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samedi 29 février 2020

DE GAULLE


Historique/Biopic/Guerre/Un film prenant sur ses aspects historiques et touchant dans son éclairage intimiste

Réalisé par Gabriel Le Bomin 
Avec Lambert Wilson, Isabelle Carré, Olivier Gourmet, Catherine Mouchet, Pierre Hancisse, Sophie Quinton, Gilles Cohen, Laurent Stocker...

Long-métrage Française 
Durée : 01h48mn
Année de production : 2019
Distributeur : SND 

Date de sortie sur nos écrans : 4 mars 2020 - Ressortie le 22 juin 2020


Résumé : Mai 1940. La guerre s’intensifie, l’armée française s’effondre, les Allemands seront bientôt à Paris. La panique gagne le gouvernement qui envisage d’accepter la défaite. Un homme, Charles de Gaulle, fraîchement promu général, veut infléchir le cours de l’Histoire. Sa femme, Yvonne de Gaulle, est son premier soutien, mais très vite les évènements les séparent. Yvonne et ses enfants se lancent sur les routes de l’exode. Charles rejoint Londres. Il veut faire entendre une autre voix : celle de la Résistance.

Bande-annonce (VOSTFR)


Ce que j'en ai pensé : plus qu'un film sur DE GAULLE, le réalisateur Gabriel Le Bomin nous propose une tranche de vie historique qui s'appuie sur le duo formé par Charles et son épouse Yvonne. Il met en exergue les enjeux de la situation, les jeux politiques qui se sont mis en place au printemps 1940 et par extension, leurs impacts sur une destinée humaine liée au devenir de son pays. Il nous présente le Général en tant que mari et père de famille avant même de le présenter comme militaire et homme d'État posant ainsi l'importance de sa famille dans l'esprit de cet homme qui a pris des risques immenses, poussés par la force de la dernière chance, pour soutenir ce que lui dictait son instinct et sa logique stratégique avec la volonté d'offrir un avenir aux siens et aux Français. 

Le réalisateur réussit à mettre en scène un drame intime sur fond de Guerre Mondiale. Il gère les aspects spectaculaires, les scènes de discussions politiques et les partages familiaux en les liant les uns aux autres comme un tout qui trouve sa justification dans chacune de ses parties. Sa mise en scène accompagne les dialogues, les rythmant en nous faisant sans cesse bouger le regard d'un côté à l'autre de l'écran, tout en restant centré sur les protagonistes et leur parole. Il utilise les plans larges pour l'horreur de la guerre, pour poser des instants décisifs ou encore pour montrer les moments de bonheur. 

Il conserve un ton narratif cohérent que ce soit pour poser des arguments, montrer l'atrocité ou au contraire la sensibilité d'un geste guidé par l'amour. La période historique est très crédible grâce aux décors et aux vêtements qui aident à nous replonger dans l'époque. Le réalisateur montre avec sensibilité, mais évite la dramaturgie envahissante. Il explique et pose les jalons de ce qu'il s'est passé. Son long-métrage devient de ce fait une fenêtre vers le passé, bénéfique pour l'exercice de la mémoire.

Les acteurs et actrices personnifient leurs protagonistes tout en évitant l'imitation à outrance. Ils réussissent à nous convaincre qu'on assiste au déroulement des événements. Ils rendent réalistes les tensions, les peurs, les doutes, les basculements... Lambert Wilson interprète avec finesse Charles de Gaulle. Aidé par un maquillage habile qui fait se rapprocher ses traits de ceux du Général sans pour autant le transformer, il fait revivre le personnage dans sa dimension humaine. 




Isabelle Carré interprète Yvonne de Gaulle, la femme qui est une pierre angulaire à la fois protectrice de sa famille et le phare de Charles dans la tourmente. 



Les hommes politiques sont interprétés par des comédiens qui savent mettre en avant les traits de personnalité marquants de leur protagoniste que ce soit Olivier Gourmet dans le rôle de Paul Reynaud, Philippe Laudenbach dans celui du Maréchal Pétain ou encore Tim Hudson dans le rôle de Winston Churchill.

Copyright photos @ SND

DE GAULLE nous fait revivre une période angoissante de notre Histoire et illustre, à travers le portrait d'une famille, la fragilité du moment et l'impact d'une volonté sur un futur. C'est un film prenant dans ses aspects historique et touchant dans son éclairage intimiste. 

NOTES DE PRODUCTION
(À ne lire qu'après avoir vu le film pour éviter les spoilers !)

Entretien avec : GABRIEL LE BOMIN

D’où est venue l’idée de vous intéresser à Charles de Gaulle à ce moment précis de sa vie personnelle et de notre Histoire ?

Dans le cadre de mon travail de cinéaste, que ce soit dans le documentaire ou la fiction, j’ai souvent rencontré ou croisé Charles de Gaulle… J’avais notamment réalisé une série documentaire sur la France Libre et je m’étais dit que c’était une période que je connaissais finalement assez mal. J’avais évidement des connaissances sur la Résistance intérieure mais rien de très complet sur cette Résistance extérieure… De Gaulle était également présent dans mes documentaires sur la collaboration, sur la guerre d’Algérie, sur la Ve République dernièrement et quand nous avons commencé à réfléchir à un sujet de film sur ce personnage historique avec Valérie Ranson-Enguiale ma coscénariste, nous sommes vite tombés d’accord sur le fait que nous ne pouvions pas raconter toute sa vie car il y a plusieurs de Gaulle en un. Alors, par où l’aborder ? Ce qui nous a intéressé c’est le de Gaulle « illégitime » : l’homme de juin 1940, celui qui dit « non ». C’est sans doute le moment de sa vie où il est le plus fragile, le plus intéressant donc le plus humain… Car sous tendu à ce projet, il y avait l’ambition d’accéder à l’intime.

Qui est-il justement à cette période ?

C’est un homme de 50 ans dont la carrière militaire plafonne au grade de colonel. Ses théories ou ses écrits sur une guerre offensive face à l’Allemagne sont considérés avec condescendance voire mépris par l’ensemble de ses pairs, en dehors de Paul Reynaud qui devient Président du Conseil au printemps 1940, qui lui y est très attentif. C’est donc un homme qui ne parvient pas à faire aboutir ses idées et qui porte en plus la souffrance de la guerre de 14-18 durant laquelle il a été blessé et prisonnier plus de deux ans, donc peu glorieux à ses yeux… En 1940, il voit que la France est en train de s’effondrer et il ne peut rien y faire et surtout qu’une partie de la classe politique est disponible pour accepter la défaite. C’est à ce moment qu’il va tenter ce que lui-même décrit dans ses mémoires comme « le saut dans l’inconnu » : il choisit la clandestinité en quittant sa vie d’avant, laissant tout derrière lui et entrainant sa famille dans l’aventure, prenant tous les risques et assumant son bannissement (déchu de la nationalité, dégradé, condamné à mort par le gouvernement français). C’est ce moment de choix, d’engagement et donc d’extrême solitude que nous avons trouvé très romanesque. Ce qu’il y a de fascinant dans ces quelques semaines c’est qu’elles vont déterminer toute sa vision politique future, notamment quand il conçoit la Constitution de la Vème République en donnant au président de la République un pouvoir direct sur les armées.

C’est d’ailleurs ce qui renforce encore l’intérêt de « De Gaulle »: vous montrez Charles de Gaulle auprès des siens, obsédé par ce qui peut leur arriver en juin 40…

Oui, le film est l’histoire d’un couple. Yvonne et Charles de Gaulle avaient une relation forte, très construite et on le voit bien dans les lettres qu’ils s’échangent à cette époque ou dans ses « Mémoires de guerre », qu’il lui dédie « pour vous Yvonne, sans qui rien ne se serait fait ». Yvonne est très présente dans les choix qu’il fait, notamment dans ces moments où il est fragile. C’est elle qui lui donne alors la force de continuer… En caricaturant, on pourrait voir Yvonne de Gaulle comme la coach d’un boxeur qui lui dirait : « n’oublie pas qui tu es » !

Ce qui est passionnant à constater dans votre film c’est que jamais, même aux moments les plus risqués et dangereux de sa fuite vers Londres, au moment donc où il écrit l’Histoire, Charles de Gaulle ne cessera de s’inquiéter de son histoire personnelle, donc du sort de sa femme et de ses enfants…

Valérie Ranson-Enguiale a beaucoup contribué à développer cet aspect du récit. Il y a quelques biographies sur Yvonne de Gaulle mais mille fois moins que sur son mari… C’est une femme discrète, qui ne cherche pas la lumière bien au contraire… Le niveau d’exigence de Charles était tel vis-à-vis des gens qui l’entouraient qu’on ne peut pas imaginer que son épouse n’ait pas été une femme de caractère. Elle l’a littéralement choisi comme mari, alors qu’à l’époque elle était un parti convoité. « Ce sera lui et personne d’autre », confie-t-elle après leur rencontre. Yvonne de son côté a fait beaucoup de choses, notamment après-guerre avec la Fondation Anne de Gaulle pour les jeunes filles handicapées mentales, en arrachant des moyens financiers, obtenant les soutiens nécessaires : c’est une femme de combat. Avec Valérie, nous voulions axer notre récit sur le couple et sur la famille. Le récit prend fin lorsque le hasard les réunis à Londres. Entrer dans l’intimité de Charles de Gaulle était aussi une manière de voir différemment ce personnage que l’on regarde habituellement de bas vers le haut : nous voulions le montrer à hauteur d’homme…

Le film s’ouvre d’ailleurs sur une scène très intime…

Absolument, on y voit Yvonne et Charles au lit, au réveil, comme tous les couples. Dans ses « Mémoires de guerre », il écrit pour parler de sa relation avec Yvonne : « nous étions bien appuyés l’un contre l’autre ». C’est très beau. Ça veut dire que chacun tient et soutient l’autre… Je ne l’avais pas à ce point mesuré au début et cette approche correspond sans doute à notre époque où la place des femmes est beaucoup plus forte, plus lisible. « De Gaulle » est un film que je n’aurais peut-être pas pu réaliser il y a 10 ans. On m’aurait dit qu’Yvonne de Gaulle n’était pas un personnage assez intéressant… Or il me semblait important de montrer qu’à côté d’un grand homme comme Charles de Gaulle il y avait aussi une femme qui était tout sauf transparente !

La petite fille trisomique du couple de Gaulle, Anne, est-elle aussi très présente dans le film…

Il a là également écrit des lignes magnifiques sur cet enfant : « Anne était aussi une grâce, elle m’a aidé à dépasser tous les échecs et tous les hommes, à voir plus haut »

Avec cette enfant handicapée, il a été un père exemplaire en assumant un état dont alors on ne parlait pas, qui n’était pas identifié. On montre d’ailleurs dans le film comment l’annonce leur en est faite et comment Charles et Yvonne décident de garder leur fille avec eux. Dans l’autre flash-back, nous avons imaginé que c’était Yvonne qui avait pris la célèbre photo de son mari avec sa fille dans les bras sur une plage… C’était difficile, on pouvait basculer dans le pathos mais au final je trouve que ça éclaire très bien la dimension personnelle, intime du personnage avec ses proches.

