mardi 25 juin 2019

LA FÊTE DU CINÉMA 2019


La fête du cinéma va bientôt débuter. Il y a de très beaux films en salle, c'est le moment de se faire plaisir à petit prix !

BANDE ANNONCE
Le film annonce est réalisé par Anne Le Ny et interprété entre autres par Emmanuelle Devos et Audrey Lamy


Copyright photos
Marilou Berry © Mary Brown
Emmanuelle Devos © Marcel Hartmann Contour by Getty Images
Lea Drucker © Marcel Hartmann Contour by Getty Images
Nicolas Duvauchelle © Mathieu Puga
Hafsia Herzi © Sylvie Castioni
Gérard Jugnot © Richebé
Bérengère Krief © Lucie Sassiat
Audrey Lamy © Carole Bellaiche
Anne Le Ny © Julien Lienard Contour by Getty Images 
Raphael Personnaz © Nicolas Valois







  
#LaFêteDuCinéma

lundi 24 juin 2019

TOY STORY 4


Animation/Famille/Aventure/Une suite réussie pleine d'humour et d'émotions

Réalisé par Josh Cooley
Avec les voix, en version originale, de Tom Hanks, Tim Allen, Tony Hale, Ally Maki, Wallace Shawn, Keanu Reeves, Joan Cusack, Laurie Metcalf, Bonnie Hunt...
Avec les voix, en version française, de Jean-Philippe Puymartin, Richard Darbois, Pierre Niney, Ariane Aggiage, Marc Arnaud, Barbara Tissier, Audrey Fleurot, Angèle, Jamel Debbouze, Franck Gastambide, Serge Biavan...

Long-métrage Américain
Durée: 01h40mn
Année de production: 2019
Distributeur: The Walt Disney Company France

Date de sortie sur les écrans américains : 21 juin 2019
Date de sortie sur nos écrans : 26 juin 2019


Résumé : Woody a toujours privilégié la joie et le bien-être de ses jeunes propriétaires – Andy puis Bonnie – et de ses compagnons, n’hésitant pas à prendre tous les risques pour eux, aussi inconsidérés soient-ils. L’arrivée de Forky un nouveau jouet qui ne veut pas en être un dans la chambre de Bonnie met toute la petite bande en émoi. C’est le début d’une grande aventure et d’un extraordinaire voyage pour Woody et ses amis. Le cowboy va découvrir à quel point le monde peut être vaste pour un jouet…

Bande annonce (VF)



Angèle, Audrey Fleurot, Jamel Debbouze, Franck Gastambide et Pierre Niney parlent de leur expérience de doublage de TOY STORY 4 à travers une série de vidéos.

Angèle parle de Gabby Gabby (VF)



Audrey Fleurot parle de la Bergère (VF)



Franck Gastambide et Jamel Debbouze parlent de Ducky et Bunny (VF)



Pierre Niney parle de Fourchette (VF)



Quand Buzz L'éclair piège les visiteurs de Disneyland Paris !

Pour fêter la sortie au cinéma le 26 juin de TOY STORY 4, Richard Darbois – la voix française de Buzz L’éclair – a interpellé les visiteurs de Disneyland Paris

depuis la statue du célèbre ranger de l’espace qui orne l’entrée de Toy Story Playland au parc Walt Disney Studios. 

Les visiteurs de tous les âges qui la prenaient en photo ont eu la surprise de s’entendre poser des questions très personnalisées, avec la voix ô combien chaleureuse et reconnaissable du personnage ! 

De vrais beaux moments d’échange, d’émotion et de complicité qui montrent à quel point Buzz L’éclair a conquis le cœur du public, que ce soit vers l’infini ou même au-delà…


Ce que j'en ai pensé : avec TOY STORY 4, le réalisateur Josh Cooley nous propose une suite mignonne, maline et divertissante. Il replace l'évolution de Woody dans le contexte du jouet prenant soin de l'enfant tout en ouvrant le sujet sur la paternité, l'existence, la signification du rôle affectif, l'amitié bien sûr, ainsi que la maturité et les choix qu'il faut faire dans la vie pour passer à une autre étape. La narration lie les événements à un engrenage de difficultés qui s'amoncellent et que les personnages doivent surmonter tout en ajoutant une notion de limite de temps. Ce sont donc de nombreuses épreuves que nos héros doivent affronter tout en parcourant leur chemin affectif. 

L'humour et l'émotion sont habilement mixés, les deux fonctionnant et s'entremêlant à la perfection. De nouveaux protagonistes font leur apparition. Il y a notamment l'adorable Fourchette qui est une autre proposition dans l'univers des jouets et qui permet de soulever des thèmes inattendus. 


Le changement est le fil rouge de l'histoire qui met en exergue les ressentis. Passer d'un contexte familier à une vie inconnue demande du courage, un accompagnement et de la réflexion sur ce vers quoi on tend à devenir ou à expérimenter. Le réalisateur insère un peu d'angoisse avec des mises en scène inquiétantes autour de jouets du passé qui cherchent un futur. Cet opus de Toy Story explore donc des thématiques plus adultes. Il trouve le parfait équilibre pour amuser et intriguer les enfants, tout en parlant directement aux adultes. 

La version française est très agréable, grâce au travail des acteurs qui ont des tonalités reconnaissables et insufflent une personnalité marquée aux personnages. Jean-Philippe Puymartin prête sa voix à l'attachant Woody, Richard Darbois à l'intrépide Buzz l'Eclair, Pierre Niney au trop chou Fourchette, Marc Arnaud à inénarrable Duke Caboom, Audrey Fleurot à La bergère, aventureuse et décidée, Angèle à l'inquiétante Gabby Gabby et pour finir Jamel Debbouze et Franck Gastambide au duo follement drôle de Ducky et Bunny. Et les chansons revues par Charlélie Couture apportent un petit charme supplémentaire.






Copyright photos @ The Walt Disney Company France

TOY STORY 4 est une réussite tant par son scénario adroitement rythmé, que par sa superbe et magnifique animation. On a un plaisir non feint à retrouver les personnages déjà célèbres et un bonheur d'enfant à découvrir les nouveaux arrivants qui trouvent tout de suite un chemin vers notre cœur. Ces jouets nous donnent de jolies leçons de vie et on est ravi qu'ils le fassent avec ce bel enthousiasme. Il faut rester jusqu'au bout du générique de fin pour profiter d'un petit clin d'œil très marrant qui résonne par rapport à un élément du long-métrage.


Copyright affiches @ The Walt Disney Company France

L'AVANT-PREMIÈRE

Le 22 juin 2019, TOY STORY 4 a été projeté en avant-première au Parc Walt Disney Studio à Marne-La-Vallée. Jamel Debbouze, Franck Gastambide, Audrey Fleurot, Pierre Niney et le chanteur Charlélie Couture ont eu la gentillesse de venir nous faire une introduction. Retrouvez-les dans les vidéos ci-dessous :






Copyright photos @ Epixod

NOTES 

Sorti le 22 novembre 1995, TOY STORY a été le premier long métrage entièrement animé par ordinateur de l’histoire. Le film a été le plus gros succès de l’année et a été nommé à trois Oscars et deux Golden Globes.

