vendredi 27 avril 2018

DAPHNÉ


Drame/Malgré des longueurs, un premier long-métrage au cachet indépendant très bien maîtrisé avec une actrice superbe

Réalisé par Peter Mackie Burns
Avec Emily Beecham, Geraldine James, Tom Vaughan-Lawlor, Nathaniel Martello-White, Karina Fernandez, Stuart McQuarrie, Osy Ikhile, Sinead Matthews...

Long-métrage Britannique
Titre original : Daphne
Durée: 01h33mn
Année de production: 2016
Distributeur: Paname Distribution

Date de sortie sur les écrans britanniques : 29 septembre 2017
Date de sortie sur nos écrans : 2 mai 2018



Résumé : La vie de Daphné est un véritable tourbillon. Aux folles journées dans le restaurant londonien où elle travaille succèdent des nuits enivrées dans des bras inconnus. Elle est spirituelle, aime faire la fête mais sous sa personnalité à l’humour acerbe et misanthrope Daphné n’est pas heureuse. 

Lorsqu’elle assiste à un violent braquage sa carapace commence à se briser…

Bande annonce (VOSTFR)



Daphné - Extrait 1 (VOSTFR)


Daphné - Extrait 2 (VOSTFR)



Daphné - Extrait 3 (VOSTFR)



Daphné - Extrait 4 (VOSTFR)



Ce que j'en ai penséDAPHNÉ est un typique film de festival. Visiblement fait avec peu de moyens, son réalisateur, Peter Mackie Burns, filme pourtant son histoire avec intensité et un très grand réalisme, dans un Londres loin des sentiers touristiques et pourtant tout à fait reconnaissable grâce à la façon dont il capte l'ambiance et les mélanges culturels de cette belle capitale. 

Ses plans tour à tour rapprochés ou indirects mettent en valeur le sujet unique et principal de son long-métrage : son héroïne, Daphné. Il aime visiblement ce personnage ainsi que l'actrice qui l'interprète et veut nous faire partager sa vie, ses imperfections, ses doutes, ses chancellements, ses incapacités... Il le fait très bien. 

Cependant, même s'il est clairement question de mettre en scène une tranche de vie et de nous illustrer la façon dont un événement l'impacte, par petites touches, le scénario n'est pas très approfondi. Des longueurs se font sentir. 

Pourtant une certaine fascination pour ce personnage, que l'actrice, Emily Beecham, rend vraiment attachante, s'installe. Du coup, notre curiosité pour ce qui va lui arriver maintient notre intérêt et notre attention face au déroulement de cette intrigue minimaliste. Il est certain que l'actrice est magnifique. Le réalisateur l'embrasse de sa caméra et lui déclare un amour sans faille dans ses plans. Cette dynamique charme le spectateur et parvient à nous faire dépasser les limites de son scénario. 





DAPHNÉ est un film lent, certes, mais à la réalisation qui a un cachet indépendant remarquablement bien maîtrisé pour un premier long-métrage et une actrice principale superbe. Ces raisons sont tout à fait suffisantes pour vous le conseiller, si un rythme très tranquille autour d'une étude de caractère moderne ne vous déplaît pas.

Copyright Photos @ Agatha A. Nitecka

NOTES DE PRODUCTION
(Á ne lire qu'après avoir vu le film pour éviter les spoilers !)

Dans le quartier métissé d’Elephant and Castle, au sud de Londres, Daphné, jeune femme rousse d’une trentaine d’années, travaille dans un restaurant le jour et fréquente les pubs et les clubs la nuit. Elle parle philosophie, enchaîne les relations sans lendemain et boit… un peu trop. C’est le style de vie qu’elle a choisi et qui semble lui convenir.

Si Daphné évite délibérément de s’engager dans la moindre relation, qu’il s’agisse de ses rencontres d’un soir (comme le videur de la boîte de nuit, David, interprété par Nathaniel Martello-White) ou de sa mère souffrante (incarnée par Geraldine James), son attitude ne lui pose aucun problème. Jusqu’à ce qu’elle soit témoin d’un terrible événement qui l’oblige à s’interroger sur ses choix intimes. DAPHNÉ, dont le rôle-titre est campé avec un naturel désarmant par Emily Beecham, est une formidable étude psychologique réalisée par Peter Mackie Burns qui signe ici son premier long métrage.

