lundi 14 décembre 2015

LE GOÛT DES MERVEILLES


Comédie/Romance/Un très joli film doté d'une belle sensibilité

Réalisé par Eric Besnard
Avec Virginie Efira, Benjamin Lavernhe, Lucie Fagedet, Léo Lorléac'h, Hervé Pierre, Hiam Abbass, Laurent Bateau...

Long-métrage Français
Durée : 01h40mn
Année de production : 2014
Distributeur : UGC Distribution

Date de sortie sur nos écrans : 16 décembre 2015 


Résumé : Au cœur de la Drôme provençale, Louise élève seule ses deux enfants et tente de préserver l’exploitation familiale. Un soir, elle manque d’écraser un inconnu au comportement singulier. Cet homme se révèle vite différent de la plupart des gens. Et sa capacité d’émerveillement pourrait bien changer la vie de Louise et de sa famille.

Bande annonce (VF)


Extrait - "Le déjeuner" (VF)


Ce que j'en ai pensé : LE GOÛT DES MERVEILLES réussit à nous faire passer un fort agréable moment. Le film est tout simple mais vise juste. Il aborde la vie du bon côté : prendre le temps, admirer la nature, aimer les bonnes choses, rencontrer des gens qu'on apprécie... Il nous rappelle l'importance de toutes ces petites choses que nous oublions parfois, emportés dans le tourbillon de nos vies.
Il y a beaucoup de sensibilité dans les images et dans les relations entre les personnages. Le réalisateur, Eric Besnard, prend le temps de nous montrer ce que son protagoniste principal ressent, comment il voit le monde.

Eric Besnard, le réalisateur
Il y a un bel équilibre entre le développement de l'intrigue et des scènes très douces, proches de la nature. Je vous rassure, aucun ennui à l'horizon. Le film est même étonnamment frais, il se suit facilement. On s'attache aux personnages. 
Benjamin Lavernhe interprète Pierre. Il sait à la fois être drôle et touchant sans jamais en faire trop. Ce rôle apporte une bonne dose d'originalité au film.




Ce personnage, qui ne réagit pas comme tout le monde, donne un intérêt tout particulier à sa rencontre avec Louise. Cette femme, seule avec deux enfants, un métier difficile et des dettes sur le dos, est interprétée par Virginie Efira. Elle est parfaitement crédible dans tous les aspects du rôle.




J'ai également énormément apprécié l'interprétation d'Hervé Pierre dans le rôle de Jules. Il amène une superbe énergie à ce père de substitution pour Pierre.


LE GOÛT DES MERVEILLES raconte une belle histoire, une romance inhabituelle, avec une jolie mise en scène. Je ne peux que vous conseiller d'aller profiter de ce bon moment au cinéma, vous en sortirez ravi.


NOTES DE PRODUCTION
(A ne regarder et ne lire qu'après avoir vu le film pour éviter les spoilers !)

Après la projection, le réalisateur, Eric Besnard, et l'acteur principal, Benjamin Lavernhe, ont eu la gentillesse de venir répondre à nos questions. Retrouvez cette rencontre dans les vidéos ci-dessous.




ENTRETIEN AVEC ÉRIC BESNARD

Comment avez-vous eu l’idée de ce projet ?

Un film sensoriel. Je suis parti de cette idée. Oublier un peu la narration. Provoquer un ressenti. Je suis scénariste. Souvent pour les autres. Parfois pour mes propres films. J’écris beaucoup. Avec des destins divers et dans des genres différents. Mais toujours avec la volonté de raconter une histoire. D’être compris par ceux qui la regardent. Mais là je voulais autre chose. Quelque chose de moins rationnel. J’ai écrit à la sortie d’un deuil. Je voulais travailler sur le temps suspendu. La porosité émotionnelle.
Il se trouve que, pour des raisons familiales, l’autisme est un sujet que je connaissais un peu. Ma femme étant psychologue, elle a elle-même travaillé avec des enfants autistes. Elle m’a raconté des anecdotes qui ont retenu mon attention. Et je me suis mis à lire sur le sujet. Très vite il m’est apparu qu’un personnage souffrant d’un syndrome d’Asperger pourrait me permettre de travailler sur les thèmes qui m’intéressaient. Un tel personnage est en état d’hyper sensibilité au monde. Ce que devrait être un metteur en scène. Donc si je pouvais rendre compte de son regard - ou lui prêter le mien - je pourrais essayer de faire ressentir ce que je voulais transmettre.

