jeudi 2 février 2017

SILENCE


Drame/Historique/Une oeuvre intéressante et imposante

Réalisé par Martin Scorsese
Avec Andrew Garfield, Liam Neeson, Adam Driver, Tadanobu Asano, Ciarán Hinds, Yôsuke Kubozuka, Yoshi Oida, Shinya Tsukamoto...

Long-métrage Américain/Italien/Japonais/Mexicain
Durée: 02h41mn
Année de production: 2016
Distributeur: Metropolitan FilmExport 

Date de sortie sur nos écrans : 8 février 2017


Résumé : XVIIème siècle, deux prêtres jésuites se rendent au Japon pour retrouver leur mentor, le père Ferreira, disparu alors qu’il tentait de répandre les enseignements du catholicisme. Au terme d’un dangereux voyage, ils découvrent un pays où le christianisme est décrété illégal et ses fidèles persécutés. Ils devront mener dans la clandestinité cette quête périlleuse qui confrontera leur foi aux pires épreuves.

Bande annonce (VOSTFR)


Ce que j'en ai penséSILENCE est magnifiquement filmé. Martin Scorsese propose aux spectateurs une histoire, adaptée du roman Silence (Chinmoku) de Shūsaku Endō, qui peut être prise au premier degré, mais également métaphoriquement. L'approche culturelle, avec ses différences sociétales et religieuses, est explorée, mais sans étouffer le propos. Martin Scorsese prend le temps de poser ses personnages et les utilise pour raconter cette aventure autour de la force de la croyance.


Le silence se fait entendre dans ce long-métrage. Il permet de comprendre le chemin intérieur parcouru par le Père Sebastião Rodrigues, interprété par Andrew Garfield. L'acteur est à la fois touchant, crédible et exprime des émotions humaines sans en faire des tonnes. 







Adam Driver interprète le Père Francisco Garupe. Son physique émacié et l'émotivité à fleur de peau de son jeu sont l'illustration du sacrifice et de la volonté imposés par la foi dans le contexte de l'époque. 




SILENCE n'est pas un film facile de part sa durée, son sujet qui est lourd de sens et la cruauté des situations que les protagonistes traversent. Au final, il m'a fait penser à un long chemin de croix, qui fait surgir des questions existentielles et spirituelles auxquelles les spectateurs se retrouvent confrontés à travers l'histoire de ce prêtre. 
SILENCE est une œuvre intéressante et imposante qui nous pousse à la réflexion, pas vraiment sur la religion elle-même, mais plus sur le dialogue intérieur de l'être humain avec la foi qui l'anime.

Crédit Photos @ Kerry Brown


NOTES DE PRODUCTION 
(A ne lire qu'après avoir vu le film pour éviter les spoilers !)

SILENCE est un projet que Martin Scorsese, l’un des cinéastes américains les plus influents de sa génération, porte en lui depuis de longues années : il lui aura fallu 28 ans pour adapter à l’écran le chef-d’œuvre de Shūsaku Endō paru en 1966. À travers le scénario qu’il a signé avec Jay Cocks, il se penche sur la question spirituelle et religieuse du silence de Dieu devant la souffrance des hommes.

         Au XVIIe siècle, deux jeunes missionnaires portugais, le père Sebastian Rodrigues (Andrew Garfield) et le père Francisco Garupe (Adam Driver) partent pour le Japon à la recherche de leur mentor disparu, le père Cristóvão Ferreira (Liam Neeson), tout en poursuivant leur mission d’évangélisation.

         Or, dans le Japon féodal, seigneurs et samouraïs sont déterminés à éradiquer le christianisme et ses pratiquants. Persécutés et torturés, les chrétiens sont forcés de renier leur foi ou d’affronter une mort atroce…

LE FILM

         En 1988, lors de la projection organisée à New York pour présenter aux autorités religieuses de la ville son nouveau film, LA DERNIÈRE TENTATION DU CHRIST, Martin Scorsese fit la connaissance de l’archevêque Paul Moore. Celui-ci, qui arrivait alors au terme de son mandat d’évêque du diocèse de New York de l’Église épiscopale des États-Unis, offrit au réalisateur le roman historique de Shūsaku Endō, Silence. Le livre, paru au Japon en 1966, avait été plébiscité et avait fait à l’époque l’objet d’une analyse complète rigoureuse. Quelques années plus tard, lorsqu’il fut traduit et publié en anglais, sa réputation en tant qu’examen approfondi et réflexion sur la thématique religieuse grandit encore.

         Lorsque Martin Scorsese se plongea dans sa lecture, Silence lui fit forte impression. Il eut le sentiment que le livre s’adressait à lui, personnellement.

         Le cinéaste se souvient : « Le sujet dont traitait Shūsaku Endō faisait partie de ma vie depuis mon plus jeune âge. J’ai été élevé dans une famille catholique qui s’impliquait beaucoup dans la religion et la pratique du culte. J’ai grandi baigné dans la spiritualité du catholicisme romain, et la spiritualité et la foi sont étroitement liées.

         « J’ai été frappé de voir que le livre posait les questions fondamentales liées au christianisme, des questions auxquelles je tente de répondre chaque jour. Arrivé à cette époque de ma vie, je m’interroge constamment sur la foi et le doute, la faiblesse et la condition humaine – des thèmes que Shūsaku Endō aborde de manière très directe. »

LE ROMAN

         Dès sa première lecture, Martin Scorsese a décidé de porter le livre à l’écran. Silence (Chinmoku) se déroule à l’époque des Kakure Kirishitan, les « chrétiens cachés », et a été salué par la critique comme une absolue réussite littéraire et l’un des plus beaux
romans du XXe siècle. Paru en 1966, il est considéré comme le chef-d’œuvre de Shūsaku Endō et a été couronné par le prestigieux prix Tanizaki du meilleur roman de l’année en 1966. Traduit en anglais en 1969, il a depuis paru dans de nombreux autres pays et langues dans le monde entier – il est disponible en France aux éditions Folio.

         Silence a connu un succès instantané au Japon, où il s’est vendu à plus de 800 000 exemplaires. Le romancier a choisi pour point de départ un scandale historique de l’Église catholique qui eut d’importantes répercussions – le père Cristovão Ferreira, un supérieur jésuite portugais, avait apostasié après avoir été torturé lors des grandes persécutions anti-chrétiennes au Japon, était devenu bouddhiste et avait épousé une Japonaise.

         Les membres de la Compagnie de Jésus, ou jésuites, forment aujourd’hui l’ordre religieux masculin de prêtres et de frères pleinement intégré le plus important au sein de l’Église catholique. Historiquement engagés dans l’évangélisation et le ministère apostolique, les jésuites œuvrent pour l’instruction en fondant des écoles et des universités, pour la recherche intellectuelle, le développement de la culture, les droits de l’homme et la justice sociale. Ignace de Loyola fonda l’ordre dans les années 1530 et composa les Exercices spirituels, un ouvrage destiné à aider autrui à suivre les enseignements du Christ. En 1534, Ignace de Loyola, François Xavier et leurs premiers compagnons au sein de la Compagnie de Jésus firent vœu de pauvreté, de chasteté et d’obéissance – un quatrième vœu concerne l’obéissance spéciale au Pape et porte sur les missions.

         Dans le roman, deux des élèves du père Cristovão Ferreira, le père Sebastian Rodrigues et le père Francisco Garupe, quittent le Portugal pour se rendre à l’Université jésuite de Macao, puis de là au Japon, où ils se trouvent en grand danger tandis qu’ils cherchent la vérité sur la mystérieuse apostasie du père Ferreira et viennent en aide aux fidèles japonais, ces chrétiens qui adorent Dieu et pratiquent leur culte en cachette en craignant pour leur vie.

         Shūsaku Endō fait partie des « écrivains de la troisième génération », les plus grands écrivains apparus après la Seconde Guerre mondiale. Il fut l’un des rares auteurs japonais à écrire du point de vue d’un chrétien. Né à Tokyo en 1923, il grandit avec sa mère et une tante à Kobé, et reçut le baptême de l’Église catholique à l’âge de 11 ans. Ses études universitaires furent interrompues par la Seconde Guerre mondiale, et il travailla un temps dans une usine fabriquant des munitions. Après la guerre, il étudia la médecine et s’installa en France. Toute sa vie, il lutta contre de graves troubles respiratoires, notamment contre la tuberculose, et subit de longues périodes d’hospitalisation.