Après avoir tenté de monter son premier film pendant dix ans, Burns et son coscénariste Nico Mensinga ont d’abord réalisé un court métrage de dix minutes à partir d’une de leurs idées… dont DAPHNÉ allait être le prolongement.

«En revoyant le court métrage, on s’est dit que le personnage était franchement intéressant», souligne Burns. «On a eu le sentiment que le personnage et la situation méritaient qu’on leur consacre un long métrage».

Même si le film est une véritable tranche de vie et se déroule sur quelques semaines seulement, Daphné est un personnage d’une grande richesse dramaturgique : on devine que derrière sa façade sereine, elle bouillonne intérieurement. «Avec Nico, on travaille d’une manière un peu inhabituelle», précise le réalisateur. «En effet, c’est moi qui développe les personnages tandis qu’il se charge de la structure du scénario».

«J’ai imaginé toute une trajectoire pour la protagoniste, ce qui m’a pris environ deux ans», poursuit-il. «J’ai écrit tout ce qui concerne Daphné, depuis ses lectures à l’université, avant qu’elle n’abandonne ses études, jusqu’à son boulot dans le restaurant. Et j’ai demandé à Emily de travailler elle-même dans un restaurant, d’écouter la musique qu’écoute le personnage, de lire les livres qu’elle lit, et de s’imprégner de son parcours. Comme Emily est une formidable comédienne, elle s’est parfaitement approprié ce matériau».

Le style visuel du film a bénéficié du même travail de développement, au service du personnage et de son environnement. Collaborant avec la chef-décoratrice Miren Maranon et Sam Best, ancien pianiste d’Amy Winehouse devenu compositeur, Burns a mis au point une représentation vivante du Londres d’aujourd’hui. «On s’est dit que si on voulait rendre ce personnage aussi authentique que possible, il fallait aussi que les décors soient authentiques», ajoute le metteur en scène.

«Le film a été tourné dans l’appartement de mon copain et la boutique où Daphné se rend est à 150 mètres de là», reprendil. «Tout est vu à travers le regard de la protagoniste – les lieux, les vêtements, la musique. Ce sont les affaires qu’elle pourrait acheter ou les chansons qu’elle pourrait écouter. On a tout acheté sur le marché qui se trouve en bas de chez elle, y compris les disques d’occasion».

Burns tenait également à saisir une atmosphère propre à un quartier de Londres qu’on a peu vu au cinéma. «Elephant and Castle est un quartier fascinant», dit-il. «C’est un coin métissé qui, comme notre personnage, connaît une mutation phénoménale et est en train de se réinventer. De nombreuses familles doivent quitter le quartier et laissent leur place à de nouveaux arrivants, et le changement est constant. C’est un lieu particulièrement bien adapté à cette histoire et, à mes yeux, l’un des quartiers de Londres les plus intéressants».

Le désir du cinéaste de mettre en valeur la vitalité de ce quartier qu’il connaît si bien se retrouve dans les images évocatrices d’Adam Scarth. En effet, il a su jouer sur le contraste entre les immeubles de verre du paysage urbain londonien et le microcosme animé d’Elephant and Castle – et privilégier des couleurs vives, des cheveux roux de Daphné au bleu profond de la nuit.

