lundi 7 novembre 2016

L'HISTOIRE DE L'AMOUR


Drame/Romance/Fantastique/Une fresque d'une grande humanité, très forte émotionnellement

Réalisé par Radu Mihaileanu
Avec Derek Jacobi, Sophie Nélisse, Gemma Arterton, Elliott Gould, Mark Rendall, Torri Higginson...

Long-métrage Français/Canadien/Américain/Roumain
Durée: 02h14mn
Année de production: 2016
Distributeur: Wild Bunch Distribution

Date de sortie sur nos écrans : 9 novembre 2016


Résumé : Il était une fois un garçon, Léo, qui aimait une fille, Alma. Il lui a promis de la faire rire toute sa vie. La Guerre les a séparés - Alma a fui à New York - mais Léo a survécu à tout pour la retrouver et tenir sa promesse. De nos jours, à Brooklyn, vit une adolescente pleine de passion, d’imagination et de fougue, elle s’appelle aussi Alma. De l’autre côté du pont, à Chinatown, Léo, devenu un vieux monsieur espiègle et drôle, vit avec le souvenir de « la femme la plus aimée au monde », le grand amour de sa vie. Rien ne semble lier Léo à la jeune Alma. Et pourtant… De la Pologne des années 30 à Central Park aujourd’hui, un voyage à travers le temps et les continents unira leurs destins.

Bande annonce (VOSTFR)


Ce que j'en ai penséL'HISTOIRE DE L'AMOUR est un ascenseur émotionnel. Ce film vous met au bord des larmes, puis vous fait sourire, puis vous fait pleurer, puis vous fait rire et ainsi de suite. Le réalisateur, Radu Mihaileanu, tisse les fils de son intrigue qui relient des destins entre eux. Il faut être attentif aux détails placés à l'écran qui sont comme des miettes de pain déposées par le réalisateur pour nous permettre de faire les connections. 

Radu Mihaileanu, le réalisateur dirige les acteurs Sophie Nélisse et Derek Jacobi sur le tournage du film
Le montage fait des aller-retour entre des époques et des personnages. Parfois, le réalisateur nous perd un peu, pour mieux nous retrouver un peu plus tard. Il faut s'accrocher un peu pour suivre, mais la beauté, ça se mérite. Tout fini par prendre son sens en tout cas. 

Aussi, on se laisse faire avec plaisir tant cette histoire profondément humaine nous entraîne dans les chemins de sa narration. Entre de belles images, des plans poétiques, des scènes d'une intensité émotionnelle folle, des protagonistes aux personnalités marquées, Radu Mihaileanu nous offre une fresque d'une grande humanité sur la résilience, la passion, l'amour, la trahison, la souffrance, le courage...

Derek Jacobi interprète Léo Gursky, un homme qui a tout perdu et vécu l'horreur. Il est extrêmement attachant tant il impose un caractère indocile et fantaisiste bâti sur la difficile vie de son protagoniste. 


Sophie Nélisse interprète Alma Singer, une jeune fille abîmée par les épreuves insurmontables de la vie qu'on ne devrait pas avoir vécu à son âge. Elle ne croit plus en rien et grandi trop vite. Avec son petit frère, Bird, interprété par William Ainscough, ils représentent une jeunesse angoissée qui cherche à protéger le peu d'équilibre difficilement trouvé dans le monde d'aujourd'hui.





Gemma Arterton interprète Alma Mereminski, la femme la plus aimée au monde. Sa touchante interprétation met en lumière que l'amour déclenche aussi de la souffrance, poussant parfois les hommes à des actes peu glorieux. 




Elliott Gould interprète Bruno Leibovitch, l'ami fort en gueule de Léo qui l'aide à surmonter trop de peine. Cet acteur a une très grande présence à l'écran.


L'HISTOIRE DE L'AMOUR est un film que je vous conseille d'aller découvrir si vous aimez les belles histoires et être envahi(e) par des flots d'émotions. C'est une expérience à part qui vous met le cœur en accordéon et vous laisse perdu(e) dans vos réflexions.

Crédit photo © Laurent Guerin

NOTES DE PRODUCTION 
(A ne lire qu'après avoir vu le film pour éviter les spoilers !)

RADU MIHAILEANU

Né en Roumanie sous la dictature communiste, Radu Mihaileanu est le fils de Mordechaï Buchman, journaliste juif déporté en camp de travail qui, après s'être évadé, devra abandonner son nom et adopter un patronyme très « roumain », Ion Mihaileanu. Ce travestissement d'identité marquera profondément l'œuvre du futur cinéaste.

Radu dirige une troupe de théâtre clandestine à Bucarest et joue même sur scène mais comprend vite que ce n'est pas sa voie. Il fuit la dictature de Ceausescu en 1980 et rejoint la France après un passage par Israël. Il entre à l'IDHEC, où il découvre des cinéastes comme Jacques Tati, Jean Renoir, Orson Welles, Tarkovski, Kubrick, Tex Avery et d'autres. Puis, dans les années 80, il travaille comme assistant réalisateur, notamment de Marco Ferreri.

En 1993, il tourne son premier long métrage, TRAHIR, récit des démêlés d'un poète roumain dissident avec le régime communiste, qui obtient des prix dans plusieurs festivals (Montréal, Istanbul). Mais c'est avec TRAIN DE VIE, en 1998, qu'il se fait vraiment connaître. Le film est une fable retraçant l'histoire d'un village juif qui organise un faux train de déportation pour échapper au génocide. Le film est primé partout dans le monde, de Venise à Sundance. Et doublement nommé aux César.

En 2004, Radu signe VA, VIS ET DEVIENS, qui s'inspire de l'opération Moïse, autrement dit du rapatriement des Juifs éthiopiens vers Israël dans les années 84/85 et de leur installation difficile dans le pays d’accueil. Cette oeuvre épique évoque aussi bien le lien fondamental qui nous relie à la mère que l'imposture positive, thème cher au cinéaste. Le film recevra de nombreux prix, dont trois à Berlin ainsi que le César du meilleur scénario.

Changeant de registre en 2009, il réalise LE CONCERT, tragicomédie confrontant le foisonnement baroque slave au cartésianisme français, un dialogue entre Est et Ouest sur fond de musique de Tchaïkovski. Là encore, le cinéaste joue à merveille sur la falsification des identités. Le film séduit près de 2 millions de spectateurs. Nommé aux Golden Globes, recevant deux César, le film est un grand succès public dans le monde entier.