         En 1958, il commence à écrire ses romans. Presque tous tournent autour de thèmes liés au catholicisme, dont Vie de Jésus, qui invite à comparer Endō aux écrivains chrétiens occidentaux, notamment Graham Greene. Les personnages de l’écrivain japonais se débattent avec des dilemmes moraux complexes, et leurs choix conduisent souvent à des résultats mitigés, voire tragiques. C’est Graham Greene qui dira de lui « il est l’un des plus grands écrivains vivants ».

         Silence a fait l’objet de débats passionnés et d’analyses en profondeur au cours des années suivant sa parution en 1966. Garry Wills, auteur et historien couronné par le prix Pulitzer, compare ce roman à celui de Graham Greene, La puissance et la gloire : « Là où le héros de Greene continue d’exercer son ministère malgré son indignité, Endō explore un paradoxe plus intéressant. Son héros est un prêtre qui a renoncé à sa religion non par faiblesse mais par amour, afin d’épargner aux convertis à la foi catholique les persécutions qui les affligent. »

         Shūsaku Endō lui-même pensait que le succès du livre dans son propre pays auprès des étudiants de gauche s’expliquait par le fait que ceux-ci voyaient dans la lutte de Rodrigues contre les samouraïs le reflet de celle plus récente des marxistes japonais dans les années 30, qui étaient eux-mêmes torturés par les autorités du pays et forcés à commettre le « tenko », une conversion idéologique.

         Silence a récemment été décrit comme « un roman de notre époque ». Paul Elie, dans l’édition du dimanche du New York Times, écrit : « Le roman situe dans le passé, au temps des missionnaires, nombre des questions religieuses qui agitent l’ère post-laïque qui est la nôtre – les vérités universelles revendiquées par différentes sociétés, le conflit entre professer une foi et la manière de l’exprimer, et l’apparent silence de Dieu tandis que les croyants basculent dans la violence en son nom. »
         Jamais la pertinence de Silence n’aura été aussi actuelle.

LE SCÉNARIO

         Chaque nouvelle lecture de Silence venait renforcer la fascination et l’estime que portait Martin Scorsese au livre. Il commença à travailler sur une adaptation pour le cinéma avec son collaborateur à l’écriture, Jay Cocks, à la fin des années 80, et décida que SILENCE allait être son prochain film. Cependant, le destin allait en décider autrement…

         Pour commencer, aux dires de Martin Scorsese, lui-même « n’était pas satisfait de la première mouture du scénario ». S’ajoutaient à cela d’autres problèmes, notamment comment trouver le financement d’un tel projet, et il dut donc se résoudre à mettre le projet de côté.

         Au cours des années suivantes, cependant, Martin Scorsese a continué à réfléchir aux thèmes et aux personnages du livre, en réécrivant à plusieurs reprises le scénario avec Jay Cocks. Il fallut finalement plus de quinze ans au duo pour aboutir à ce qu’ils tenaient tous deux pour un scénario solide et propre à donner naissance à un film de valeur, capable d’exprimer toute la force vitale du roman et sa signification profonde.

         Un avant-propos écrit par Martin Scorsese pour une nouvelle édition du livre en anglais en 2007 éclaire la signification que revêtent pour lui les thèmes de l’histoire, et préfigure ce qu’allait exprimer le film. Ainsi, le cinéaste écrivait : « La religion chrétienne repose sur la foi, mais si vous vous penchez sur son histoire, vous verrez qu’elle a dû s’adapter sans cesse, toujours avec grande difficulté, afin que la foi puisse s’épanouir. Il y a là un paradoxe qui peut s’avérer extrêmement douloureux, le plus évident étant que la croyance et le questionnement sont antithétiques. Et pourtant, je suis convaincu que l’un ne va pas sans l’autre. L’un nourrit l’autre. Le questionnement peut conduire à une grande solitude, mais s’il coexiste avec la foi, la vraie foi, la foi irréductible, il peut conduire à un bienheureux sentiment de communion. C’est ce cheminement paradoxalement douloureux de la certitude au doute, à la solitude puis à la communion qu’Endō a si bien compris. »

         Le réalisateur précise : « Sebastian Rodrigues, le personnage central, incarne selon moi ce que la foi catholique peut avoir de meilleur et de plus lumineux. »

         Pour Scorsese, Rodrigues est « un homme d’Église » au sens où l’entend Georges Bernanos dans Journal d’un curé de campagne, quand il écrit : « Rodrigues aurait certainement figuré parmi ces hommes – fidèle, inflexible dans sa volonté et sa détermination, inébranlable dans sa foi – si seulement il était resté au Portugal.

         « Au lieu de cela, il se retrouve plongé dans une culture étrangère hostile, au moment de l’ultime étape d’un long processus visant à se débarrasser du christianisme. Rodrigues croit de tout son cœur qu’il deviendra le héros d’une histoire occidentale que l’on connaît bien : l’allégorie chrétienne, une figure christique ayant son propre Gethsémani – un petit bois, et son propre Judas – un misérable hère nommé Kichijiro. »

         Il est vrai que Judas, que Scorsese désigne comme « le plus grand méchant de toute la chrétienté », incarne ce que le cinéaste considère comme l’un des plus graves dilemmes de toute la théologie chrétienne.

         « Quel est le rôle de Judas ? écrit-il. Qu’attend de lui le Christ ? Qu’attendons-nous de lui aujourd’hui ? Endō aborde le problème de Judas plus directement que tous les artistes que je connais. »

         Ce problème est au cœur de Silence, et façonne le destin du père Rodrigues. Comme l’écrit Scorsese : « Lentement, impérieusement, Endō inverse le cours des choses pour Rodrigues. Silence est l’histoire d’un homme qui apprend – si douloureusement – que l’amour de Dieu est plus mystérieux que ce qu’il peut en connaître, qu’Il laisse aux hommes et à leurs agissements bien davantage que nous le croyons, et qu’Il est toujours présent… jusque dans Son silence.

         « J’ai ouvert ce roman pour la première fois il y a près de vingt ans. Depuis, je l’ai relu un nombre incalculable de fois, et il m’a nourri comme très peu d’œuvres d’art y sont parvenues. »

LA PRÉPRODUCTION

         Disposant enfin d’un scénario dont ils étaient satisfaits après tant d’années, Martin Scorsese et les producteurs Emma Koskoff et Irwin Winkler ont redoublé d’efforts pour obtenir le financement du film. Parallèlement, Scorsese et Koskoff s’attaquaient au casting et aux repérages. Quel serait le meilleur acteur pour jouer le rôle essentiel du père Rodrigues ? Comment trouver les acteurs japonais pour les autres rôles importants ? Et où tourner ? Aucune de ces questions n’avait de réponse facile ou rapide.

         Trouver le financement d’un film au sujet aussi sérieux, porté par de pareils personnages, abordant des questions religieuses et philosophiques si profondes, sur le marché du cinéma mondial tel qu’il est aujourd’hui constituait un défi de taille.

         Emma Koskoff, partenaire de Scorsese à la production et présidente de la production de sa société, Sikelia, explique : « Ce projet revêtait une telle importance pour Marty, il lui était si personnel qu’il m’est devenu tout aussi personnel. J’étais résolue à monter le film coûte que coûte et à ne m’accorder aucun répit avant d’y être parvenue. J’ai exploré toutes les pistes possibles. »

         Après plusieurs reports, la détermination des trois cinéastes a fini par payer. Suite à l’énorme succès populaire et commercial du LOUP DE WALL STREET, les principaux financiers ont donné leur accord pour le projet : Fabrica de Cine et AI Films, la société de Len Blavatnik, avec le soutien de SharpSword Films et d’IM Global.

         Sous la direction de Gaston Pavlovich, Fabrica de Cine a coproduit et cofinancé le drame de Tom Tykwer A HOLOGRAM FOR THE KING avec Tom Hanks, et OPPENHEIMER STRATEGIES, avec Richard Gere.

         AI Films, la société de Len Blavatnik, a financé ou cofinancé LE MAJORDOME de Lee Daniels, MR. HOLMES de Bill Condon et TU NE TUERAS POINT de Mel Gibson.

         SharpSword Films, la société de Dale Brown, a participé au financement de THE TICKET, avec Dan Stevens, Malin Akerman et Oliver Platt.

         IM Global, l’une des sociétés de production cinéma et télévision, de vente et de distribution leader sur le marché mondial, a cofinancé TU NE TUERAS POINT réalisé par Mel Gibson et FREE STATE OF JONES de Gary Ross.