L’écriture a-t-elle été particulièrement complexe ?

Je me suis d’abord fait piéger par mes démons de scénariste. Au fil de l’écriture j’ai commencé à construire un polar. Le personnage a des spécificités tellement exceptionnelles qu’il appelait naturellement une intrigue compliquée. Il peut vite devenir une sorte de super héros. Mais j’ai fini par me rendre compte que cela ne correspondait pas à mon projet d’origine. J’ai donc recommencé en construisant le film sur la conscience d’avoir un personnage qui n’évolue pas. Soit exactement le contraire de tout ce que conseille le manuel des castors juniors de la scénarisation. Pas d’arc d’évolution. Le personnage est tel qu’il est. Un bloc. Et c’est le regard des autres sur lui qui allait changer. En particulier celui d’un autre personnage dans lequel pourrait se transférer le spectateur. Le but devenant alors de faire évoluer le point de vue du spectateur sur le personnage principal. De le comprendre. Voire de l’envier. La différence vue tout d’abord comme une pathologie deviendrait un atout. Et avec un peu de chance la porosité du personnage aux merveilles du monde deviendrait communicative.
À partir du moment où mon axe d’écriture devenait celui là, il était naturel d’opter pour une histoire d’amour.

Vous êtes-vous beaucoup documenté ?

J’ai lu beaucoup de témoignages. Et j’ai longuement discuté avec des psychologues comme Chantal Lheureux-Davidse qui, à mon avis, est l’une des personnes les plus passionnantes qui ait travaillé sur le sujet. Je lui ai vite soumis les caractéristiques du personnage tel que je les imaginais. En soulignant que je voulais avant tout m’intéresser à son hypersensibilité. Je lui ai notamment parlé d’un rapport à la nature très fort : je voulais que mon protagoniste soit un génie mathématique mais qu’il soit capable de tout arrêter pour contempler un rayon de soleil pendant des heures. Car il n’y a rien de plus essentiel. Rien de plus beau. Les personnes souffrant du syndrome d’Asperger peuvent avoir des difficultés en société. Du coup ils développent des systèmes de compensation. Mais ils ont quelque chose d’exceptionnel : ils vont à l’essentiel. Les petites hypocrisies du quotidien leur sont incompréhensibles. Ils ne multiplient pas les masques. Pas de jeu social. Pour eux, le mensonge est impossible : il ne représente qu’une perte de temps.

Quelle conception de l’autisme vous êtes-vous forgée dans la perspective du film ?

Le spectre autistique est très large. Et pour la plupart des personnes atteintes d’autisme cela rime avec souffrance. Enfermement sur soi. Mon personnage souffre du syndrome d’Asperger. C’est déjà différent. Et j’aurais tendance à dire qu’il n’y a que des cas particuliers. Mais ce qui me semble essentiel c’est de combattre l’idée que les autistes seraient insensibles. Au contraire, ce sont des hypersensibles qui échafaudent des systèmes de survie pour rendre le réel supportable. Et cela peut les conduire jusqu’à un complet repli sur eux mêmes. Nous avons tendance à être habitués et nous ne voyons plus la réalité telle qu’elle est, mais il faut admettre que nous vivons dans un monde très agressif.
C’est ce que le film essaye aussi de dire. La sensibilité n’est pas une tare. Et plus vos sens sont développés plus ce monde peut vous sembler magnifique... et violent.

La singularité du protagoniste induit des rapports amoureux inhabituels.

Ce qui m’intéressait, c’était d’avoir deux personnages principaux qui ne puissent pas se toucher. Et de construire une relation amoureuse à partir de là. Dans une comédie romantique, c’est la nature de l’obstacle qui est le moteur de l’histoire. Classes sociales, races, religions… Sidney Poitier dîne chez ses futurs beaux parents blancs. Gene Tierney tombe amoureuse d’un fantôme, Natalie Wood chante son amour à un Jet, un jeune loup-garou aime une jeune vampire, etc… Avec ce film, j’avais un obstacle formidable.
Je pouvais m’inscrire dans le genre de la comédie sentimentale en y apportant ma subjectivité puisque l’essence même de l’obstacle générait son style. J’espérais que cela puisse provoquer une érotique différente. Mélange de retenue et de sur-sensualité. Ils ne se toucheraient pas mais elle regarderait ses mains. Parce qu’il toucherait tout le reste. Il touche. Il caresse. Quand j’ai fini le script, un film m’est revenu. Le STARMAN de Carpenter. Un extraterrestre découvre le monde et l’amour. Et ses réactions sont celles d’un enfant. Justes. Honnêtes. Mon personnage est honnête, franc, direct. Il n’a pas d’intérêt pour l’argent et ne ment jamais. C’est un extraterrestre…

Comment se sont esquissés les personnages principaux ?