Au-delà des écrits et des mémoires dont vous parliez, avez-vous voulu associer la famille de Gaulle au projet, par le biais des petits-enfants par exemple ?

Nous sommes partis des « Mémoires de guerre », des témoignages de Philippe de Gaulle et de ce que Charles et Yvonne s’étaient écrit, avec des lettres parfois très émouvantes basées sur des considérations très quotidiennes et personnelles. Puis nous nous sommes en effet posé la question d’approcher la famille de Gaulle… Mais nous voulions conserver notre libre-arbitre d’auteurs avec un point de vue critique si nécessaire. Le film ne devait pas être une hagiographie ou se placer sur une tutelle quelconque, qu’elle soit familiale ou institutionnelle… Nous ne sommes donc pas allés voir la Fondation Charles de Gaulle ou la famille de Gaulle. Mais nous les avons informés dès le début en prenant contact avec les petits-enfants, Yves de Gaulle et Anne de La Roullière.

Faire un film historique c’est emprunter un chemin de crête, un passage délicat, entre le vraisemblable, le réel, le juste. Il faut trouver et assumer l’espace de la fiction à l’intérieur de la rigueur historique.

Charles de Gaulle est bizarrement un personnage très peu abordé au cinéma…

Aucun film de cinéma ne lui a jamais été directement consacré en effet. Il y a eu quelques téléfilms mais sur la période de la traversée du désert, beaucoup de documentaires mais pas de film de fiction au cinéma même si le personnage apparaît parfois en silhouette ou en ombre, comme une sorte d’icône que l’on n’oserait pas aborder de face… C’est très étrange ! Les anglo-saxons eux ont sorti rien que l’année dernière deux films sur Churchill qui, lui, apparait dans 18 films et séries au total depuis les années 60. Je ne vous parle pas des américains qui ont maintes fois traité le sujet de leurs présidents et hauts dirigeants, de Lincoln à Obama en passant par JFK, Nixon, Bush et les autres… Ils ont la capacité à s’emparer de cette matière-là. Pas nous ! Alors devions nous y aller ? Etait-ce de l’inconscience ? En avions-nous la légitimité ? Nous avons finalement décidé de ne pas trop nous poser ces questions et de suivre notre envie, à partir du moment où cette histoire nous touchait et nous intéressait, en espérant qu’elle toucherait et intéresserait donc aussi les spectateurs. C’est quand même un moment assez incroyable de notre Histoire que nous montrons…

Avec un aspect thriller haletant car au moment où il décide de partir à Londres, de Gaulle devient un traître, un fugitif aux yeux des autorités françaises et il risque sa vie à tous moment…

C’est de cette manière que nous avons souhaité écrire ce récit avec Valérie Ranson-Enguiale : comme un film politique contemporain en racontant l’histoire de nos personnages au jour le jour. Or cette histoire est extrêmement dynamique à ce moment de leur vie et nous avons d’ailleurs dû faire des choix, alléger. De Gaulle a fait beaucoup plus d’allers-retours Paris-Londres que nous le montrons ! Il n’arrêtait pas de bouger en voiture, en avion, en bateau mais Yvonne elle aussi se déplaçait sans cesse. Durant ces quelques semaines, elle quitte la maison familiale de la Boisserie à Colombey-les-Deux-Eglises en Haute Marne pour se réfugier chez sa sœur dans le Loiret avant de partir vers la Bretagne à Carantec puis à Brest où elle tente de monter à bord d’un bateau pour l’Angleterre… Mais durant ces itinéraires complexes, aucun des deux ne sait où est l’autre : quand Charles part à Londres le 17 juin, Yvonne l’ignore… Nous le montrons dans le film, c’est en lisant un journal anglais qu’elle apprendra que son mari a lancé son fameux appel sur les ondes de la BBC ! C’est un vrai cadeau de l’Histoire pour des scénaristes…

Vous montrez aussi de manière assez frappante combien une partie des responsables politiques de cette France du printemps 1940 est prête à basculer vers l’Allemagne, à accepter l’Occupation et donc ce qui deviendra la collaboration avec sur le fond un antisémitisme au plus haut niveau de l’Etat…

C’est très courant dans l’Europe des années 30 : en France, en Allemagne bien sûr mais aussi en Italie par exemple… L’antisémitisme de Pétain est affirmé dès sa deuxième scène, tout comme son antimaçonnisme. Le premier décret qui sera promulgué par le régime de Vichy en juillet 1940 exige la publication des listes des loges de Francs-Maçons pour les afficher au fronton des mairies… C’est une obsession, comme l’antisémitisme que nous abordons dans un dialogue assez vif entre Pétain et le général Weygand puis à travers la figure politique de Georges Mandel, alors ministre de l’Intérieur. Quand de Gaulle l’interroge en lui disant qu’au vu de l’état de la France il peut être l’homme de la situation vis-à-vis des anglais, Mandel lui répond : « je suis un homme politique de l’ancienne génération, je porte ma part de responsabilité et comme vous le savez je suis juif : ça compliquera tout »… Il fera partie des gens que Pétain va faire arrêter immédiatement et déporter avant qu’il ne soit assassiné par la Milice en 44…

Avant de parler de Lambert Wilson, évoquons d’ailleurs les comédiens à qui vous avez confié les rôles des autres figures politique de l’époque. Y a-t-il une responsabilité pour un metteur en scène quand il doit faire figurer dans son film des personnages historiques comme Pétain, Mandel, Reynaud, Churchill et les autres ?

Je dirais qu’il y a plutôt une inconscience de départ ! Quand on écrit, on n’est pas encore dans le travail de représentation mais dans une phase intellectuelle forcément plus abstraite. C’est d’ailleurs assez jouissif car on peut imaginer tout ce que l’on veut, mais quand arrive le moment de l’incarnation, on se dit « mais qu’est-ce que j’ai fait » ! C’est là où le sens de la responsabilité s’impose… Ce que nous faisons dire dans le film à ces personnages qui ont existé est maîtrisé, d’autant que nous avions un conseiller historique, Olivier Wieviorka, qui a étayé, nourri et validé ce que nous avions écrit. C’est un vrai spécialiste de ce qu’a été la Résistance et il a été d’une aide précieuse… Ensuite, tout est une affaire de mise en scène : il faut que ces personnages historiques ressemblent à leurs modèles. L’époque où Michel Bouquet pouvait mettre une écharpe rouge, un chapeau, avoir un labrador en laisse et dire « je suis François Mitterrand », (ce qu’il a magnifiquement fait dans « Le promeneur du Champ de Mars » en une sorte de quintessence de l’acteur, sans aucun autre artifice), est révolue. Aujourd’hui, le cinéma doit représenter les choses d’une manière extrêmement fidèle à la réalité. « La Môme » en cela a été un marqueur fort, tout comme « Les heures sombres » dernièrement où Gary Oldman disparait littéralement pour devenir Winston Churchill… Nous en avons beaucoup parlé avec Lambert Wilson avec cette volonté de ne rien surcharger. Il fallait lui donner tous les atouts pour incarner de Gaulle, (le costume, le maquillage, les prothèses, etc), mais je voulais que le comédien reste présent. Je ne voulais pas avoir l’impression de filmer le musée Grévin ! Pour les autres personnages, j’ai en revanche cherché des acteurs qui ressemblent naturellement à leurs modèles : un Pétain, un Churchill ou un Mandel dont la proximité physique s’impose d’emblée. J’ai eu beaucoup de chance, notamment avec Churchill car le terrain avait été largement occupé ces derniers temps ! Tim Hudson est un magnifique acteur de théâtre anglais avec lequel nous n’avons eu aucun besoin de maquillage : dès les essais il était Churchill. Ensuite, il a évidemment travaillé sur l’accent, la posture et s’est aidé des accessoires…

Parlons plus largement de Lambert Wilson et de sa performance, au sens propre. C’était le choix évident dès le départ pour le rôle de Charles de Gaulle ?

Oui absolument. Quand vous commencez à réfléchir aux acteurs qui peuvent incarner le personnage à cette époque-là, (un homme de 50 ans, grand, avec de l’allure, de l’autorité et de la présence), les choses vont assez vite ! Ajoutez-y la notoriété du comédien qui doit rassurer les investisseurs et la liste se raccourcit encore… Lambert a fait la différence d’autant qu’il a le goût de jouer des personnages romanesques et des figures de l’Histoire comme l’Abbé Pierre ou le Commandant Cousteau. C’est un acteur qui ne recherche pas forcément le naturalisme, il aime construire un rôle… Etant nourrit de cette tradition anglo-saxonne, il n’a pas peur de jouer avec son corps, avec les artifices. Lambert a beaucoup aimé chercher « l’incarnation » et collaborer avec les prothésistes et les maquilleurs durant les longues heures quotidiennes de sa transformation.

Et pour l’aspect vocal du rôle ? La voix de Charles de Gaulle est reconnaissable immédiatement…

J’ai dit à Lambert que nous n’irions pas sur le terrain de l’imitation très maîtrisée. Avec un coach, il en aurait été capable mais cela à mon sens aurait empêché toute émotion… Il a bien entendu beaucoup écouté de Gaulle mais en cherchant son prononcé plutôt que son phrasé, notamment dans la scène du fameux discours du 18 juin 40.

Pour jouer le rôle d’Yvonne de Gaulle, vous avez fait appel à Isabelle Carré…

Yvonne est un personnage dont les traces nous le disions sont plus diffuses. Se sont souvent des images qui datent des années 60… Or à l’époque du film, c’est une femme qui a 40 ans, assez belle, assez féminine. Elle est caustique, piquante : on imagine bien les joutes avec Charles ! La caricature de Tante Yvonne assise docilement et silencieusement au coin du feu à l’Elysée est une fixation médiatique qui ne correspond pas à la réalité. A la mort de Charles, Yvonne a fait en sorte que peu de chose reste du personnage privé : seule l’œuvre de l’homme d’Etat devait lui survivre… Yvonne s’est ensuite retirée dans une institution religieuse du 7e arrondissement de Paris où elle a vécu dans une minuscule cellule jusqu’à sa mort en 1979. Pour ce personnage, nous étions plus libres... La sensibilité et le talent d’Isabelle Carré nous ont déterminé à lui proposer le rôle. Elle apportait aussi une dimension propre au personnage d’Yvonne : une certaine discrétion et une forme de courage. Isabelle est très populaire, elle tourne beaucoup, joue au théâtre, elle écrit... mais elle n’est pas surexposée. Elle ne cherche pas la lumière à tout prix... Alors on m’a répondu « oui mais elle est blonde » : et alors ? Le travail de construction effectué avec Lambert pouvait très bien s’appliquer à Isabelle. Une fois ce détail réglé, elle a immédiatement placé le niveau de sensibilité de son personnage au bon endroit, avec une belle et vraie pudeur et une énergie déterminante. C’est une actrice magnifique qui sait se mettre sincèrement au service d’un film en étant au cœur de toute une équipe… Au-delà de l’épouse de Charles, elle incarne aussi fortement cette mère qui fuit avec ses trois enfants sur les routes de l’exode.