Deux ans plus tard, en 2011, avec LA SOURCE DES FEMMES, Radu Mihaileanu signe une fable féministe contemporaine qui rend hommage à la femme orientale et n'hésite pas à aborder des thèmes souvent tabous dans le monde arabo-musulman. Les femmes d’un village se révoltent et organisent une grève de l’amour tant que les hommes ne leur octroient pas des droits. Porté par des comédiennes au sommet de leur art, de Leïla Bekhti à Hafsia Herzi, Byiouna, et Sabrina Ouazani, le film, en compétition officielle au festival de Cannes 2011, prouve la capacité du cinéaste à investir plusieurs genres pour aborder ses obsessions et combats.

En 2013 il initie, coécrit et produit CARICATURISTES – FANTASSINS DE LA DÉMOCRATIE, documentaire autour du métier de caricaturiste, véritable plaidoyer pour la liberté d’expression, présenté en Sélection Officielle hors compétition au festival de Cannes 2014.

ENTRETIEN AVEC
RADU MIHAILEANU

L’amour

J’ai toujours fait des films militants, Ceausescu et le virus de la dictature me poursuivent encore malgré ma naïve sensation de liberté. Alors pourquoi « L’Histoire de l’amour » ? Il me semble qu’aujourd’hui la plus grave et profonde crise que l’humanité traverse – qui engendre toutes les autres – est l’incapacité d’aimer l’autre. Nous vivons une époque où l’amour de soi triomphe sur le projet de vie d’avoir la joie et la satisfaction de faire du bien à l’autre, de croire en l’autre. Parfois l’amour semble désuet, dégradant, ringard, « conservateur ». J’ai adoré défendre ces dinosaures utopistes qui se battent pour le sentiment amoureux, pour l’amour qui aide à survivre à tout.

Aux origines du projet

Le projet est venu à moi par mes deux producteurs, Marc- Antoine Robert et Xavier Rigault : ils m’ont proposé d’adapter le livre de Nicole Krauss qui m’avait été offert par une amie et que j’avais lu trois ans plus tôt. Je l’avais adoré mais je ne m’étais pas du tout posé la question d’une adaptation, même s’il était très proche de mon univers. Je relis donc le livre beaucoup plus attentif à sa narration complexe, déstructurée et très littéraire, qui me posait des questions par rapport au langage cinématographique. Comme la lecture m’enthousiasme à nouveau, je demande un temps de réflexion : ce qui me semble essentiel, c’est de savoir comment entrer dans l’histoire et comment organiser le récit, sachant qu’il y a deux, voire trois histoires parallèles. Et comment, sans briser l’identité et la force du livre, le rendre accessible à une écriture cinématographique.

L’Arbre

Je souhaitais filmer un arbre majestueux – l’Arbre de l’Amour avec des racines profondes et fortes. Le début de toute chose. Je me suis dit que l’histoire, l’énigme s’écrirait à partir de là. Un baiser, cet arbre et un village fondateurs. Cette clef nous ouvrait les autres portes. On a simplifié la déconstruction, en l’organisant différemment. D’abord, en gardant pour Léo une déconstruction orchestrée selon le principe d’une inversion : l’effet, la conséquence d’abord, la cause ensuite. Puis, nous avons organisé l’autre destin – celui de la jeune adolescente – d’une manière chronologique. Du coup, les deux trajectoires allaient évoluer en sens contraire, l’une s’écrivant de gauche à droite et l’autre de droite à gauche. Nous avons fait le pari qu’aujourd’hui, grâce aux séries télé, les spectateurs étaient capables de se confronter à des narrations plus complexes et habitués à ne pas tout comprendre immédiatement. Cette « déconstruction organisée » et ce croisement de chronologies me semblaient donc possible.

Thèmes et métaphores

Le livre m’a attiré dans ses filets sans doute par un langage et des thèmes qui me sont très chers, qui font appel à ce que je suis : outre l’humour et l’identité, il y avait la survie et l’idée de la dignité humaine – autrement dit, le film pose la question de savoir comment se remettre debout quand l’Histoire collective et l’histoire individuelle nous ont quasiment anéantis. D’où la thématique du déluge qui touche tous les personnages du film, même les plus légers et les plus drôles, dans le sens de « tragédie absolue ». Ce thème du déluge est développé comme une rhétorique, il revient de temps en temps, accompagné de son thème musical (partition pour cuivres) où l’on sent que la vie se déchire comme un tonnerre pour mieux renaître par la suite. Le déluge est intimement lié au thème de la survie. D’ailleurs, l’un des personnages principaux est celui qui a survécu à tout : il ressemble à mon père qui, à 95 ans, a tout traversé : l’extrême-droite roumaine d’avant-guerre, le nazisme, un camp de concentration, le stalinisme, Ceausescu, l’immigration… À l’image du personnage de Léo qui a cette capacité à renaître grâce à l’amour, mon père est animé par l’amour des gens et de la vie. Il est capable de la folie et de la pitrerie la plus drôle parce qu’il a touché le fond et qu’il a toujours été sauvé du déluge par l’humour et l’amour des autres. Il est habité par la tragédie mais il a en lui ces antidotes magnifiques qui le sauvent des eaux.

Le Lamed Vovnik, associé au thème du Messie, est l’un des 36 sages qui portent la Terre sur leurs épaules. Comme la mythologie juive repose sur l’attente du Messie, ce qui compte, c’est de l’attendre et non pas qu’il arrive : on peut donc s’améliorer chaque jour lors de ce rendez-vous repoussé à l’infini. Dans le film, c’est un petit garçon qui pense être le sauveur du monde en portant la Terre sur ses épaules. C’est triste, tendre et drôle, comme notre époque.