LES LIEUX DE TOURNAGE

         Tandis que les différentes pistes pour assurer le montage financier du film étaient explorées, en 2008 et 2009, Martin Scorsese, Emma Koskoff et les principaux membres de l’équipe créative entamaient les repérages. Sachant que les coûts d’un tournage au Japon seraient prohibitifs, ils ont parcouru la Nouvelle-Zélande, le Canada et d’autres lieux variés pour trouver le moyen de filmer l’histoire sur une base plus envisageable économiquement parlant. C’est à Taïwan qu’ils ont finalement trouvé leur bonheur.
         Alors qu’ils étudiaient la possibilité d’y tourner, Scorsese et Koskoff ont contacté le réalisateur Ang Lee, qui possède une longue expérience de tournage dans ce pays. Ang Lee et ses collaborateurs, en particulier David Lee, ont apporté une aide précieuse en contribuant à rendre le tournage sur place possible.

         Pour sa part, comme elle l’avait fait avec les autres lieux de tournage possibles, Emma Koskoff a effectué plusieurs voyages à Taïwan et a sillonné le pays de long en large avec le film à l’esprit.

         Elle raconte : « J’ai fait tant de voyages là-bas pour les repérages que je peux dire sans mentir que je suis allée aux quatre coins du pays, aussi bien dans les villes que dans les campagnes. J’ai aussi rencontré d’innombrables personnes. Je me suis rendu compte que grâce à la diversité du paysage, au talent des gens sur place, et aux structures cinématographiques proposées par Taipei, nous avions enfin trouvé ce qu’il nous fallait. J’étais convaincue que ce pays était le seul à pouvoir accueillir le tournage et d’avoir trouvé l’endroit idéal pour recréer le Japon du XVIIe siècle. »

         Martin Scorsese ajoute : « Nous avons envisagé différents lieux un peu partout sur la planète, mais en définitive, Taïwan possède des paysages géographiquement proches, un climat similaire, et les panoramas de montagnes ou de mer correspondant à la perfection à ce que nous cherchions. »

LE CASTING

         Les éléments essentiels du projet se mettaient en place un à un, et le casting, qui avait été temporairement suspendu, a pu reprendre.

Les jésuites

La priorité allait de toute évidence au choix de l’acteur qui allait incarner le père Rodrigues. Martin Scorsese détaille : « Pour incarner Rodrigues, il fallait un acteur capable de comprendre et d’incarner les questions complexes qui tourmentent le personnage et le façonnent. Je savais qu’il faudrait quelqu’un qui meure d’envie de jouer le rôle. Au fil des années, j’avais rencontré de nombreux acteurs. Certains m’annonçaient de but en blanc que le sujet ne les intéressait pas, donc on en restait là. »

         Toutefois, le cinéaste avait aussi rencontré de nombreux jeunes acteurs que le sujet et l’histoire fascinaient, et il songeait à plusieurs d’entre eux pour le rôle. Mais le temps avait passé sans que le projet voie le jour, et ces jeunes acteurs ne l’étaient plus assez, Rodrigues ayant en effet entre vingt et trente ans.

         La recherche s’est intensifiée car une date de tournage s’annonçait, et Scorsese s’est mis à auditionner plusieurs jeunes comédiens. Jusqu’à Andrew Garfield. Auréolé de son récent triomphe à Broadway dans « Mort d’un commis voyageur », la pièce d’Arthur Miller mise en scène par Mike Nichols, et dans THE AMAZING SPIDER-MAN, Andrew Garfield est apparu comme l’incarnation de Rodrigues aux yeux du réalisateur.

         Celui-ci précise : « Andrew avait l’âge qui convenait, et plus important encore, la carrure pour porter le rôle. Et il se sentait concerné. Franchement, c’est Dieu qui nous l’envoyait ! »

Andrew Garfield était prêt à relever le défi : « Comment dire non quand Martin Scorsese vous propose un rôle ? Qui pourrait en avoir envie ? C’est extrêmement rare, jamais je ne me serais attendu à une telle chance ! »

S’il était ravi d’obtenir le rôle, l’acteur était aussi conscient de l’ampleur du défi à relever. Il commente : « L’histoire soulève des questions remarquablement profondes, complexes et intemporelles, d’une ampleur et d’un retentissement peu communs, et elle touche à des émotions variées et intimes. Le personnage traverse l’équivalent de toute une vie, que nous vivons avec lui. Il affronte les questions fondamentales que nous nous posons tous – comment donner un sens à notre vie, comment avoir la foi, et cela exige-t-il de vivre dans le doute ? Et tout ceci n’est que le début du commencement de la liste des raisons qui m’ont poussé à jouer ce rôle et à m’investir dans cette histoire. »
        
Pour le rôle du père Garupe, le prêtre qui accompagne Rodrigues, Martin Scorsese a choisi un autre jeune acteur charismatique dont la renommée ne cesse de croître : Adam Driver. Bien connu pour son rôle dans la série de HBO « Girls », et pour ses prestations au cinéma dans des films comme INSIDE LLEWYN DAVIS et STAR WARS : ÉPISODE VII – LE RÉVEIL DE LA FORCE, Adam Driver a tenu le rôle-titre du film de Jim Jarmusch PATERSON. Lui aussi a été intrigué et enthousiasmé par le challenge et l’opportunité de travailler avec Scorsese.

Pour préparer son rôle, il s’est plongé dans le roman de Shūsaku Endō et le scénario écrit par Scorsese et Jay Cocks.

Il se souvient : « J’ai été frappé par la notion de crise dans la foi, forcément universelle, et forcément pertinente. »

Les caractéristiques individuelles des deux jeunes hommes ont également interpellé l’acteur, qui déclare : « J’aimais bien l’idée qu’ils soient insatisfaits, qu’ils soient la proie du doute, de la remise en question – c’est important dans la foi. J’ai pensé à Saint Pierre. Douter est salutaire – dans tous les domaines, y compris le métier d’acteur ! Est-ce la bonne manière de gagner sa vie ? Est-ce un bon rôle ? Ai-je envie de travailler avec ces gens ? Suis-je mauvais dans ce rôle ? Tout ce qui touche à la création ouvre au doute. Le doute se glisse dans les rapports humains, dans les relations entre parents et enfants. »

Adam Driver était également attiré par ce qu’il appelle « la représentation atypique des prêtres » dans l’histoire.

« On imagine les prêtres comme des gens calmes et rationnels, mais ces jésuites étaient des pionniers, des hommes bruts, endurcis. Il fallait survivre, durer. Les conditions de vie étaient impitoyables à cette époque. Ces hommes étaient faits pour survivre, ils n’étaient pas raffinés, ils ne ressemblaient pas aux prêtres d’aujourd’hui. Je les vois davantage comme des explorateurs. »

Deux acteurs irlandais, Liam Neeson, un comédien réputé pour la pluralité de son registre, dont la popularité n’a cessé de croître ces dernières années notamment grâce à la série de films d’action TAKEN, et Ciarán Hinds, célébré aussi bien pour ses prestations au théâtre qu’au cinéma, ont aussi été engagés dans des rôles majeurs.

Liam Neeson, qui incarne le père Ferreira, a été nommé à l’Oscar pour LA LISTE DE SCHINDLER et a joué un autre homme d’Église, le père Vallon, il y a quinze ans dans GANGS OF NEW YORK – déjà sous la direction de Martin Scorsese. Il était heureux de retrouver le réalisateur.