Chez lui, c’est l’hyper sensibilité qui m’intéressait : c’est un être poreux au monde, au sens positif et négatif. C’est ce que nous devrions être alors que nous ne cessons de nous protéger. Cela pouvait m’amener de la beauté comme de la douleur.
En face de cet homme fragile, il me fallait une femme forte. Très vite, je me suis dit que j’allais opter pour une veuve ayant hérité de quelque chose dont elle n’avait pas envie. Elle a des difficultés avec ses enfants et avec son activité qu’elle n’aime pas. Or, au-delà de sa dimension pathologique, cet homme surprenant va régler ses problèmes et, chemin faisant, son regard à elle sur lui change alors que lui ne bouge pas d’un iota : c’est le regard féminin, et donc celui du spectateur, qui évolue. Il fallait qu’elle soit comme nous : aux prises avec le réel. J’ai choisi son métier (arboricultrice) parce qu’à partir du moment où je voulais parler du rapport à la nature et à la beauté du monde, je trouvais intéressant d’avoir un personnage qui vive mal la nature. Qu’elle la subisse. Je souhaitais qu’ils aient tous les deux des points de vue de départ sur la nature en opposition.

Le héros semble aussi reconnecter les enfants à la terre et à l’espace où ils vivent.

Le personnage de Pierre est toujours dans l’instant. Les enfants sont très sensibles à ça. Ils savent si vous êtes avec eux ou si vous pensez à autre chose. C’est vrai aussi dans les rapports de séduction. Etre présent dans l’instant. Etre entièrement avec l’autre. J’ai lu quelque part que c’était la grande force de Marlon Brando. Il donnait toujours l’impression d’être à cent pour cent avec celui, ou celle, qu’il écoutait. Dans un genre différent, Pierre a lui aussi ce pouvoir. Cet homme hors du commun reconnecte chacun avec qui il est et avec le lieu où il se trouve. Il redonne ainsi l’envie d’être là. Grâce à lui, où que l’on soit, on peut être fier de l’endroit où l’on est. Il refuse la constante fuite en avant.

Les personnages secondaires sont, eux aussi, très travaillés.

Le voisin me semblait devoir être très concret, très «normal», y compris dans ses petitesses : quand il se propose d’acheter les terres de Virginie Efira, ce n’est pas uniquement du cynisme. Son raisonnement est juste. Ils seront plus forts s’ils allient leurs forces. Il est un allié. Une solution. Je voulais que ce soit un personnage positif… si ce n’est que son concurrent se révèle être un super-héros !
Pierre ne pouvait pas sortir de nulle part. Il lui fallait un nid. Un espace de protection qui puisse aussi nous apparaître comme une prison dorée. D’où la librairie. Espace atemporel et lieu de culture. Et dans la librairie, un libraire. Un honnête homme. Le mentor de notre personnage principal. Celui qui lui a permis d’arriver jusque là. Celui qui le connaît et qui comprend qu’il se passe quelque chose de différent. Son protégé est tombé amoureux.
Et je tenais aussi à ce qu’il y ait une psy. Elle est là pour décider de l’avenir du personnage. Pour tracer la ligne entre le normal et le pathologique. Mission par essence impossible. Mais j’aimais l’idée qu’elle essaie d’entrer en contact avec lui. Qu’elle essaie de le comprendre (j’avais de nombreux récits de ce genre d’entretiens). Mais malgré tout son bagage, elle finit par devoir constater qu’elle est dépassée. Car c’est une autre qui est parvenue à créer un lien avec Pierre. Les sentiments ne se gouvernent pas.
Je tenais avant tout à ce que tous ces personnages, à leur manière, aient raison. Ils ont des points de vue différents. Mais il n’y a pas de méchant. Ce n’est plus un polar !