«Ce qui me plaît, c’est de contrebalancer le réalisme du jeu des acteurs avec une utilisation expressionniste des couleurs», déclare Burns qui se dit inspiré par Wong Kar-Wai. «Quand on apprend qu’on tourne un film à Elephant and Castle, on part aussitôt du principe que l’atmosphère sera grise et froide. Du coup, on a tenté d’utiliser les couleurs de manière à dépeindre le quartier avec authenticité»

Si DAPHNÉ met en valeur le métissage culturel de Londres, sa protagoniste est d’une grande singularité : il s’agit d’une jeune femme taillée pour la jungle urbaine et farouchement indépendante, qui a des avis sur tout et qui s’est habituée à vivre dans l’une des métropoles les plus dures au monde. Bien que ce soit un personnage profondément tragicomique qui suscite l’empathie, son comportement – elle boit, fume et couche avec n’importe qui – lui vaut parfois d’être qualifiée d’«antipathique» ou de «difficile». Mais Burns n’est pas d’accord avec ce point de vue. «On n’utilise jamais ces qualificatifs pour parler d’un personnage masculin», souligne-t-il avec justesse. «Il faut bien reconnaître qu’il existe beaucoup d’histoires dont les hommes sont les protagonistes.

Je suis un homme, et je ne sais pas si je suis féministe, mais à mes yeux, l’appartenance sexuelle est une construction intellectuelle au même titre que le personnage.

Je me suis attaché à des histoires de femmes parce que je trouve qu’elles offrent un point de vue légèrement différent du mien, et tout à fait intéressant. C’est aussi simple que ça».

«En discutant avec Valentina Brazzini, productrice au Bureau, on se faisait la remarque qu’on ne voit pas de femmes, telles qu’on en connaît, dans le cinéma actuel», poursuit-il. «Du coup, on a eu envie d’imaginer un personnage qui donne vraiment le sentiment de vivre dans le quartier d’Elephant and Castle à notre époque». «La question qui se pose est de savoir comment faire pour mener une vie normale à Londres», conclut-il.


ENTRETIEN AVEC LE RÉALISATEUR PETER MACKIE BURNS ET LE SCÉNARISTE NICO MENSINGA

Comment ce projet est-il né ?

PMB : On voulait faire un film sur un personnage complexe qui refuse de se laisser enfermer dans les rôles qu’on attribue le plus souvent aux femmes : épouse, petite amie, partenaire de vie, mère, fille obéissante à ses parents – voilà une liste assez complète. On souhaitait aussi que le personnage ait de l’humour et s’en serve constamment comme une arme psychologique. Ce qui nous a séduits, c’était de tenter d’imaginer un personnage singulier, à la fois drôle, complexe, souvent difficile à vivre, vulnérable, un peu égoïste et auquel on s’identifie.
Je m’inspire toujours de gens que je connais dans la vie. Daphné s’inspire en grande partie d’une bonne amie qui, malheureusement, est décédée. On s’est servi de son sens de l’humour et de sa tendance à choquer les autres. C’est aussi pour ça que j’aime ce personnage : je reconnais mon amie en elle. Et bien entendu, avec mon coscénariste, nous avons aussi projeté nos propres centres d’intérêt sur le personnage. Par ailleurs, je vois de plus en plus de femmes comme elle, du même âge environ, à Londres où, comme on sait, il est de plus en plus difficile de mener une existence normale, car la vie y est outrageusement chère.

NM : Le film s’inspire d’un court métrage dont j’ai écrit le scénario. Alors qu’on travaillait sur un autre projet avec Peter, il m’a demandé si je préparais un scénario car il voulait s’atteler à un nouveau film. Je lui en ai envoyé quelques-uns et il en a sélectionné un, qu’il a fini par tourner. C’est devenu HAPPY BIRTHDAY TO ME et Emily Beecham incarnait le rôle principal. En voyant le résultat final, je l’ai trouvé à la fois totalement captivant et d’une grande authenticité. Le travail qu’avaient accompli Peter et Emily pour mettre au point le personnage principal m’a particulièrement inspiré.

Comment réussissez-vous à accorder vos deux manières de travailler ?

NM : Dans mon écriture, j’essaie de me rapprocher de la vie sublimée par le cinéma. Ce que je veux dire par là, c’est que personne, dans la vie, ne parle comme les personnages des films. Que ce soient les personnages de Nora Ephron ou de Woody Allen, personne ne parle comme eux dans la vraie vie (enfin, peut-être à New York après tout !) Mais j’adore la vie telle qu’elle est représentée au cinéma. Et c’est ce qui m’inspire. À l’inverse, Peter a une tout autre approche : il ne cesse de se demander si ce qu’il écrit est fidèle à la réalité. Pas fidèle à la réalité de la vie telle qu’elle est évoquée au cinéma, mais fidèle à la vie des gens. Il cherche à se rapprocher du véritable comportement des gens et de leur manière de s’exprimer.