Parmi les autres comédiens, citons aussi Olivier Gourmet dans le rôle de Paul Reynaud…

J’ai été très heureux et très fier de tourner avec lui. En quelques scènes, il nous livre un Reynaud extrêmement complexe, comme je le souhaitais. C’est à la fois un homme d’autorité, un chef de gouvernement mais aussi un être qui s’effrite… Il doit faire face à des événements qui le dépassent et l’abiment. De Gaulle le considérait comme un homme intelligent à qui il a toujours conservé son estime, mais hélas en dessous de la violence de la situation. Je veux aussi saluer Catherine Mouchet qui interprète Mlle Potel la gouvernante qui accompagne la famille de Gaulle et notamment la petite Anne leur fille trisomique. Laurent Stoker et Alain Langlet ont aussi accepté de venir jouer quelques scènes tout comme Sophie Quinton avec qui j’avais déjà fait un téléfilm ou encore Philippine Leroy Beaulieu ou Gilles Cohen qui ont participé à l’aventure de ce film en lui donnant leur force et leur enthousiasme… L’incarnation d’Anne de Gaulle était aussi un enjeu. En effet le film présente à trois âges différents cette petite fille porteuse de trisomie. Nous avons travaillé avec trois enfants âgées de 6 mois à 12 ans et ce fut pour tous des moments d’une grande force.

Il y a donc ce côté romantique, presque sentimental du film au cœur d’une fresque de la débâcle de 1940 et de scènes beaucoup plus spectaculaires comme le bombardement du port de Brest. Vous êtes-vous amusé à manier les outils de la reconstitution, des effets spéciaux ?

Vous savez, je pars du principe qu’il est difficile de faire un film mais que ça doit être du plaisir. Alors ça ne veut pas dire qu’il n’y a pas de contraintes, de conflits ou de douleur mais il faut se lever le matin en se disant « quel bonheur d’aller sur le plateau » ! Le mot « jouer » n’est pas un hasard : faire du cinéma c’est jouer la comédie donc s’amuser… Quant aux moyens dont vous parlez, je dirais qu’ils sont indispensables si l’histoire en a besoin. C’était le cas dans « De Gaulle » et j’avoue que c’était jubilatoire d’avoir tous ces figurants, des chars d’assaut, des avions ou des bateaux. Mais tout cela coûte de l’argent et j’ai été très vigilant à ne pas dépenser de l’argent gratuitement ! Pour les figurants par exemple, j’ai même demandé à ce qu’on en mette moins car leur nombre ne se justifiait pas. La richesse d’un plan vient parfois de sa simplicité… Mais pour les scènes spectaculaires que sont celles de l’exode, du port de Brest et de l’arrivée à Falmouth la production m’a donné tous les moyens dont j’avais besoin.

Avec le temps, savez-vous pourquoi l’Histoire et notamment celle des guerres vous intéresse tant ? C’est un élément que l’on retrouve dans vos documentaires mais aussi au cinéma dans « Les fragments d’Antonin », « Nos patriotes » et « De Gaulle »…

Pas du tout, même si c’est une réalité que je ne fuis pas ! Mais j’ai aussi travaillé pour Arte par exemple sur des sujets plus contemporains, une comédie, un thriller… Mais quand je travaille sur des images d’archives pour mes documentaires, ce que je vois nourrit mes scénarii de fiction. Par exemple, j’ai découvert des photos du port de Brest dont nous parlions au moment de la fuite vers l’Angleterre, où il y avait des milliers de valises abandonnées et même des chevaux morts. Pourquoi ? Simplement parce qu’il fallait alléger les bateaux pour privilégier les humains… J’ai immédiatement dit à Nicolas de Boiscuillé mon chef déco qu’il fallait faire figurer cette scène à l’écran. L’histoire m’intéresse car elle est faîte d’une matière narrative très dense. Ce n’est pas de la fausse modestie mais je pense ne pas avoir beaucoup d’imagination : raconter ma vie ne m’intéresse pas du tout. Ce qui me passionne c’est l’actualité, j’adorerais faire un film politique contemporain et avec « De Gaulle » j’ai le sentiment d’en avoir tourné un sur l’actualité politique de 1940. Et puis je suis persuadé que les films d’histoire sont l’émanation de leur époque : à travers l’évocation du passé on y parle aussi du présent. Regardez la manière dont la Grande Guerre a alimenté le cinéma depuis un siècle : au moment de la guerre du Viêt Nam, les films traitant de 14-18 sont une critique de ce conflit-là. Dans les années 2000, on traite à travers lui un sentiment de victimisation de la société, alors dans l’air du temps, à travers le terrorisme, le climat, les médias, la malbouffe et la crise en général… Moi-même je n’y ai pas échappé : Antonin dans mon film « Les fragments d’Antonin » est un personnage de victime qui subit les ravages du conflit. Au contraire dans les années 30, parler de 14-18 c’est mettre en avant les figures héroïques. Enfin, le film historique permet en terme de mise en scène ce que j’appelle le style. Tous les éléments que vous placez devant votre caméra ont été choisis : du tissu d’un meuble à un costume en passant par le moindre accessoire et même la couleur globale. C’est plus aléatoire dans un film contemporain où les éléments du réel sont moins maîtrisés.

Pour terminer, que retenez-vous au final de ce Charles de Gaulle que vous avez imaginé à ce moment précis de sa vie et de notre Histoire ?

Il reste une inconnue dont nous avons beaucoup parlé avec Lambert : qu’est-ce qui peut pousser un homme, avec ses limites et ses forces, à faire un choix politique et personnel aussi incroyable ? Alors que la France s’effondre, que l’ennemi occupe Paris, que le gouvernement demande la paix et accepte de travailler avec l’Allemagne, cet homme dit « non »… Et c’est homme-là estime aussi que la voix de la France désormais sera la sienne, en demandant à ceux qui le veulent de le suivre… Est-ce de la folie ? De l’orgueil ? Du patriotisme ? Le sens de l’Histoire ? Une vista politique ? Je pense que c’est en fait la conjugaison de tout cela ! De Gaulle en parle formidablement dans ses mémoires : il décrit à la fois sa grande fragilité et sa détermination totale. Il sait, il sent qu’il doit accomplir ce destin, même si à un moment il propose à d’autres comme Reynaud, Mandel, Weygand ou au général Noguès, (le représentant des forces françaises d’Afrique du Nord), d’être la voix de la France à Londres. Tous les historiens ont travaillé sur cette question mais la réponse reste un mystère indicible : à ce moment, de Gaulle a fini par décider que cet homme-là ce serait lui. C’est passionnant !

Entretien avec : Lambert Wilson

Avant de vous lancer dans ce projet, quelle perception aviez-vous de Charles de Gaulle à l’époque du film, au printemps 1940 ? J’avais le souvenir de la photo d’un homme assez jeune. Des clichés du début de la guerre où il a la cigarette au bec : quelque chose de graphique qui m’avait attiré de la même manière que les profils de Montand sur scène. Ce sont des sortes de figures élégantes, intrigantes qui font se dire : « tiens ce type, il a un truc » ! Au-delà de ça, historiquement, l’époque était très très vague pour moi. Mais concernant de Gaulle j’étais en fait sur le plateau du film le seul à l’avoir jamais rencontré puisqu’en 1965, j’ai été invité au Noël de l’Elysée sous sa présidence… J’ai d’ailleurs toujours à la maison, dans un cadre, le bristol où le général de Gaulle et Madame me convient à cette fête. Ça a d’ailleurs donné lieu au premier vrai dilemme entre mon père et moi : en tant que directeur d’un Théâtre National à l’époque, il était régulièrement invité à l’Elysée et il a pensé qu’il s’agissait là d’une erreur et que cette invitation s’adressait à lui ! Mon père avait téléphoné aux services de la Présidence pour leur signaler cette erreur qui n’en n‘était pas une… C’est là que les problèmes ont commencé entre nous !

Vous avez donc approché Charles de Gaulle sur la fin de son règne politique…

Oui et c’est pour cela que j’en ai gardé l’image d’un homme vieillissant, un peu pachydermique avec cette voix trainante et grandiloquente que l’on a tant imitée. Ce sont aussi des souvenirs de la télévision d’hier, au même titre que « La piste aux étoiles » ou « 36 chandelles ». Le vieux de Gaulle était presque une caricature de lui-même qui, dans ma naïveté d’écolier de ces années-là, est associé à quelque chose que l’on rejetait, à un pouvoir qui était remis en question… J’avais 10 ans en 1968 donc tout ce qu’on a dit contre de Gaulle s’est forcément distillé dans mon inconscient…

Cela veut dire que vous avez été surpris quand Gabriel le Bomin et Valérie Ranson-Enguiale sa coscénariste, vous ont parlé d’un de Gaulle aventurier, rebelle et amoureux ?

Ce qui est amusant c’est que l’on m’avait déjà proposé par le passé d’incarner ce personnage… Cela me terrorisait car j’imaginais alors un vrai biopic qui aurait englobé la partie vieillissante de son parcours. Ce qui m’a paru irrésistible dans le projet de Gabriel et Valérie c’est justement de montrer cet homme-là à ce moment-là et même durant ce mois-là, en juin 1940. J’ai donc commencé à regarder des images de lui à l’époque en me concentrant sur sa physicalité et là, je me suis dit que c’était possible… C’est une période très intéressante car il apparait alors dans la sphère publique et politique. Il a entrepris beaucoup de projets avant mais ils ne sont pas documentés… Cela nous donnait une véritable liberté, sans nous écraser de références visuelles. Il fallait presque inventer l’homme de ce temps-là…

De quelle manière avez-vous procédé ?

Je me suis immédiatement précipité sur internet pour écouter l’appel du 18 juin, qui est d’ailleurs un enregistrement postérieur à cette date. Il y a déjà ce timbre de tribun si reconnaissable mais je me suis dit que l’on pouvait aller au-delà et trouver un personnage plus secret : un homme privé sur lequel on a finalement peu d’informations. J’ai découvert quelqu’un qui est alors déjà dans la maturité mais qui n’est pas chargé du poids et des défauts de la statue du commandeur qu’on lui élèvera plus tard… C’est moins intimidant à jouer ! Et puis « De Gaulle » est un film qui raconte un mois de la vie d’un groupe de personnages, hommes et femmes. Un mois trépidant, insensé, fou historiquement ! C’est ce qui me plaisait le plus dans ce projet.