La transmission est un thème très prégnant qui, dans le film, passe par l’écrit. On évoque la force mystérieuse de l’écrit et de la fiction qui enrichit la réalité. Au départ, Léo écrit, dans son petit village polonais, un livre comme une longue déclaration d’amour. Ce livre qui se perd et fait le tour du monde arrive finalement dans une famille de Brooklyn : la fille hérite du nom du personnage de l’amoureuse et du poids de devenir aussi la « femme la plus aimée au monde ». À l’époque de Facebook où le « like » est plus naturel que l’amour. La jeune Alma porte dans son ADN le rêve d’un amour authentique et utopique comme Léo, il y a si longtemps. Elle lutte contre l’amour, le refusant, mais son ADN est tenace. J’aime l’idée de cet héritage et de cette transmission. J’aime que le lien entre deux générations, entre deux continents, entre deux époques, soit forgé par l’écrit, par la fiction, plus forte que la réalité.

Il y avait un thème nouveau pour moi, abordé dans le livre avec délicatesse : la promesse. Toutes les trajectoires de ces destins sont les fruits de promesses. La parole donnée guide leurs vies. Léo promet de survivre, de ne jamais aimer une autre femme et de faire rire Alma toute sa vie. Il s’y tient. Est-on aujourd’hui capable de promettre et de se promettre à soi l’impossible ? La jeune Alma ne cède pas non plus, elle se promet aussi de connaître le grand amour et d’être la femme la plus aimée au monde, même si elle prétend rejeter ce sentiment.

Le film évoque aussi des rapports familiaux en pleine rupture ou mutation. S’agissant de Léo, c’est à cause de la guerre : on lui a arraché son amoureuse, on l’a arraché à sa famille en raison de l’extermination des Juifs et on l’a arraché à ses origines en raison de l’émigration. Mais il se recrée une « famille » entre son ami Bruno et Alma. Le film évoque également les liens familiaux déglingués de la jeune Alma car le « déluge » de la disparition du père a bien failli anéantir cette famille. On a d’ailleurs l’impression que le dialogue est brisé entre la mère et ses deux enfants mais on se rend compte qu’il reste très puissant : on en prend conscience quand un autre « déluge » se produit et que le fils veut partir. La famille se réveille alors. Leurs liens, leurs racines se retrouvent plus forts que jamais.

Les liens mystérieux

La raison pour laquelle Léo vit à Chinatown est un lien drôle et mystérieux. Chinatown se situe dans le Lower East Side de Manhattan qui, à la fin du XIXème siècle, était un quartier juif très pauvre où les habitants vivaient dans des conditions miséreuses. On peut encore aujourd’hui lire des inscriptions en hébreu ou yiddish sur les bâtiments. Puis, les immigrés italiens s’y sont installés et les Juifs, dont les conditions de vie se sont améliorées, ont emménagé dans des quartiers plus chics. Enfin, face à la dernière vague d’immigration – les Chinois – les Italiens sont partis à leur tour et les Juifs ont quasiment disparu du quartier, la plupart habitant Brooklyn. Je cherchais le quartier où Léo, luimême assez pauvre, pouvait vivre depuis des années. Dans le livre, cela n’est pas spécifié. Je suis allé d’abord tout au nord de Manhattan, quartier habité par une petite communauté de vieux Juifs très pauvres. Esthétiquement le quartier ne me satisfaisait pas, il ressemblait à toute cité miséreuse du monde avec ses immeubles de cinq à dix étages. Je ne voulais pas que Léo habite dans Brooklyn, le quartier de la jeune Alma. Je souhaitais deux univers différents : pour la jeune Alma un quartier horizontal, fait de maisons ou immeubles bas, avec une ambiance sonore plus feutrée et pour Léo un quartier vertical, très haut et écrasant, bruyant. Lorsque je revenais encore et encore à Lower East Side si chargé d’histoires juives, on me rappelait : « Il n’y a plus de Juifs, ce n’est pas crédible. » Voyant la grande synagogue abandonnée, j’ai eu l’idée que Léo devait vivre là, il était le dernier Juif de Chinatown pour être très proche géographiquement de l’appartement où vivait Alma. Il a survécu aussi à l’arrivée des Chinois dans le quartier. Il vit dans une sorte d’enfer quotidien, plein d’adversité, le métro passant jour et nuit sous sa fenêtre, le son des musiques et des télés l’entourant, mais il se croit aussi au paradis puisqu’il est tout près d’elle. C’est passionnant d’apprendre comment les lieux sont imprégnés de couches de destins et d’identités.

Le scénario et les personnages

Les difficultés narratives étaient très différentes de celles du livre : en dehors du danger de ne pas reconnaître les mêmes personnages jeunes et âgés, il fallait savoir comment naviguer d’une époque à l’autre et du village polonais d’avantguerre au New York de 1946, 1957, 1995 et de 2006, puis au Chili sans verser dans le cliché et sans perdre le spectateur. De même, il s’agissait de passer de l’histoire de Léo présente et passée à celle d’Alma adolescente au temps présent. Une fois créés, les blocs narratifs étaient difficiles à bouger ou à rééquilibrer car tout était lié d’une manière précise, une époque ou un événement renvoyant sur un autre. Je voulais surtout éviter les allusions et connexions trop explicatives. Par exemple, j’aimais bien l’idée que ce soit Bruno qui dise à Léo sur un ton de reproche « Mais qu’est-ce qu’ils t’ont fait les Allemands ? », ce dialogue nous renvoyant à l’époque de la guerre. Mais c’est un vrai et un faux lien, car le plus important dans cette réplique c’est ce qu’on va découvrir plus tard : le fait que Bruno est celui qui a le plus souffert des nazis. Dans le scénario, comme dans le livre, on indiquait à chaque fois l’année dans le passage d’une époque à une autre et le pays, la ville. Nous, on espérait ne pas avoir à le faire à l’écran. Finalement, je suis très heureux : la globalité des indications a disparu, il n’en reste que deux.

Le livre nous offrait un autre grand plaisir : construire l’évolution des personnages, pour certains, sur une soixantaine d’années. Même pour la famille Singer, il fallait envisager les temps heureux et l’époque postérieure à la mort du père sans passer par le flash-back qu’on gardait pour Léo. On a choisi de l’illustrer dans une seule scène, à travers des photos affichées dans l’escalier de la maison. Cela a été passionnant d’imaginer l’évolution de Charlotte : elle passe d’une femme heureuse et légère à une femme un peu détraquée, puisqu’elle a perdu l’un des socles de sa vie, son amour, le père de ses enfants, David. Elle résiste comme elle peut à ce cataclysme mais elle s’enferme dans sa chambre et son jardin, dans le souvenir de celui qu’elle a perdu.

