vendredi 2 mars 2018

LE JOUR DE MON RETOUR


Drame/Malgré des longueurs, le film raconte une histoire touchante et nous délivre un message important

Réalisé par James Marsh
Avec Colin Firth, Rachel Weisz, David Thewlis, Ken Stott, Jonathan Bailey, Adrian Schiller, Oliver Maltman, Kit Connor...

Long-métrage Britannique
Titre original : The Mercy 
Durée: 01h42mn
Année de production: 2018
Distributeur: StudioCanal

Date de sortie sur les écrans britanniques : 9 février 2018
Date de sortie sur nos écrans : 7 mars 2018


Résumé : 1968. Donald Crowhurst, un homme d’affaires anglais, passionné par la voile, est au bord de la faillite. Pour sauver son entreprise et vivre l’aventure dont il rêve depuis toujours, il décide de participer à la première course à la voile en solitaire pour remporter le grand prix. Soutenu par sa femme et ses enfants, il se lance alors dans cette incroyable odyssée à travers les mers du monde. Mais mal préparé et face à lui-même, Crowhurst rencontre très vite de graves difficultés…

Bande annonce (VOSTFR)



Ce que j'en ai penséLE JOUR DE MON RETOUR s'inspire d'une histoire vraie, celle d'un aventurier des mers. Et qu'est-ce qu'un aventurier si ce n'est avant tout un rêveur ? C'est ce que le réalisateur nous rappelle dans son introduction. Il s'intéresse ici à un inventeur génial et passionné qui s'est lancé dans le défi totalement fou (mais quel défi ne l'est pas a priori ?) de participer à la première course en solitaire pour faire le tour du monde sans escale à la voile, rien de moins que cela. On assiste alors à l'évolution du projet avec les espoirs, les atermoiements et les doutes prêts à coller à la coque du bateau. On sait le pourquoi, le comment et les conséquences. Tout est clair.

La réalisation de James Marsh nous fait vivre aussi bien l'ambiance de la fin des années soixante en Angleterre que l'impact de cette course sur le navigateur et sa famille. Il a une petite tendance à vouloir un peu trop nous mettre la larme à l'œil et il tire certains aspects un brin en longueur, mais son sujet est bien amené, il garde le cap.

Ce qui est intéressant est que l'on découvre l’histoire de ce personnage et surtout, on s'étonne de voir combien tout le monde à l'époque est passé à côté de ce qui comptait vraiment et, bien sûr, pour toutes les mauvaises raisons. Ce film ressemble à une remise des pendules à l'heure et pas seulement pour ce qui est des courses à la voile. La morale de cette histoire peut facilement être appliquée à beaucoup d'activités dans beaucoup de domaines.


Colin Firth prête sa bonhomie naturelle et ses yeux plein de malice à son personnage, Donald Crowhurst. L’acteur est très sympathique et Donald le devient aussi par extension. 



Face à lui, Rachel Weisz est touchante dans rôle de Clare Crowhurst, la femme de Donald. Elle sait que cette entreprise est folle, mais elle aime son mari et ne veut pas empêcher son bonheur. 



David Thewlis est très convaincant dans le rôle de Rodney Hallworth, un journaliste qui est un des ressorts de la mécanique écrasante qui se met en place. 


LE JOUR DE MON RETOUR raconte une histoire humaine et il délivre un message important basé sur l’expérience. Ses longueurs ne constituent pas un frein à l’intérêt de sa découverte, aussi, je vous le recommande.


NOTES DE PRODUCTION 
(A ne lire qu'après avoir vu le film pour éviter les spoilers !)
« Je pars parce que je n'arriverais pas à trouver la paix si je restais. »Donald Crowhurst
1968, en Angleterre. Navigateur amateur, Donald Crowhurst décide de participer à la Golden Globe, course autour du monde à la voile en solitaire, sans escale, organisée par le Sunday Times. Galvanisé par ce défi sans précédent, Donald, marié et père de trois enfants, compte également sur la récompense pour payer ses dettes…

Il embarque à bord de son trimaran, qu'il a lui-même construit, dans l'espoir d'être de retour chez lui six mois plus tard. Très vite, il se révèle extrêmement mal préparé à affronter les épreuves qui l'attendent. Considérablement ralenti par ses avaries, mais incapable d'assumer les conséquences d'un échec, il choisit de s'inventer un parcours idéal. Par contact-radio, il se met alors à raconter à son attaché de presse et à sa famille qu'il progresse à une vitesse inespérée.

Tandis que ses concurrents abandonnent la course les uns après les autres, l'exploit – fictif – de Donald fascine la presse qui ne tarde pas à faire de lui un héros populaire. En réalité, il doit braver les intempéries, tenter de réparer les dégâts subis par son voilier et surtout affronter la solitude…

QUI ÉTAIT DONALD CROWHURST ?

Fils de John et Alice Crowhurst, Donald est né en 1932 à Delhi, alors capitale de l'Inde britannique. À l'âge de 8 ans, il est envoyé en pension où il séjourne pendant neuf mois de l'année. Deux ans plus tard, ses parents s'installent à l'ouest du Pakistan. Après la Seconde Guerre mondiale, il est envoyé en Angleterre, à l'âge de 14 ans, où il intègre Loughborough College. En 1947, au moment de l'indépendance de l'Inde et de la partition entre l'Inde et le Pakistan, ses parents rentrent en Grande-Bretagne. Son père investit tout l'argent de sa retraite dans une entreprise en mauvaise santé, implantée dans le nouvel État du Pakistan. Autant dire que les Crowhurst n'ont plus du tout le même train de vie dans l'Angleterre de l'après-guerre que dans l'Inde coloniale… Le manque d'argent oblige Donald à quitter Loughborough à l'âge de 16 ans, après qu'il ait obtenu son brevet. En 1948, John décède.