Ce qui est également passionnant dans le film, c’est qu’il montre un Charles de Gaulle amoureux, constamment dans l’inquiétude de ce qui peut arriver à sa femme et à ses enfants…

Oui c’est la merveilleuse surprise du scénario. Vous savez, je me suis déjà mis en colère dans des diners ou lors d’avant-premières où nous présentions le film, face à des gens qui certes étaient intéressés par le sujet mais qui se mettaient à ricaner quand on parlait d’Yvonne de Gaulle. Dans l’inconscient collectif, cette femme est tellement perçue comme « tante Yvonne », une dame empâtée, quintessence de la bourgeoise potiche… Alors qu’il suffit de regarder une de ses photos à 40 ans pour découvrir une très belle femme, pétillante, une extraordinaire héroïne. Ça m’énerve terriblement ! J’ai déjà vécu cela avec Cousteau pour le film « L’odyssée » : une attitude condescendante fondée sur absolument rien ou plutôt sur une ignorance crasse… J’avoue cependant que je méconnaissais la passion amoureuse entre Charles et Yvonne ou de leur vie familiale. Ça a été une découverte formidable car c’est très romanesque et chacun peut s’y projeter. Beaucoup de couples dans le monde vivent cela aujourd’hui, se disant un au revoir qui peut être définitif, lui partant faire la guerre et elle fuyant le conflit avec les enfants. Cela arrive dans tellement de pays… Nous sommes nous très protégés donc on oublie ces destins fracassés…

Vous parliez de la voix du général de Gaulle, de ce timbre si particulier. Vous n’en proposez pas une imitation dans le film mais une interprétation…

Pour être honnête, j’avoue que nous avons pensé à le faire au début. Mais avec Gabriel nous nous sommes dit que dans des moments intimes ou quotidien, de Gaulle ne pouvait pas utiliser un ton grandiloquent. C’était un tribun exceptionnel qui s’adressait à des foules et qui, à l’époque du film, commence à trouver ce ton-là notamment lors de ses interventions à la BBC. Mais c’est un timbre très daté qui était forcément différent quand il était avec les siens. Alors nous avons essayé quand même, dans la scène du début du film où de Gaulle donne une première interview après la bataille de France. Je suis arrivé sur le plateau chargé de la voix, des intonations de l’appel du 18 juin mais Gabriel m’a tout de suite dit « c’est inécoutable » ! Ce n’est pas que je faisais mal les choses, c’est juste que l’on ne peut plus entendre quelqu’un parler comme ça… Tout est exagéré, dans l’emphase : on roulait les « r », on étirait les syllabes à la manière des tragédiens de la Comédie Française au 19e siècle ! Réécoutez le magnifique discours de Malraux pour l’entrée de Jean Moulin au Panthéon : c’est presque du Sarah Bernhardt ! Donc nous ne sommes pas allés sur ce terrain. Je savais qu’une partie du public attendait cela et se dirait que j’avais voulu éviter l’obstacle mais ne pas l’avoir fait abouti à quelque chose de plus intéressant : montrer qui est vraiment cet homme et ce qu’il ressent.

Mais comment avez-vous travaillé pour la scène obligée du fameux appel du 18 juin ?

C’est la seule occasion où j’ai vraiment essayé de m’approcher au plus près du timbre Gaullien. Je l’avais à l’oreille et j’en ai gardé la musicalité. C’est assez compliqué à faire car juste avant à l’écran, on est dans une scène banale où on dit à de Gaulle que ça va être à lui et subitement, il doit devenir le tribun qui s’adresse à un pays en déroute depuis une cabine de 5 mètres carrés dans un studio de radio londonien ! Il faut assumer cela et je me suis beaucoup posé de questions, notamment quand je me suis retrouvé face à Tim Hudson qui incarne magnifiquement Churchill. Lui n’a pas hésité à jouer avec l’accent de son personnage, dans une caractérisation assez forte. Mais les anglais ont un avantage sur nous, c’est que dans leur société on situe sa classe selon son accent, sa manière de parler. Chez nous, c’est plus lié à une situation géographique, entre le nord et le sud par exemple… J’ai fini par comprendre qu’essayer de trop coller à la voix de de Gaulle apporterait une théâtralité qui pouvait être dangereuse et créer une distance avec le personnage…

Le fait que cet aspect-là ne manque pas au final vient aussi du fait que, physiquement, vous êtes de Gaulle dès la première image. Vous avez déjà par le passé utilisé la technique du maquillage à travers les films sur l’Abbé Pierre ou le Commandant Cousteau. C’est un artifice que vous aimez manier ?

C’est une technique qui fait chaque année des progrès hallucinants : ça me fait rêver en tant qu’acteur en me donnant des possibilités infinies… Je veux saluer les équipes de l’Atelier 69 avec qui nous avons travaillé et qui ont fait un travail exceptionnel. Nous avons décidé de prendre notre temps… Au départ, soyons francs, il a fallu convaincre les investisseurs et j’ai dit à Gabriel et Farid Lahouassa le producteur que nous devions montrer une première image de moi en de Gaulle. Tout cela restait très empirique. Nous avons donc organisé une séance photo et certains clichés ont été publiés dans « Paris Match » : c’était encore très artisanal par rapport à ce que nous avons obtenu par la suite mais il y a eu là comme une évidence. Oui, c’était possible, crédible… Je me souviens que ces clichés ont été pris aux Invalides et que je croisais dans les couloirs de véritables militaires, des gradés qui étaient très impressionnés ! De Gaulle reste une figure encore très importante, très présente dans l’Armée…

Pratiquement, de quelle manière avez-vous procédé pour trouver le bon maquillage ?

Il y a eu beaucoup de séance d’affinage, de préparation et c’est curieux car le général m’apparaissait de temps en temps mais ça me faisait presque peur. En regardant ce que nous venions de tourner sur le moniteur, je l’apercevais parfois à travers moi de manière troublante puis plus du tout… La marge de manœuvre est assez mince car il ne faut pas non plus trop en faire sur la ressemblance physique. Nous avons par exemple songé à travailler sur la forme des yeux : ceux de de Gaulle étaient plus tombants que les miens mais quand on touche au regard d’un acteur, on casse quelque chose… Subitement, le masque du déguisement apparait très clairement. Gabriel a donc préféré aller moins loin sur le maquillage mais conserver de la vitalité… Pratiquement, cela représentait près de 3 heures ½ de travail par jour entre le maquillage, la pose des prothèses, la coiffure et l’habillage. Tout cela évidemment en amont de la journée de tournage et sans parler des 40 minutes nécessaires au démaquillage après ce tournage… Ce qui donne une amplitude de travail à la fois très longue mais aussi extrêmement millimétrée pour les maquilleurs. J’ajoute que nous avons tourné durant l’été 2019, en pleine canicule avec près de 43° à Paris… Je me souviens que pour la scène durant laquelle le Ministère de la Guerre plie bagage et brûle ses archives, je me suis retrouvé costumé et maquillé en plein soleil à côté du feu. Je transpirais tellement sous le masque de silicone que ma sueur faisait des poches d’eau qu’il fallait percer en permanence ! Mais ces péripéties n’enlèvent rien au plaisir final du résultat. Vous savez, c’est le rêve de tout acteur. On a besoin de deux bases à mon sens pour jouer la comédie : il faut identifier son modèle et dans un deuxième temps tenter de s’en rapprocher le plus possible en se transformant… J’ai eu cette sensation-là sur Cousteau quand je l’incarne à la fin de sa vie. Pour de Gaulle, je l’ai ressentie de bout en bout… Mais c’est un exercice auquel il faut entièrement se plier. Par exemple Philippe Laudenbach qui joue Pétain s’est fait raser la moitié de la tête pour que sa perruque tienne parfaitement. A ce niveau-là d’exigence de transformation, les acteurs doivent faire des concessions…

Reste, vous le disiez que l’essentiel du film est ailleurs, dans la relation intime entre Charles et Yvonne de Gaulle…

Oui et nous avions peu de matière à ce sujet. On sait qu’ils étaient tous les deux issus de familles catholiques très pratiquantes ou que le drame de la naissance de la petite Anne, enfant trisomique, a soudé leur couple mais le reste est un mystère… Le film débute par le geste intime d’un homme touchant une femme dans leur lit au réveil et cet homme c’est Charles de Gaulle ! Il fallait imaginer comment ça se passait, de quelle manière ils s’étreignaient ou même se parlaient tout simplement. Ces gens ont existé, ils sont très connus mais nous devons quand même les montrer dans des aspects de leur vie auxquels personne à part eux n’a eu accès… Pour figurer un conseil de ministres ou une allocution à la BBC, on sait : il y a des photos, des images. Il y a toujours une responsabilité vis-à-vis des familles, des descendants. On ne peut pas faire ni montrer n’importe quoi… Gabriel est pudique, intelligent et respectueux. Il m’a sans cesse rappelé, (quand de temps en temps j’osais des choses qui le rendaient peut-être plus humain), que l’homme que j’incarnais était le général de Gaulle !

Il y a plusieurs films en un dans « De Gaulle » : un sur la débâcle, un sur le début d’un destin, un sur une histoire d’amour. De quelle manière avez-vous observé Gabriel le Bomin votre réalisateur évoluer à travers ces genres multiples ?

J’ai constaté qu’il avait beaucoup évolué durant ce tournage. Gabriel était aux commandes d’un gros film qui avait été très bien préparé et de diverses façons. Rappelons d’abord que c’est un réalisateur qui a débuté sa carrière au service cinéma de l’armée durant son service militaire et qui maîtrise le sujet de la guerre pour y avoir consacré ses deux premiers films de cinéma et plusieurs documentaires. Mais l’ampleur de ce projet l’a peut-être un peu impressionné au début sur le plateau, Et puis très vite il a trouvé ses marques car son sujet le passionnait. Gabriel adore la politique et la manière dont certains destins peuvent se mêler. Or, « De Gaulle » raconte un mois totalement insensé de l’Histoire de France. Ensuite, je sais qu’il a été surpris par ce qu’Isabelle et moi avons pu lui proposer de l’intimité de Charles et Yvonne de Gaulle. Gabriel a aimé ça et s’est laissé aller à une confiance à laquelle il ne s’attendait peut-être pas au départ… Voir ces figures historiques devenir des personnages de chair, de sang et de sentiments l’a ravi. Ce qui m’a frappé c’est qu’il a alors exprimé une fantaisie que je ne soupçonnais pas ! Gabriel a un côté assez scolaire, très sage mais, il a aussi beaucoup d’humour… Ensuite, dans le travail au quotidien, nous nous sommes attachés chaque jour à bien nous rappeler où en étaient les personnages, au moment de l’action que nous tournions. Il y a un tel enchainement d’événements durant ces semaines et même ces jours de mai-juin 1940 qu’il fallait sans cesse, (puisque nous tournons dans le désordre), se souvenir de ce qui s’était passé ou allait arriver. Par exemple les allers-retours entre Paris et Londres : de Gaulle en a fait de multiples et Churchill lui aussi est venu en France, ce qui a d’ailleurs rendu possible le lien entre eux. Alors nous n’avons pas pu tout montrer mais quand nous le faisons il fallait absolument savoir à quel moment de leur relation nous en étions…

Parlons de votre partenaire principale dans le film : Isabelle Carré… Vous formez à l’écran un couple solide et crédible alors que vos personnages sont séparés durant une bonne partie de l’histoire.