« Travailler avec Marty est une joie et une leçon en termes de créativité cinématographique, confie-t-il. Mais ce que j’ai trouvé le plus excitant dans cette histoire, c’est sa pertinence. Certaines des choses dépeintes dans le roman et dans le scénario avec une précision aussi terrible que formidable se déroulent dans le monde aujourd’hui même. À mon sens, SILENCE sera un film que tout le monde voudra voir. »

Au sujet des thèmes du film, Liam Neeson déclare : « Cela fait trente ans que je m’intéresse aux jésuites, depuis mes recherches pour le film de Roland Joffé MISSION, sorti en 1986. Le conseiller technique pour ce film était le père Daniel Berrigan, et nous sommes devenus amis. Il a marqué ma vie pour ce qui touche à l’histoire des jésuites, en particulier Saint Ignace et Saint François Xavier. »

L’acteur précise : « J’ai été happé par le scénario de SILENCE dès les premières pages. Il a la force du dépouillement. Jay Cocks et Marty n’écrivent jamais tout un paragraphe là où une seule phrase suffit. Et cette phrase aura de la texture et du sous-texte. »

Liam Neeson a également été séduit par le personnage du père Ferreira : « Je me suis demandé comment cet homme, un personnage historique, un homme de grand savoir, profondément ancré dans l’Église et la culture jésuite, a pu réellement renier sa religion et devenir une source d’embarras pour l’Église. »
        
Ciarán Hinds (MUNICH) qui joue le père Valignano, à la tête de l’Université jésuite de Macao, fait écho à l’enthousiasme de Liam Neeson : « On n’a pas tous les jours la chance de jouer dans une histoire qui prête autant à réfléchir et possède une telle sincérité, réalisée qui plus est par un immense metteur en scène. C’est vraiment un film très spécial pour moi. »
        
Martin Scorsese, célèbre pour obtenir de ses acteurs des performances exceptionnelles, a beaucoup apprécié la distribution de SILENCE.

« Avant toute chose, il me fallait de grands acteurs, explique-t-il. Cela paraît évident, mais c’est particulièrement vrai ici – le sujet était extrêmement complexe, le monde dans lequel se déroule l’histoire est inconnu de la majorité du public occidental, et j’avais besoin de comédiens capables de l’assimiler, de s’y plonger et de lui donner corps dans toute sa dimension. Il me fallait de véritables aventuriers – et j’emploie ce terme à la fois au plan physique et émotionnel.

« Avec Liam et Ciarán, j’avais affaire à des comédiens possédant une gravité, un sérieux, capables de comprendre le calme et le silence. Chacune de leurs secondes à l’écran devait compter, et tous deux devaient offrir un contraste avec Andrew et Adam, dont les personnages sont plus jeunes, plus minces, plus vifs et impulsifs. Je voulais que le public ressente visuellement ce contraste : le visage fin et anguleux des deux jeunes acteurs, leurs mouvements fluides et rapides, par opposition aux acteurs plus âgés aux gestes plus lents, des hommes plus terriens qui paraissent physiquement ancrés dans le sol. C’était l’idée, et c’est précisément ce qu’ils ont tous les quatre apporté au film. »

Les Japonais
        
         Les personnages japonais, villageois et fervents catholiques aussi bien que leurs persécuteurs samouraïs, sont aussi importants dans l’histoire que les quatre jésuites portugais.

Dès 2007, Martin Scorsese et la directrice de casting Ellen Lewis se sont rendus au Japon pour y rencontrer certains des plus célèbres acteurs de ce pays, dont beaucoup sont de véritables stars chez eux.

         Ellen Lewis raconte : « J’ai fait trois voyages au Japon, et chacun a été source d’inspiration. Tout de suite, j’ai su que tout irait bien parce que ces acteurs étaient excellents. Même s’ils ne parlaient pas un anglais parfait, il était évident qu’ils comprenaient à la perfection l’intention de la scène qu’ils lisaient, et c’était à la fois émouvant et excitant. »

         Pour le rôle de l’Interprète, un homme rusé et perfide, Martin Scorsese a choisi Tadanobu Asano. Le cinéaste connaissait le travail de l’acteur pour l’avoir vu dans MONGOL, dans lequel celui-ci incarnait Gengis Khan. Le public le reconnaîtra après ses prestations dans THOR et dans BATTLESHIP.

         Issey Ogata, acteur aux multiples talents jouant au cinéma comme au théâtre, a notamment incarné l’empereur Hirohito dans LE SOLEIL d’Alexander Sokurov. Il campe ici Inoue, le vieil Inquisiteur très redouté dont les pratiques barbares sèment la terreur parmi les communautés chrétiennes clandestines.

         Yosuke Kubozuka, grande star de la jeune génération japonaise, a été engagé pour jouer Kichijiro, personnage complexe et sournois qui est tantôt le guide des prêtres et tantôt leur ennemi.

Yoshi Oida, qui vit en France et a travaillé avec le grand metteur en scène de théâtre Peter Brook, interprète Ichizo, le sage du village de Tomogi dont la foi et la dévotion inspirent les pères Rodrigues et Garupe.

Et c’est le très respecté acteur et réalisateur Shinya Tsukamoto qui a été choisi pour jouer Mokichi, un villageois sincère et dévot.

         Martin Scorsese se souvient de sa surprise lorsqu’il a appris que Shinya Tsukamoto allait se présenter à l’audition : « ‘Quoi ? Qu’est-ce que vous dites ? Ce grand réalisateur vient ici pour passer une audition ?’ Je n’arrivais pas à y croire. Shinya est un auteur, un vrai, ses films m’inspirent, que ce soit TETSUO : THE BULLET MAN ou A SNAKE OF JUNE. »

         Shinya Tsukamoto s’est dit honoré d’auditionner pour un homme qu’il considère comme un grand maître du cinéma. « J’aurais accepté d’être figurant pour M. Scorsese ! », confie-t-il.

         Martin Scorsese ne tarit pas d’éloges sur les acteurs japonais. « Tous les comédiens japonais sont remarquables. Faire leur connaissance et travailler avec eux a été une révélation. La richesse de leur jeu, la profondeur de leur talent est éblouissante. »

L’ÉQUIPE TECHNIQUE

         En même temps que le casting se déroulait, l’équipe technique du film était réunie. Plusieurs des collaborateurs de longue date de Martin Scorsese sont venus rejoindre le projet, comme le directeur de la photographie Rodrigo Prieto (LE LOUP DE WALL STREET), et le chef décorateur triplement oscarisé Dante Ferretti (HUGO CABRET). Sur SILENCE, Dante Ferretti s’est non seulement chargé de la création des décors mais aussi de celle des costumes – double mission qu’il avait aussi menée à bien pour Scorsese sur KUNDUN.

         Lauréate de trois Oscars et monteuse de Scorsese depuis plus de quarante ans – elle a monté tous ses films depuis RAGING BULL – Thelma Schoonmaker (LES INFILTRÉS) s’est chargée du montage. Pour elle, avoir enfin la chance de collaborer au rêve que nourrit Scorsese depuis si longtemps a été un grand honneur auquel se mêlait le frisson de l’excitation.

LE TOURNAGE

         Le tournage de SILENCE a commencé le 31 janvier 2015 à Taipei, au nord de Taïwan, aux studios CMPC. Le chef décorateur Dante Ferretti y a recréé une partie de la colonie portugaise de Macao ainsi que l’Université jésuite. Martin Scorsese cherchant à tourner au maximum dans l’ordre chronologique, il a filmé en premier les deux séquences qui ouvrent l’histoire : le père Rodrigues dans sa chambre, réfléchissant à la nouvelle de la disparition du père Ferreira, et les pères Rodrigues et Garupe suppliant leur supérieur, le père Valignano, de les envoyer au Japon à la recherche du prêtre disparu.

         Les scènes se déroulant au bord de la mer à Macao, où Valignano bénit les deux jeunes prêtres en partance pour le Japon sur une jonque chinoise, ont été tournées en même temps que celle dans la taverne de Macao où les deux prêtres rencontrent pour la première fois Kichijiro, le Japonais indigent qui dit être un ancien catholique pratiquant et accepte de servir de guide aux deux hommes.

         Après ce tournage en studio, l’équipe s’est rendue sur un site de tournage à une heure de route de Taipei, dans les montagnes autour de Jinguashi, pour la séquence se déroulant à l’extérieur de la hutte à charbon de bois où les prêtres sont cachés par les villageois quand ils arrivent au Japon.

         L’équipe de tournage a rejoint ensuite la région montagneuse voisine de Tsenguanliaw, également à une heure de trajet de la ville, où le chef décorateur avait fait construire le village de Tomogi, foyer de la communauté secrète de chrétiens japonais. C’est là que les villageois pauvres pratiquent le culte en secret, sans guide spirituel autre que leur ferveur morale et leur foi.

         Les conditions de tournage dans les lieux accidentés choisis pour y situer la hutte à charbon et le village de Tomogi ont été extrêmement ardues : on y trouvait une épaisse boue semblable à des sables mouvants, des pentes rocheuses, des sentiers pleins de pierres, de rochers et d’ornières difficilement praticables à pied – et encore plus pénibles pour transporter le matériel. La météo instable – pluie, brume et brouillard un instant, soleil éblouissant l’instant suivant – ajoutait encore à la difficulté.