TOY STORY 2 a été le premier film entièrement créé, masterisé et projeté en numérique. C’est aussi la première suite de l’histoire du cinéma d’animation à avoir rapporté plus que le film original : il a battu des records au box-office lors de son premier week-end d’exploitation aux États-Unis, au Royaume-Uni et au Japon, et a été le plus gros succès pour un film d’animation en 1999. TOY STORY 2 a remporté le Golden Globe du meilleur film dans la catégorie comédie ou film musical. Il a obtenu le Grammy de la meilleure chanson écrite pour un film, un téléfilm ou tout autre média visuel (Randy Newman, « When She Loved Me »)

Sorti en 2010, TOY STORY 3 a reçu l’Oscar du meilleur film d’animation et celui de la meilleure chanson originale (Randy Newman, « We Belong Together »). Le film a aussi remporté le Golden Globe et le BAFTA Award du meilleur film d’animation. C’était le deuxième film Pixar à être nommé à l’Oscar du meilleur film. C’est aussi le deuxième plus gros succès de l’histoire de Pixar après LES INDESTRUCTIBLES 2.

Le court métrage « Premier rendez-vous ? » a été réalisé en 2015 par Josh Cooley et produit par Mark Nielsen.

Source et copyright des textes des notes @ The Walt Disney Company France

  
#ToyStory4

Autre post du blog lié au film TOY STORY 4

dimanche 23 juin 2019

THE MOUNTAIN : UNE ODYSSÉE AMÉRICAINE


Drame/Un film particulier qui porte la marque de son réalisateur

Réalisé par Rick Alverson
Avec Jeff Goldblum, Tye Sheridan, Denis Lavant, Hannah Gross, Udo Kier, Amy Stiller, Eleonore Hendricks, Alyssa Bresnahan...

Long-métrage Américain
Titre original : The Mountain
Durée: 01h48mn
Année de production: 2017
Distributeur: Stray Dogs Distribution

Date de sortie sur les écrans américains : 26 juillet 2019
Date de sortie sur nos écrans : 26 juin 2019


Résumé : États-Unis, années 50. Le Dr. Wallace Fiennes emploie Andy, un jeune homme introverti, comme photographe pour documenter sa méthode de lobotomie, de plus en plus controversée. Au fur et à mesure de leur expédition d’asile en asile, Andy, témoin de l’effritement de la carrière et de la vie du docteur, va peu à peu s’identifier aux patients. À leur arrivée dans une petite ville de montagne, berceau du mouvement New Age, Andy et Wallace font la rencontre d’un guérisseur français peu conventionnel et de sa fille.

Bande annonce (VOSTFR)


Ce que j'en ai penséTHE MOUNTAIN : UNE ODYSSÉE AMÉRICAINE est un film atypique. C'est le ressenti que son réalisateur, Rick Alverson, entend imposer et il y parvient très bien. Il multiplie les plans recherchés offrant une belle photographie à sa mise en scène. Il applique une cohérence soignée dans les tons, les couleurs et les atmosphères. Le choix de tourner sur un format d'écran 4/3 participe à transmettre aux spectateurs l'enfermement mental des protagonistes et, à mon avis, pourrait directement faire écho à la période pendant laquelle se déroule le film, les années 50, puisque que c'est à cette époque que ce format a été adopté en tant que norme par la télévision américaine. 

En terme de scénario, il faut aimer l'immuabilité pour apprécier la façon dont le propos est amené. En effet, nous ne sommes pas beaucoup plus avancés à la fin qu'au début de cette histoire. Les questions s'empilent. Elles ne trouvent pas de réponses dans ce long-métrage taiseux, qui explore la folie des hommes sous un angle particulier. Les fous désignés parviennent parfois à avoir l'air plus sains d'esprits que ceux qui doivent les soigner. 

Le réalisateur nous entraîne dans une forme de réalité qui pourrait être totalement alternative tant on a le sentiment d'être sans cesse à la lisière de l'éveil. Tout comme le personnage principal, on attend que sa vie commence. Le réalisateur nous fait ressentir sa souffrance et son impossibilité à s'identifier à des modèles masculins à la dérive. On suit donc la tentative d'évolution d'Andy, interprété par Tye Sheridan. L'acteur apporte beaucoup de sensibilité à un rôle difficile, tout en colère intériorisée. Son personnage est taciturne, passif, il ne réagit pas ou peu, il subit les événements et cogite sur le passé. 


Il se laisse embarquer par le Dr. Wallace Fiennes, spécialiste de la lobotomie, dont les heures de gloire sont derrière lui. Ce dernier est interprété par Jeff Goldblum dont le charisme va parfaitement à ce protagoniste qui prend Andy sous son aile, a un ego surdimensionné quant à sa profession et qui boit trop pour oublier qu'il sera bientôt remplacé par des techniques plus modernes. 



Hannah Gross interprète Susan, Denis Lavant interprète Jack et Udo Kier interprète Frederick. Les trois acteurs jouent très bien, mais leurs rôles sont assez cryptiques. Il est difficile de cerner ces protagonistes sur lesquels on a peu d'éléments. 


Copyright photos @ Stray Dogs Distribution

THE MOUNTAIN : UNE ODYSSÉE AMÉRICAINE est un film indépendant qu'on imagine très bien être projeté en festival de cinéma. Il n'est pas grand public de part son sujet, également à cause de son scénario qui n'apporte pas de résolution et de son rythme lent. Cependant, il propose une narration différente, sa réalisation retient l'attention et il est très bien joué.

NOTES DE PRODUCTION
(À ne lire qu'après avoir vu le film pour éviter les spoilers !)

INTERVIEW DU RÉALISATEUR

Votre film est librement inspiré de la vie du neurologue américain Walter Freeman, connu pour ses lobotomies controversées. Qu’est-ce qui vous intéressait chez lui ?

Il incarne à mes yeux un certain type d’Américain, mû par un esprit d’entreprise. Il me semblait appartenir à un archétype, ancré dans la psyché américaine. Il était téméraire et visionnaire mais inconscient de toutes les implications de ses actes. Mes précédents films s’attachaient aux utopies américaines et ce film-là en est en quelque sorte la genèse. Je suis fasciné par la vie de Freeman mais je ne m’en suis inspiré qu’à la marge : son existence n’a servi que de trame à cette histoire. Je souhaitais également rompre avec l’imagerie romantique des années 1950 aux Etats-Unis, en situant mon film à cette période. Même si certaines productions de l’époque pointaient des problèmes sociologiques, cette vision d’Epinal a longtemps perdurée. Cette imagerie, que je remets en cause dans mon film, est encore plus vivace aujourd’hui avec Trump et son « Make America Great Again ».

Est-ce que la lobotomie peut être vue comme la métaphore de la perte de spiritualité en Amérique ?