Le plus délicat, c’était l’évolution de Léo. On le découvre en jeune romantique, fragile, sensible, avec un côté « féminin », alors que ses deux amis sont plus virils. Peu à peu, à cause des déluges de sa vie, il se durcit : il subit la Shoah, il devient un homme traqué comme un animal dans la forêt, il s’arrache à son milieu ambiant pour émigrer par amour, il demeure dans une ville agressive et compose avec la solitude, perd tout mais survit. Puis il apprend que son manuscrit, la trace de son amour, a disparu. Toutes ces étapes l’endurcissent : il devient aigri et irascible mais réussit à garder son âme d’enfant. C’était intéressant de le faire évoluer vers cette complexité et de traduire cette violence de la vie tout en lui gardant son âme du shtetl, de ce temps de l’innocence.

Avec la jeune Alma plusieurs questions se sont posées lors de l’adaptation : dans le livre elle n’avait aucune amie, elle ne dialoguait qu’avec son journal intime, ce qui était peu cinématographique et risquait de freiner le rythme. On a inventé Zoey, lui créant un alter ego, comme Bruno pour Léo, et on a introduit Facebook et l’ordinateur comme élément perturbateur des amours des jeunes d’aujourd’hui. On s’est aussi beaucoup intéressé à son énergie et à ses contradictions d’adolescente : plus elle désire être aimée, plus elle affirme et fait le contraire.

Bruno

C’est Nicole Krauss qui m’a révélé que Bruno était le produit de l’imagination de Léo. Dans le livre c’est spécifié, d’une manière ambiguë, sur une demi-ligne. J’ai trouvé ça extraordinaire. Tellement cinématographique que de jouer avec un personnage si visible qui prend tellement de place et qui est en fait invisible. À partir de ce lien mystérieux, je me suis dit que Bruno incarnait un hymne à l’amitié, à l’imagination, à la fiction, au dialogue avec soi : il symbolise le pouvoir de l’imaginaire face à l’adversité et à la solitude. J’ai ensuite écrit les dialogues en pensant aux désaccords profonds entre Léo et lui-même. Pour m’amuser, je suis allé jusqu’à décider que Bruno allait constamment porter le même costume : comme Léo puise dans ses souvenirs, il l’« habille » avec le costume que Bruno portait souvent au village à l’époque où il se prenait pour un dandy. Mais Léo oublie de le « changer » tout le long du film.

La mise en scène

Deux plans-séquences sont l’ADN de l’histoire. Celui du début qui invite le spectateur dans le film le plongeant dans l’énigme ; on découvre ainsi le village abandonné où il ne reste qu’un chien, des maisons qui disparaissent, un champ et un arbre magnifique, on pénètre dans l’arbre, on glisse le long du tronc jusqu’à la main d’un jeune homme qui sculpte un coeur, puis une fille qui l’embrasse. L’image devient une photo. Tous les éléments de l’histoire sont dans ce plan-séquence ; il nous reste à comprendre leurs significations. Qui est ce garçon ? Pourquoi le village a-t-il été détruit ? Qui prend la photo ? Comment la destruction du village influet- elle sur le destin des personnages ?

Le second plan-séquence rappelle celui du début. On plonge dans la photo du début du film que Léo tient dans ses mains et on se retrouve au Chili en 1957 quand Zvi raconte un mensonge, affirmant qu’Alma l’embrasse. On entre à nouveau dans la photo, le cadre identique du début : un couple qui s’embrasse. Clic ! Qui est le garçon embrassé ? On voit enfin que c’est Zvi qui prend la photo et qu’il ne peut donc pas être le garçon qu’on embrasse. Ce second plan-séquence qui fait écho à celui du début résume le film, il rassemble trois époques – 1940, 1957 et 2006 – et trois continents – l’Europe, l’Amérique du Sud et l’Amérique du Nord. Avec Laurent Dailland, le chef opérateur, Jean-Paul Mugel et Selim Azzazi, ingénieur et monteur son, nous nous sommes beaucoup interrogés sur le traitement stylistique des époques. Nous avons tenté d’identifier chaque époque de manière délicate. Pour Léo, la Pologne d’avant-guerre est une période paradisiaque où Alma est sa muse et son « éditrice ». Elle l’encourageait à développer son talent d’écrivain. La consistance et densité de l’image et du son évoluent au fil des années et se font de plus en plus agressives. Sur le plan chromatique, on a traité le shtetl comme en 35mm, le beau Kodak des temps anciens, et New York du début des années 50 (en adoptant pour cette époque une colorimétrie proche du Technicolor) jusqu’à nos jours avec une image de plus en plus dure, à la limite de l’image numérique. Le son aussi, devient de plus en plus chargé, car c’est l’évolution historique de nos cités.

Les acteurs

Ma première pensée en commençant à écrire un scénario va vers la richesse des personnages, vers l’envie d’offrir de belles partitions aux acteurs. Je cherche à rendre les partitions les plus complexes possible : j’aime bien quand un personnage « voyage » durant le film, ne finit pas tel qu’il a commencé. En écrivant je jouis de la future matière, mais ne me pose pas la question des acteurs, ni de comment on va y arriver. Ensuite arrive la réalité : comment trouver un Léo de 18 à 80 ans, une Alma de 18 à 75 ans, Zvi, Bruno, avec des physiques semblables, des voix semblables, parlant avec le même accent, des comportements semblables, des personnes âgées avec beaucoup d’énergie, des ados, des enfants et surtout tous très bons acteurs ? Et je peux dire qu’à chaque fois j’ai de la chance. N’est-ce pas un miracle de tomber sur Derek Jacobi, un acteur qui sait tout faire, qui a une belle souplesse de l’âme, qui peut être à la fois horrible, tout en demeurant touchant, qui passe de la comédie à la tragédie comme s’il traversait une simple rue ; Gemma Arterton qui avait la lourde charge d’être crédible en femme la plus aimée au monde, et qui a rendu le slogan presque insuffisant, belle, brillante, forte et fragile, dure et tendre, jouant toutes les époques de son personnage, de 18 à 75 ans avec une telle justesse et intensité ; Sophie Nélisse, un génie de 15 ans, une pile électrique qui saute du drame à la comédie en une seconde, qui comprend tous les enjeux dramatiques et a cette capacité rare de contrôler et de s’oublier ; puis William, le petit Bird, 11 ans, qui m’a demandé dès le premier essai de le diriger comme un adulte, en lui expliquant les choses. Et la cerise sur le gâteau : Elliott Gould, tombé du ciel, de ma jeunesse : M.A.S.H., « Friends ». Un type fou, généreux, drôle, pas une seconde « star », disponible, me disant tout le temps : « Radu, je suis ici pour faire tout ce que tu veux ».