Isabelle et moi nous connaissions depuis le tournage du film « Cœurs » d’Alain Resnais, dans lequel nous étions amoureux l’un de l’autre. Nous avions donc déjà vécu ce sentiment au cinéma… Alors je sais que les acteurs utilisent souvent l’expression « c’est une Rolls » mais avec elle c’est vrai ! Isabelle a une puissance émotionnelle immédiate. On répète une scène de retrouvailles ou d’adieu et dans l’instant, d’un regard elle vous balance une décharge électrique. Tout est facile avec elle car on ne joue pas : elle est juste, investie, vraie… Isabelle a apporté quelque chose de fondamental pour le rôle d’Yvonne : une bonté de Sainte quasiment ! Cette femme était une sorte de Mère Courage qui a traversé l’épreuve de la débâcle avec ses enfants, dont une petite fille trisomique. Or, nous avons tourné avec une vraie petite trisomique et c’est très compliqué. Moi je n’y ai pas beaucoup été confronté mais Isabelle était en première ligne et c’est un saut dans l’inconnu permanent, même si les parents de cette enfant étaient bien entendu présents sur le plateau. Isabelle a été d’une douceur incroyable. Elle a cet instinct de la mère de famille, étant très maternelle dans la vie. Croyez-moi, certaines actrices peuvent le jouer mais ne le sont pas du tout en réalité ! C’est une femme qui me fascine dans sa profondeur des rapports humains, l’attention sincère qu’elle porte aux autres… Et je dois dire qu’au départ, j’avais imaginé quelqu’un de très différent pour jouer le rôle. Une actrice sans doute moins blonde ! Je voyais Yvonne comme une sorte de petit pruneau sombre mais j’ai été convaincu à la minute où j’ai vu Isabelle maquillée et perruquée… Je trouve qu’elle est formidable aux côtés de Catherine Mouchet qui joue la gouvernante de la famille et de Sophie Quinton qui interprète sa sœur. Enfin, Isabelle est quelqu’un d’extrêmement discret. Jamais elle n’empiète sur votre liberté…

Incarner un personnage aussi fort que Charles de Gaulle est rare dans la carrière d’un acteur mais vous êtes un habitué de la chose après l’Abbé Pierre et le Commandant Cousteau !

Je n’y pense pas trop mais je me dis aussi qu’il ne faudrait pas que ça devienne une habitude et donc ridicule ! Je contrebalance cela avec des rôles très différents, du théâtre comme « Le misanthrope » ou de la musique sur scène avec mon spectacle sur Kurt Weill… Mais j’ai incarné d’autres personnages ayant existé, même s’ils étaient moins connus du public, comme le Père Christian dans « Des hommes et des dieux ». Pour de Gaulle, ce qui m’a fait rire et qui me ramène pour finir à mon père, c’est qu’il avait la sensation d’être un fils d’immigré irlandais dont le nom, Wilson, sonnait bizarrement auprès de mes camarades quand j’étais enfant. Cette impression de ne pas être vraiment français… Et que l’arrière-petit-fils de ces immigrés irlandais incarne le général de Gaulle m’amuse beaucoup ! Je me souviens d’ailleurs que mon père, fraichement nommé à la tête du Théâtre National Populaire, avait été invité à l’Elysée et convié auprès de de Gaulle pour un aparté. Ils étaient tous les deux assez grands et le général a demandé à mon père de rester un peu à ses côtés en lui disant : « ça me fait du bien : ils sont si petits… » ça veut dire tellement de chose !

Entretien avec : Isabelle Carré

Nous avons toutes et tous l’image d’Yvonne de Gaulle apparaissant dans l’ombre de son mari en photo ou à la télévision. Soupçonniez-vous que derrière la caricature de « Tante Yvonne » se cachait une femme aussi passionnée et vivante ?

Non pas du tout et c’est d’ailleurs ce qui était très intéressant quand Gabriel m’a proposé ce scénario écrit avec Valérie Ranson-Enguiale. J’avais moi aussi en tête l’image d’une femme un peu « popote », désuète, dans ses casseroles ! Mais justement, cette discrétion m’intriguait et j’avais très envie de creuser derrière tout cela… J’ai donc regardé des documentaires, des reportages, (même s’il existe très peu de choses), qui déjà montraient que cette apparence effacée ne lui correspondait mais qu’Yvonne n’avait rien fait pour la contredire. Je crois que cela l’arrangeait et lui permettait de se cacher derrière pour avoir les mains libres et être complètement elle-même…Yvonne de Gaulle a même utilisé la presse et les premières photos « people » de l’époque, (dès leur séjour à Londres en fait car Churchill ne le trouvait pas assez « visibles » !), pour se dévoiler en femme très sage en train de coudre derrière Charles ! Je trouve que c’est au final assez malin. Je comprends totalement ce retrait volontaire et la liberté qu’elle en a tirée…

Au-delà de ces quelques images dont vous parlez et du scénario du film, comment avez-vous travaillé ce personnage si méconnu et l’avez-vous laissé venir à vous ? La transformation physique vous a aidée ?

Il est vrai que porter une perruque m’a beaucoup aidée mais ça m’allait bien de ne pas trop disparaitre derrière le maquillage, dans une sorte d’imitation. Je ne suis pas très forte à ce jeu-là ! On a très peu entendu la voix d’Yvonne de Gaulle par exemple donc tout était à inventer… En revanche, je savais que c’était une femme d’engagement, notamment auprès des enfants trisomiques puisqu’elle a créé un établissement spécialisé pour les jeunes filles atteintes de ce syndrome. On a des lettres écrites de sa main évoquant jusqu’à l’approvisionnement en bois de chauffage ! En dehors de donner de l’argent et son temps, elle était donc partie prenante de cette cause… Yvonne et Charles de Gaulle ont été dévastés à la mort d’Anne, leur fille, en 1948. C’est toute l’intelligence du scénario d’avoir montré combien cette enfant avait été le socle de leur couple et le moteur de leur désir de se battre…

Vous avez un grand nombre de scènes avec ce personnage d’Anne de Gaulle et vous avez donc joué avec une jeune actrice trisomique, Clémence : de quelle manière cela s’est-il passé ?

Cette collaboration était aussi une des raisons de mon désir de faire ce film. C’est pour moi tout l’enjeu de ce métier de comédienne : le plaisir des mots, (notamment au théâtre), mais aussi de pouvoir entrer dans des mondes qui me sont fermés dans la vie courante… C’était le cas avec Jean-Pierre Améris dans le téléfilm « Maman est folle » durant lequel j’ai pu découvrir la jungle de Calais et rencontrer des migrants, parler avec eux. C’est le cas aussi pour « Marie Heurtin » le nouveau film de Jean-Pierre où j’ai pratiqué la langue des signes. Je me souviens également de « Holy Lola » de Bertrand Tavernier et de cette plongée dans les orphelinats du Cambodge… Se confronter à ces univers inconnus c’est aussi avoir accès à du vécu, des témoignages précieux, intimes, profonds. C’est ce que j’ai pu ressentir avec Clémence et ses parents qui étaient très présents à ses côtés sur le tournage : ils nous ont transmis leur expérience, leur vie au quotidien, la manière dont ils avaient découvert la trisomie de leur enfant et comment cela avait évolué en eux… C’était passionnant.

J’imagine qu’en tant que comédienne, jouer avec une partenaire trisomique, implique comme un saut dans l’inconnu à chaque prise…

Complètement : en fait nous ne pouvions jamais rien prévoir. Nous pouvions nous de notre côté répéter un peu, parler des plans, du découpage mais Clémence remettait tout en cause dès que nous tournions ! Un jour elle pouvait trouver sa place dans le périmètre qui avait été défini et le lendemain refuser de s’y soumettre, ne pas avoir envie de s’assoir ou d’être là tout simplement… Même chose avec le texte : il n’est quasiment jamais arrivé que les mots du scénario soient effectivement prononcés dans nos échanges. Nous devions trouver le moyen de l’y amener par un chemin détourné, des improvisations, des jeux. Sa maman a en cela été très précieuse car Clémence en fait n’a aucune conscience du temps : elle disait toujours « et après ? » comme pour exorciser une angoisse. Nous devions alors la rassurer à chaque fois et faire en sorte que les choses aillent vite pour qu’elle ne se sente pas oppressée…

C’est aussi ce qui rend le film passionnant : il y a d’un côté cette partie très intime de la vie familiale du couple de Gaulle et de l’autre la construction du destin de cet homme. Or il est constamment dans l’obsession de savoir où se trouve sa famille…

Oui le film montre combien les répercussions des décisions politiques sur l’intime peuvent être importantes. On le voit dans les scènes où toutes ces familles tentent de trouver un chemin sur la route, parfois à pied ou en charrette, au milieu de la débâcle… Des gens haut-placés prennent une décision dans un bureau et les conséquences peuvent toucher des millions de gens : on le voit aujourd’hui avec les migrants… Ça peut tous nous toucher : la politique n’est pas une entité abstraite, elle impacte nos vies. La famille de Gaulle en juin 40 n’a pas d’autre choix elle aussi que de prendre la route et de se retrouver sur un bateau, sans savoir où il va arriver. C’est là où l’intuition d’Yvonne est extraordinaire car Charles n’aurait sans doute pas eu les mains libres pour accomplir ce destin dont vous parlez si elle et les enfants étaient restés en France. Imaginez qu’ils soient tombés aux mains des allemands… Elle a compris à ce moment que son mari avait un rôle déterminant à jouer dans cette guerre et qu’elle devait partir. L’Algérie était la destination initiale mais par hasard elle et ses enfants ont embarqué sur un navire vers l’Angleterre et tout le monde a pu se retrouver à Londres… J’aimais énormément cet aspect du scénario : en lisant les livres d’Histoire on a l’impression que toute cette épopée a été minutieusement construite alors que la réalité nous montre exactement le contraire !