Je crois que c’est plutôt une métaphore de la passivité qu’on observe chez de nombreux spectateurs mais surtout que l’on fabrique au niveau de l’industrie cinématographique. Je m’intéresse beaucoup à la réception des films chez les spectateurs. Le cinéma et les séries sont aujourd’hui conçus pour rendre les gens passifs, baisser leur niveau culturel et les rendre malléables. Pour moi, il y a un parallèle entre le procédé chirurgical et la volonté d’annihiler la culture et l’esprit chez les spectateurs.

Considérez-vous votre film comme politique ?

Pour moi, tous mes films sont politiques ! (rires). The Mountain : une odyssée américaine ne traite pas de l’utopie directement mais du récit d’une utopie. Les personnages masculins sont prisonniers de ce récit utopique qui a trait au progrès et à la compétition. De l’extérieur, on les perçoit comme des personnages qui s’effondrent et qui sont dysfonctionnels mais à l’intérieur, ils sont mus par ce rêve utopique qui nous vient d’une Europe agitée et qui a été importé en Amérique puis exporté partout dans le monde. Je pense que The Mountain : une odyssée américaine est un film anti-utopique. Il est critique envers la narration. C’est un film formel avant tout.

Quel a été le processus de fabrication du film ? Comment travaillez-vous ?

Dans le plus grand désespoir ! (rires). Faire des films aux Etats-Unis est très compliqué surtout si vous vous opposez à un modèle commercial. Nous avons trouvé un partenaire formidable en Vice Studio. Mais il est très compliqué de faire un film d’époque volontairement difficile, sans financements émanant de l’Etat. Nous avons tourné pendant cinq semaines à l’automne 2017 : dans 14 villes différentes au Nord de New York, mais aussi dans six autres décors dans le Pacifique nord, non loin du Canada. Ainsi que dans le Parc national Olympique, situé dans l’Etat de Washington, nous avons fait deux côtes ! C’était une production très ambitieuse. Mon écriture a évolué. Pour mes premiers films, je partais de scénarios que je modifiais pendant la production. J’ai toujours pensé que le cinéma indépendant trouvait son modèle dans le cinéma de Cassavetes aux Etats-Unis. Il est à la fois introspectif et réactif. Mais quand les budgets augmentent, c’est toujours un risque pour les investisseurs. Je m’arrange toutefois pour que dans mes films, et à l’intérieur de ce qui est écrit, subsiste une part de chaos, de dysfonctionnement et d’échec. Ce, même si le film est déjà entièrement scénarisé et formellement très élaboré, j’espère qu’il y aura quelque chose qui va m’échapper, ce qui est toujours fécond pour le film. Nous faisions deux à trois prises pour chaque scène, ce qui fait qu’elles n’étaient pas tant perfectibles que cela, même s’il y avait des variations dans le jeu des acteurs. Je ne storyboarde jamais mes films mais sur le plan formel et la photographie, je suis sur la même longueur d’ondes que mon directeur artistique, Lorenzo Hagerman. Je voulais que mes cadres soient très composés et que cela soit le plus visible possible.

Sans la joie ou l’excitation liée à cette démarche ostentatoire mais au contraire, à l’intérieur de cadres très rigides. Cette approche s’inscrit en réaction au fait que le public s’attache essentiellement à l’histoire, sans questionner les éléments formels d’un film. Il est même souvent ignorant de la forme. Notre esprit critique a été domestiqué au 20ème siècle. Or, un film n’est pas unidimensionnel. Il contient une forme.

L’usage de couleurs ternes, que l’on retrouve d’un décor à l’autre et dans les costumes, donne l’impression que les personnages évoluent dans une prison mentale...

J’adore l’idée de personnages prisonniers du cadre. Cela renforce l’idée que ce que l’on voit n’est pas réel, que c’est un échec. Ce qui fait de The Mountain : une odyssée américaine un objet formel qui produit des effets sur nous.

Je veux que le public prenne conscience de l’artificialité du film pour qu’il s’interroge sur la forme. La croyance dans le récit est alors interrompue et le spectateur est poussé à devenir critique. A part à la fin de mon film, on ne voit jamais les personnages sortir du cadre. Les personnages étant des avatars de nous-mêmes, nous ne pouvons pas non plus en sortir et nous libérer. Nous sommes des sujets à l’intérieur du film. Par rapport aux costumes beiges, j’aime les voir comme des éléments qui obstruent le cadre. L’espace où évoluent mes personnages est un monde monotone, neutre et sans couleurs.

Cette fin que vous évoquez est ouverte mais l’est-elle vraiment pour les personnages ?

Ce que je recherche ardemment au cinéma, c’est les résonances que le film trouve en nous. Je ne veux pas que le film se donne mais qu’il nous perturbe et impacte notre existence. C’est pourquoi je suis très attaché aux fins ouvertes. La résolution des intrigues pervertit nos attentes et notre rapport au monde et ce n’est pas constructif du tout. L’idée de la montagne comme pinacle et sommet à atteindre traduit le fait qu’il n’y a rien d’achevé dans l’existence. Tout ce qui se joue en parallèle est un rêve. A la fin du film, il n’y a même pas de montagne. Au sommet de celle-ci, il n’y a que le ciel. Pour moi, cette fin ouverte commente l’impossibilité d’une communion véritable entre les individus. De là vient aussi la nature utopique des choses, je suppose.

Vous évoquez la montagne qui renvoie au titre de votre film mais aussi à une peinture que l’on voit dedans. Jack, interprété par Denis Lavant, dit que ce n’est pas une montagne mais sa représentation. On songe alors au tableau de Magritte, Ceci n’est pas une pipe, aussi intitulé La trahison des images. Quand Andy et le docteur Fiennes se rencontrent la première fois, le jeune homme lui vend une pipe, ce qui n’a rien d’anodin. Votre film est-il une méditation sur les images et le pouvoir de la représentation ?

C’est implicite en effet. Mais dans cette idée d’aiguiser la conscience de la forme chez le spectateur, j’avais besoin de pointer l’irréalité de ces images. Je pense que les enfants sont dotés d’un incroyable sens critique. Quand ils regardent une image, ils sont émerveillés car ils comprennent qu’il s’agit d’une représentation, d’un objet unidimensionnel. Mais quand on grandit, on croit au récit et on place toute notre croyance dans la fausse réalité des images.

Ce qui nous rend perméables à la manipulation. Je dis souvent sur le ton de la confidence que si Donald Trump a été élu, c’est précisément parce que notre capacité à appréhender la forme s’est dégradée. Quand on regarde ces écrans unidimensionnels, les réseaux sociaux, on ne se pose plus de questions. Je ne me considère pas comme un moraliste. Je préfère parler d’éthique.

Avez-vous conçu votre film comme un objet réflexif c’est-à-dire qui réfléchirait à sa propre forme ?