J’aime beaucoup répéter avec les acteurs avant le tournage. Ça vient de ma jeunesse théâtrale. J’aime affiner les personnages avec eux, les dialogues, discuter chaque relation et situation, les enrichir au maximum. Je sais que lors de ces répétitions, non seulement l’écrit devient vivant, réel, mais qu’aussi se nouent des liens plus forts entre eux et entre eux et moi. Je saisis leurs modes de fonctionnement, qui me serviront beaucoup lors du tournage, ils saisissent sans doute le mien. Ensuite, il est plus facile d’aller chercher ensemble au fond de leur être la belle matière. Exemple : la scène des retrouvailles Léo/Alma, très compliquée en termes de jeu, car il fallait toucher à des sentiments très forts, intenses, tristes et joyeux à la fois, tout en les retenant.

La musique

Je collabore avec Armand Amar depuis VA, VIS ET DEVIENS. On parle la même langue. Armand collectionne des instruments classiques et primitifs, il doit en avoir quatre mille, réunissant toutes les « voix » de la planète. On a l’habitude de chercher avec Armand la couleur musicale du film, son identité, avant le tournage. On parle des instruments majeurs, des thèmes, des moments musicaux clef. L’idée n’est pas de tout trouver aussi tôt, mais d’avoir la porte d’entrée de notre univers commun. Et, de mon côté, j’ai besoin d’un rythme de référence et de cette couleur identitaire, avant le tournage. Cette fois-ci, on avait comme instruments leader : la clarinette, le violon et les cuivres. Et une rythmique répétitive de cordes en crescendo. La clarinette identifiait le passé, le shtetl, rappelait la musique klezmer. Elle apportait à la fois la joie et la nostalgie. Le violon joué à la Oïstrakh, avec des notes tenues, nous plongeait dans l’épique. Le répétitif des cordes et les cuivres sont devenus le thème du déluge. Après le tournage, d’autres thèmes se sont imposés : le thème de l’amour au piano, du jeu des doigts et des mains qui se rejoignent, le chant en yiddish, témoin d’un monde disparu, le thème d’Isaac, le fils. Et l’idée de construire un dialogue parfois conflictuel, à l’intérieur du même morceau, entre une musique fragile, joyeuse, remplie d’espoir (le thème de l’amour, le piano) et une musique ample, dramatique, très symphonique (le thème du déluge, orchestre avec cuivres qui exprimaient le déchirement). Comme une dispute entre la tragédie et l’espoir.

La place centrale de l’humour

L’humour est ma soupape de survie : il fait partie de notre identité, de nos traditions juives, familiales, arme contre la dictature et il a adouci mon destin d’immigré. En Roumanie, on a survécu à la folie grâce à l’humour. On le retrouve partout dans l’identité juive. Il était évident – et le livre en abondait – que je ne pouvais traiter l’histoire et les personnages que par l’humour comme manifestation de ce désir fou d’aimer les humains et d’aimer la vie. L’humour comme trait d’esprit qui vainc la mort, l’humour comme arche contre le déluge. Il était donc indispensable d’épouser ce rythme propre à l’humour. Et que Léo atteigne cet humour du désespoir. Tout comme lui, Bird et Alma se devaient d’être drôles, il fallait qu’ils se défendent contre l’adversité par l’esprit. Pour moi, l’amour comme l’humour sont la plus noble façon de dire « je suis vivant ».

DEREK JACOBI

Réputé comme l’un des plus grands comédiens de théâtre britanniques, Derek Jacobi se produit dès l’âge de 18 ans dans « Hamlet », mais il est jugé trop jeune pour entamer une carrière professionnelle. Il suit donc des études d’histoire à Cambridge où il continue à jouer sur scène. Sur les conseils de Laurence Olivier, impressionné par son talent, Derek Jacobi intègre le prestigieux National Theatre. S’il poursuit sa carrière théâtrale, décrochant un Tony pour « Beaucoup de bruit pour rien » en 1985, il tourne au cinéma sous la direction de Kenneth Branagh qui lui permet d’atteindre une notoriété internationale. Il campe ainsi le narrateur dans HENRY V (1989), Claudius dans HAMLET (1996) et un hypnotiseur terrifiant dans DEAD AGAIN (1991). En 1998, son interprétation du sulfureux Francis Bacon dans LOVE IS THE DEVIL de John Maybury est saluée par la critique.

Sénateur romain dans GLADIATOR (2000) de Ridley Scott et valet de pied dans GOSFORD PARK (2002) de Robert Altman, il est encore à l’affiche du DISCOURS D’UN ROI (2010) de Tom Hooper et de la série « Borgia ».

ENTRETIEN AVEC
DEREK JACOBI

Qu’est-ce qui vous a donné envie de participer à ce projet ?

L’histoire extraordinaire de cet amour résistant à la terrible adversité qui frappe une communauté que j’aime tout particulièrement. Je n’avais pas lu le livre mais après avoir découvert le scénario, j’en ai eu envie : c’est désormais chose faite.

Connaissiez-vous la filmographie de Radu ?

Non, mais mes agents m’ont envoyé LE CONCERT et VA, VIS ET DEVIENS. Je me suis aussitôt aperçu qu’il s’agissait d’un cinéaste avec qui je souhaitais travailler.

Vous êtes-vous documenté sur l’époque ?

C’est une période de l’histoire que je connais bien. Dans le film, la plupart de mes scènes se déroulent à l’époque actuelle, mais il ne faut pas oublier que je suis né juste avant le début de la guerre…

Comment pourriez-vous décrire Léo ? Comme un idéaliste ?

Non, plutôt comme un réaliste dont l’envie de vivre est plus forte que la tentation de baisser les bras. Nous devrions tous nous battre pour avoir sa conception de l’amour.