Avec un sentiment passionnel que l’on ne soupçonnait pas : « De Gaulle » montre un couple véritablement fusionnel…

Oui parce qu’Yvonne et Charles sont devenus des figures historiques un peu désincarnées. La force du scénario de Gabriel et Valérie c’est de leur rendre leur chair, leur corps et leurs sentiments… Et ils n’en manquaient pas : la 1ère chose qu’a dit Yvonne en voyant Charles c’est « ce sera lui ou personne d’autre » ! Dans cette fuite vers Londres en juin 40, même quand ils ne savaient pas où était l’autre, ils s’écrivaient énormément en jetant ces lettres comme des bouteilles à la mer… Je crois que si de Gaulle a eu cette audace, cette conviction et cette force de dire « non », quitte à tout remettre en question y compris sa vie et sa carrière, c’est aussi parce que sa femme l’a encouragé à le faire…

Charles de Gaulle à l’écran c’est Lambert Wilson, partenaire que vous retrouvez des années après « Cœurs » le film d’Alain Resnais…

Tourner avec Resnais ne m’est arrivé qu’une fois alors que Lambert a eu la chance de faire plusieurs films. J’en garde un souvenir incroyable, celui d’une expérience différente et ça a créé un lien véritable avec Lambert… C’est assez unique et difficilement racontable ce qui se passait sur le plateau d’Alain Resnais et lorsque nous nous sommes retrouvés avec Lambert, nous avions déjà un passé en commun. Ça nous a été très utile pour incarner un couple comme celui-là… J’aime beaucoup sa sensibilité, son regard. On croise des partenaires acteurs qui sont là sans vraiment l’être parce qu’ils sont dans la construction de leur personnage : Lambert lui est totalement à vos côtés, en face de vous. Croyez-moi : ça vous porte ! Il est délicat, généreux… Bref je n’ai pas assez de mots pour vous dire le plaisir que j’ai eu à le retrouver une 2e fois et j’espère qu’il y en aura d’autres…

Un mot aussi de Catherine Mouchet et Sophie Quinton qui jouent respectivement Mlle Potel la gouvernante et Suzanne votre sœur dans le film : des partenaires avec qui vous avez de nombreuses scènes…

Sophie est une femme incroyablement humble et sincère. Je me suis beaucoup retrouvée dans sa timidité, son émotivité et j’avais vraiment l’impression de côtoyer ma sœur ! Je connaissais bien son travail d’actrice de cinéma et plusieurs personnes m’avaient déjà dit que nous avions une sorte de sororité à l’image. J’étais heureuse de pouvoir enfin incarner ce lien. J’aime beaucoup la manière dont Sophie conçoit son rôle de mère dans la vraie vie et comment elle gère tout cela vis-à-vis de son métier de comédienne. Pour résumer : j’aime tout chez elle ! Catherine Mouchet fonctionne totalement différemment : elle a besoin de construire minutieusement son personnage, de réfléchir énormément alors que Sophie et moi sommes plus sur la spontanéité. C’était donc fascinant de voir cette méthode très fouillée. Je me souviens qu’à un moment, lors de la scène où nous arrivons en Angleterre dans un hangar, Catherine avait besoin de savoir quelle était la météo à l’époque, si les personnages avaient eu froid pendant la traversée, s’ils avaient mangé. Là aussi c’était intéressant… Je voudrai aussi saluer Félix Back, le jeune comédien qui interprète Philippe de Gaulle que j’ai trouvé d’une grande élégance et d’une vraie sensibilité.

Et comment avez-vous regardé travailler votre réalisateur Gabriel le Bomin qui avait sur les épaules à la fois un film historique à grand spectacle et une histoire d’amour ?


Gabriel est quelqu’un de passionné par son sujet, qu’il connait par cœur, intimement. Alors sur son plateau il connait chaque détail de son histoire mais il reste également à l’écoute de ce qui se passe ou de ce que vous lui dîtes. C’était émouvant de voir la manière dont il appréhendait les scènes avec Clémence et moi. Lui qui aime tant préparer les choses se retrouvait soudain face à l’inconnu ! S’il a pu être fébrile face à une petite fille qui ne faisait jamais ce qu’on attendait d’elle, (et pouvait même quitter le plateau, avoir peur du feu dans les scènes de voitures incendiées pendant l’exode ou des figurants), Gabriel a été d’une incroyable patience mais aussi d’une grande détermination et il a fait preuve d’un respect constant sans jamais renoncer à rien. Il a porté son film avec beaucoup d’humanité…  

Source et copyright des textes des notes de production @ SND

  
#DeGaulle

jeudi 19 septembre 2019

CEUX QUI TRAVAILLENT


Drame/Un thème fort, mais des longueurs du fait du manque d'empathie pour le personnage principal

Réalisé par Antoine Russbach
Avec Olivier Gourmet, Adèle Bochatay, Delphine Bibet, Lalia Bron, Louka Minnella...

Long-métrage Suisse/Belge/Français
Durée: 01h42mn
Année de production: 2018
Distributeur: Condor Distribution

Date de sortie sur nos écrans : 25 septembre 2019 


Résumé : Cadre supérieur dans une grande compagnie de fret maritime, Frank consacre sa vie au travail. Alors qu’il doit faire face à une situation de crise à bord d’un cargo, Frank, prend - seul et dans l’urgence - une décision qui lui coûte son poste. Profondément ébranlé, trahi par un système auquel il a tout donné, le voilà contraint de remettre toute sa vie en question.

Bande annonce (VF)


Ce que j'en ai pensé : avec CEUX QUI TRAVAILLENT, le réalisateur, Antoine Russbach, prend un pari risqué, mais intéressant : celui de nous présenter une histoire amorale et de l'assumer jusqu'au bout. Il explore des thématiques sociétales qui ne laissent pas indifférentes avec une volonté de dénoncer des travers abominables, et qui ne sont pas toujours perceptibles aisément du point du vue des consommateurs, du capitalisme. Le scénario a des fulgurances quand il dénonce certains comportements des entreprises et l'hypocrisie qui règne dans le monde du travail. 

Il est cependant dommage que ces thèmes forts soient éventés par le choix complètement immoral du personnage principal, Frank, interprété par Olivier Gourmet. De sa décision, qui arrive tôt dans le déroulement des événements, s'en suit une remise en question de ce protagoniste, qui dans un autre contexte serait dramatique, mais à laquelle on adhère difficilement, car on ne ressent pas d'empathie pour lui. Il en va de même dans la tentative du réalisateur de construire une image de père qui aime ses enfants, qui vit dans un certain réalisme de ce qu'il est, et qui traverse une crise terrible. On ne se sent pas touché par l'expérience de vie de ce protagoniste. Le rythme est assez lent et comme on ne s'attache pas à Frank, les longueurs se font sentir. Oliver Gourmet a la carrure pour interpréter cet homme au caractère monochrome, taiseux et à la morale sans boussole. 





Copyright photos ©2019 Condor Distribution

CEUX QUI TRAVAILLENT propose une vision, malheureusement crédible, d'un certain type de personnalité que l'on croise dans la vie. Il a le mérite d'aborder des thèmes importants par un biais qui surprend parce qu'il ne tombe pas dans la facilité. Cependant, il ressort comme rugueux et trop long pour arriver à sa conclusion.

NOTES DE PRODUCTION 
(À ne lire qu'après avoir vu le film pour éviter les spoilers !)

Entretien avec Antoine Russbach,
Scénariste et réalisateur

Ceux qui travaillent s’inscrit dans un projet de trilogie. Comment ces trois films vont-ils être reliés ?

Initialement, j’avais le désir de réaliser un film choral intitulé CEUX QUI TRAVAILLENT, CEUX QUI COMBATTENT et CEUX QUI PRIENT, dans l’idée d’esquisser un état général de la société. C’était un projet ambitieux, complexe et coûteux, dont j’ai débuté l’écriture à l’issue de mes études cinématographiques en Belgique. Puis cette idée s’est transformée en projet de trilogie articulée autour du modèle médiéval formé par le tiers état (CEUX QUI TRAVAILLENT), la noblesse (CEUX QUI COMBATTENT) et le clergé (CEUX QUI PRIENT). Cette structure tripartite permet de mettre en évidence la difficulté de trouver sa propre place aujourd’hui, contrairement à ce qui se passait dans une société plus traditionnelle, où chacun avait un rôle prédéfini. Bien que ce système médiéval soit problématique à plein d’égards, il permettait probablement d’éviter cette souffrance de ne pas savoir quelle était sa place. Notre société actuelle nous fait comprendre qu’on peut faire mieux, aller plus loin et nous fait douter de notre rôle. Mes personnages font écho à ces anciennes fonctions sociales et répondent à des questions fondamentales : qui nous nourrit, qui nous défend, qui prend soin de nos âmes ?
CEUX QUI TRAVAILLENT répond au premier questionnement. Qui, en effet, remplit nos supermarchés ?

Comment en êtes-vous arrivé à vous intéresser au secteur du fret maritime ?

J’avais lu Splendeurs et misères du travail d’Alain de Botton, un philosophe et écrivain suisse qui vit à Londres. Dans une de ses histoires, il suivait la trajectoire d’un poisson pané de l’assiette d’un enfant jusqu’au pêcheur en décrivant chaque étape. J’avais trouvé ce texte magnifique et inspirant. Avec mon co-scénariste Emmanuel Marre, nous nous sommes beaucoup documentés sur ce sujet et avons rencontré des professionnels du secteur du fret.

En discutant avec eux, j’ai réalisé qu’ils ne voyaient jamais ces bateaux, ce qui me paraissait extraordinaire. Ces navires sont des points sur des cartes. Cela rend compte de la semi-virtualité du monde dans lequel nous vivons.

Votre film fait un va-et-vient constant entre le concret et l’abstrait, entre l’individuel et le collectif…

Tout l’enjeu du film est de parvenir à montrer ce rapport entre l’individu et le collectif de façon complexe et non idéologique. Les films sociaux induisent la plupart du temps une aliénation de l’individu par la société, dans la continuité d'une vision marxiste de la domination. Dans CEUX QUI TRAVAILLENT, l’individu est responsable de ses actes et de son devenir. C’est tout l’intérêt de faire un film social du point de vue de la classe dominante et dans un pays riche, la Suisse, où le chômage est de 3 % et baisse chaque année. Cela permet de questionner le modèle dans lequel nous vivons. Mon co-scénariste a lu un livre des années 1980 sur l’idéologie des cols blancs. En substance, il y est expliqué que le travailleur en col bleu est aliéné par son contremaître dans un rapport de domination très clair ; et que le système fait croire, en revanche, au col blanc qu’il est son propre chef, ce qui est une illusion.

Le col blanc serait donc auto-aliéné. C’est dans cette idéologie-là que s’inscrit le personnage de Frank. Je ne voulais pas faire un film qui fustige le système et le déclare responsable de l’aliénation des travailleurs, ni un film qui pointe du doigt des grands cyniques qui ruinent le monde, car tout cela aurait fini par rassurer le spectateur dans une vision dogmatique du problème. Or nous sommes dans un système construit par des individus et nos défaillances morales s'y reflètent peut-être. Le film questionne plutôt la nature humaine et son impact dans les systèmes que nous construisons. Il vise à faire réfléchir le spectateur à son rôle, sa place et sa responsabilité dans cette société, à lui ouvrir les yeux.