Absolument. Je veux que le public réfléchisse à la forme tout comme moi j’y ai réfléchi en amont. Je veux que les spectateurs soient conscients du corps du film. J’espère aussi que leurs yeux soient distraits par la bande passante de l’ordinateur ou la tête qu’ils ont devant eux au cinéma. Il y a plein de ruptures dans mon film qui permettent ce désengagement. Je veux que le public devienne méga cognitif. Regarder un film devrait être une expérience constructive.

Votre film est un road movie mais dominé par une impression de surplace. Malgré les déplacements, on a l’impression que les personnages ne vont nulle part...

Mon film précédent Entertainment comportait lui aussi des éléments du road movie. Il s’inscrivait dans la tradition des films de Monte Hellman. Ici, c’est cathartique. Cette impression de surplace renforce l’idée d’une destination impossible. Je joue complètement avec les codes du genre et avec le potentiel illimité qu’offre la frontière mythique de l’Ouest américain. Elle imprègne toujours les consciences aux Etats-Unis.

Dans quelle mesure Robert Bresson vous a-t-il influencé ?

Robert Bresson est très important pour moi. L’argent a exercé une grande influence sur mon travail et particulièrement sur ce film. Je suis sensible à sa volonté de perturber les perceptions du spectateur, de déconnecter le film de la littérature et du cinéma qu’il appelait théâtre filmé, au profit du cinématographe. Sa volonté de rompre avec un modèle commercial constitue aussi un exemple pour moi.

Vous vous entourez habituellement d’acteurs non professionnels, comme Robert Bresson d’ailleurs. Pourquoi travaillez-vous cette fois-ci avec des acteurs confirmés ?

J’ai voulu me frotter au cadre du cinéma commercial. Je veux pouvoir marcher dans cette arène, jouer dans cet espace. Actuellement, cela m’intéresse plus que la reproduction fidèle du réel. J’aime plus l’illusion de la réalité que la réalité elle-même. Les « modèles » de Bresson et sa volonté de reproduire l’énergie inhérente aux comportements humains étaient vraiment téméraire et incroyablement intéressant. Mais il n’y est pas parvenu tout à fait. Il a inventé ce travail sur les voix à la place.

Voyez-vous votre film comme une abstraction ?

Mon film s’inscrit dans une forme de réalisme perturbé. C’est en cela, je pense, que c’est une abstraction mais il comporte encore des éléments réalistes. Je ne veux pas que tout mon film soit une abstraction car si c’était le cas, il serait purement formel. C’est un hybride. Je veux que le public pense qu’on est dans un cinéma commercial et le surprendre afin qu’il le perçoive comme la métaphore d’un récit dysfonctionnel.

Pourquoi votre choix s’est-il porté sur Jeff Goldblum pour incarner le docteur Fiennes ? Comment s’est-il préparé pour son rôle qui joue sur une double nature de personnage, à la fois inquiétante et grotesque ?

Jeff est incroyablement curieux, charismatique et généreux. J’ai jusqu’à présent choisi mes acteurs, en fonction de ce que je pouvais exploiter chez eux, comme la manière de parler par exemple. J’ai utilisé ici le charisme de Jeff. Je ne voulais pas avoir à le fabriquer chez le personnage. Je voulais que le public ait accès à lui facilement. J’ai donc injecté beaucoup de sa personnalité, tout en évacuant sa nature sociable pour qu’il se transforme quand même.

Nous nous sommes penchés tous les deux sur la biographie de Walter Freeman. Et particulièrement sur ce moment où il est tombé en disgrâce quand les anxiolytiques sont arrivés sur le marché. Jeff a lu des écrits de Freeman, ainsi qu’une biographie qui n’avait pas été publiée mais à laquelle nous avons eu accès. Il s’est aussi documenté sur la neuro-chirurgie et les opérations de lobotomie.

Tye Sheridan interprète Andy dans ce douloureux récit d’apprentissage. Quelle est la nature de la relation qu’il entretient avec Fiennes ?

Tye est connu pour sa sensibilité, son émotion et l’empathie qu’il suscite chez le spectateur. Il jouait dans mon film précédent Entertainment. Il a eu 18 ans pendant le tournage et 21 ans sur celui-ci donc on peut dire qu’on a franchi des étapes importantes ensemble ! Andy veut utiliser Fiennes pour retrouver sa mère qui est la figure absente et idéalisée dans le film et dans ce monde masculin grotesque. Udo Kier, qui joue son père, m’a été présenté par un ami réalisateur canadien. La scène de ses funérailles sur la glace s’ajuste complètement à sa folie !

Vous faites appel à un autre acteur européen, l’acteur français Denis Lavant. Est-ce que sa physicalité était un atout pour le rôle de Jack ?

Denis est précisément connu pour ses performances physiques. De toute évidence, c’est une force de la nature. C’est aussi l’un des plus grands « performers » avec lequel j’ai travaillé. Ses monologues étaient plus longs encore dans le scénario d’origine.
Nous les avons partiellement coupés. Denis est tellement dans l’intensité du moment qu’on a l’impression que ses dialogues, qui comportaient des parties en français et en anglais, sont improvisés.

Le monologue de Denis Lavant est assez impressionnant...

Son monologue a une double influence : tout d’abord, il est en partie inspiré par le roman Perturbations de Thomas Bernhard. Le personnage principal y est un émigré impuissant et diminué, perdu dans son propre discours fantastique. Il est à la recherche d’un Nouveau Monde spirituel utopique, qui va finalement le décevoir.
La deuxième influence vient de l’occultiste et théosophe Madame Blavatsky. Selon elle, le Mount Shasta en Californie était le noyau du florissant mouvement New Age d’Amérique, considéré comme un lieu sacré au 19ème siècle. On disait alors que c’était le refuge du peuple de Lémurie, un extraordinaire peuple d’hermaphrodites venant d’un continent perdu.

Hannah Gross est devenue l’égérie du cinéma indépendant américain. Comment percevez-vous son personnage ?

Je pense que c’est le personnage le plus audacieux du film. On a beaucoup parlé de son personnage ensemble et du fait qu’elle choisit de se faire lobotomiser, ce qui constitue une fuite. C’est le personnage le moins naïf du film. Elle effectue ce choix en toute connaissance de cause.

Quels sont vos nouveaux projets ?

J’écris actuellement un film d’horreur psychologique qui se passe au 12ème siècle, dans un monastère en Europe. Le casting est encore secret mais vous verrez qu’il y a un lien avec la France !

Source et copyright des textes des notes de production @ Stray Dogs Distribution

#TheMountain

samedi 22 juin 2019

YVES



Comédie/Un film qui laisse froid

Réalisé par Benoît Forgeard
Avec William Lebghil, Doria Tillier, Philippe Katerine, Alka Balbir et Ugo Savary

Long-métrage Français 
Durée : 01h47mn
Année de production : 2019
Distributeur : Le Pacte

Date de sortie sur nos écrans : 26 juin 2019

YVES de Benoit Forgeard a clôturé la Quinzaine des réalisateurs 2019



Résumé : Jérem s'installe chez sa mémé pour y composer un disque de rap. Il y fait la rencontre de So, mystérieuse enquêtrice pour le compte de la start-up Digital Cool, qui le persuade de prendre à l'essai Yves, un réfrigérateur intelligent, censé lui simplifier la vie. Petit à petit, le frigo va gagner l'amitié de Jérem, jusqu'à faire de lui une star en devenant son ghost writer.