À votre avis, pourquoi s’engage-t-il à n’aimer aucune autre femme et à ne jamais révéler son identité à son fils ? Est-ce que vous le comprenez ?

Je le respecte. Tenter de comprendre son personnage fait partie intégrante de la difficulté à l’incarner.

Que pensez-vous de ses rapports avec Bruno ?

Il faut voir le film… Mais Bruno symbolise cette part de sa personnalité qui soulève des questions et fournit les réponses.

Avez-vous le sentiment que Léo perde sur tous les fronts ? Et qu’il soit berné ?

Personne n’est perdant dans ce film ! C’est avant tout un film sur la survie.

Léo a un formidable sens de l’humour malgré les difficultés auxquelles il doit faire face…

L’humour est présent à tous les stades de l’existence : c’est ce qui nous permet d’aller de l’avant, quoi qu’il arrive. Dans le film, l’humour est proche de la vie réelle.

C’est la première fois que vous donnez la réplique à Elliott Gould. Qu’en avez-vous pensé ?

Elliott est un formidable comédien. Grâce à son talent, on a constamment les sens en alerte et on est poussé à réfléchir tout le temps ! Ma collaboration avec lui restera l’un de mes plus grands souvenirs de tournage.

Vous avez peu de scènes avec Sophie Nélisse…

C’est une actrice promise à un brillant avenir. Je suis toujours enchanté de travailler avec de jeunes comédiens. C’est ce qui donne de l’énergie aux acteurs plus chevronnés que nous sommes …

Qu’avez-vous pensé de la direction d’acteur de Radu ?

C’est un formidable partenaire. Il est non seulement à l’écoute des comédiens mais il entend ce qu’ils ont à dire.

SOPHIE NÉLISSE

Jeune comédienne canadienne, Sophie Nélisse se fait connaître à l’âge de 13 ans, grâce à LA VOLEUSE DE LIVRES de Brian Percival, aux côtés de Geoffrey Rush et Emily Watson. Elle décroche trois prix, dont celui de la Révélation de l’année aux Satellite Awards. Désormais sollicitée par Hollywood, elle tourne dans LE PRODIGE (2014) d’Edward Zwick, avec Tobey Maguire, et LA FABULEUSE GILLY HOPKINS de Stephen Herek où elle donne la réplique à Kathy Bates et Glenn Close. On la retrouvera en jeune fugueuse amoureuse dans MEAN DREAMS de Nathan Morlando, présenté cette année à la Quinzaine des Réalisateurs.

ENTRETIEN AVEC
SOPHIE NELISSE

Qu’est-ce qui vous a séduite dans le scénario ?

D’emblée, j’ai été très intéressée par la complexité de l’intrigue. Ce qui m’a plu, c’est qu’il y ait deux histoires différentes qui se rejoignent vers la fin. J’ai aussi été sensible à mon personnage et j’ai aimé sa force de caractère comme sa fragilité.

Connaissiez-vous les films de Radu ?

Quand j’ai passé mon audition, je ne le connaissais pas mais ensuite j’ai vu la plupart de ses films comme VA, VIS ET DEVIENS : j’ai été très impressionnée et j’ai tout de suite vu que c’était un grand metteur en scène.

Comment pourriez-vous dépeindre Alma ?

Elle a beaucoup de pression sur les épaules et elle tente de maîtriser le cours de sa vie. Mais elle est très fragile et son plus cher désir est qu’un garçon l’aime pour ce qu’elle est vraiment. Elle adore sa famille et tente de venir en aide, comme elle peut, à sa mère et à son frère.

Est-elle une adolescente comme les autres ?

Non, pas du tout. Alma se distingue des autres parce qu’elle a beaucoup de responsabilités. Son père est mort quand elle était petite, ce qui l’a faite grandir, mais elle doit désormais prendre soin de sa famille. Autant dire qu’elle est beaucoup plus mûre que la plupart des jeunes de son âge.

Pensez-vous qu’elle soit traumatisée par la disparition de son père ?

Je ne dirais pas qu’elle est traumatisée mais je pense que son décès l’a beaucoup affectée. Elle l’aimait très fort et depuis qu’il n’est plus là elle doit s’occuper de sa mère à sa place. Elle l’admire et voudrait devenir comme lui d’une certaine façon.

Tout comme l’autre Alma, elle est obnubilée à l’idée de trouver « l’amour absolu ». Qu’en pensez-vous ?

Je pense que c’est parce qu’elle a vu que ses parents étaient amoureux et que leurs sentiments étaient très forts. Tous les ados de son âge veulent sortir avec quelqu’un par jeu mais Alma voudrait vivre une histoire comme celle de ses parents. Sa mère lui met également la pression car elle aimerait elle aussi qu’elle vive une aventure semblable. Mais on ne trouve pas facilement le grand amour.

Parlez-moi de ses rapports avec sa mère et son petit frère.

Depuis la disparition de son père, c’est à elle de s’occuper d’eux. Elle les aime très fort et elle est prête à tout pour les voir sourire. L’excentricité de sa mère la met parfois en colère et elle est abattue de voir que Bird est aussi obsédé par la perspective de sauver le monde mais elle les aime malgré tout.

Pourquoi n’arrive-t-elle pas à dire à Misha qu’elle est amoureuse de lui ?

Parce qu’elle est à la recherche d’une véritable histoire et qu’elle craint que Misha ne veuille qu’une banale aventure comme les autres ados de leur âge. Elle voudrait tant qu’il soit son grand amour mais elle a tellement peur qu’il ne l’aime pas en retour qu’elle refuse d’avouer ses sentiments. Elle est très orgueilleuse.

Quelle place Zoey occupe-t-elle dans sa vie ?

Zoey est sa meilleure amie. Je pense qu’elle l’utilise un peu mais sans la moindre méchanceté. Elle peut tout dire à Zoey et Zoey ferait n’importe quoi pour Alma. Mais Zoey n’est pas toujours très futée ce qui agace un peu Alma. Pourtant au bout du compte Zoey dit toujours la vérité à Alma si bien que celle-ci peut lui faire confiance.

Comment s’est déroulée la collaboration avec Derek Jacobi ?