Votre film met en lumière les aberrations de notre système capitaliste, mais à aucun moment, il exprime l’idée qu’il faille l’éliminer…

CEUX QUI TRAVAILLENT n'est pas un film pro-capitaliste ni un film totalement anticapitalisme : il nous fait remarquer que ce système est aussi celui qui nourrit en grande partie le monde occidental. Si ce système était éliminé, nous devrions revoir complètement nos habitudes de consommateurs. Il est plutôt question ici de coresponsabilité. Le film nous met face à notre hypocrisie. Si nous avons appelé notre personnage central Frank, c’est en référence au monstre de Frankenstein (un roman qui a été écrit à Genève !). Frank est un peu la créature que nous avons fabriquée, que l’on désigne facilement en la condamnant, mais ce qu’elle fait nous arrange tous. Cette hypocrisie est très violente. Nous sommes volontairement aveugles.

Les gens de droite qui disent que le monde va s’autoréguler me font tout aussi peur que les gens de gauche qui veulent sauver le monde en détruisant le système, mais qui ont un téléphone dans leur poche dont le contexte de fabrication est plus que contestable. Si le film s’attache à quelque chose, c’est à notre aveuglement volontaire. Il dévoile que nous sommes tous complices du crime qu’a commis Frank.

Politiquement, comment situez-vous votre film ?

J’insiste sur le fait que je ne veux pas que ce soit un film de gauche. Je ne souhaite pas exclure les gens de droite de la salle. Le film est politique, mais non polarisé. C’est pourquoi, à la fin, Frank ne déchire pas le contrat. Cela aurait été trop facile de faire dire au film : « Il suffit de dire non ». Ce serait simpliste et l’on sortirait du film très rassuré. À l’origine du film, il y avait l’idée de ces gens en costume-cravate que je voyais à Genève. Je me suis surpris à avoir un regard sur eux très simpliste. Je les voyais différents de moi. Je leur faisais porter tous les problèmes du monde. Puis je me suis réveillé : je me suis trouvé arrogant et j’ai refusé de penser ainsi. Cette prise de conscience est à la source du film. À la base de ma démarche cinématographique, il y a le désir d’aller comprendre l’autre, d’aller vers ce qui m’est étranger. C’est un élan d’empathie.

Votre personnage, père d’une famille nombreuse, est un homme sans sourire…

C’est un homme malheureux. Là où il est aliéné, c’est qu’il a cessé de se demander s’il était heureux ou non. Seule compte la valeur travail pour lui. Il pense qu’avoir un travail et un certain niveau de vie est plus important qu’être heureux. Il ne s’est jamais écouté et s’est dénigré. Un homme plus en phase avec lui-même n’aurait jamais commis un pareil crime. Frank m’intéresse, car nous sommes tous susceptibles de faire comme lui et d’écouter les sirènes d’un système méritocratique qui promet qu’on obtiendra tout si l’on sacrifie tout. C’est très dangereux. Frank est prisonnier de cette idéologie. Et pire encore : il a construit une famille qu’il n’aime pas. Il a fabriqué des enfants bourgeois, alors que lui ne l’est pas. Il éprouve du mépris pour eux, car ils ne se battent pas comme lui s’est battu. Alors que c’est lui qui a fait d'eux ce qu'ils sont en leur offrant tout. Ses valeurs se sont retournées contre lui. Cet homme est une bête de somme déconnectée de son bonheur et des siens.

Un lien persiste tout de même avec sa fille cadette. C’est d’ailleurs elle qui va permettre que prenne corps, à l’image, le monde abstrait et invisible du fret maritime…

Frank a l’occasion de faire mieux avec sa plus jeune fille qu’avec ses aînés. Avec eux, le rapport est statique. Il était important qu’il y ait un endroit dans cette famille qui soit mobile. Avec la petite fille, il y a encore des enjeux d’avenir. On ne sait pas si Frank fait ce voyage avec Mathilde pour découvrir le monde lui-même ou s’il la prépare à la violence du monde pour lui éviter de vivre dans une bulle de luxe comme ses frères et sœurs. Les rayons des supermarchés qu’il va lui montrer sont comme des écrans qui masquent cette violence. Ce sont des interfaces ; nous ne voyons pas ce qui se cache derrière. La question de l’invisible est posée à divers niveaux dans ce film. L’invisible, c’est en premier lieu ce qui se passe dans la tête de Frank. L’une des questions les plus profondes du film est celle de l’empathie. Le film se demande si nous avons de l’empathie et si nous sommes capables d’aimer Frank, malgré sa monstruosité. La musique y est absente pour éviter de suggérer les émotions des personnages ou pour éviter que nous ressentions tous une même émotion. En outre, j’ai utilisé une focale de 50 mm qui ne montre jamais une vision d’ensemble des choses. Jusqu’au voyage, où l’on a utilisé des focales plus larges et où nous avons filmé Frank face à cette énorme machine qu’est le port. L’idée sous-jacente qui est posée de manière esthétique à cet instant est : quelle est la valeur de son drame personnel et du crime qu’il a commis face à l’ampleur de cette construction humaine folle qu’est cette gigantesque machine de distribution?
Que change à la marche du monde le drame que vit Frank ?

L’environnement domestique dans lequel évolue Frank en voiture est fait de haies qui dissimulent les villas des voisins…

Ces haies dans ces quartiers riches sont comme des œillères. Elles font écho à tout ce qu’on ne veut pas voir. La question se pose d’autant plus radicalement pour la famille de Frank, qui sait ce qu’il a fait, fait mine de l’ignorer et continue à consommer de la même façon. C’est la même position qu’on adopte en tant que consommateur : nous sommes capables de nous indigner de la violence du système capitaliste et d’aller acheter un téléphone le lendemain. La question est de savoir où s’arrête notre capacité d’inertie. Notre capacité à ne pas changer malgré ce qu’on sait me fascine et me terrifie, car nous n’avons pas d’excuses : nous sommes sur-informés.

Un temps fort du film est l’instant où le capitaine du navire reconnaît la voix de
Frank avant de le confronter. Cette séquence est saillante, car elle fait se rencontrer deux mondes, l’invisible et le visible, par le biais d’un timbre, d’une
vibration organique…

CEUX QUI TRAVAILLENT raconte que nous croyons vivre dans un monde virtuel, mais que nous vivons bel et bien dans un monde concret. Il est question d’un clandestin sur un bateau qui va coûter de l’argent. Cet homme invisible est un être humain, un vrai, et Frank l’oublie. Les communications téléphoniques du film laissent à penser que ces gens à qui nous parlons à l’autre bout du monde ne sont pas réels. Nous pensons que nos biens de consommation viennent de nulle part et il serait bon que nous nous réveillions. Cette reconnaissance soudaine de la voix du capitaine est une manière d’évoquer cela.

D’où vous vient votre goût pour les antihéros, déjà à l’œuvre dans vos deux courts-métrages, MICHEL et LES BONS GARÇONS ?

Je ne sais pas. J’adore ça. Je trouve qu’il y a un mécanisme très cinématographique dans le fait de pouvoir aimer les monstres. M LE MAUDIT est un film qui m’a beaucoup marqué quand j’étais jeune. C’est un personnage de pédophile affreux qu’on ne voit jamais, sauf pendant son procès à la fin du film et je n’ai jamais compris pourquoi j’avais autant d’empathie pour lui. Une chose incroyable au cinéma est le fait que l’empathie n’a rien à voir avec l’approbation morale.

On peut aimer des personnages avec lesquels on n’est pas d’accord. Il y a un mécanisme fondamental qui veut qu’on ait de l’empathie pour le personnage qui souffre le plus. Hitchcock en parle dans ses entretiens avec Truffaut. Il suffit que l’escalier grince quand le tueur monte l’escalier pour aller tuer sa victime pour qu’on ressente de l’empathie pour lui. J’adore explorer cette idée, parce qu’elle nous amène à faire l’expérience de l’altérité.

Quand on choisit Olivier Gourmet pour le personnage de Frank, on prend en charge aussi son iconographie plutôt positive…

Je n’ai pas écrit le film en pensant à lui. J’ai préféré écrire sans penser à un acteur en particulier, pour ne pas perdre en plasticité. Il se trouve qu’Olivier Gourmet a l’histoire personnelle et le corps qu’il faut pour ce personnage-là. Il vient d’un milieu rural, c’est quelqu’un de physique et non d’intellectuel. Il y a chez lui tout un savoir-faire corporel. Il a quelque chose d’un cow-boy dans sa manière de se placer et de bouger. La chose la plus essentielle était le rapport du comédien à la partie obscure de la nature humaine. Il fallait quelqu’un qui ait le courage de jouer ce monstre. Il a cette intelligence. J’aime la manière qu’il a de se positionner par rapport à ses personnages. Il se refuse à les sauver de manière angélique et il ne les condamne pas non plus. Frank n’est pas un étranger pour Olivier. Il fait le chemin d’essayer de comprendre comment un homme peut agir ainsi, sans juger, en allant au bout de cet exercice, qui demande beaucoup de ressources, d’efforts et de remises en question. Il endosse la part de lumière et la part d’ombre de ses personnages. C’est ça, le véritable humanisme. Quand il a lu le scénario, il l’a fait avec les yeux de Frank. Bien sûr, il a amené avec lui sa vie, car il est aussi père de famille, il travaille beaucoup, et tout ça, il le porte dans son corps.

Comment avez-vous travaillé avec vos comédiens ?

J’aime bien avoir un scénario qui peut être testé par la mise en scène. Certaines scènes ont été coupées, car elles n’étaient pas justes. J’aime l’idée que le plateau ne soit pas le lieu où l’on projette ses visions, mais qu’il soit un espace ouvert pour découvrir ce que chacun offre. Avec les comédiens, c’est pareil : je leur explique le mieux possible ce qu’ils doivent faire, le sens de ce qu’ils font, tous les outils utiles pour qu’eux puissent se les accaparer et les interpréter selon ce qui leur semble judicieux. On cherche donc ensemble ce qui est le plus pertinent pour la scène. De la même manière, le cadreur a la liberté d’aller chercher ce qu’il veut avec la caméra. J’aime l’idée qu’il fasse confiance à son instinct, dès lors qu’il a compris le sens du film.

Comment avez-vous composé le personnage de l’épouse de Frank, qu’incarne Delphine Bibet ?

Mon idée est que Frank et sa femme ont cheminé ensemble en partant d’une vie plus modeste, qu’elle l’a soutenu, mais qu’elle a eu plus de temps que lui pour s’ouvrir au monde. Elle lui révèle qu’il aurait pu faire un autre choix que le sien.

Comme dans vos courts-métrages, CEUX QUI TRAVAILLENT est traversé d’une tension de bout en bout. Cela fait-il partie de votre plaisir de cinéaste ?

J’utilise beaucoup les mécanismes liés à l’ironie dramatique. C’est-à-dire le décalage de connaissance entre le spectateur et les personnages. C’est ce qui m’avait beaucoup marqué dans LE FILS des frères Dardenne. C’est un film d’une heure et demie où il ne se passe rien et qui m’a tendu considérablement. Dans la mesure où l’on est conscient de ce qui relie ces personnages, tout ce que l’on voit est teinté. Même le bois dans ce film prend un autre sens qu’en menuiserie ! Je trouve ce mécanisme fondamentalement excitant, car on attend la jouissance de la résolution. Cet instant est atteint quand les personnages qui ignorent l’information centrale la découvrent. On est dans l’attente de ce soulagement. Cela nous tend, nous tient en haleine, et nous fait voir le monde différemment, car il est inscrit dans tel ou tel non-dit. C’est une façon passionnante d’expérimenter de nouvelles façons de regarder le réel.