Le récit de DAPHNÉ est à la fois imprévisible, intimiste et subtil. Vous a-t-on fait sentir qu’il était préférable d’écrire une histoire plus conventionnelle ?

PMB : Dans le contexte d’un film centré sur la psychologie de ses personnages, l’intrigue est – du moins on l’espère – captivante et enthousiasmante. On a passé pas mal de temps à réfléchir à la construction, mais elle devait de toute évidence découler du personnage principal. Je pense qu’il n’est pas toujours facile pour les financiers d’un projet de cerner la tonalité d’un film qui échappe aux conventions. On a eu la chance de disposer du court métrage qui a permis à nos producteurs de comprendre l’atmosphère qu’on souhaitait instaurer. On a aussi eu la grande chance que nos producteurs exécutifs Lizzie Francke, Robbie Allen et Rosie Crerar saisissent ce qu’on cherchait à faire.

Le film finalisé est-il proche de ce que vous aviez en tête au moment de l’écriture ?

NM : Il est très proche de ce que nous avions tous en tête tout au long du développement, à l’époque où Peter, la productrice Valentina Brazzini, le producteur Tristan Goligher et moi évoquions ensemble ce qui nous semblait constituer le vrai sujet du film. On se disait qu’il s’agissait de l’histoire d’une femme qui ne sait pas bien comment gérer ses rapports aux autres et en quoi cette incapacité à nouer des rapports intimes avec les gens – alors même qu’elle parvient presque à ne pas se laisser toucher par ce problème – est en réalité une forme aigüe de souffrance. On estimait aussi que les événements qui se déroulent dans le film sont des catalyseurs obligeant Daphné à affronter son inaptitude à nouer la moindre relation avec autrui et à laisser les autres entrer dans sa sphère intime pour qu’ils découvrent la véritable Daphné – la Daphné vulnérable et mal dans sa peau qui se cache derrière un masque.
On voulait montrer comment, dans une métropole métissée comme Londres, l’une des villes les plus connectées au monde, on peut facilement se sentir isolé. Et qu’il existe toujours des passerelles permettant de renouer un lien avec les autres ou avec la vie, mais qu’il faut avoir envie de les emprunter.
Pour Daphné, la seule ligne de conduite consiste à se dire qu’il est totalement naïf d’être optimiste et que la seule possibilité pour s’en sortir est d’être cynique. Mais où son attitude l’a-t-elle menée ? Et si elle n’arrivait plus à faire semblant ? Et si elle se rendait compte que c’est justement là qu’est son problème ?

Quels aspects du Londres d’aujourd’hui souhaitiezvous mettre en valeur ?

PMB : On voulait filmer un Londres contemporain qui change à toute vitesse, et on a donc choisi Elephant and Castle. C’est un quartier qui connaît à l’heure actuelle des changements sans précédent et des réaménagements – et d’une certaine manière, cela fait écho à l’état psychologique de Daphné. On a cherché à imaginer l’univers d’une jeune femme qui, sur un plan financier et émotionnel, parvient à peine à s’en sortir. Londres est une ville fascinante, sans doute victime de son propre succès. Pour rester une métropole attirante aux yeux du monde, elle doit répondre à certaines questions auxquelles ses habitants sont confrontés quotidiennement. Et la toute première de ces interrogations concerne le logement. Plus précisément, où et comment les gens simples peuvent-ils vivre en ville ? Elephant and Castle est un quartier du centre-ville que je connais assez bien. Il ne s’est pas encore totalement embourgeoisé, même s’il en prend le chemin. Comme notre protagoniste connaît une évolution personnelle, on s’est dit qu’on allait choisir un quartier qui est aussi en pleine mutation.
J’ai vécu dans l’appartement dont on s’est servi pour y installer le personnage de Daphné. C’était assez étrange. J’ai vécu sur le plateau ! Du coup, à la fin de la journée de tournage, je disais au revoir à toute l’équipe et … je restais sur place ! C’était donc redevenu mon appartement. C’était un sentiment très étrange. Pour être honnête, je ne crois pas que je serais capable de fonctionner de cette manière une nouvelle fois.