Nous n’avons qu’une scène ensemble mais c’était un moment formidable. C’est un comédien magnifique si bien que c’était un privilège de lui donner la réplique. Je l’ai trouvé un peu timide mais on a eu de nombreuses conversations passionnantes.

Radu laisse-t-il beaucoup de marge de manœuvre à ses comédiens ?

Je crois que la seule chose qu’on ne puisse PAS faire avec Radu, c’est improviser. Il tenait vraiment à ce qu’on reste fidèles au scénario et au moindre dialogue. Mais c’est un réalisateur qui s’engage totalement dans ce qu’il fait : il voulait que chaque plan soit parfait. Entre deux prises, il aime raconter des blagues et on a beaucoup rigolé ensemble. Il adore la musique et la danse.

Qu’est-ce qui vous a posé le plus de problèmes ?

Comme je n’ai jamais été amoureuse, c’était très difficile pour moi d’exprimer des sentiments que je ne connais pas. Mais Radu a su trouver les mots justes pour me diriger et m’aider.

Qu’avez-vous pensé du film ?

Je ne l’ai vu qu’une seule fois : c’est toujours difficile de se faire une idée à la première vision car on se focalise sur ses propres défauts même si j’ai trouvé les autres comédiens formidables. C’est une très belle histoire et d’autant plus intéressante qu’elle est complexe. J’ai aussi trouvé la musique très belle.

Que retiendrez-vous de ce tournage ?

L’équipe avec laquelle j’ai tourné était épatante. Radu est un type brillant et j’ai vraiment dû me mettre en danger pour certaines scènes. C’est ce qui m’a permis de lâcher prise et d’être plus libre dans la création.

GEMMA ARTERTON

D’origine anglaise, Gemma Arterton se forme à la prestigieuse Royal Academy of Art de Londres. Décrochant plusieurs rôles dans des téléfilms et des séries, elle tourne dans ROCKNROLLA (2008) de Guy Ritchie aux côtés de Gérard Butler. Remarquée par Hollywood, elle sera une magnifique James Bond Girl dans QUANTUM OF SOLACE en 2008 et une déesse dans LE CHOC DES TITANS (2010). Pour autant, la comédienne ne néglige pas le cinéma indépendant. Elle décroche le rôle-titre de TAMARA DREWE (2010) de Stephen Frears où sa vivacité et sa fantaisie marquent les esprits. C’est alors qu’Anne Fontaine décide de lui confier un rôle dans GEMMA BOVERY (2014), tiré d’un autre album de l’auteur britannique Posy Simmonds : sa sensualité et son énergie communicative bousculent Fabrice Luchini et charment le public.

ENTRETIEN AVEC
GEMMA ARTERTON

Qu’est-ce qui vous a intéressée dans ce projet ?

J’ai commencé par lire le scénario ainsi qu’une lettre que Radu m’avait envoyée. Je me suis dit que cette histoire était d’une ampleur et d’une beauté extraordinaires. À cette époque, je recherchais un projet racontant une grande histoire d’amour. Pour moi, le film est avant tout une histoire d’amour se déroulant sur 70 ans mais elle est aussi ponctuée d’humour. Ce qui m’a séduite, c’est la perspective de camper un personnage de 18 à 75 ans et de renouer avec mes origines juives polonaises.

Connaissiez-vous le travail de Radu ?

J’avais vu LE CONCERT avant de le rencontrer et j’ai depuis vu presque tous ses films.

Comment pourriez-vous décrire Alma ?

Alma est d’une franchise et d’une intelligence rares. Si elle vivait de nos jours, elle serait sans doute une brillante éditrice littéraire. Quand elle vivait en Pologne et qu’elle était jeune, elle était insoumise et indomptable. Pourtant, après toutes les horreurs qu’elle a traversées, elle est devenue plus sombre et elle s’est assagie. Elle est toujours consumée par cet amour dévorant, qu’il s’agisse de son amour pour ses enfants, pour la littérature ou pour Léo. C’est une femme forte et passionnée.

Quelles difficultés avez-vous rencontrées ?

Le premier défi à relever était l’accent juif polonais, très prononcé et particulier. Je l’ai beaucoup travaillé pour faire en sorte qu’il ne semble pas excessif. Concernant le personnage, je pense que le plus difficile à jouer était son tiraillement constant entre sa force et sa grande vulnérabilité. C’était à la fois éprouvant et hautement gratifiant. Par ailleurs c’était difficile de camper un personnage sur une soixantaine d’années. Pour y parvenir, j’ai travaillé la voix et la gestuelle.

Vous êtes-vous documentée sur la période ?

J’ai fait pas mal de recherches sur le mode de vie de la communauté juive polonaise avant la guerre, puis sur les Juifs qui ont émigré à New York. Je ne peux pas dire que cette période me parle. En revanche, je me retrouve dans les valeurs de famille et de communauté qui étaient très prégnantes à l’époque. Cela a dû être épouvantable pour ces gens d’être arrachés à leur culture et de se retrouver comme des étrangers à l’autre bout du monde.

Comment vous êtes-vous préparée ?

J’ai travaillé avec une formidable répétitrice. J’ai visionné de très nombreuses interviews d’immigrés juifs polonais. J’ai écouté de la musique yiddish. J’ai répété avec un prof de yiddish et j’ai consacré beaucoup de temps à apprendre plusieurs textes en yiddish. J’ai aussi lu des ouvrages sur la Shoah et surtout sur les vagues de migration des Juifs.

Que pensez-vous des promesses qu’elle demande de faire à Léo ?

Alma demande beaucoup de choses à Léo tout au long du film… Tout d’abord elle lui demande de lui écrire et d’accompagner son courrier d’un chapitre du livre qu’il lui consacre. Elle a une foi absolue dans son talent pour l’écriture et elle sait qu’elle doit se montrer très exigeante vis-à-vis de lui pour qu’il n’abandonne pas son projet en cours de route et qu’il continue à se sentir vivant.