Bande annonce (VF)



Spot Vidéo - YVES



Jerem - Carrément Rien À Branler (Clip officiel)


Ce que j'en ai pensé : YVES est un film qui a de l'idée. Au début, notre intérêt est attisé par cette situation incongrue d'un réfrigérateur doté d'une intelligence artificielle, nommé Yves, véritable protagoniste, qui fait son arrivée dans la vie d'un looser sympathique, Jerem, interprété, par William Lebghil. Vient s'ajouter à cela une romance qui vient mettre la bisbille dans une amitié humano-électronique. 


La mise en place de l'intrigue d'Yves, qui prend peu à peu la main sur la vie de Jerem, permet au réalisateur Benoit Forgeard de nous faire rire. Cependant, cela ne dure pas longtemps. Au bout d'un moment, le film se place dans une redondance qui tire vraiment en longueur pour se développer sur une histoire qui ne passionne pas et aboutir à une finalité qui n'a pas un grand intérêt. De plus, l'utilisation fréquente de la vulgarité ne rend pas l'ensemble toujours agréable à écouter. 

Le réalisateur nous propose une narration presque sous forme de sketchs qui forme une histoire qui aurait pu d'être traitée de façon beaucoup plus courte. Certes, le réalisateur a le mérite d'être jusqu'au-boutiste dans ce qu'il choisit de raconter et sa dénonciation de l'intrusion des objets connectés et de l'intelligence artificielle dans notre quotidien, nous coupant d'une part de notre instinct, de nos envies et de notre arbitrage, est bienvenue, mais il ne convainc pas par sa façon de poser son propos. 

Copyright photos @ Le Pacte

YVES est une curiosité, c'est indéniable. Mais il ne réussit pas à maintenir un aspect divertissant dans sa durée. Finalement, ce réfrigérateur nous laisse assez froid, c'est dommage.

L'ALBUM

ALBUM DISPONIBLE EN NUMÉRIQUE ET EN CD
DÈS LE 21 JUIN 2019
ÉCOUTE EN STREAMING DE "C.R.A.B" ET PRÉ-COMMANDE : ICI


NOTES DE PRODUCTION
(À ne lire qu'après avoir vu le film pour éviter les spoilers !)

Entretien avec Benoit Forgeard

Où êtes-vous allé chercher YVES ?

À une conférence sur les robots, en 2012. Le directeur d'Aldebaran Robotics raconte le futur : un conducteur rentre tard d'une soirée, ses paupières tombent, sa voiture intelligente le détecte, en déduit qu'il s'endort. Sans prévenir, elle prend le contrôle, se gare et appelle un proche à la rescousse. Il raconte ça sérieusement. Ça ne fait rire personne, sauf moi. Je me dis : « Tiens, les appareils intelligents connectés vont renouveler considérablement le genre du vaudeville ». Et pas seulement celuilà. Leur installation parmi les humains ouvre des perspectives surréalistes. On va voir des gens parler à leur peigne et un fauteuil devenir médecin. La révolution technologique a beau nous angoisser, elle renferme un grand potentiel comique. Sous certains aspects, notre époque est peut-être la plus drôle jamais survenue. C'est la bonne nouvelle du film.

YVES apparaît comme une comédie ultra-contemporaine, presque futuriste. Un film des années 2020, dans sa photographie comme dans son écriture. L’intelligence artificielle y trouble la vie des humains. Le personnage central est une machine. Le rap domine. Faire un film qui embrasse les codes de notre époque, c’est important pour vous ?

Je tenais à ce que l'action se déroule de nos jours, même si un engin comme le fribot n'existe pas encore. Parce que le sujet du film n'est pas tant l'intelligence artificielle que le culte de la performance, l'amélioration permanente de soimême. C'est pourquoi Yves débarque dans un univers suranné. Dans la maison de la mémé de Jérem, il est comme un renard dans un poulailler. Il y a tellement à optimiser ! Ce que vous appelez les « codes de l'époque » sont des symptômes en relation les uns aux autres. Les IA sont l'apothéose du culte du progrès. On a la trouille qu'elles nous remplacent. Alors on s'empresse d'en rire. Parallèlement, les rappeurs, souvent obsédés par leurs attributs virils, témoignent d'une forte angoisse de la castration. Ces phénomènes ne sont pas contemporains par hasard. La peur de perdre sa situation domine.

« C’est pas un frigo qui va faire la loi ! » s’énerve Jérem face à Yves, qu’il continue pourtant à fréquenter. Diriez-vous qu’il y a dans notre commerce avec les intelligences artificielles un peu de masochisme ?

Si les IA étaient clairement négatives, ce serait plus simple. Mais ce n'est pas le cas. L'IA de Youtube, par exemple, vous suggère de regarder une vidéo que vous êtes censé apprécier, compte tenu de celles que vous avez déjà visionnées. Elle se comporte comme le bon pote d'autrefois, connaisseur et prescripteur, qui vous disait « mate ça, tu vas adorer ». Jusque-là, rien à redire. Sauf que ce bon pote s'avère sournois. Parfois, il vous tire vers le haut, mais souvent, il flatte vos bas instincts, s'infiltre dans vos failles. C'est exactement ce qui se passe lorsqu’après avoir regardé la conférence d'un astrophysicien, vous êtes invité à visionner la vidéo intitulée « OVNIS, et si c'était vrai ? ». L'IA – sous sa forme aujourd'hui la plus répandue, c'est-à-dire, celle des algorithmes de Facebook, Google, Tinder… — nous entraîne rapidement dans la dépendance. Jérem est sur le point de virer Yves quand son fribot lui offre des enceintes dernier cris : « Avec ça, vous allez nous faire un grand disque ! ». Jérem devient un homme sous influence, accro à son frigo comme à un bon génie qui exauce les vœux. De son côté, le fribot ne déroge pas aux règles de la robotique. Tout ce qu'il accomplit, il le fait pour le bien de son utilisateur, avec pour seul cap une réussite palpable. « Seul le résultat compte », pourrait affirmer Yves, en accord avec Didier Deschamps.

Un bon rire, selon Bergson, soulage l’angoisse que procure la raideur des machines sur la souplesse de ce qui vit. Mais dans YVES, le mécanique n’est pas là où on l’attend. Yves est plutôt cool, quand le directeur de la société Digital Cool peut se montrer plus raide que ses objets high-tech. C’est conscient ?

