. » 

En réalité, le cinéaste avait un seul nom en tête : celui de Tom Hardy. Le producteur Tim Bevan déclare : « Reggie est une sorte de star de cinéma à l’ancienne, genre Steve McQueen, tandis que Ronnie est un personnage plus excentrique, bourré de médicaments et mentalement instable. Et Tom a réussi à définir un style et une personnalité bien différents pour chacun d’eux. » 

En raison du budget restreint et du planning serré du film – tourné dans plus de 100 lieux différents à travers Londres (l’équipe n’a eu recours qu’à quelques décors construits en studio) en à peine plus de 50 jours, le scénario rêvé de Brian Helgeland, qui consistait à tourner la moitié du film avec Tom Hardy dans la peau d’un des jumeaux, puis à recommencer dans la peau de l’autre, était irréalisable. Durant les 35 jours de tournage au cours desquels il a incarné les deux personnages, Tom Hardy commençait donc généralement la journée dans le rôle du frère le plus présent dans la scène. Il s’agissait le plus souvent de Reggie, le personnage principal du film aux yeux du réalisateur. Puis, une fois ses scènes achevées, l’acteur passait par le département maquillages et costumes pour se glisser dans la peau de Ron afin de tourner le reste de la séquence. Plusieurs techniques ont été utilisées pour faciliter l’apparition des deux personnages à l’écran. 

Brian Helgeland explique : « La manière de filmer des jumeaux incarnés par un seul et même acteur n’a pas beaucoup évolué depuis l’interprétation de Hayley Mills dans LA FIANCÉE DE PAPA en 1961 ! ». L’équipe s’est en effet largement appuyée sur la technique du split screen, tandis que la caméra de motion-control, beaucoup plus chronophage, était occasionnellement utilisée. Tom Hardy enregistrait souvent les dialogues d’un des jumeaux, qui lui étaient ensuite diffusés via une oreillette, lors du tournage de l’après-midi où il changeait de rôle. À de rares occasions, l’équipe a également eu recours à l’incrustation du visage de l’acteur sur le corps de sa doublure, Jacob Tomuri, lequel adoptait autant que possible le langage corporel de Tom Hardy. Cette technique a été utilisée dans la scène phare du film : le combat qui oppose les deux frères à l’Esmeralda’s Barn, leur casino. 

Brian Helgeland confie : « Nous avons parfois simplement eu recours à la technique qui consiste à positionner l’acteur par rapport à la caméra de sorte qu’on ne voie pas son visage. » Pour la séquence dans laquelle Ron et Reggie affrontent les hommes de main de Richardson, le réalisateur a placé les deux frères aussi loin l’un de l’autre que possible afin de pouvoir intégrer des plans de Tom Hardy dans les deux rôles au cours de l’épique bagarre qui s’ensuit lors du montage. 

Le réalisateur précise : « Ce sont les dialogues qui ont constitué la plus grande difficulté. Nous avons en effet découvert que plus les répliques des deux personnages se chevauchaient, plus ils étaient crédibles ; à l’inverse, si l’on passe de Reggie à Ronnie et inversement, cela sonne faux. Et Tom arrive brillamment à parler en même temps que son double ! » 

Brian Helgeland a collaboré avec l’équipe créative et Tom Hardy afin de créer le style et la personnalité de Reggie et Ronnie ainsi que leur univers. La chef costumière Caroline Harris a joué un rôle crucial dans la création de l’univers visuel de LEGEND. Elle a commencé par faire d’importantes recherches photographiques sur les Kray et les années 60. Leur monde était plus classique que moderne, et ce classicisme se reflète dans les personnages qui l’habitent. Reggie et Ronnie s’attendaient à ce que les membres de la Firme viennent au travail en costume-cravate, et que les invités de leurs soirées soient sur leur trente-et-un. 