Après avoir débuté comme apprenti en ingénierie électronique au Royal Aircraft Establishment Technical College à Farnborough, Donald intègre la Royal Air Force en 1953 : il apprend à piloter et il est officiellement engagé. Sa vie d'officier lui plaît et on le décrit comme charmant, chaleureux, incontrôlable, courageux, ou encore comme un type aimant prendre des risques et défier l'autorité, mais aussi doté d'un sens de l'humour délirant. Contraint de quitter la RAF, Donald s'engage dans l'armée et apprend à manoeuvrer des équipements électroniques. Il démissionne de l'armée en 1956 et se consacre à la recherche à Reading University à l'âge de 24 ans.

Garçon plutôt séduisant, il rencontre Clare, sa future femme, au cours d'une fête à Reading en 1957. D'origine irlandaise, Clare habite en Angleterre depuis trois ans. Il lui aurait dit qu'elle s'apprêtait à épouser « un type impossible ». Il a ajouté qu'il ne la quitterait jamais et, dès le lendemain, il a commencé à l'emmener danser. Au cours du printemps et de l'été 1957, ils entament une relation amoureuse passionnée et se marient le 5 octobre. Leur fils aîné, James, naît un an plus tard. C'est à cette époque que Crowhurst se met sérieusement à s'intéresser à la voile.

Il se fait embaucher dans une entreprise d'électronique, du nom de Mullards, qu'il quitte au bout d'un an. Puis, à l'âge de 26 ans, il devient ingénieur calcul pour une autre société d'électronique, à Bridgewater, dans le Somerset. Il rêve d'inventer ses propres appareils électroniques et passe de nombreuses heures de son temps libre à bricoler des câbles et des transistors pour créer des gadgets. Il se ressource en naviguant à bord de son petit bateau bleu de 6 mètres, le Pot of Gold.

Crowhurst met au point le Navicator, un système de radionavigation embarqué pour voiliers et monte sa propre entreprise, Electron Utilisation, pour construire et commercialiser l'appareil. Sa famille s'agrandit avec la naissance de Simon en 1960, Roger en 1961 et Rachel en 1962. Les Crowhurst vivent heureux dans la campagne du Somerset.
Lorsque Electron Utilisation connaît des difficultés financières, Crowhurst rencontre un homme d'affaires de Taunton, Stanley Best, qui accepte d'investir dans son entreprise. Il finit même par financer le projet de Crowhurst de parcourir le monde à bord de son trimaran Teignmouth Electron.

Dans l'Angleterre des années 60, où l'Empire britannique n'existe plus, les hommes recherchent l'aventure et la notoriété et nourrissent des rêves d'héroïsme. Comme le pays ne peut se permettre d'envoyer des hommes sur la lune, il célèbre des héros comme Francis Chichester, premier navigateur autour du monde en solitaire : parti d'Angleterre, l'homme y était revenu après avoir fait une seule escale à Sydney. À son retour en 1967, il est anobli par la reine Elizabeth II et devient aussitôt un héros national.

Profitant de cet engouement pour les tours du monde en solitaire, le Sunday Times organise la Golden Globe, course à la voile autour du monde en solitaire et sans escales. On n'exige pas de qualifications particulières des participants, mais ils doivent s'élancer entre le 1er juin et le 31 octobre 1968 afin de sillonner l'océan austral en été. Le trophée sera décerné au premier concurrent à boucler un tour du monde en passant par les trois Caps – Bonne Espérance, Leeuwin, Horn – sans aide extérieure. Par ailleurs, un prix de 5000£ récompensera le navigateur le plus rapide.

Neuf concurrents s'engagent dans la course, mais quatre d'entre eux renoncent avant d'avoir quitté l'océan Atlantique. Chay Blith, qui n'a aucune expérience de la navigation, abandonne après avoir franchi le Cap de Bonne Espérance. Alors qu'il mène la course en tête, Nigel Tetley coule à 1100 miles de l'arrivée. Le Français Bernard Moitessier rejette la nature commerciale de la compétition qu'il abandonne, tout en poursuivant sa navigation : il accomplit ainsi un tour du monde et demi !

Le Teignmouth Electron de Donald Crowhurst est retrouvé au milieu de l'Atlantique, à 1800 miles des côtes anglaises, le 10 juillet 1969 à 7h50 par le Picardy, navire postal britannique, qui se rendait de Londres aux Antilles. Après inspection, il ressort que le trimaran est abandonné. Par la suite, les recherches menées par la US Air Force pour retrouver le corps de Crowhurst ne donnent aucun résultat. Le navigateur anglais Robin Knox-Johnston est l'unique concurrent à finir la course. Il remporte les deux prix et fait don des 5000£ à Clare Crowhurst et à ses enfants.

James Marsh a mené d'importantes recherches et a tâché de cerner les motivations profondes de Donald Crowhurst : « En réfléchissant au parcours de Crowhurst, je me suis dit qu'il avait vécu une série d'échecs et qu'il a cherché à les surmonter en se lançant un défi encore plus fou à chaque nouvelle aventure, dit-il Il dégageait un charme et une énergie incroyables – et c'est ce qui le poussait à faire des choix aussi insensés que de participer à la course du Golden Globe. Il avait une grande confiance en lui et ça rejaillissait sur son entourage. Il a réussi à financer et construire ce bateau, si bien qu'il fallait veiller à ne pas négliger ce qu'il a accompli. Car s'il a connu des revers, il a aussi accompli des exploits spectaculaires. »

« C'était un navigateur amateur, mais il n'était pas aussi novice que certains le pensaient, reprend le réalisateur. Il n'avait pas sillonné les mers, ce qui ne l'a pas empêché de construire ce trimaran incroyablement rapide. Malheureusement, le bateau n'était pas totalement achevé et n'avait pas fait l'objet d'essais préalables. Il a pris un bon départ dans cette course autour du monde : il est resté en mer pendant près de sept mois, si bien qu'au bout du compte, il est allé au-delà de ce qu'on le croyait capable – en réalité, il n'a tout simplement pas atteint son objectif. Il avait visé trop haut et il a fait preuve d'un orgueil démesuré, et c'est ce qui a provoqué sa mort tragique. »