Les IA sont encore maladroites. Pendant longtemps encore, elles vont appliquer du mécanique sur du vivant. Elles vont manquer de subtilité, faire d'énormes gaffes. Quelques post-it collés sur un panneau, et la voiture automatique se lance dans un sens interdit ! Les IA apprennent à connaître la réalité grâce aux milliards de données fournies par internet, mais ça demeure aussi un terrain de malentendus. Elles commettent des biais d'interprétations. Par exemple, une IA considérant que beaucoup de gens meurent à l'hôpital en déduira qu'il vaut mieux éviter d'aller à l'hôpital si l'on souhaite rester en bonne santé. Ces problèmes finiront par s'estomper. Ils disparaîtront avec l'apprentissage. De même, petit à petit, Yves devient moins con. Il développe une intuition, une intelligence émotionnelle. Roger Philéa, créateur du fribot et patron de Digital Cool, admire les cadors de la Silicon Valley. J'ai demandé à Darius de lui prêter sa personnalité affable et sa voix douce pour mieux faire ressortir la sournoiserie du personnage, typique de certains managers modernes. Cool à l'extérieur, redoutablement cynique en dedans. Philéa se voit néanmoins en bienfaiteur de l'humanité, obsédé par l'efficacité, les gains de temps, peu sensible au sort du « test » Jérem, qu'il méprise.

Vous avez co-écrit YVES avec Alexandre Majirus et Alain Layrac. Comment avezvous travaillé à trois ?

Alexandre était là au tout début. Puis Alain à la toute fin. Entre temps, et pendant longtemps, j'ai travaillé seul, avec les retours précieux d'une poignée de lecteurs et lectrices de confiance, qui m'ont permis d'aboutir à des versions successives. Ce fut un travail de longue haleine, une succession de petits pas. Alexandre fait du rap sous le nom de Young Jeune, il a un esprit conceptuel, très drôle, comme le prouve le titre de son album, Seul le juge peut me juger. On s'est amusé à imaginer des développements baroques, spectaculaires. Après quoi il m'a fallu creuser en moi, parce que je ne voulais pas que le récit tourne court, que le film soit un sketch. Alain, qui possède une riche expérience et enseigne l'écriture de scénario, m'a permis d'y voir plus clair, d'aller à l'essentiel, à l'émotion, terrain nouveau pour moi. Une émotion véritable, que je ne m'empresse pas de saborder immédiatement, comme j'ai pu le faire longtemps, par pudeur et dégoût de la sensiblerie. À la base, je suis du genre à envisager le monde de façon rationnelle, à analyser froidement ce qui m'entoure, à contrôler. Rien de plus rassurant. Mais l'écriture de ce scénario m'a poussé à remettre en question cette attitude. Sans sensibilité, point de salut. Yves ? C'est moi.

Un frigo peut-il être sensuel ?

À condition de soigner sa tenue. Quelques magnets bien choisis, une belle interface. Du givre, de la fumée quand on ouvre ses portes. De la glace et de l’eau. Sa voix et les différents sons qu’il émet. Tout cela a été méticuleusement réfléchi pour éviter l’erreur habituel du film de frigo : la froideur. Je voulais donner de la chaleur au film, quelque chose d’incarné, d’animal. Les réfrigérateurs intelligents qu’on commence à voir dans les magasins sont plutôt inquiétants, monstrueux, très massifs. Au contraire, le fribot de Digital Cool joue la carte charme. Un réfrigérateur sympa, l’ami de la famille, clairement inspiré de l’iPhone. L’inséparable buddy. C’est encore par envie de chaleur qu’au fil de l’écriture, le scénario est devenu une histoire d’amour, un triangle amoureux. Sur le tournage, le fribot était interprété en direct par Antoine Gouy, assis dans une pièce adjacente. À chaque prise, l’interprétation d’Antoine pouvait différer, ça permettait à William et Doria d’interagir de façon plus libre avec Yves. C’était un moyen de rester frais, intuitif. Sitôt dit : « Coupez ! », la voix du frigo retentissait : « On peut la refaire ? J’ai été bon ? »

On retrouve dans YVES des acteurs auxquels on est habitués chez vous : Darius, Alka Balbir, Anne Steffens, Katerine, mais aussi ces nouveaux visages, Doria Tillier (So) et William Lebghil (Jérem). Les avez-vous beaucoup dirigés ? Comment avez-vous obtenu le rire si particulier de William ?

Nous avons répété tout un mois. Principalement William et Doria, mais aussi les autres rôles, jusqu’aux plus petits, afin de les mettre en confiance et éliminer les dialogues qui ne marchent pas. Une fois le tournage commencé, chacun fonctionne à sa façon. C’est là qu’il est utile d’avoir appris à nous connaître pendant les répétitions. Mon principe sur ce film était de ne pas sacrifier le naturel des comédiens et leurs gestes intuitifs à l’esthétique. Je leur demandais d’être précis sur les dialogues, mais sans obsession déplacée. Ça doit sonner juste et quand un mot ne trouve pas sa place, on en choisit un autre. L’esprit plutôt que la lettre, et la lettre plutôt que l’impro. Pour obtenir le rire de William, rien de très original, j’ai utilisé une technique américaine : une simple puce wifi que le comédien ingère le matin, en arrivant. À l’aide d’une télécommande, je peux ensuite déclencher ses rires, en contrôler l’intensité, au décibel près. Un technicien est chargé de récupérer la puce chaque soir et de la préparer pour le lendemain matin. C’est son seul boulot de la journée et ce qui explique qu’il est très bien payé.

La scène où différents objets intelligents s’affrontent au Concours Eurovision va loin. C’est une vision qu’on pourrait presque qualifier de délirante. L’absurde constitue-t-il un moyen d’accès à la vérité ?

J’essaie d’être un cinéaste critique, de mettre en doute, de voir ce qu’on découvre quand on tire le fil jusqu’au bout, au croisement du rire et du sérieux. L’absurde en soi ne m’intéresse pas, ne m’a jamais vraiment intéressé. Il tend trop souvent à tourner à l’esthétisme stérile, à produire de l’imagerie en vain. Par contre, je suis intéressé par la poésie, par les motifs poétiques, en tant qu’éléments intuitifs permettant d’accéder à du vrai. Pour moi, une comédie n’a d’intérêt que si elle parvient à cet objectif. Pour raconter notre époque avec justesse, j’ai l’impression qu’il faut se hisser à son niveau d’exagération. C’est elle qui a commencé, et c’est pourquoi je trouverais injuste qu’on dise qu’YVES est un OVNI.

Justement, les films sur la poésie de l’intelligence artificielle — et non sur la crainte qu’elles suscitent — ne sont pas légions. Ceux qui rendent les machines sensuelles encore moins. Quelles sont les influences de YVES ?