En ce qui concerne les frères Kray, Caroline Harris déclare : « On raconte qu’un jour, Ron a apporté une photo d’Al Capone dans un costume croisé à double boutonnière à son tailleur, il semblait donc logique d’aller dans ce sens. » Pour Reggie en revanche, la chef costumière a opté pour une coupe italienne, la préférée du gangster si l’on se réfère aux photos de l’époque, un style élégant également porté par les stars de cinéma européennes telles que Jean-Paul Belmondo. L’allure des deux frères est par conséquent très différente, ce qui permet de les distinguer d’un seul coup d’oeil, laissant Tom Hardy libre d’entamer son impressionnante transformation physique. 

Le chef décorateur Tom Conroy a quant à lui supervisé plus de 100 décors, un chiffre qui reflète selon lui l’implacabilité des jumeaux. Il déclare : « J’ai été fasciné d’apprendre qu’ils avaient fini par s’installer dans des appartements modernes situés l’un au-dessus de l’autre à Cedra Court, dans le nord-ouest de Londres. Parmi les décors que nous avons construits, figure l’appartement de Reggie et Frances, un lieu que nous avons voulu clair et calme et qui ne reflète pas forcément les goûts de Reggie… À l’inverse, celui de Ronnie est sombre et caverneux, à l’image de la grotte d’Aladin, recouvert d’or et de chrome, et parsemé de sabres rituels et de caméras cachées – grâce auxquelles il fait chanter les personnalités de l’establishment qui fréquentent ses orgies. » 

L’univers du film est également directement inspiré d’un portrait emblématique réalisé par David Bailey. Le papier peint de l’appartement de Ronnie dans le film est une réplique exacte de celui que l’on voit dans le célèbre cliché de Reggie et Ronnie tenant deux des serpents de Ron pris par le photographe. La chef maquilleuse Christine Blundell a également participé à la création du style des frères Kray, en particulier celui de Ronnie. Si Reggie est un séduisant dandy, Ronnie, avec son visage plus rond et sa personnalité plus sombre, a nécessité plus de travail. 

La maquilleuse explique : « Nous avons testé plusieurs styles, mais nous n’avions pas le temps de réaliser des prothèses complètes. Il a fallu que nous fassions presque tout nous-mêmes. » Elle a aussi modifié la chevelure de l’acteur et utilisé une perruque qui allonge le visage de Ronnie avant de lui poudrer le visage pour le rendre plus rond. Enfin, un prothésiste dentaire a réalisé un moulage de la bouche de Tom Hardy et fabriqué des prothèses sur mesure qui rendent sa mâchoire plus carrée. 

Christine Blundell ajoute : « Nous avons modifié ses incisives supérieures et élargi son nez. Nous avons également joué sur les ombres et la forme du visage, mais ce n’est que lorsqu’on lui mettait la perruque que Tom devenait vraiment Ron. » 

Tout le reste, en revanche, on le doit à Tom Hardy, y compris l’effrayant regard noir et perçant de Ron. Brian Helgeland, qui a été très impressionné par la facilité avec laquelle l’acteur passait d’un frère Kray à l’autre, déclare : « Tom passait d’un personnage à l’autre avec une aisance déconcertante. » Le cinéaste s’est aussi amusé de la manière dont la personnalité de Reggie et Ronnie s’exprimait à travers Tom Hardy.

Il raconte : « Ron était beaucoup plus facile à diriger que Reggie ! Lorsque Tom arrivait sur le tournage dans la peau de Ron, il passait son bras autour de mon cou et me demandait avec la voix inimitable de Ron ce que nous allions faire et où se trouvait la caméra, je lui expliquais et il ne posait jamais de questions. Lorsqu’il incarnait Reggie, en revanche, il était prudent et silencieux, et tenait à savoir tout ce qui allait se passer. Mais je ne pense pas que Tom en était conscient ! » 

LA MUSIQUE 

Pour accompagner les aventures de Reggie et Ronnie, l’équipe a opté pour une bande originale emblématique du Swinging London. Il est en effet difficile de trouver une décennie plus révolutionnaire et influente sur le plan musical que les années 60. Et cela vaut aussi bien d’un côté que de l’autre de l’Atlantique. Tandis que les groupes pop anglais prenaient les États-Unis d’assaut, Detroit inondait en retour les ondes britanniques avec les titres des artistes de la Motown. Et le succès fut immédiat. 