La documentation sur Crowhurst était « surabondante », signale Marsh. « Il existe pas mal de livres sur son parcours et il a lui-même produit bon nombre d'écrits – ses carnets de bord, ses journaux intimes et les lettres qu'il écrivait à sa femme. » Au cours de ses recherches, le réalisateur a lu plusieurs ouvrages de psychologie et s'est documenté sur l'état de total isolement : « C'est intéressant de voir en quoi des détenus, se retrouvant à l'isolement pendant six mois, sont impactés psychologiquement, poursuit-il. J'ai tourné un documentaire sur un chimpanzé qui est devenu fou au bout de trois jours. Nous sommes foncièrement des animaux sociaux. » Les carnets de bord de Crowhurst se sont révélés des documents d'une richesse inouïe car, précise-t-il, « on y perçoit la réalité de son quotidien, même s'il tente de le travestir. »

« Je sillonnais le pays pour repérer des lieux de tournage en écoutant les enregistrements de Crowhurst, se rappelle le réalisateur. Il chante, essentiellement des chansons de marin, il évoque le sort de la planète et il parle de politique, et de sa propre vie. C'est extraordinaire car une partie de ce qu'il raconte relève du personnage qu'il s'est inventé et le reste est vrai. C'est ce que j'adore sur ce genre de film : on a l'occasion de mener des recherches, et plus on en apprend, plus on a envie d'en savoir. »

Le personnage que Donald Crowhurst s'était construit et les propos qu'il tenait à sa famille et à ses interlocuteurs restés sur la terre ferme étaient, selon Marsh, « de plus en plus éloignés de ce qu'il vivait au quotidien. Dans le film, il devient un homme primitif : loin de toute civilisation, il est réduit à ses fonctions primaires et ça se voit dans son physique. Il perd du poids, ne porte presque plus de vêtements et commence à ressembler à un vagabond sur son propre bateau. Sa trajectoire mentale est beaucoup plus intéressante que son évolution physique et c'est ce qu'on a cherché à montrer dans l'interprétation du personnage. »

« En consultant les journaux de bord et en écoutant les enregistrements, on se rend compte qu'il était parti dans une sorte de réalité cosmique, ajoute le cinéaste. Au bout d'un moment, aucun des participants à la course ne se comportait plus de manière rationnelle. Moitessier a aussi perdu un peu la tête : il est même parti pour refaire un tour du monde ! Robin Know-Johnston était sans doute l'exception mais son bateau était dans un drôle d'état quand il a abordé les côtes anglaises. Au final, personne n'a été épargné par ce périple. »

« La mer est comme un désert. Elle est changeante, elle a ses humeurs, et elle est pleine de dangers, dit-il encore. Mais tout ce qu'on voit quand on est au large, c'est l'horizon et le ciel. La mer change de couleur, le temps peut devenir orageux et elle a, pour ainsi dire, une personnalité qui peut détruire ceux qui s'y aventurent. Si Crowhurst commence à perdre la raison, c'est en grande partie lié à son isolement. Quand on n'a pas l'occasion de parler à qui que ce soit, le métabolisme cérébral change. »

Quand une personne réelle est incarnée au cinéma, la responsabilité envers la mémoire de celui-ci et de ses proches est immense. James Marsh considère qu'il n'existe pas de version « définitive » d'une histoire vraie. « C'est justement ce qu'il y a de formidable dans les histoires vraies, explique-t-il. C'est qu'on peut les réinterpréter indéfiniment. » Pour lui, LE JOUR DE MON RETOUR offre une « version de l'histoire qui comporte une part de vérité. Il n'y a pas de version définitive, hormis les faits euxmêmes. On les transpose forcément sous forme de fiction ou de documentaire. On ressent le devoir de respecter le personnage et de le montrer sous un jour sympathique. Avec Colin, on s'était attaché à Crowhurst et avait le sentiment qu'on en connaissait assez sur lui pour cerner la vérité du personnage. Colin l'incarne avec empathie et évoque très bien sa trajectoire émotionnelle. »

« Beaucoup d'artistes ont été obnubilés par Donald Crowhurst, indique Rachel Weisz, qui campe son épouse Clare. Je trouve que le film brosse un portrait attachant du personnage et de ses ambitions. Il y a un peu de Donald Crowhurst en chacun de nous car nous rêvons tous de connaître la gloire. Dans notre culture actuelle, nous sommes tous poussés à nous dépasser. Si Crowhurst avait réussi son pari, ç'aurait été une tout autre histoire. À l'époque, on se disait sans doute qu'il avait menti et triché, mais je ne pense pas que ce soit l'essentiel de cette histoire. Ce film parle d'un rêveur qui se retrouve piégé par un pieux mensonge.

Tout le monde a tendance à travestir la réalité pour se mettre en valeur, mais dans le cas du film, ce fonctionnement est poussé à l'extrême et c'est une formidable matière pour une fiction. Je trouve que Donald Crowhurst est foncièrement humain et attachant. Ce n'est pas un être étrange et impossible à comprendre. Au contraire, on peut tout à fait comprendre ses motivations. Le film s'emploie, à mon avis, à en faire un héros romantique. J'espère que sa famille ressentira la même chose car c'est ce que le film, à mes yeux, cherche à faire. »

DU SCÉNARIO À L’ÉCRAN
De la vision originale de Scott Z. Burns à la réalisation de James
Marsh
James Marsh, réalisateur largement salué par la critique, vient du monde du documentaire : il a notamment réalisé LE FUNAMBULE, Oscar du Meilleur Film documentaire en 2008. Son long métrage UNE MERVEILLEUSE HISTOIRE DU TEMPS, plusieurs fois primé, retraçait la jeunesse du célèbre physicien Stephen Hawking : ce n’est donc pas la première fois que Marsh dresse le portrait à l’écran de personnages réels, et c’est une démarche que lui-même reconnaît apprécier, puisque « cela me donne l’opportunité de mener des recherches poussées, ce qui approfondit ma compréhension de l’histoire. »