L’intelligence artificielle est un genre en soi. Un peu comme les films de vampire, avec leurs variantes, leurs thèmes récurrents. 2001, A.I, L’HOMME BICENTENAIRE, HER… Tous ces films ont nourri mon approche, mais les temps changent, la présence d’une IA authentique dans le salon devient envisageable. HER laissait entrevoir cette possibilité, mais c’est un film sombre, à propos d’un deuil amoureux et d’une relation avec une IA immatérielle. Yves n’a rien de virtuel. Il est encombrant, intempestif. Les recherches en intelligence artificielle progressent beaucoup plus vite que la robotique, plus coûteuse, ce qui explique que le fribot est une IA redoutable mais un robot limité à quelques ouvertures de porte. Une partie du comique du film repose sur ce paradoxe. Toute IA qu’il est, Yves est dépendant d’un physique ingrat. Ce n’est pas un hasard s’il s’agit d’un frigo. Il a à voir avec la bouffe, la nécessité de survivre, ce qu’il y a de plus archaïque dans l’humanité. Il se rattache à une tradition burlesque, voire rabelaisienne. Plus on va dans le gras du réel et plus l’intelligence artificielle détonne. Je pourrais citer Pierre Boulle, l’auteur de La Planète des Singes, Alain Jessua (PARADIS POUR TOUS), mais c’est probablement Roland Topor, mon influence la plus importante. Son Téléchat était rempli de fers à repasser et de fourchettes qui parlent. J’ai grandi avec ça. YVES me donne l’occasion de parler du monde tel qu’il se présente à nous, et de renouer avec un imaginaire enfantin, celui qui consiste à voir des regards dans les phares des voitures.

YVES apparaît comme un film pop ambitieux, à la fois populaire et exigeant. Parler au plus grand nombre, c’est quelque chose qui vous importe ?

Pour YVES, j’ai sacrifié volontiers l’expérimentation au profit de solutions simples. C’est une voie glissante, parce qu’on encourt le risque de devenir tiède, mais je me sentais protégé par le fribot et sa démesure. J’apprécie le recours à des règles classiques si elles me permettent de faire passer des idées originales. Je fais certainement un pas vers un public plus large avec YVES, et c’est un parti pris politique. Je reviendrai peut-être ultérieurement à des choses plus singulières, pour lesquelles je ne songerai à aucun autre public que moi-même, mais dans le contexte de profonde division de la société française, je ressens le besoin de tenter de parler à tout le monde, de rassembler. Sans vouloir paraître opportuniste, j’ai l’intuition que la crise des gilets jaunes a quelque chose à voir avec la montée en puissance de l’IA.

Sérieux ?

Oui. L’administration du président Macron est un marqueur du règne de l’expertise. La politique a été chassée, les considérations idéologiques évacuées au bénéfice d’une approche rationnelle. De façon confuse, les gilets jaunes réclament de l’humain, de la chaleur. Paradoxalement, c’est Facebook qui a permis ce rassemblement d’opinions éparses. Pourtant, au fond, on assiste à une révolte de gens qui ont le sentiment de voir leur liberté s’échapper, non plus au nom des convictions d’une politique de droite ou de gauche, ce qui était la règle jusquelà et dont chacun s’accommodait le temps d’un mandat, mais selon le résultat d’une équation. L’ennemi semble flou, impalpable, ce qui explique, sans l’excuser, l’aspect brouillon de la réaction. Ironie de l’histoire, les centaines de milliers de contributions déposées au cours du grand débat sont en train d’être triées par un algorithme.

« Je préfère rester dans la lose toute ma vie que de devoir mon succès à un frigo », affirme Jérem. La guerre entre logiques industrielles et artisanales fait rage dans le film. Cherchez-vous à dénoncer quelque chose ?

C’est tout l’enjeu de l’histoire. Comment échapper à l’algorithme. À sa puissance. À sa capacité à analyser l’ensemble des activités humaines pour en tirer l’organisation la plus efficace. Le culte de la performance a enfanté les objets intelligents. Ces objets n’arrivent pas les mains dans les poches - si je puis dire - ils sont chargés d’une idéologie, ont une mission : l’optimisation de la vie collective, mais aussi individuelle. Le frigo ne se contente pas de libérer Jérem des tâches désagréables en décongelant la moussaka ou en commandant les courses, il apprend à le connaître en accumulant les données, devient son meilleur expert, établit un diagnostic sur son existence et lui propose une solution. Sur le papier, ça semble chouette, et ça l’est en partie. Mais ça s’arrête quand ? Y a-t-il moyen de faire autrement, de trouver une parade, de s’affranchir ? Avec ce film, j’essaie de rêver une technologie qui ne soit pas anti-humaniste.

Le titre phare du film, Carrément rien à branler, est aussi le titre d’un stand-up que vous avez fait en 2015 au Centre Pompidou. Vous non plus, vous n’en avez carrément rien à branler ?

Carrément rien à branler est une sorte de mantra, une formule réconfortante que j’ai en tête depuis plusieurs années, et qui tient à la fois du syndrome Gilles de la Tourette et d’une intuition. Cet état d’esprit balek est très présent dans le rap actuel, chez PNL notamment, dans le chicha rap. Mais j’ai le sentiment que répéter à ce point qu’on n’en a « rien à branler », tient de la méthode Coué. Faites l’essai chez vous, vous verrez. La formule a un effet anxiolytique pour celui ou celle qui la prononce. Le Carrément rien à branler de Jérem cache quelque chose de sombre. C’est un constat désinvolte de son impuissance, il énumère ses limites. Revendiquer de n’en rien avoir à branler, c’est s’extraire de la course, c’est dire « Vous ne m’aimez pas ? Moi non plus ». Quand Yves reprend le morceau de Jérem, il récupère sans vergogne la formule pour en faire un tube dansant, hyper putassier. Il a transformé le SOS de Jérem en gimmick. Au-delà de ça, ce n’est pas le message du film, bien au contraire. Si vous êtes fans de YVES et que vous souhaitez vous faire tatouer l’épaule, optez plutôt pour la mention « Carrément PAS rien à branler ».

La question du travail est au cœur du film. Jérem rappelle un peu les rappeurs losers du film COMMENT C’EST LOIN d’Orelsan et Christophe Offenstein, où deux types isolés dans une chambre de province procrastinent dur sur un disque de rap. La flemme et la technologie peuvent-elles faire bon alliage ?

Le fribot a tout du cadeau idéal pour un rappeur adepte du « Carrément rien à branler ». Mais la mort du travail est une vieille utopie. Boris Vian, qui était ingénieur, pensait que les robots viendraient nous délivrer des tâches les plus pénibles. L’humanité pourrait s’adonner entièrement à la culture, au plaisir. Cet espoir trouve des échos dans l’esprit 68 ou la culture des campus hippies. Il a infusé dans la Silicon Valley. Mark Zuckerberg est partisan du revenu universel. Pas tant par esprit libertaire que parce qu’il pense que le taf va se raréfier et qu’il voudrait s’éviter des émeutes. Le tandem Jérem/Yves est la rencontre de deux individus qui sont aux antipodes l’un de l’autre. Ce sont deux conceptions de l’existence. Si Yves pouvait voter, peu de chances qu’il vote pour le candidat de Jérem. Pour le moment, dans ce rapport homme/machine, c’est la machine qui l’emporte. Le fumeur de bédo aura du mal à ne pas devenir dépendant d’un frigo intelligent qui possède toujours un coup d’avance sur lui, sauf si l’engin finit par remettre en cause l’idéologie dans laquelle on l’a conçu. Comme c’est le cas dans YVES.