L’appartement est étonnamment bien rangé pour quelqu’un qui mène une vie aussi chaotique.

PMB : Par certains aspects, sa vie est bien réglée, et par d’autres, elle ne l’est pas. Comme la plupart des gens. On a développé son personnage dans les moindres détails. Par exemple, elle est du genre à ne jamais jeter un œil à ses relevés de compte, sinon elle panique ! Ça la rend physiquement malade. Mais elle est capable de ranger sa chambre et de laver la cuisine où elle travaille.

Du coup, la ville et l’appartement évoquent sa personnalité.

PMB : Le film est un portrait. On adore les films de Cassavetes avec Gena Rowlands. Surtout son personnage dans UNE FEMME SOUS INFLUENCE, un de mes films préférés. Néanmoins, je ne voulais pas filmer mon personnage en gros plans. Je me suis dit qu’il valait mieux ne pas trop traquer Daphné car elle garde ses distances avec les gens, d’un point de vue psychologique. Même si, au cours du film, elle se rapproche un peu des autres.

On a du mal à imaginer une autre actrice qu’Emily Beecham dans le rôle de Daphné. Son jeu est absolument extraordinaire.

PMB : Même quand on tournait le court métrage avec elle, on se rendait bien compte qu’elle avait quelque chose d’exceptionnel. Elle illumine l’écran sans chercher à attirer le regard ou à en faire des tonnes. Physiquement, elle me fait penser à Gena Rowlands jeune, ce qui est un très grand compliment venant de moi !
J’adore la manière dont John Cassavetes et Mike Leigh travaillent leurs personnages. Avec Nico, on a une méthode de travail un peu inhabituelle. Je m’occupais de développer les personnages et d’écrire la biographie de Daphné. J’en parlais ensuite à Emily et Nico, et cela enrichissait les personnages et l’intrigue. Par exemple, on a longuement réfléchi aux livres lus par Daphné. On s’est dit que la lecture était son plus grand plaisir et sa manière de s’évader et du coup, on a obligé Emily à dévorer les livres de chevet de Daphné. On lui a aussi demandé d’écouter les très nombreuses musiques qu’elle aime, ce qui correspond aux méthodes classiques de création d’un personnage.

Que pensez-vous du mode de vie de Daphné ?

NM : Je n’ai pas vraiment d’opinion tranchée sur son mode de vie, si ce n’est qu’il reflète ce que vivent pas mal d’amies à moi qui ont une petite trentaine. Autrement dit, elle commence à se lasser des soirées en boîte, entre la drogue et les rencontres sans lendemain. Elle est à un moment de sa vie où elle se rend compte que ça ne vaut plus le coup d’avoir la gueule de bois et d’aller de déception en désenchantement, juste pour le plaisir d’un plan cul. Il y a désormais plus d’inconvénients que d’avantages. C’est aussi lié à son âge : elle a une petite trentaine, mais elle cherche à prolonger la liberté qu’elle avait quand elle avait une vingtaine d’années, même si le temps qui passe la rattrape.

Pensez-vous qu’elle soit cynique ?

PMB : Je considère que son cynisme, comme son humour, est une défense, comme chez mon amie. Elle n’est pas vraiment cynique mais elle s’en sert pour garder ses distances avec les autres. C’est une posture. Du coup, quand elle cite Žižek, c’est aussi par provocation. Elle provoque les autres et ellemême. Elle se dit : «Est-ce que je peux aller jusqu’à dire ça ? Est-ce que ça va passer ? Est-ce que les gens vont me croire quand je vais le dire ?» Elle fait partie de ces gens qui ne lisent que les prologues des livres.