L’Américaine Timi Yuro s’est installée en Angleterre où elle a connu un franc succès. Elle s’est non seulement fait une place de choix parmi les chanteurs de northern soul, mais également dans le cœur de Reggie Kray. Ce dernier avait un penchant pour sa voix grave et l’a fait chanter dans ses clubs. Timi Yuro est incarnée par la chanteuse Duffy, qui a également composé le titre qui accompagne le générique final du film, « Whole Lotta Love ». Reggie adorait la musique et son milieu, et prenait autant de plaisir à jouer les propriétaires de boîtes de nuit que l’équipe de LEGEND a pris à recréer cet univers. 

Les célébrités se pressaient pour boire, jouer et danser jusqu’au petit matin dans les clubs des frères Kray. Parmi elles figuraient notamment Frank Sinatra, Sonny Liston, Shirley Bassey, le peintre Francis Bacon et les actrices Barbara Windsor et Joan Collins. À Londres comme à Las Vegas, les boîtes de nuit étaient autant le repaire des vedettes du moment que des gangsters. Jamais les titres instrumentaux n’ont connu de plus grand succès que dans les années 60 : « Sissy Strut » des Meters, « The In Crowd » du Ramsey Lewis Trio ou « Sleep Walk » de Santo & Johnny étaient tous disques de platine. Dans le film, ces morceaux viennent s’ajouter à la musique originale envoûtante et épurée du compositeur Carter Burwell. 

LES HOMMES DERRIÈRE LA LÉGENDE 

Qu’est-ce qu’un nom ? Tout, si l’on en croit Brian Helgeland, qui a très vite opté pour LEGEND – et non LEGENDS – en guise de titre pour le film. Il raconte : « L’une des premières images sur laquelle je suis tombé en faisant des recherches était celle du corbillard de Reggie Kray, sur lequel étaient disposés des oeillets pour former le mot « Legend ». Avec tout ce que j’avais entendu et lu sur les deux frères, ce mot me semblait parfaitement adapté et j’ai choisi d’en faire le titre du film. L’histoire est écrite par les vainqueurs, et les frères Kray n’en feront jamais partie. Ils incarnent aujourd’hui un mythe qui a fait les choux gras des tabloïdes, ils sont diabolisés et admirés à la fois. Les Kray sont devenus une légende. Ils appartiennent au panthéon où reposent également les légendes de Robin des Bois et du roi Arthur. » 

Les deux frères font aujourd’hui l’objet d’histoires toutes plus invraisemblables les unes que les autres tandis que leur réputation continue de grandir. Brian Helgeland raconte qu’il ne pouvait pas confier à un chauffeur de taxi londonien qu’il faisait un film sur les Kray sans que celui-ci n’affirme connaître quelqu’un qui avait travaillé pour eux. Il déclare : « Ce qui m’intéressait, c’était de connaître l’origine de ces histoires que, dix ans plus tard, tout le monde raconte. J’ai tenté de reconstruire la version des événements qui, selon moi, a donné naissance au mythe. » 

Le réalisateur a dû faire le tri parmi toutes ces histoires, choisir les éléments à inclure dans le film et tenter de compléter les éléments manquants. Il s’est également efforcé de ne pas suivre le conseil du magnat de la presse William Randolph Hearst et de laisser la légende à la légende. Le film ne met ainsi pas en scène le mythe qui voudrait que les frères Kray aient cloué un de leurs rivaux au sol, ni l’épisode au cours duquel ils auraient prétendument coupé le doigt d’un associé de Led Zepplin. 

Il commente : « Il s’agit de ma version de l’histoire des Kray. Le Londres et l’effervescence des années 60 ont depuis longtemps disparu, tout comme leurs représentants, les jumeaux Kray ; tout cela appartient désormais à la légende. Mais ce qui m’a le plus intéressé dans le fait de porter leur vie sur grand écran, c’était de dresser le portrait des hommes derrière la légende… »