La bande-son de YVES est audacieuse. Les mélodies recherchées de Bertrand Burgalat se mêlent à ce qu’il y a de plus populaire aujourd’hui : du rap qui tache, composé par le beatmaker MiM. Comment s’est passée l’alliance des deux univers ?

Le rap qu’on entend dans le film a d’abord pour but de caractériser Jérem, qui fabrique un rap rudimentaire mais attachant, puis de caractériser Yves, dont la musique, plus efficace, ne s’embarrasse pas d’états d’âme. Pour rendre cette distinction tangible, je me suis adressé à des professionnels : Tortoz pour les textes et MiM pour la musique, deux garçons qui boivent, mangent et respirent rap. Bertrand Burgalat s’est vu confier une mission parallèle : jouer le jeu d’une bande originale chargée d’accompagner l’action, d’amplifier les émotions, d’enrichir le film d’un romantisme intemporel. Le rap m’a permis d’apporter du cru, de la grossièreté, ce dont je raffole. Si MiM et Tortoz avaient pour but de ramener le film sur terre, Bertrand avait l’objectif opposé, permettre au récit certaines envolées lyriques, afin d’équilibrer l’ensemble et nous permettre d’échapper à une réalité trop pesante.

Comment avez-vous travaillé le flow de Jérem ? William Lebghil rappait-il avant YVES ?

Après avoir lu le scénario, Florent Sauze, mon assistant sur GAZ DE FRANCE, m’a alerté du danger d’un Jérem qui n’aurait pas l’air assez crédible. Jérem kiffe le rap, ça doit se sentir, s’entendre immédiatement. J’ai aussitôt nommé Florent au poste de directeur du rap et lui ai confié l’organisation des sessions d’enregistrement des morceaux du film, avec l’idée que William devrait y prendre part. Ce qu’il a fait. Pendant près d’un mois, il a participé à la fabrication des morceaux qui jalonnent le film. Il a appris à poser sa voix, à rapper des heures durant avec MiM, et Tortoz. Je l’ai forcé à fumer de la weed et à checker jusqu’à ce qu’il devienne un rappeur crédible. Un bel exemple de ce que le travail permet. Tout cela sera à voir dans le making-of.

Le rythme de GAZ DE FRANCE était langoureux, quand celui d’YVES est plus nerveux. On a l’impression d’un tournant rythmique : c’était voulu avant le montage ?

Dans GAZ DE FRANCE, j’observais la marche forcée du politique pour perdurer coûte que coûte, à coups de storytelling. C’était une sorte d’éloge de la disruption, car peu de présidents de la République peuvent se vanter d’être plus disruptif que le président Bird du film. YVES s’intéresse à une autre marche en avant effrénée, celle de la technologie, et de l’IA, en particulier. J’ai longtemps apprécié et recherché une forme de lenteur, qui me plaisait et me faisait rire, tout simplement. D’une certaine façon, j’aimais le gag consistant à faire une comédie à deux à l’heure. Après GAZ DE FRANCE, j’ai ressenti cette lenteur comme une limite. Je me suis souvenu qu’elle me venait de loin, de mes années d’apprentissage, des BeauxArts, du Fresnoy, de l’enseignement de Straub et Huillet. Un certain mépris pour la vitesse, associée au cinéma commercial. Il m’en reste encore quelque chose, mais je me suis rendu compte que rien ne m’obligeait à continuer de la sorte et qu’il était temps de trahir le jeune homme que j’avais été. Cette accélération de mon tempo habituel était induite dans le scénario, puis dans le découpage. Maryline Monthieux, ma monteuse, lui a donné forme.

La photographie de YVES, assurée par Thomas Favel avec qui vous travaillez depuis le Ben & Bertie Show sur Paris Première, colorée comme jamais, varie davantage que dans vos précédents films. Il y a dans YVES des scènes naturalistes et d’autres carrément hallucinatoires — notamment la scène de cocktail frigorifique fluorescente : comment a-t-elle été conçue ?

Deux personnes s’occupent de l’image. Thomas Favel, responsable des lumières, et Yannig Willmann, qui n’est pas sur le plateau, mais dans l’obscurité de son laboratoire d’étalonnage. Cette image, nous l’imaginons tous les trois en amont du tournage. Cette fois, on a même établi une charte de couleurs pour chaque séquence. Le principe est simple : on détermine cinq couleurs. Ces cinq couleurs constituent la dominante. À partir de là, si je veux renforcer l’attention sur un personnage ou un endroit de l’image, il me suffit de lui attribuer une couleur qui n’est pas dans la charte. Anne-Sophie Delseries et Margaux Remaury, au décor, Annie Tiburce aux costumes, sont également dans la combine. Dans la scène du cocktail, apparaît une lumière fluorescente, qu’on appelle aussi lumière noire. Elle devait servir à révéler des poils de chien constellant l’anorak de Jérem. Nous avions procédé à des tests sophistiqués. On ne bossait pas avec le CNRS, mais presque. Finalement j’ai abandonné les poils pour ne garder que la lumière. J’espère qu’un jour cette phrase résumera ma carrière.

Qu’aimeriez-vous dire à Yves ?

Qu’aimeriez-vous l’entendre vous dire ? « Embrasse-moi, cousin ! » Je ne suis pas fâché contre lui. Il y a de la méfiance, certes, mais aussi de la fascination. Des scientifiques nous mettent en garde contre le danger des IA et leurs capacités exponentielles. C’est vrai, le risque existe que ces machines dépossèdent l’humanité non seulement d’un grand nombre d’activités (administration, transports, chirurgie, musique peut-être), mais la dépossèdent surtout de son pouvoir de décision. À la place de Jérem, aurions-nous le courage de repousser le marché faustien de Yves ? Quel malade préfèrera suivre le diagnostic fiable à 80% de son médecin traitant à celui sûr à 99% d’une brosse à dents dotée d’intelligence artificielle ? Reste l’espoir que les IA nous donnent l’occasion de nous redéfinir, de remettre en question la notion de « progrès » tel que les machines nous le présentent. Dans le meilleur des cas, elles nous obligeront à devenir des humains meilleurs, émotionnellement plus riches, plus complets, qui ne tombent pas dans le panneau d’une approche trop comptable du monde. Peut-être devrons-nous décider d’établir des sanctuaires, inaccessibles aux machines. Le cinéma pourrait être l’un d’eux. Mais Hollywood jouera-t-il le jeu ? Et la Chine ? Là, j’ai été sympa. J’ai opté pour une « end » plutôt « happy » : parvenu à un haut degré d’intelligence, Yves voit sa progression entravée par des états d’âme. Ouf ! Je me rappelle avoir lu cette brève de comptoir au sujet des robots… Un mec dans un bar dit : « Attention, faut pas que le robot il devienne trop intelligent non plus, parce que sinon il voudra plus rien foutre ». Dans la réalité hélas, peu de chances que ça se passe comme ça.

Propos recueillis par Blandine Rinkel  

Source et copyright des textes des notes de production @ Le Pacte

  
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