         Rodrigo Prieto, le directeur de la photographie, explique : « Les difficultés logistiques étaient énormes au plan de l’organisation. En matière de prise de vues, les deux principaux problèmes sont la continuité de l’éclairage et l’obscurité. La continuité était un défi à cause des changements de météo continuels et de la lumière qui ne cessait de varier toute la journée quand on tournait en extérieurs. En l’espace de quelques heures, on pouvait avoir un soleil éclatant, suivi de pluie, de brouillard ou de nuages.
         « Le scénario comportait de longues scènes qu’il nous fallait toute une journée pour tourner et qui devaient avoir l’air de se dérouler en l’espace de quelques minutes. Contrôler les conditions d’éclairage en lumière naturelle a exigé des efforts énormes. Par exemple, il a fallu retourner toute une scène dans le brouillard alors qu’on l’avait pratiquement achevée au soleil.

         « La continuité d’éclairage a aussi été un défi pour d’autres scènes qui nécessitaient un coucher de soleil ou les conditions lumineuses du crépuscule durant plusieurs minutes à l’écran. J’ai décidé de tourner ces scènes de nuit et de les éclairer façon crépuscule grâce à un éclairage artificiel afin que la lumière soit constante et cohérente. Cela a donc nécessité des installations de projecteurs volumineuses pour simuler la lumière du jour sur des extérieurs où l’on filmait de nuit. »

         Rodrigo Prieto poursuit : « L’obscurité était aussi une gageure parce que nos prêtres devaient rester cachés pendant une bonne partie du film. Ils disent la messe, rencontrent les gens et voyagent de nuit. Il fallait donc simuler le clair de lune sur des zones étendues, dont l’océan. »

         L’accès aux sites dans ces conditions hostiles était en soi une épreuve. Le directeur de la photo raconte : « Parfois, il n’y avait aucun moyen de transporter du matériel aussi lourd et imposant que des grues pour l’éclairage. Nombre des lieux de tournage en montagne n’étaient accessibles qu’au terme de longues marches, et il fallait porter le matériel à dos d’homme. Et certains de ces lieux devenaient très glissants quand l’humidité augmentait, ce qui rendait les prises de vues dangereuses. À d’autres moments, l’épaisse boue rendait le simple fait de marcher très risqué, alors poser des rails de dolly ou cadrer à la steadicam était loin d’être une promenade de santé !

         « C’est l’une des raisons pour lesquelles, pour certaines scènes, j’ai eu recours à la nuit américaine plutôt que d’utiliser des projecteurs pour créer le clair de lune, en particulier aux abords du village de Tomogi. Ces scènes concentraient toutes les difficultés que nous avons dû affronter. Les épreuves que rencontrent les prêtres sont palpables à l’écran parce que les endroits où nous avons tourné étaient réellement très durs pour nous. »

         Même dans de telles conditions, Martin Scorsese a réussi à tourner à un rythme régulier. Il a filmé aussi bien des scènes dramatiques que des scènes plus mouvementées avec sobriété, puissance et concentration, que ce soit pour la rencontre humaine, chaleureuse et spirituelle entre les simples villageois et les jeunes prêtres ou le moment effrayant où les soldats samouraïs à cheval fondent sur le village et exigent des otages qu’ils abjurent publiquement ou trouvent la mort d’une manière atroce.

         Les extérieurs du village de Tomogi une fois en boîte, l’équipe est retournée aux studios filmer une séquence à l’intérieur de la hutte d’Ichizo, l’aîné du village. Dans son humble demeure, les pères Rodriguez et Garupe sont témoins de la foi, la dévotion et l’amour des villageois et découvrent comment ces dévots pratiquent leur religion incognito par peur d’être tués. Les scènes illustrent aussi la beauté austère et intemporelle des rituels de l’Église catholique. Les prêtres prennent soin de leurs nouvelles ouailles, baptisent un enfant, les entendent en confession et disent la messe en latin.

         Rodrigo Prieto révèle : « Nous avons mené des recherches poussées sur cette période de l’Histoire. Marty voulait absolument que tout soit le plus authentique possible. Nous avions une équipe de conseillers que nous avons constamment consultés, surtout Marianne Bower, notre principale chercheuse. Francesca Lo Schiavo, notre ensemblière, et moi avons sélectionné avec soin nos sources lumineuses pour les scènes d’intérieur. Nous voulions être certains que les lampes à huile et les torchères correspondaient à l’époque. »

         Pour ces scènes comme pour toutes les séquences de l’histoire, Martin Scorsese désirait en effet la plus complète authenticité et une vraisemblance absolue en termes de contexte historique, jusqu’aux rites catholiques.

         Ayant travaillé sur l’histoire et le scénario depuis tant d’années, le réalisateur est devenu un expert de cette période de l’Histoire ; il a étudié et intégré dans les moindre détails les courants historiques complexes et conflictuels qui en ont fait une époque particulièrement houleuse.

         Le réalisateur confie : « Je voulais que tout soit juste. SILENCE se déroule en 1643. Les principaux événements se passent en 1640 et 1641, la première période de l’époque d’Edo. Les premiers missionnaires sont arrivés au Japon presque un siècle plus tôt, au milieu du XVIe siècle. En fait, le premier missionnaire chrétien à avoir mis le pied au Japon est François Xavier, l’un des fondateurs de l’ordre des jésuites, à une époque de grandes turbulences politiques. »

         Le cinéaste précise : « C’était alors l’époque Sengoku, littéralement ‘l’époque des provinces en guerre’ : les différents clans s’affrontaient pour le contrôle de la nation. La démarche des missionnaires était directement liée à l’ouverture du pays au commerce avec l’Occident à grande échelle – voilà pourquoi les conflits faisaient rage entre les missionnaires des différents ordres et des différents pays.

         « Pendant des décennies, les missionnaires avaient été dans l’ensemble bien accueillis et tolérés au Japon, et on estime que 200 000 à 300 000 Japonais avaient été convertis au christianisme, toutes classes sociales confondues.

         « Avec l’avènement du régime Tokugawa, le shogunat a commencé à asseoir son autorité et à unifier le Japon. Les Portugais et les autres missionnaires européens furent alors perçus comme des menaces pour le pouvoir du shogunat et en 1587, la première d’une série de mesures interdisant le christianisme fut décrétée.

         « Pendant la décennie suivante, l’évangélisation se poursuivit, jusqu’en 1614, où le shogun formula un édit ordonnant l’expulsion de tous les missionnaires catholiques. Ceux restés sur place entrèrent dans la clandestinité pour poursuive leur apostolat. L’un de ces missionnaires était Cristóvão Ferreira, le dirigeant des jésuites au Japon – il est l’une des figures historiques clés de SILENCE. La plupart des missionnaires furent contraints de quitter le Japon mais beaucoup refusèrent et continuèrent à servir en secret la communauté des fidèles chrétiens.

         « C’est ainsi que débuta une période de persécution religieuse. Les chrétiens étaient débusqués et forcé d’apostasier, c’est-à-dire de renoncer à leur foi, sans quoi ils subissaient des tortures jusqu’à la mort. 

         « Il est impossible de connaître le nombre exact de chrétiens assassinés durant cette période, poursuit le réalisateur, mais il se compte sans doute par milliers. En 1633, les jésuites reçurent la troublante nouvelle que Cristóvão Ferreira avait apostasié, s’était converti au bouddhisme et collaborait avec le gouvernement japonais. Le roman de Shūsaku Endō est fondé sur ces événements historiques, et Cristóvão Ferreira est incarné par Liam Neeson.

         « Peu après, les frontières japonaises furent fermées à l’Occident et le restèrent pendant deux cents ans. Les deux jeunes prêtres jésuites de SILENCE se rendent au Japon en secret, sachant qu’ils peuvent être traqués, capturés à tout moment, torturés et exécutés.

         « L’Histoire de cette époque est riche, de nombreuses forces interagissent de manière extrêmement complexe. J’ai d’abord pensé donner au public un aperçu du contexte historique par le biais d’un carton au début du film, d’une voix off ou d’un dialogue d’exposition, et puis finalement j’ai opté pour autre chose. Pour quelle raison ? Parce que je voulais que le monde du Japon du XVIIe siècle paraisse aussi mystérieux au public qui le découvre qu’il l’était aux yeux de Rodrigues et de Garupe. Et puis aussi parce que les conflits présentés dans le film, la persécution des minorités religieuses et la mise à l’épreuve de la foi sont intemporels. »

         L’archiviste et chercheuse Marianne Bower, qui collabore depuis longtemps avec Martin Scorsese, a joué un rôle essentiel dans la reproduction exacte du Japon du XVIIe siècle que souhaitait le réalisateur. Après avoir compulsé et rassemblé quantité de documents sur le roman de Shūsaku Endō et la période historique à laquelle il se déroule, elle a été présente sur le tournage chaque jour, se révélant une conseillère indispensable auprès des acteurs et des techniciens parce qu’elle comprenait de manière unique la vision du réalisateur.