« Le parcours de Donald Crowhurst est une histoire vraie, mais qui fait aussi appel à toute une mythologie de la mer, qui s’est cristallisée dans l’imaginaire collectif autour de l’histoire de ce navigateur britannique amateur qui va trop loin, commente Marsh. L’histoire construit une dynamique qui joue sur l’antagonisme entre la puissance de cet élément et l’orgueil d’un homme. J’ai vu le documentaire DEEP WATER il y a environ dix ans, et ça renforce totalement cette impression. C’est une histoire fascinante, captivante. C’est une tragédie grecque dans toute sa splendeur : un homme a de l’ambition, mais cette ambition, au lieu de le couronner de gloire, finit par le dévorer, et s’ensuit une fin tragique. »

Marsh a reçu le scénario de la main de son auteur, le très renommé scénariste américain Scott Z. Burns. « C’est un excellent auteur, et comme il est américain, son point de vue était vraiment intéressant. Il s’est emparé de cette histoire typiquement anglaise et a adopté un point de vue détaché, si bien qu’il a pu évacuer toute l’émotion suscitée à l’époque, et transformer l’histoire en un récit vraiment puissant, et surtout captivant. Son scénario donne à voir la déliquescence d’un esprit humain, ce qui fait également partie de l’histoire. En tout cas, c’est le scénario qui m’a convaincu, et après sa lecture, j’avais très envie de faire le film », se souvient Marsh.

« Pour moi, une histoire vraie, c’est toujours un plus, poursuit le réalisateur, ça donne des fondements solides : il faut comprendre l’histoire de ces gens qui ont fait des choix. Ce sont de vrais choix, et on doit en tenir compte, et il y a une force de conviction qui ne se transmet pas de la même façon lorsque ce sont des histoires fictives. Dans une histoire vraie, on cherche toujours des rebondissements, qui permettent de mieux comprendre la psychologie humaine, et on est constamment surpris par les choix que font ces gens. À notre époque, une histoire vraie, c’est une histoire à laquelle les gens seront sensibles. En tant que réalisateur formé au documentaire mais récemment converti à la réalisation de fictions, c’est un moment très intéressant car les barrières sont en train de tomber. »

« Je n’avais jamais vraiment compris l’expression “la vérité est parfois plus étrange que la fiction” jusqu’à ce que je voie le documentaire DEEP WATER, reconnaît le producteur Pete Czernin. On a eu beaucoup de chance de tomber sur un scénariste aussi brillant et intelligent que Scott, qui savait tout ce qu’il y avait à savoir sur cette histoire, qu’il avait suivie au fil des années. Quand on raconte une histoire, on doit faire des choix, et surtout, trouver le bon équilibre, notamment parce que ce que Crowhurst a fait était à la fois incroyablement courageux et intéressant, et une terrible erreur. On a énormément travaillé sur le scénario pour trouver le ton juste. James Marsh a une intelligence presque chirurgicale, et avec son passé de documentariste, c’était le réalisateur idéal pour ce film. En plus, il adore raconter des histoires vraies. UNE MERVEILLEUSE HISTOIRE DU TEMPS était un film tellement sincère, passionnant et original, qu’on était vraiment ravis quand James a commencé à s’intéresser au JOUR DE MON RETOUR. Comme je l’espérais, il s’est vraiment immergé dans les sources et les archives qu’on avait réunies et il s’est pris de passion pour l’histoire. C’est une vraie chance que James se soit embarqué dans l’aventure. »

« Beaucoup de choses ont été écrites sur Donald Crowhurst, et je voulais qu’on raconte cette histoire de la façon la plus authentique possible, explique Czernin. Certains trouvent qu’il a triché, et qu’il s’est trompé sur tel ou tel détail, mais je ne suis pas d’accord : je pense qu’il a fait preuve d’un héroïsme incroyable. Il s’est retrouvé dans une situation particulièrement difficile et il a tenté de s’en sortir. Je ne pense pas qu’il ait prémédité ce qu’il allait faire. Il a fait preuve de beaucoup de courage. Il a eu une idée, puis il s’est inscrit à la course, il a conçu le bateau, l’a construit, a réussi à récolter de l’argent… c’est quand même un type plutôt impressionnant ! L’idée qu’un homme essaie d’accomplir un exploit qui n’est peut-être pas à sa portée, c’est quelque chose qui me plaît beaucoup et qui permet de raconter une formidable histoire humaine. »

Colin Firth avait déjà fait part de son intérêt pour le rôle de Crowhurst, avant même que James Marsh ne décide de réaliser le film. « Je pensais que c’était trop beau pour être vrai, j’étais aux anges, se rappelle Marsh. Colin est un acteur qui sait susciter l’empathie des spectateurs, et je pense qu’il était l’acteur idéal pour nous accompagner au cours de ce voyage souvent très sombre. L’histoire commence sur un ton optimiste, et s’achève dans la folie la plus totale. C’est un vrai défi pour un acteur de comprendre et d’envisager un tel voyage, et de le faire avec une telle conviction et une telle persuasion. Du coup, quand j’ai vu que Colin allait lui aussi participer au projet, j’étais vraiment ravi. Non seulement il a un immense talent et une longue expérience, mais il possède également une capacité à s’engager entièrement et à se dévouer corps et âme à l’histoire. Il a dû se préparer techniquement et psychologiquement, et ce qu’il a dû effectuer était vraiment très difficile. En quelque sorte, c’est une version psychologique de ce qu’Eddie Redmayne a fait dans mon dernier film, UNE MERVEILLEUSE HISTOIRE DU TEMPS. Colin a réussi à susciter de l’empathie vis-à-vis d’un homme qui perd la tête.