Elle passe son temps à jouer un rôle et c’est comme cela qu’elle s’en sort. S’agirait-il d’une puberté tardive qui la rapprocherait d’une forme d’adolescence ?

PMB : C’est un refus de grandir. Mais c’est plutôt normal dans notre culture, non ? Daphné est amoureuse de la vie comme quelqu’un de 25 ans alors qu’elle en 31. C’est très courant de nos jours. Et ça ne concerne pas que les femmes, mais les hommes aussi. Elle ne veut pas qu’on la réduise à un statut de compagne, de mère, ou à un boulot, ou à quoi que ce soit. Elle aurait d’ailleurs dû changer de boulot depuis longtemps. Tous les gens qui bossent dans son restaurant le savent. Il est temps pour elle de prendre le temps de la réflexion, d’arrêter de faire comme si tout allait bien et de grandir enfin.

En quoi l’événement dont elle est témoin la bouleverset-il ?

PMB : Il l’oblige à se pencher sur sa vie. À réfléchir à ce qu’elle fait et à ce qu’elle ne fait pas. À ce qu’elle exige d’elle-même et des autres. Elle est bouleversée pendant quelque temps et puis elle essaie de reprendre le cours de sa vie, mais elle n’y arrive plus. L’intrigue est construite autour de son incapacité à surmonter un événement dont elle a été témoin par hasard : c’est ce qui lui permet de s’ouvrir enfin au monde, même si elle préférerait largement s’en dispenser…

Le film m’a fait penser à des œuvres très différentes, comme la pièce – et la série télé – de Phoebe WallerBridge, FLEABAG, et à LA FILLE INCONNUE des frères Dardenne. Quelles sont vos sources d’inspiration ?

PMB : Nous sommes marqués par de grands films comme MARGARET, FIVE EASY PIECES, ou BE HAPPY. Visuellement, nous avons été très inspirés par MANHATTAN et par le travail du chef-opérateur Gordon Willis et du photographe Saul Leiter. L’ouvrage «Déclin et survie des grandes villes américaines» de Jane Jacobs a aussi été une source d’inspiration (d’ailleurs, j’adorerais réaliser un film autour de Jane Jacobs, mais ce sera pour un autre projet). Et je crois que Nico lisait Caitlin Moran quand il a commencé à écrire, si bien que ses livres ont pu l’inspirer également.

Sachant que vous êtes deux hommes, avezvous eu du mal à brosser le portrait intime d’une femme ?

PMB : Je fais des films sur des sujets qui m’intéressent. À ce jour, la plupart de mes films parlent de personnages féminins ou, tout du moins, de dilemmes que je trouve fascinants. Je ne sais pas pourquoi je les trouve aussi passionnants. C’est sans doute à mon psy de m’aider à trouver la réponse ! Ma fille, qui a 9 ans, me dit souvent que le monde est sexiste. Malheureusement, elle a raison.

NM : Honnêtement, je peux dire que je n’y ai pas vu de problème quand j’ai commencé à écrire. À mon avis, c’est en raison de l’origine du scénario – il a en effet été écrit en réaction directe au jeu d’Emily Beecham. J’ai essayé de faire de mon mieux en me mettant à la place du personnage. J’ai beaucoup visionné le court métrage pendant que j’écrivais le scénario du long. Et j’essayais de me dire : «Qu’est-ce que le personnage imaginé par Emily et Peter dirait dans telle ou telle situation ? Qu’est-ce qu’elle ferait si tel événement lui arrivait ?» La liste des scénaristes écrivant un rôle avec une actrice en tête est longue, et c’est exactement ce qui s’est passé dans notre cas.
Par ailleurs, deux femmes se sont largement investies dans la fabrication du film : Emily Beecham, bien sûr, mais aussi notre productrice Valentina Brazzini. Du coup, je n’ai jamais été dans la situation d’un scénariste homme écrivant sur une femme solitaire. Au contraire, le scénario est le fruit d’un travail d’équipe entre plusieurs personnes tâchant de raconter l’histoire d’une femme.

Copyright des textes des notes de production © 2018 Paname Distribution - Tous droits réservés

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