         Marianne Bower a entamé ses recherches pour Scorsese sur ce film dès 2003. Elle s’est plongée dans le roman aussi bien que dans la période de l’Histoire concernée, amassant une précieuse documentation.

         Elle raconte : « La première question que Marty et moi nous sommes posée a été de savoir à quoi ressemblaient ces prêtres portugais du XVIIe siècle. Nous savions que le livre d’Endō était basé sur des personnes ayant existé. Le père Ferreira était une figure célèbre de son temps. Nous avons donc entrepris d’en apprendre le plus possible sur lui et les personnages réels du film.

         « À la base, quand je travaille sur un projet comme celui-ci, je commence par chercher des documents visuels dans des musées et des bibliothèques – ici, des images dépeignant le Japon du XVIIe siècle. J’ai abouti à une source très utile avec une série d’images décrivant l’arrivée des Portugais au Japon. 

         « J’ai aussi rassemblé des images, des gravures et des livres dépeignant cette période en détail, et j’ai lu beaucoup de choses sur les Kakure Kirishitan, les ‘chrétiens cachés’, membres de l’Église catholique japonaise de l’époque d’Edo entrés dans la clandestinité dans les années 1630. J’ai trouvé particulièrement remarquable la quantité d’images que l’on peut trouver sur les tortures infligées aux chrétiens par les samouraïs. C’est vraiment stupéfiant. »

         Martin Scorsese et Marianne Bower se sont immergés dans une multitude d’images et de livres sur cette période de l’Histoire et tout ce qui y a trait. Ils ont lu tout ce qu’ils pouvaient sur les racines du christianisme, sujet que connaissait déjà bien le réalisateur, et ont pris contact avec de célèbres historiens spécialistes de cette époque. George Elison, professeur émérite à l’université de l’Indiana, auteur de Deus Destroyed: The Image of Christianity in Early Modern Japan, et Liam Brockey, maître de conférences à l’Université d’État du Michigan, auteur de Journey to the East et de The Visitor: Andre Palmeiro and the Jesuits in Asia, ont été des sources précieuses.

         Une autre source de référence pendant la préproduction et le tournage a été Van Gessel, le traducteur anglais de l’œuvre de Shūsaku Endō, toujours disponible pour répondre aux questions. Un prêtre jésuite a aussi fait office de précieux conseiller auprès de Scorsese et d’Andrew Garfield durant la préproduction à New York, le père James Martin, éditeur de la publication jésuite America. Le père Martin a passé des heures avec le réalisateur et l’acteur à étudier des points précis de la théologie chrétienne et la doctrine jésuite.

Tout ceci a constitué une importante et précieuse mine d’informations et une source d’inspiration pour les cinéastes.

         Marianne Bower déclare : « Toute la documentation que nous avons pu réunir, toutes les notes que nous avons prises lors de nos entretiens ont été rassemblées et organisées en classeurs pour que l’on puisse s’y référer facilement et les utiliser chaque jour. »

         En outre, pendant le tournage à Taïwan, la production a engagé plusieurs prêtres jésuites, des missionnaires résidant à Taïwan, dont le père Alberto Nunez Ortiz, professeur de théologie à l’Université Fu Jen de Taipei, et le père Jerry Martinez, vice-président de Kuangchi Program Services, la chaîne de télévision taïwanaise dirigée par des jésuites. Ces prêtres étaient souvent présents sur le plateau pour les scènes pouvant nécessiter des conseillers techniques, pour renseigner les acteurs, le réalisateur et les équipes techniques sur la signification profonde de la liturgie et la manière exacte dont étaient accomplis les rites liturgiques en 1640.

         Le père Nunez, né en Espagne et expert en histoire du catholicisme, maîtrise parfaitement la manière dont les rituels catholiques ont été conduits à travers les siècles. Il observe : « J’ai été impressionné par la méticulosité qu’ont montrée le réalisateur et les acteurs dans leur approche de cette question. Ils avaient déjà passé beaucoup de temps et d’énergie à comprendre l’époque décrite dans le film, mais j’ai trouvé au moment du tournage que tout le travail accompli avait encore davantage aiguisé leur curiosité. Ils me posaient constamment des questions. En voyant M. Scorsese réaliser son film, j’ai souvent eu l’impression d’être transporté dans le passé. »

         Les séquences d’intérieur au village de Tomogi tournées, l’équipe a fait trois heures de train pour traverser le pays à l’horizontale et gagner le comté d’Hualien, à l’est de l’île.

Martin Scorsese voulait aussi tourner le long de la côte rocheuse de Shimen Beach, sculptée par les vents et les vagues, et à l’intérieur de grottes.

         À Shimen, le réalisateur a mis en scène la terrible souffrance des trois villageois crucifiés, Ichizo, Mokichi et un pauvre anonyme, qui se sacrifient au nom de leur foi et pour le bien-être des villageois restants. La crucifixion est un épouvantable supplice, quelle que soit la façon de l’infliger. Au Japon, à l’époque, les samouraïs avaient mis au point une version particulièrement cruelle dans laquelle les croix étaient érigées le long de la côte rocheuse, afin que lorsque la marée monte, les victimes crucifiées, en plus des souffrances endurées du fait de leur posture, soient frappées par les vagues et lentement noyées.

Les membres de l’équipe technique se sont émerveillés devant la force et l’énergie de Yoshi Oida, 83 ans, qui tenait le rôle d’Ichizo. Acteur, metteur en scène et auteur né au Japon et vivant à Paris, où il a notamment collaboré avec Peter Brook, Yoshi Oida est un professeur d’art dramatique réputé et l’auteur de trois livres sur le sujet. Sur le décor de SILENCE, il a endossé son rôle avec la vigueur et l’abandon de soi d’un homme ayant la moitié de son âge.

Yoshi Oida explique : « Ichizo est une âme noble, le genre d’homme qu’il est un honneur de jouer. L’important pour moi était de le comprendre au plan émotionnel, de saisir sa façon de penser, ce qu’il ressent, comment il vit sa profonde foi. Mais il était tout aussi essentiel pour moi de comprendre intimement ce qu’il endure, non seulement mentalement et émotionnellement, mais aussi physiquement. »

Dans son processus d’approche, Oida a mis en œuvre nombre des principes qu’il traite dans ses livres.

« Rester sur ma croix pendant la scène de crucifixion a été pour moi un moment de grâce. Cependant, il m’était nécessaire de m’allonger et de me reposer entre les prises. Ichizo n’a pas ce luxe, bien sûr. Mais malgré tout, travailler physiquement de cette manière m’a permis d’approcher ce que tant de gens ont enduré. »

Andrew Garfield a été impressionné par l’éthique de travail d’Oida, illustration vivante des techniques d’interprétation que le jeune acteur avait étudiées dans ses livres.
« J’ai été très heureux de rencontrer Yoshi et d’avoir la chance de travailler avec lui. J’ai lu son livre, L’Acteur invisible, lors de mes études de théâtre, et il m’a beaucoup impressionné. Je le lui ai dit. Une expérience réellement extraordinaire. »
        
Shinya Tsukamoto, qui semble endurer des heures de souffrances sur la croix dans le film, a été tout aussi époustouflant. Il était attaché sur la structure de bois par des cordes grossières, ballotté par les vagues de la marée montante et cuit par le soleil, mais il a demandé très peu d’assistance aux cascadeurs qui étaient là pour le soulager.

Celui qui est bien connu pour être un réalisateur à succès et joue ici les acteurs confie : « Les mots me manquent pour exprimer quel honneur c’est pour moi de jouer dans un film de Martin Scorsese, de pouvoir travailler avec lui tous les jours.