Votre partition sonore fait la part belle au silence…

Ils sont importants, car ils nous permettent de nous demander si nous aurions fait la même chose que Frank ou non : ils laissent la place à la réflexion. J’ai voulu accorder beaucoup de place aux ambiances. Les silences sont pleins dans ce film. Ils intègrent des sons réalistes du quotidien, qui nous font sentir que tout ce qu’on voit est vrai. Dans la voiture, je voulais qu’on se sente comme dans une bulle, isolés du monde. Par exemple, dans la séquence où Frank donne l’ordre de tuer le clandestin, on se trouve derrière lui dans la voiture, il raccroche et va chercher sa fille à l’école dans le même plan. Lorsque Mathilde ouvre la portière, on entend les oiseaux. C’est un son qu’on a travaillé pour faire éprouver cette façon qu’a le personnage d’être déconnecté du monde.

De la même manière, vos décors sont composés minutieusement…

D’une façon générale, nous avons accordé beaucoup d’importance aux détails dans le film. Dans le décor, nous avons imaginé tous les objets avec beaucoup de précision afin de faire éprouver un sentiment de réalité. Je ne voulais pas qu’on représente le monde de l’entreprise et de la classe dirigeante de manière stylisée. L’écueil aurait été de montrer une entreprise d’un blanc immaculé, avec des objets symétriques, des lumières grotesques, qui auraient été l’incarnation de l’empire du mal omnipotent, que je vois parfois dans certains films. Je n’aime pas cette manière de faire, car elle déshumanise ces entreprises. Alors que ce système est construit par des humains et qu’il est proche de nous. J’ai discuté avec beaucoup de dirigeants qui ont une sensibilité étonnante au monde. C’est d’autant plus perturbant ! Nous avons travaillé sur les costumes avec la même minutie. Avec ma sœur qui est photographe, nous avons passé un après-midi à Genève à prendre, au téléobjectif, des photos de businessmen qui sortaient des banques, pour observer leurs coupes de cheveux, les détails qui faisaient leur singularité et qui pouvaient aider à façonner le personnage de Frank. Quant à sa maison, je voulais qu’elle soit triste. Tout ce qu’on y voit est cher, mais manque d’âme. Il y a un modèle, d’une part, et la réalité, d’autre part, qui n'est jamais vraiment à sa hauteur. L’ironie dramatique dans cette histoire fait que, comme on sait ce que Frank a fait, on ne peut regarder son intérieur de façon neutre. On sait qu’il est en train de se damner pour cette maison, pour ce mode de vie.

Comment avez-vous travaillé aux dialogues du film ?

L’idée est toujours d’en dire le moins possible et de ne jamais dire ce qu’on peut voir ou comprendre autrement. C’est une règle de bon sens au cinéma, mais qui n’est pas toujours respectée.

Votre photographie est très claire, peu contrastée…

Les couleurs dominantes sont pastel et il m’importait que l’image du film soit peu contrastée.
Le contraste aurait suggéré une frontière entre le bien et le mal et je n’en voulais surtout pas.
La caméra ne doit pas en savoir plus que nous ni nous suggérer ce que nous devons penser.

Pourquoi avoir situé vers la fin du film le récit d’un souvenir traumatique de l’enfance de Frank ?

Dans cette séquence, c’est la manière dont ses enfants entendent cette histoire qui m’intéressait. Je me demandais ce que cela signifiait pour ses enfants de manquer de quelque chose, alors qu’eux ne savent pas ce que cela veut dire et vivent dans l’opulence. En filigrane se profilait aussi l’idée que le capitalisme vise à nous sauver du manque. Mais nous nous sommes tellement éloignés de cette idée aujourd’hui que le problème semble même inverse : il est désormais celui de l’excès. Cela me permettait de donner une finalité au mouvement de Frank et à ses choix de vie. Et, bien sûr, d’apporter un éclairage psychologique à son attitude : sa dureté naît aussi d’un désir de dépasser la précarité qu’il a connue enfant.

Quant au placement de cette séquence à ce moment avancé du récit, il est lié au fait que les membres de sa famille savent ce que Frank a fait. Ses enfants vont donc l’écouter différemment. Au départ, Frank nous est étranger et cette séquence nous permet de dévoiler une part intime importante de son personnage et de le découvrir progressivement.

Avez-vous foi dans les pouvoirs du cinéma à transformer les consciences ?

Si on peut agir pour que chacun cesse de se replier dans ses certitudes et ses retranchements, c’est déjà pas mal ! Je pense surtout que le cinéma n’est pas là pour donner des réponses. En tout cas, mon film ne cherche pas donner l’exemple. Je préfère montrer le contre-exemple et que chacun ait le devoir de se situer par rapport à ça. Si cela peut nous permettre d’être moins arrogant, c’est déjà bien !

Propos recueillis par Anne-Claire Cieutat

Entretien avec OLIVIER GOURMET,
Interprète de Frank Blanchet

Quelle était votre impression à la première lecture du scénario ?

Le scénario m’a tout de suite parlé. J’ai directement vu en l’histoire et le personnage de Frank Blanchet un écho pertinent et sensible sur la société́ aujourd’hui. S’en sont suivi plusieurs discussions avec Antoine à Bruxelles, durant lesquelles nous avons parlé en détail de certaines scènes, de l’esthétique du film, de son rythme et de son identité́. J’ai été́ immédiatement intéressé́ par ce premier film et par les questions morales soulevées par ce jeune réalisateur.

Tout en étant très crédible en chemise et costard, il ne semble pas que vous soyez très familier avec le monde de la finance et du fret maritime... Comment vous êtes-vous préparé́ pour ce rôle ?

Ce n’est pas un monde que je connais ou qui me ressemble. Bien au contraire ! Mais ça n’a pas été́ très difficile. Mon travail de préparation passe par l’observation. Lors de mes études, j’ai été́ formé à observer et écouter beaucoup pour m’enrichir de ce qui nous entoure. C’est fondamental d’avoir une certaine sensibilité́ pour avoir un jeu crédible. Même si Frank Blanchet paraît très différent d’Olivier Gourmet, de ma personnalité́ et de mon monde, ça n’est pas si éloigné́ que ça au bout du compte... Le désir d’argent et de réussite, on l’a quand même tous quelque part en soi. Moi aussi, j’ai besoin de gagner ma vie, moi aussi j’ai des factures à payer.
Ce n’est pas toujours facile. On peut donc facilement se transposer. Frank Blanchet c’est un cas extrême, mais dans la vie de tous les jours on est parfois amené́ à prendre des décisions brutales et injustes. Le moteur qui guide notre âme marche de la même façon. Que l’on soit cuisinier, ouvrier ou médecin, les ressorts humains sont les mêmes...

Vous portez le film, vous incarnez le rôle principal, comment appréhendez ce genre de responsabilité́ ?

J’en fais abstraction, je ne me mets pas trop de pression, même si on y pense sur le plateau. Mais on n’est pas seul, il y a un réalisateur et toute une équipe de professionnels ; on construit ensemble un film. Vous pouvez être le meilleur comédien du monde, si le réalisateur n’arrive pas à rassembler et diriger en transmettant avec conviction et force son projet, le film risque d’être raté ; heureusement ce n’était pas le cas ! La pression n’est pas que sur moi ; elle est sûrement sur Antoine ; c’est sa première expérience sur un long métrage. Mon rôle est celui de me mettre au service du réalisateur et de ce qu’il veut raconter. Je sais que je dois être disponible et à l’écoute : ma responsabilité́ c’est d’être concentré et en forme, de bien dormir, de connaître mon texte, mais surtout d’avoir du plaisir et de l’entretenir tous les jours avec toutes les personnes sur le plateau.

Vous parliez de l’importance d’apprendre son texte, cependant CEUX QUI TRAVAILLENT s’articule beaucoup autour des silences, de l’intériorisation. Comment arrive-t-on à en dire plus avec le silence qu’avec les mots ?

Les films silencieux font un peu partie de mon ADN et j’ai une certaine sensibilité́ pour les scénarios qui vont dans cette direction. Je pense que les silences, les regards et le jeu corporel peuvent mieux donner à voir certaines problématiques et tensions. C’est comme dans la vie de tous les jours ; nos silences cachent souvent des problèmes pour protéger nos proches ou parce qu’on n’est pas fier de soi pour plein de raison et que l’on s’emmure. Les films qui traitent ce genre de problématique, quand ils sont trop bavards ne m’émeuvent pas. Ce qui m’émeut, ce sont les personnages qui se transforment, et qui n’ont plus de mots pour expliquer ce qu’ils ressentent. Du coup, il faut jouer avec le corps et dans les silences. Le scénario de CEUX QUI TRAVAILLENT était écrit comme ça. Avant de tourner, j’ai pourtant sûrement dû dire à Antoine que certaines séquences étaient trop dialoguées ou trop explicatives, que dans la vie on ne dit pas ça ou qu’on le dit différemment. Comme le film est très proche de certaines réalités et vérités humaines, il fallait aller dans cette direction.

Un point important du film est votre relation avec la cadette Mathilde, joué par Adèle Bochatay. C’est sa première expérience derrière la caméra, comment est-ce que c’était de travailler avec elle ?

Elle était bien choisie, formidable et plus que naturelle, très présente. Elle proposait des choses, elle se questionnait, comprenait son personnage avec cette naïveté́, pudeur, candeur et force qu’ont seulement les enfants quand ils plongent entièrement dans le jeu. Avec les enfants, il faut rester à l’écoute et disponible et ne pas imposer ce qu’on veut faire passer, mais laisser faire. Il ne faut que rarement les emmener ailleurs, quand on sent qu’ils ne vont pas là où on veut qu’ils aillent. C’est pareil avec un autre partenaire, mais c’est plus simple avec un enfant. Souvent, un partenaire a déjà̀ pensé et prémédité son jeu, c’est donc plus compliqué de l’emmener ailleurs, alors qu’un enfant est plus instinctif, plus disponible et malléable.

Est-ce qu’il faut aimer ses personnages pour les jouer ? Aimiez-vous Frank Blanchet ?

Ce n’est pas évident d’apprécier Frank Blanchet au premier abord, même s’il est touchant. Son personnage véhicule un message concret sur la société́ d’aujourd’hui, un message urgent dont il faut parler. Frank Blanchet me mobilise et j’ai donc eu du plaisir à le faire vivre à l’écran. Il nous permet de réfléchir, de résister, il nous maintient éveillés. C’est le déclencheur d’une chose horrible, mais on peut facilement se reconnaître en lui.

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