Les raisons de la folie de Crowhurst sont tout à fait compréhensibles : l’isolement, le manque de communication avec sa famille, la pression, la dissimulation, et la culpabilité. Colin et moi nous sommes chacun beaucoup reconnus en Crowhurst, dans ses bons comme ses mauvais côtés. Il y avait un intérêt et une solidarité mutuelle avec le personnage. C’était une collaboration vraiment très gratifiante et harmonieuse. »

James Marsh et Colin Firth étaient entièrement d’accord sur la façon dont ils voulaient raconter l’histoire et partageaient la passion et l’envie de porter l’histoire de Crowhurst sur grand écran. « On raconte l’histoire d’un homme qui, d’une certaine manière, cherche une forme de reconnaissance qu’il n’arrive pas à obtenir, si bien qu’il va jusqu’à accomplir quelque chose de très courageux, et de très stupide, commente Marsh. Cette quête finira par le détruire. » 

Scott Z. Burns, le scénariste, s’est d’abord intéressé à l’histoire de Crowhurst après avoir découvert DEEP WATER : « Je l’ai vu dans un tout petit cinéma de Los Angeles, et cette histoire a immédiatement résonné en moi, pour plein de raisons différentes, mais je savais qu’il fallait absolument que je la raconte. Il y avait beaucoup de livres sur le sujet, et en raison de la nature du périple de Don, et grâce à la couverture de la course par la BBC, on a pu avoir accès à des archives télévisuelles, ses carnets de bord, et ses enregistrements. » 

Burns était tout à fait conscient des histoires contradictoires et des conclusions très différentes auxquelles aboutissaient ceux qui s’intéressaient à Donald Crowhurst, à ses motivations et sa descente aux enfers. Il explique ses propres motivations : « Je voulais évoquer le fait que nous nous retrouvons tous un jour entrainés dans une situation dans laquelle nous nous compromettons sans le faire exprès, alors même qu’on peut être animé des meilleures intentions, et je voulais essayer de susciter de la compassion pour ce genre d’histoires et pour Don lui-même, puisqu’à la fin, je finis par ressentir de la compassion pour lui, malgré ce qu’il fait. »

Il n’a jamais été question d’une fin hollywoodienne pour LE JOUR DE MON RETOUR, comme l’explique Burns : « Je voulais montrer un homme qui fait des choix et qui finit par en payer le prix. J’espère que les gens pourront s’identifier à la situation dans laquelle Don se retrouve et qu’ensuite, cela nous poussera à avoir plus de compassion les uns envers les autres. J’espère que la façon dont Clare Crowhurst est incarnée à l’écran permettra de montrer qu’il faut avoir plus de générosité et moins d’exigences les uns envers les autres et envers les gens qu’on aime. Ce que j’ai appris du personnage de Clare, c’est que quand on aime quelqu’un, on n’aime pas que ses bons côtés : on doit accepter d’aimer aussi ses mauvais côtés. Je crois que c’est ce qu’elle a essayé d’inculquer à ses enfants. »

Pendant le travail d’écriture, Burns a considérablement réfléchi à la façon dont Crowhurst aurait pu résoudre son dilemme, mais il explique : « Ce qu’il est important de rappeler, c’est que Don n’avait pas le luxe de pouvoir parler de son problème à quelqu’un. On peut devenir prisonnier de ses propres réflexions et avoir l’impression que c’est la seule solution. Tout ce qui lui arrive est un peu le fruit du hasard. Le simple fait qu’un garde-côte argentin ne passe pas le coup de fil qui aurait pu révéler sa supercherie est extraordinaire. Quand on passe des années à écrire le scénario, on se demande pourquoi il n’a pas fait chavirer son bateau et appeler à l’aide via sa radio. Et en même temps, ce qu’explique le livre de Moitessier, c’est que les navigateurs aiment leurs bateaux et qu’après neuf mois en mer, ce n’est pas une relation qu’ils sont prêts à abandonner. »

DÉCORS ET ATMOSPHÈRE 
James Marsh s’est référé à la nouvelle de Joseph Conrad, « Au cœur des ténèbres » et au film APOCALYPSE NOW pour LE JOUR DE MON RETOUR : « AGUIRRE, LA COLÈRE DE DIEU de Werner Herzog me semblait un film intéressant, puisque ce sont des gens qui deviennent fous sur un bateau, de même que LE COUTEAU DANS L’EAU de Roman Polanski, qui est aussi très intéressant car il traite de la psychologie de l’espace dans un bateau. On essaie de grappiller des indices sur la façon dont d’autres grands réalisateurs ont pu filmer ce genre d’espace confiné. Par exemple, Coppola et Polanski n’ont pas du tout la même manière de l’appréhender. “Au cœur des ténèbres” est un texte essentiel pour ce film, ou pour n’importe quel film qui traite du départ en mer et de la façon dont les gens perdent le vernis de la civilisation lorsqu’ils sont complètement isolés. »

La palette de couleurs a été très rapidement définie, comme le rappelle le chef décorateur Jon Henson : « On a utilisé beaucoup de bleus très naturels, et les couleurs de la mer. Ça peut paraître assez évident comme choix, mais comme c’était notre couleur de fond, on a pu également ajouter des notes de couleur très vives. Eric, notre chef opérateur, a trouvé des photographies en couleur de Frank Capa ; ce sont des photographies assez inhabituelles, mais elles étaient de très bonne qualité, et ça a vraiment donné le ton pour les nuances colorées du film. On s’en est beaucoup inspirés, et on a adopté les couleurs de cette palette pour la maison et le bateau. »

Déterminé à ne pas tomber dans une représentation stéréotypée des années 1960, Henson voulait créer un univers réaliste, simple, et surtout vraisemblable pour les spectateurs : « Bizarrement, ça a été sans aucun doute le plus gros défi à relever, avoue Henson. Pour la maison des Crowhurst par exemple, on a commencé à regarder les papiers peints, les couleurs et les références des années 1960, et il n’y a pas que des motifs psychédéliques criards. Les Crowhurst étaient des gens modestes qui menaient une vie simple et c’est ce vers quoi nous avons tendu. Mes souvenirs d’enfance de l’époque nous ont également pas mal aidés : ce sont de petits détails que j’ai essayé d’intégrer au film. »