« Sur le décor, poursuit Shinya Tsukamoto, on parlait beaucoup de la foi, parce que la nature de la foi est l’un des grands thèmes du film. Quand on me demandait si j’ai la foi, je répondais que j’avais foi en Martin Scorsese. Ce ne sont pas des mots en l’air. Le sérieux de ce film, la rigueur de ce que nous avons tous vécu à travers le tournage – et M. Scorsese encore plus que tout le monde –, l’ont doté, lui et le film, d’une sorte de sainteté, d’une pure beauté et du sens le plus profond. »

Chacun des acteurs s’est donné à fond. Andrew Garfield confie que « le rôle du père Rodrigues a représenté un challenge à chaque jour de tournage. »

Avant le début des prises de vues, l’acteur a passé beaucoup de temps à intégrer le sujet. « Je voulais le sentir dans mon corps, dans mes os, explique-t-il. J’ai pratiqué une véritable exploration spirituelle. Mon père était juif, ma mère chrétienne, et mon frère et moi avons été élevés sans religion et sans pratique d’aucun culte. Je m’intéresse au christianisme, au bouddhisme, au judaïsme, à toutes les religions et aussi à la cosmologie. »

Dans le cadre de la préparation de son rôle, Andrew Garfield s’est longuement entretenu avec le père Martin, l’érudit et auteur jésuite de New York. « Le père Martin et moi avons développé une relation solide. Il m’a introduit à la vie de Jésus et à la Compagnie de Jésus et cela m’a inspiré. »

Andrew Garfield révèle que son travail auprès du prêtre lui a donné un aperçu de l’âme de Rodrigues. « Au début, le père Rodrigues est un idéaliste à l’esprit assez focalisé qui pense avoir tout compris de la vie. Mais il va comprendre au fur et à mesure qu’il n’est qu’un parmi la multitude, humain parmi les humains, et qu’il doit accepter son humanité. »

L’acteur reprend : « Chaque journée de tournage me plongeait dans le Japon des années 1640 tel que je l’imaginais. Mais tourner dans ces endroits extraordinaires à Taïwan a été un don du ciel. Nous avions l’équipe technique la plus internationale avec qui il m’ait été donné de travailler. C’était très émouvant de voir tous ces gens former un village, une famille au service de ce metteur en scène d’exception pour l’aider à raconter cette incroyable histoire. 

« Ce genre de périple épique, énigmatique et complexe ne voit pas facilement le jour au cinéma, on voit rarement de ces histoires où tout n’est ni tout noir ni tout blanc, ni bon ni mauvais mais fidèle à la réalité, gris et entremêlé. Le fait que ce film ait finalement réussi à exister témoigne de la vision et de la détermination de Martin Scorsese. »

Pour sa part, Adam Driver a trouvé les privations physiques que les acteurs ont dû subir particulièrement éprouvantes. Il confie : « Perdre du poids a autant joué pour moi dans la préparation du rôle que mes recherches historiques. C’était très utile d’avoir faim et d’être fatigué tout le temps ! »

Comme il l’explique, la faim n’a pas été la pire situation qu’ont connue les prêtres au Japon : « Ils ont voyagé sur des milliers de kilomètres par la mer et sur terre. On ne voit pas cela à l’image, mais il fallait qu’on le perçoive dans la manière de se tenir des personnages, dans leur apparence. On doit sentir les difficultés qu’ils ont affrontées, la dureté de la vie loin de chez eux, les conditions de voyage pénibles pendant deux longues années. »

Au sujet des lieux de tournage, magnifiques mais souvent difficiles d’accès et inconfortables, il déclare : « Le confort était absent mais c’était bon pour le film. C’était un minuscule aperçu de ce que nos personnages ont enduré au Japon. »

Dans la région de Niushan, dans le comté d’Hualien, Martin Scorsese a filmé le voyage du père Rodrigues qui se rend seul dans le village voisin de Goto, une communauté de pêcheurs où il rencontre un autre groupe de chrétiens. Alors qu’il se trouve parmi les villageois, il voit avec surprise Kichijiro réapparaître sur la plage et le supplier de l’entendre en confession.

Scorsese et son équipe se sont rendus ensuite dans la ville de Taichung, afin de tourner dans un bassin construit à l’origine pour L’ODYSSÉE DE PI et situé près d’un parc industriel en dehors de la ville. C’est là qu’ont été tournées les scènes dépeignant plusieurs des voyages en mer accomplis par les jésuites.

Rodrigo Prieto, le directeur de la photo, commente : « Pour ces traversées nocturnes en bateau, mon chef électricien, Karl Engeler, a fabriqué un caisson lumineux diffusant un éclairage tamisé que l’on suspendait à une grue industrielle pour simuler le clair de lune. Nous avons intensifié l’ambiance mystérieuse de ces scènes avec des machines à brouillard inspirées par le grand film japonais LES CONTES DE LA LUNE VAGUE APRÈS LA PLUIE. »

Après cela, plusieurs séquences clés ont été filmées dans la vallée de Taoyuan, non loin de Taipei, pour retracer les moments où le père Rodrigues déambule seul, et la scène cruciale de l’arrestation du père Rodriguez par les samouraïs, dans un cours d’eau et dans les trous d’eau de Dahua dans la banlieue de Taipei.

La séquence achevée, l’équipe est revenue aux studios CMPC pour une série de scènes se situant à Nagasaki et dans la prison où est enfermé Rodrigues après son arrestation. Ces scènes comprennent la rencontre avec l’Interprète et le redouté Inquisiteur Inoue dans la prison ; l’exhibition de Rodrigues dans les rues de Nagasaki sous les moqueries de la population, et l’indicible horreur des traitements infligés par les Japonais aux prisonniers chrétiens, auxquels assiste Rodriguez, impuissant, depuis sa cellule.

Martin Scorsese et son équipe se sont ensuite rendus sur une plage non loin de Taipei pour filmer une excursion à laquelle Rodrigues est contraint de prendre part avec l’Interprète ; il est alors témoin d’un événement qui sera pour lui une insoutenable tragédie personnelle : la mort du père Garupe.

Tourner de telles séquences a eu un fort impact sur nombre des acteurs et des membres de l’équipe technique, dont le directeur de la photo Rodrigo Prieto. Celui-ci explique : « J’ai été élevé dans la foi catholique, et quand j’étais adolescent, j’avais un lien très profond avec ma religion. Au fil des ans, je me suis questionné sur les dogmes de l’Église. J’ai été témoin de la manière dont une foi solide peut aider les gens à traverser les épreuves de la vie. Mais quel est exactement le sens de la foi ? A-t-on besoin d’une Église hiérarchisée, d’une religion organisée pour en faire l’expérience ? Tourner SILENCE a été pour moi un moyen de réfléchir à tout cela et de traduire ce questionnement visuellement à travers l’éclairage et le travail de prises de vues. »

Le chef décorateur Dante Ferretti a créé pour chaque séquence des décors correspondant à la fois à la réalité historique du Japon du XVIIe siècle, et à l’atmosphère voulue pour chaque instant du récit. Fier du fait que SILENCE marque sa neuvième collaboration avec Martin Scorsese, il souligne qu’il travaille sur ce film depuis au moins 25 ans.

Il raconte : « Lorsque je travaillais sur le film de Fellini LA VOCE DELLA LUNA en 1990, un des producteurs m’a demandé si cela m’intéresserait de collaborer avec Martin Scorsese sur son nouveau film. Ce film, c’était SILENCE… »

C’est finalement sur LE TEMPS DE L’INNOCENCE en 1993 que le chef décorateur allait faire équipe pour la première fois avec Scorsese.

Dante Ferretti précise : « Le film ne s’était pas fait à l’époque, et je n’en avais plus entendu parler.

« Au fil des années, j’ai bien dû démarrer la création des décors de SILENCE cinq ou six fois. Je me suis rendu plus d’une fois à Vancouver et en Nouvelle-Zélande pour des repérages, mais chaque fois le projet était stoppé. Pourtant, Marty était déterminé à faire le film. Enfin, cette fois, on a réussi ! »

         Dante Ferretti se dit avoir été impressionné et inspiré par les paysages et la géographie de Taïwan, et heureux de pouvoir disposer des installations et du backlot des studios CMPC. Il y a conçu et édifié des décors propres à satisfaire l’ambition du film : la colonie de Macao et ses rues grouillantes d’animation, l’Université jésuite de la ville, le bureau du père Valignano, la chambre du père Rodrigues, les rues de la ville de Nagasaki, la prison de la ville, un temple bouddhiste, une résidence chrétienne, et le port de Dejima. Ferretti a créé et supervisé les décors en studio avec l’accord du réalisateur, de la même manière que pour ceux construits sur les nombreux lieux de tournage extérieurs.
Le chef décorateur confie : « Chaque fois que j’étais prêt à entamer le travail sur le film, il était repoussé à plus tard. Quand il a enfin démarré pour de bon, il a fallu tout recommencer à zéro. »

La première démarche de Dante Ferretti a consisté à lire le livre plusieurs fois, tout en étudiant parallèlement les différentes versions du scénario. Il a également effectué différents déplacements au Japon pour se documenter non seulement sur les décors mais aussi sur les costumes. Il a entre autres visité Tokyo, Kyoto et Nagasaki – c’est dans cette dernière ville qu’il a découvert le musée Endo.