Quand il arrive à New York bien des années plus tard, elle lui demande de ne jamais révéler son identité à leur fils. Alma est une femme honnête. Elle aime ses enfants plus que tout au monde et elle est prête à tout pour les protéger. C’est beaucoup demander à Léo mais elle est consciente que s’il révélait son identité, beaucoup de gens qu’elle aime en seraient meurtris. Personnellement, je pense que je préférerais que la vérité éclate au grand jour mais j’imagine qu’Alma a trop souffert dans sa vie pour affronter une telle révélation. Finalement, elle demande à Léo de rencontrer quelqu’un d’autre et d’être heureux. À mon avis, elle sait qu’il n’a jamais renoncé à leur amour et n’a donc jamais trouvé le bonheur. En lui demandant de se soumettre à de telles promesses, elle est consciente qu’il s’y engagera même s’il n’en a pas envie car telle est la force de son amour pour elle.

Pensez-vous qu’elle se sente privilégiée d’être « la femme la plus aimée au monde » ?

Je crois que c’est merveilleux de se sentir aimé. Pour autant c’est terrible et tragique de penser qu’ils ont été séparés la plus grande partie de leur vie et que Léo a autant souffert à cause d’elle.

Se sent-elle déchirée quand Léo revient la voir après la guerre ?

Quand il ressurgit après la guerre, c’est un choc terrible pour elle. Comme elle le pensait mort, elle est allée de l’avant par nécessité et par honneur. Elle était enceinte de Léo en arrivant à New York et par chance elle a rencontré un homme bienveillant qui a accepté de la prendre sous son aile et de s’occuper de son enfant. En voyant Léo débarquer, son univers est chamboulé car elle n’a jamais cessé de l’aimer. Mais elle ne peut pas se permettre d’écouter ses sentiments parce qu’elle est mariée. Elle a trop à perdre pour tout quitter et partir avec Léo (c’est d’ailleurs une situation qui pourrait se présenter aujourd’hui). Elle sait qu’elle doit se montrer d’une franchise sans concession avec Léo. Elle sait qu’elle va le faire souffrir, ce qui lui fait du mal aussi, mais pour protéger ses enfants elle doit être parfaitement transparente et demander à Léo de s’en aller. J’admire la force et l’honnêteté d’Alma.

Comment s’est passée votre collaboration avec Derek Jacobi ?

C’était un vrai bonheur de tourner avec lui. C’est un immense comédien qui a imprégné son personnage de générosité, d’humour et de tendresse. Malheureusement, j’avais très peu de scènes avec lui au cours desquelles j’étais affublée de prothèses pour que j’aie l’air vieillie. Mais les quelques scènes avec lui ont été très émouvantes.

Parlez-moi de la direction d’acteur de Radu.

Il sait très précisément ce qu’il veut. Il s’investit émotionnellement dans les scènes : il m’arrivait même de l’entendre pleurer dans la pièce adjacente quand on tournait ! Il s’attache énormément aux comédiens et je trouve cela très important chez un réalisateur. Tant qu’il n’a pas obtenu ce qu’il veut, il ne lâche rien. C’est parfois fatiguant pour les comédiens et les techniciens mais au final le résultat est très beau et c’est tout ce qui compte. En ce qui me concerne, notamment pour la scène où Léo arrive à New York, il m’a poussée dans mes retranchements tout en étant bienveillant et affectueux. À la fin du tournage j’étais épuisée émotionnellement.

Que retiendrez-vous de cette expérience ?

Je suis fière d’avoir dû fouiller un peu mes origines juives et j’espère que mes ancêtres auraient été fiers de moi.

ELLIOTT GOULD

Acteur phare des années 70, Elliott Gould a très tôt attrapé le virus de la scène grâce à sa mère, elle-même comédienne. Après avoir enchaîné les petits rôles, il se produit dans la comédie musicale « Irma La Douce », puis interprète le personnage principal de « I Can Get It for You Wholesale », avec Barbra Streisand, qu’il épousera peu de temps après. Il s’impose au cinéma à la fin des années 60 dans BOB & CAROL & TED & ALICE de Paul Mazursky, qui lui vaut une nomination à l’Oscar, et surtout dans M.A.S.H. de Robert Altman. Figure incontournable du cinéma indépendant et contestataire, il est sélectionné par Ingmar Bergman pour LE LIEN (1971), son seul film en langue anglaise, avant de retrouver Robert Altman pour LE PRIVÉ (1973), adaptation de Chandler plébiscitée par la critique. On l’a retrouvé récemment en père de Ross et Monica dans la série-culte « Friends » et surtout en homme d’affaires extravagant dans la trilogie OCEAN’S de Steven Soderbergh. Jamais assagi et toujours infatigable, Elliott Gould continue à impressionner par son énergie et son grain de folie.

ENTRETIEN AVEC
ELIOTT GOULD

Qu’est-ce qui vous a convaincu de tourner ce film ?

J’avais admiré LE CONCERT et je connaissais le travail de Radu. C’était une formidable occasion de travailler avec lui.

Comment pourriez-vous décrire Bruno ?

Il incarne à bien des égards la conscience de Léo. Il a un point de vue sur tout et il pense avoir toujours raison, contrairement à Léo. Par conséquent, il impose constamment sa manière de voir les choses à son ami.

Pourquoi se dispute-t-il sans cesse avec lui ?

Parce qu’il a de l’affection pour Léo et qu’il se fait du souci pour lui et pour les choix de vie qu’il fait.

C’est un homme paradoxal… Il dit d’ailleurs à Léo : « Qu’est-ce que tu as contre les Allemands ? », alors que c’est lui qui a le plus souffert des nazis.

Cela peut sembler paradoxal mais quand on découvre la vérité par la suite tout s’éclaire.

Parlez-moi de vos rapports avec Derek Jacobi.

J’ai beaucoup de respect et d’admiration pour son travail. C’est un grand professionnel et c’était une formidable occasion de tourner avec un merveilleux comédien de formation classique.

Qu’avez-vous pensé de la direction d’acteur de Radu ?

Il est d’autant plus pragmatique qu’il sait exactement ce qu’il veut. Il met tout en oeuvre pour que le jeu des acteurs soit d’une grande précision et corresponde parfaitement à sa vision de l’histoire. C’était un très beau rôle pour moi.

Avez-vous beaucoup répété avant le tournage ?

On a fait des lectures avec Derek et on répétait chaque scène devant la caméra avant de la tourner.

Que retiendrez-vous de ce tournage ?

L’occasion et le privilège d’avoir travaillé avec Radu et Derek et l’opportunité de raconter l’histoire de Nicole Krauss, mais aussi de découvrir le talent de Sophie Nélisse. 

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