Un élément a été crucial pour l’élaboration des décors : James Marsh et Eric Gautier tenaient à créer des décors à 360 degrés, même sur le bateau, « pour qu’il y ait un aspect proche du film documentaire. On a donc monté tout le décor de la maison et le jardin, afin de pouvoir y circuler sans aucune gêne pendant deux semaines. Pouvoir filmer les pièces de la maison et s’y déplacer a conféré au film une énergie toute particulière. »

LA CONSTRUCTION DU TRIMARAN TEIGNMOUTH ELECTRON
Jim Dines, architecte naval britannique très réputé, est l’un des seuls constructeurs du Royaume-Uni à s’être spécialisé dans la conception et la construction de bateaux pour l’industrie du cinéma. Lui et son équipe ont créé la réplique du Teignmouth Electron. Après avoir accédé aux dessins originaux conservés dans un musée américain, et rassemblé autant de photos qu’il était possible, Dines a proposé un dessin et un plan du bateau : « Nous sommes spécialisés dans la construction de bateaux qui peuvent être démontés, puis transportés et remontés, et que l’on peut toujours utiliser en mer – plutôt que de les placer dans un décor de studio. »

Dines a dû relever un immense défi et construire le bateau en seulement douze semaines, avec un budget relativement réduit, et le rendre transportable. La réplique du Teignmouth Electron a été conçue pour naviguer, bien qu’il « soit relativement limité, explique Dines, parce qu’on pouvait déboulonner chaque coque, et le diviser en trois morceaux. On peut enlever les deux coques extérieures et les transporter par camion. Il fallait que le bateau fasse moins de 2 mètres de long sur 15 centimètres d’épaisseur pour qu’on puisse l’acheminer par camion jusqu’à Malte. »

Le bateau a été construit dans la cour de l’atelier de construction de Dines à Maldon, dans l’Essex. « Ensuite, nous l’avons démantelé, puis on l’a sorti de l’entrepôt et on l’a entièrement remonté pour que l’équipe de tournage puisse le voir entièrement terminé, avec le mât et les voiles. Ensuite, on a à nouveau démonté le navire, et on l’a chargé sur un camion qui l’a amené jusqu’à Portland, dans le Dorset. Là, nous l’avons reconstruit une nouvelle fois, on l’a mis à l’eau et on l’a hâlé sur environ 145 kilomètres dans la baie de Lyme pour pouvoir le filmer à Teignmouth. Puis, on l’a hâlé au retour vers Portland, où on a tourné, puis on l’a démonté et entreposé sur deux semi-remorques qui l’ont acheminé à Gênes, en Italie, puis le bateau a fait un voyage en ferry de trois jours de Gênes à Malte. On l’a réassemblé dans un port au nord de l’île, où on a tourné pendant quelques semaines, puis on l’a encore démonté et entreposé à Malte pendant un mois avant de revenir sur l’île en septembre 2015 pour réassembler le bateau pour la quatrième fois, afin d’achever le tournage dans le bassin à Malte. »

Le bateau du film est aussi fidèle que possible au vrai Teignmouth Electron de Crowhurst. L’entreprise Cox Marine, située à Brightlingsea, dans l’Essex, avait construit les trois coques du trimaran de Crowhurst, puis l’entreprise L.J. Eastwood Ltd, située à Brundall, dans le Norfolk, avait assemblé les coques et complété l’équipement du bateau. La construction avait été précipitée, puisque Crowhurst devait prendre le départ de la course le 31 octobre au plus tard : c’est pour cette raison que la construction du trimaran avait été partagée par les deux entreprises, puisque Cox, dans l’impossibilité de terminer à temps, avait fait appel à Eastwoods, l’un de leurs sous-traitants. Le nom « Teignmouth Electron » a été donné en référence à Rodney Hallworth, en charge des relations publiques pour la ville de Teignmouth et attaché de presse de Crowhurst. La mention « Electron » vient du nom de la société de Crowhurst, Electron Utilization.

Jim Dines a construit la coque de la réplique du trimaran en suivant les dimensions et précisions du bateau d’origine mais a utilisé du contreplaqué pour le cadre, « parce que c’est une matière que nous pouvons couper à la machine pour accélérer le processus. On a finalement pu avoir accès aux dessins d’origine, si bien qu’on a pu confirmer que les dimensions étaient correctes, même si on a conçu un cockpit un peu plus large pour les besoins du tournage, explique Dines. Les sièges sont un peu plus petits qu’ils ne le devraient, mais l’espace en lui-même est un peu plus grand que d’habitude. Du coup, on peut y rentrer et en sortir, et j’ai même pu m’allonger aux pieds de Colin pendant qu’il était à la barre, et je pouvais piloter du doigt, regarder le mât et voir où était la girouette du bateau. Quand on naviguait en mer, au lieu d’être dans le bassin, on pouvait manoeuvrer le bateau et se cacher au fond du cockpit sans être dans le champ. Le cockpit tel qu’il était à l’origine aurait été beaucoup trop petit pour qu’on puisse faire ça, si bien qu’on a apporté quelques légères modifications pour faciliter le tournage à bord. »

Pour la construction de son propre trimaran, Crowhurst s’est inspiré de ceux du pionnier américain de la navigation en trimaran, Arthur Piver : « À cette époque, il concevait plein de coques de trimaran toutes plus différentes les unes que les autres, raconte Jim Dines, et il y avait un autre type au même moment, Warren, qui faisait des coques de catamaran très similaires et très faciles à construire – le genre de coques qu’on peut fabriquer soi-même dans son jardin. Si Crowhurst avait pu aller au bout de quelques-unes des technologies sur lesquelles il travaillait, il aurait pu faire un bateau plutôt innovant. Par exemple, comme son dispositif d’auto-redressement qu’il n’a jamais eu la chance de faire marcher véritablement. Il essayait d’installer beaucoup d’éléments technologiques dans son bateau, et je suis sûr que s’il avait eu plus de temps pour le préparer et plus d’argent, il aurait pu être dans un bien meilleur état, mental et technique, avant son départ. »