Dante Ferretti a non seulement créé les décors mais aussi les costumes de SILENCE. Il détaille : « Nous avons créé les tenues des jésuites, celles des paysans, des villageois, des samouraïs, et même celles des marchands hollandais que l’on aperçoit dans le fim.
« Lorsque je crée à la fois les décors et les costumes d’un film, je m’efforce d’imaginer ce que c’était de vivre à cette époque, exactement comme le ferait un acteur. Ensuite, je regarde l’ensemble de ce que nous avons créé, et parfois, quand je découvre une erreur, il m’arrive de la laisser au lieu de la corriger. Dans la vie, il se produit toujours des erreurs, et quand il y en a qui se glissent dans mes décors ou mes costumes, je les accepte. C’est comme ça, la vie ! »

Les scènes dans le bureau de l’Inquisiteur où le père Rodrigues défend sa foi devant l’impressionnant Inoue et son féroce lieutenant, l’Interprète, ont été filmées sur un décor édifié dans l’un des espaces verts de la ville.

De retour aux studios CMPC, Martin Scorsese a mis en scène la rencontre fatidique de Rodriguez au temple bouddhiste avec son ancien maître et mentor spirituel, le père Ferreira.

L’équipe a ensuite regagné le décor du bureau de l’Inquisiteur pour les scènes terriblement puissantes montrant les souffrances physiques endurées par les chrétiens, ainsi qu’une scène cruciale du climax du film, un moment de capitulation et d’acceptation.

Les acteurs, le réalisateur et les techniciens sont repartis alors pour la région montagneuse de la périphérie de Taipei. Cette fois, ils se sont installés dans le parc national de Gengzipin, une zone d’activité géothermique avec des émissions de sulfure d’hydrogène et des eaux à 100 °C qui bouillonnent en sortant de terre depuis des millénaires.

Sur ce lieu de tournage aussi extraordinaire que dangereux, il a fallu travailler avec beaucoup de précautions et porter tout un équipement de protection, y compris des casques. Vêtu ainsi de pied en cap, Martin Scorsese a filmé l’importante séquence d’Unzen, dans laquelle le père Ferreira est témoin des brutalités commises par leurs geôliers japonais à l’encontre des prêtres européens et des moines.

Martin Scorsese déclare : « Nombre des lieux de tournage étaient réellement hostiles, c’est l’un des tournages les plus difficiles de toute ma carrière. Mais c’est en lien avec la nature même de l’histoire. Les événements se déroulent dans des masures, des endroits misérables, dans la boue, la roche, sur des sols inégaux et traîtres… Les chrétiens convertis de Nagasaki menaient des existences extrêmement précaires, sans aucun confort, sans le moindre raffinement, et les missionnaires se cachaient dans des bicoques délabrées.

« Dans la seconde moitié du film, on voit tout du point de vue de Rodrigues, souvent depuis derrière les barreaux de sa cellule, de l’intérieur vers l’extérieur. Il nous fallait donc un studio, ce que nous avions à Taipei, en plus des décors près de la mer et dans les montagnes. »

Les acteurs étaient prêts à endurer les difficultés et ont fait bonne figure sur le terrain. Liam Neeson s’était préparé à tout supporter pour incarner le père Ferreira. Il raconte : « À New York, avant le début du tournage, Andrew et moi avions travaillé avec le père James Martin, consultant sur le film pour tout ce qui touchait aux jésuites, et nous avions discuté de théologie, avions pratiqué les rites de la messe, et mis en pratique les exercices spirituels prônés par l’ordre. Nous, les acteurs, avons appris ce que les jésuites ont enduré et ce qu’il leur en a coûté. »

Pour Liam Neeson, l’expérience s’est avérée exaltante.
« J’aime l’Église, confie-t-il. Je me considère comme un ‘ancien catholique non pratiquant qui pratique à nouveau’. J’aime me rendre à l’église, dire mes prières, m’entretenir avec Dieu. »

Discuter des questions touchant à la foi avec un prêtre jésuite et avec son partenaire à l’écran a été très enrichissant pour Liam Neeson.

« Andrew Garfield est un jeune acteur tout à fait remarquable, dit-il. Réfléchi, se fondant totalement dans son rôle à la manière d’un De Niro ou d’un Daniel Day-Lewis. Un acteur vrai. »

Liam Neeson n’a que des éloges également pour le réalisateur : « Martin Scorsese inspire le respect. Quand j’ai tourné pour la première fois sous sa direction dans GANGS OF NEW YORK, j’étais très intimidé par sa réputation. Il a fallu que j’arrive à passer par-dessus cette admiration qui m’entravait. »

SILENCE lui a révélé un nouvel aspect de la collaboration avec Scorsese, comme il l’explique : « Marty a réfléchi, médité sur ce film depuis de nombreuses années. Je le savais, et ça me rendait nerveux. Étais-je assez bon pour jouer ce rôle ? J’y ai longuement réfléchi. Et puis j’ai entrepris de surmonter ce sentiment en me montrant le plus sincère possible dans mon jeu. Je me suis efforcé d’être moi-même, analysant mon âme à travers le père Ferreira. »

Il ajoute : « Sur le plateau, Marty fait quelque chose de merveilleux : il demande le silence absolu quand il s’adresse à ses acteurs. Cela ne veut pas dire que les acteurs sont ce qu’il y a de plus important sur le plateau, non, ce n’est pas cela. Ce qu’il veut, c’est que tout le monde fasse attention à ce qui se passe quand il les dirige, quand il tourne, car lorsque l’attention de toute l’équipe technique est focalisée sur un moment, un rouage précis du processus de création du film auquel tous contribuent, alors tout le monde est inspiré. »

Adam Driver a lui aussi trouvé le processus de collaboration avec Martin Scorsese enthousiasmant et enrichissant.

« Martin est généreux de son temps. Quelle que soit la scène, quelle que soit la question, il est prêt, il vous écoute et est volontaire pour en discuter. L’envie de faire ce film le dévorait depuis 28 ans, mais jamais il ne s’est comporté de façon trop autoritaire.

« Vivre une expérience pareille enrichit votre existence, c’est forcément une chance hors du commun de travailler avec l’un des plus grands cinéastes de tous les temps, un homme qui a le talent de briser les idées reçues parce qu’il veut que son film soit le meilleur possible. Il veut que ses acteurs s’approprient leur rôle. Il aspire à être surpris, à vous surprendre, et cela fait que vous oubliez l’appréhension de vous trouver devant un si grand homme de cinéma. Vous finissez par vous dire que vous travaillez sur un film ‘ordinaire’, et vous vous sentez libre. »

Rodrigo Prieto confie : « J’adore travailler avec Marty. C’est fascinant de l’écouter, de suivre le processus de sa pensée sur la manière de filmer une scène. Chaque angle de prise de vues, chaque mouvement, chaque pose statique de la caméra résulte d’une compréhension et d’une maîtrise totale de ce qu’il veut exprimer à travers la scène.

« Avec lui, il n’y a jamais de plan fait au hasard, jamais de plan gratuit, jamais de superflu. Chaque décision naît du contenu émotionnel que recèle ce moment particulier du récit. Marty est aussi un collaborateur attentif. Il écoute avec attention les idées que lui soumettent les membres de son équipe et les encourage à participer au processus de création. J’ai le sentiment qu’il parvient à obtenir le meilleur de tous ceux qui sont sur le plateau. Chaque matin, je me réveillais impatient, avide de vivre la journée de tournage qui m’attendait. C’est toujours le cas quand je travaille avec lui. »

De retour de Gengzipin au studio pour la dernière fois, Martin Scorsese y a achevé le tournage par une série de scènes à Dejima et Nagasaki en forme d’épilogue pour l’histoire.

Le tournage a pris fin chez CMPC le soir du 15 mai 2015, après une quinzaine de semaines de prises de vues.

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