« Si ç’avait été moi, je n’aurais pas choisi un trimaran, j’aurais choisi quelque chose de plus costaud, avec une coque en acier, et probablement un monocoque. Mais c’est vrai que les trimarans sont rapides et c’est ce que Crowhurst visait, remarque Dines. On faisait avancer ce bateau à dix ou douze noeuds et un bateau avec un si petit gréement donne carrément l’impression de voler, alors qu’avec un monocoque, on file à sept, huit noeuds. On se disait à l’époque que si on pouvait faire faire à cet engin le tour du monde sans qu’il se retourne ou qu’il tombe en morceaux, ce serait vraiment rapide. Nigel Tetley avait une coque exactement de la même forme que celle de Crowhurst, mais au gréement légèrement plus imposant. Tetley l’aurait accompli dans un bien meilleur temps que Knox-Jonhston mais au cours des dernières semaines de la course, il a tiré tout ce qu’il a pu de son bateau au point qu’il s’est cassé : il n’était pas fait pour un tel périple. Crowhurst, lui, avait, renforcé toutes ses coques, fait enlever la grande cabine du haut et modifié la structure du bateau au niveau des poutres : il a même augmenté la taille de celles-ci, et apporté d’autres modifications de ce genre, tandis que Tetley avait juste un bateau non-modifié et conforme aux plans de l’architecte. »

« Je pense que le Teignmouth Electron possédait de nombreuses qualités et que si Crowhurst avait été mieux préparé, il aurait pu réussir. Il n’avait pas à bord ce dont il avait besoin, et certaines pièces qu’il pensait y trouver avaient été enlevées du bateau. C’était une embarcation très bien conçue à l’exception des problèmes liés à la fibre de verre : celle-ci avait été enduite de la mauvaise peinture – car ils n’arrivaient pas à trouver la bonne – et c’est un souci qui avait beaucoup préoccupé Crowhurst. De son point de vue, depuis le début, il n’a jamais été préparé comme il aurait dû l’être. » 

« J’espère que le film brosse le portrait d’un homme qui a tenté d’accomplir un exploit hors du commun et de faire ce qui lui semblait juste. Je ne pense pas qu’il ait été imprudent, je pense juste que les choses ont mal tourné. À cette époque, les gens se lançaient dans de telles aventures : c’était une sorte d’épopée solitaire, typiquement masculine. Chichester l’avait fait l’année précédente en n’effectuant qu’une seule escale, et donc l’idée de le faire sans aucune escale était une sacrée aventure », conclut Dines.

LE TOURNAGE
Teignmouth est une station balnéaire du début du XIXe siècle située dans le Devon, au sud-est de l’Angleterre. Le port a été l’un des principaux lieux de tournage du film, puisque c’est de là que Donald Crowhurst a pris la mer à 16h52, le 31 octobre 1968.

La plupart des personnes âgées de Teignmouth se rappellent très bien le jour où Crowhurst a entamé son périple fatal, car c’était un événement majeur pour une si petite ville. Beaucoup se souviennent de Crowhurst lorsqu’il préparait son bateau au cours des semaines précédant son départ. La moitié de la ville est venue prêter main-forte à l’équipe du tournage et faire office de figurants pour la séquence du départ.

« Nous avons vraiment été très bien accueillis à Teignmouth, les gens semblaient heureux de nous savoir là, confie James Marsh. On a bloqué pas mal de routes et occupé la plage pendant deux jours mais ça n’a jamais été un problème. On se sentait soutenus parce qu’il y a une mémoire collective de ces événements dans cette ville. Ça a été fabuleux de pouvoir filmer sur les traces de Crowhurst. Et les images d’archives montrent que l’endroit n’a guère changé depuis, ce qui a été d’une aide précieuse. »

« Je n’ai pas rencontré qui que ce soit qui condamne Crowhurst ou qui le juge sévèrement, remarque Marsh, car il a payé le prix fort, ainsi que sa famille. Son échec est tellement douloureux et tragique que ce serait vraiment cruel de le juger et de le condamner en plus. »
Pour la régisseuse d’extérieurs Camilla Stephenson, c’est la logistique concernant le tournage des scènes en mer qui a posé les plus grandes difficultés : « On travaillait sous la supervision du coordinateur des séquences nautiques Daren Bailey, mais il fallait aussi prendre en considération le fait qu’il s’agit d’un film se déroulant à la fin des années 1960. On devait tourner en extérieurs aussi souvent que possible, sans oublier qu’on était en mer. »

Dans ses premières discussions avec James Marsh, elle a envisagé les lieux de tournage des scènes qui se passent à Teignmouth. « J’ai visité la ville ainsi que le Devon et dès le départ, il m’a semblé évident que Teignmouth était un endroit idéal pour tourner, car on pouvait en montrer une bonne partie à l’écran. Souvent, avec les films d’époque, on est un peu limité par le nombre restreint d’endroits dans lesquels on peut filmer, car plusieurs éléments modernes n’ont plus rien à voir avec l’époque concernée. »

Le film restitue l’atmosphère de cette petite ville et il était important d’évoquer les sentiments des habitants qui ont cru en Donald Crowhurst. « Géographiquement, c’est assez petit et on se rend bien compte de la pression qu’il aurait eu à subir s’il avait abandonné. Il n’aurait pas pu revenir et les affronter. Il aurait été trop humilié. Je ne pense pas que Donald Crowhurst cherchait la gloire : il cherchait avant tout le respect de sa communauté et de sa propre famille », commente Camilla Stephenson.

« Il y a quelque chose d’universel dans cette idée qu’une petite ville ou communauté puisse placer ses espoirs en quelqu’un. Cette personne devient une sorte de mascotte des habitants et le gardien de leurs rêves, remarque Scott Z. Burns. Quand on écrit, on essaie d’être précis et authentique et il a fallu pas mal de recherches pour comprendre la relation de Rodney Hallworth avec la ville de Teignmouth. Il avait auparavant essayé de vendre l’idée que c’était l’endroit le plus ensoleillé d’Angleterre. Ces gens cherchaient à se forger une identité, tout comme Don. »

Camilla Stephenson et son équipe ont commencé à planifier le tournage à Teignmouth dès janvier 2015. Mais comme celui-ci n’a démarré qu’en mai de la même année, l’ensemble des collaborateurs ont pu s’imprégner des lieux et rencontrer de nombreux habitants ayant conservé des souvenirs personnels de l’aventure de Crowhurst et de son départ en 1968. « Dès le début, nous sommes allés au yacht club et il se trouve qu’il y avait là un groupe d’hommes plus âgés qui prenaient un café et ils avaient tous une opinion sur Crowhurst, parce qu’ils l’avaient rencontré ou qu’ils avaient entendu parler de lui. L’histoire divise vraiment les gens et certains ont de la bienveillance envers lui tandis que d’autres le considèrent comme un imposteur.

Le Teignmouth d’aujourd’hui est vraiment fier de lui et les habitants sont très heureux que le film soit tourné chez eux. Dans la séquence du départ de Crowhurst avec le maire de la ville qui officie sur la plage, l’homme qui l’incarne est le fils du véritable maire de 1968. »

Autre site important à prendre en considération lors des repérages : la maison familiale des Crowhurst. James Marsh et le chef-décorateur Jon Henson savaient que le lieu choisi devait ressembler à un vrai foyer : il fallait que le spectateur ressente à quel point la famille qui y vivait était soudée et aimait se retrouver ensemble. « On tenait à montrer qu’ils ne dépensaient pas leur argent pour des choses à la mode, qu’il s’agissait plutôt d’une famille de la classe moyenne et qu’ils s’aimaient tous énormément. On voulait que la maison en dise long sur Donald Crowhurst en tant que personne, mari et père, mais aussi sur sa femme Clare et ses enfants. Ce qui rend l’ensemble encore plus poignant », commente Camilla Stephenson. 

D’un point de vue pratique, Camilla Stephenson devait trouver un endroit suffisamment vaste pour que l’équipe puisse y tourner pendant deux semaines. « Au départ, on s’est dit que l’intérieur de la maison devait être construit en studio, mais lors de notre première visite dans le Devon avec James et Éric, notre directeur de la photographie, il est devenu évident qu’ils voulaient vraiment pouvoir regarder par la fenêtre et filmer l’extérieur », raconte-t-elle. La maison qu’elle a fini par repérer est assez proche de Leatherhead dans le Surrey, et c’est là que les scènes d’intimité entre Donald et sa femme ont été tournées, ainsi que les séquences illustrant leur vie de famille : Donald en train de réfléchir, d’inventer et d’expérimenter dans son atelier, sans oublier la séquence des enfants dans la neige. Pour celle-ci, l’équipe a dû recourir aux effets visuels car elle a été tournée lors de l’une des journées les plus chaudes de l’été 2015 ! 

La logistique du tournage, qui a nécessité de filmer en mer au Royaume-Uni et à Malte, a été un défi de tous les instants. Pendant le tournage en Angleterre, hormis la séquence de Teignmouth, la production s’est établie à Portland dans le Dorset, où les équipes ont affronté le mauvais temps, les marées et les longues heures passées en mer.

Le producteur Pete Czernin reconnaît que tous ses confrères lui ont déconseillé de tourner en mer. Malte a posé d’autres problèmes en raison de la chaleur et de la longueur des journées de tournage en mer et « d’innombrables autres difficultés liées à la ligne d’horizon, à la présence du rivage dans le champ ou à celle d’autres bateaux passant dans les parages. Il a donc fallu faire en sorte d’être au large, loin de la côte. Surtout, on tournait en pellicule et la bobine se terminait toujours quand on était en mer et il fallait donc prendre cela en compte. Mais je pense que Portland et Weymouth ont été les endroits les plus délicats à cause du vent et des vagues. Sans oublier que nos techniciens doivent se nourrir et pouvoir aller aux toilettes. C’était assez fou et difficile. Je ne pense pas faire un autre film qui se passe en mer sans y réfléchir à deux fois », confirme Czernin. 

À Malte, il y avait huit personnes au maximum sur le catamaran de l’équipe, alors qu’en règle générale, il y avait une trentaine de techniciens sur le plateau. Les cadreurs se trouvaient à bord d’une autre embarcation, tout comme les coiffeurs et maquilleurs. Par ailleurs, il y avait un bateau principal pour James Marsh, un bateau de sauvetage, trois ou quatre bateaux pneumatiques et une vedette. Quand on filme huit à dix heures par jour, à plus de cinq kilomètres des côtes, tout le matériel dont les techniciens ont besoin doit être sur place, d’où le besoin d’avoir un « ravitailleur » comme ils ont fini par l’appeler. Ce grand bateau à moteur transportait entre autres choses essentielles des toilettes et de l’eau potable. « On peut comprendre pourquoi beaucoup de gens ne veulent pas filmer en mer, ajoute Jim Dines, on obtient pourtant une bien meilleure image, les mouvements et tous les autres éléments semblent bien plus réels. »

Quand on lui demande s’il tournera à nouveau en mer, James Marsh répond simplement : « Je pense que je ne le ferai plus, car c’était assez téméraire d’une certaine manière. Je comprends pourquoi certains veulent filmer dans l’environnement contrôlé d’un bassin, où on peut facilement maîtriser le mouvement du bateau. Mais le véritable roulis du bateau et la présence de Colin sur cette embarcation ont été essentiels à l’authenticité du film. »

Marsh a travaillé avec le chef-opérateur français Éric Gautier et ce dernier a insisté pour aller filmer au milieu de l’océan : « C’est une expérience qui se rapproche de celle du documentaire, parce qu’il y avait une équipe restreinte et Colin. C’est ce qui a rendu la collaboration avec lui tellement intéressante, car il n’y avait aucun autre acteur à bord. Ça n’a pas été facile. On était coincés là et on pouvait imaginer, dans une moindre mesure, ce qu’a éprouvé Crowhurst, mais ce n’était vraiment rien du tout à côté de ce qu’il a dû traverser », conclut Marsh.

  
#LeJourDeMonRetour

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