La présence de la nature, et surtout des arbres, est essentielle.

Il y a quelques années, j’ai écrit un scénario intitulé «L’arbre et l’épée». La relation entre un homme et un arbre au treizième siècle. Ce film reste mon Graal. Je ne sais pas si je le tournerai un jour. Mais il a une dimension séminale. Je suis très intéressé par la figure de l’arbre dans ses multiples dimensions mythologiques. Dans cette histoire, il symbolise avant tout les racines. Je tenais à cette grande scène d’arrachage. Je la trouve très signifiante.
L’arbre permet également d’évoquer la situation des vergers et des agriculteurs. Je pense qu’un arboriculteur a une dimension patrimoniale. Un arbre fruitier sculpte le paysage. Or ils sont en train de disparaître de nos campagnes. Pour des raisons de mondialisation et de rentabilité. L’arbre est sauvage, nourricier et graphique. Le détruire c’est s’attaquer à la beauté du monde.

Avez-vous écrit les deux protagonistes avec les comédiens en tête ?

Non. Ceci étant dit j’adapte les personnages à la réalité de mes interprètes. Je réécris mon scénario à plusieurs reprises et il est évident que j’aurais dû réécrire davantage si je n’avais pas eu des acteurs qui se soient si bien intégrés.
Pour le personnage principal masculin, j’ai fait de nombreux essais. Mais quand j’ai rencontré Benjamin Lavernhe, il y a eu une évidence. Je tenais à travailler avec lui. Malgré qu’il soit inconnu. J’ai plaidé notre cause auprès de mes producteurs, qui ont bien voulu me faire confiance. J’étais convaincu (et je le suis toujours) qu’il était préférable que l’acteur ne soit pas connu. Le rôle était susceptible d’attirer une star. Mais j’avais peur qu’on ait du mal à l’oublier. J’ai eu des discussions avec Benjamin et je lui ai expliqué que je ne voulais surtout pas aller vers RAIN MAN. Je lui ai montré BIENVENUE MISTER CHANCE pour montrer qu’il y avait d’autres directions de travail. Et je lui en ai proposé une autre : la porosité. Le personnage est poreux à tout ce qui l’entoure. Bruits, lumières, intentions de la voix… Or Benjamin est une véritable éponge émotionnelle. Dès lors mon travail consistait à m’assurer qu’il reste dans cet état du premier au dernier jour de tournage.

Comment avez-vous pensé à Virginie Efira ?

À partir du moment où je voulais un inconnu pour le rôle masculin, il me fallait quelqu’un d’identifié pour la femme. D’autant qu’elle est le personnage dans lequel le spectateur est censé se transférer. Quelqu’un d’empathique. Pierre étant particulièrement sensible à la beauté du monde, la femme dont il allait tomber amoureux ne pouvait pas être trop moche. Autant qu’elle soit jolie. Mais il fallait aussi qu’elle soit crédible avec une paire de bottes aux pieds dans un cadre rural. J’avais deux ou trois noms en tête. J’ai rencontré Virginie, que je ne connaissais pas. Je n’ai pas beaucoup de mérite à l’avoir choisi tant il est évident qu’elle a un côté terrestre et entier qui correspond exactement au rôle. J’aime beaucoup cette femme. On peut être très belle et concrète à la fois !

Pourquoi avez-vous choisi de tourner dans la Drôme provençale ?

Le scénario évoquait des arbres fruitiers, de la lavande, des champs de blé et des tournesols. Autrement dit,
il me fallait une région solaire. Il fallait aussi que je puisse matérialiser la lumière puisque le personnage principal y est sensible. A force de repérages, j’ai découvert la Drôme provençale.

Quels étaient vos choix de lumière et de cadre ?

Je voulais rester dans les couleurs de la nature et garder une palette simple, en bannissant les effets de publicité ou de saturation. Très vite, j’ai décidé que le protagoniste allait voir le monde comme à travers des lunettes de soleil polarisées qui densifient les contrastes de couleurs sans les dénaturer. Du coup, il fallait que l’image soit un peu plus définie que la réalité. Plus précise. D’autre part, je voulais essayer de matérialiser la lumière. C’est pour cela qu’on a travaillé en équipe légère. Cela ne coûte quasiment rien de chercher à obtenir le bon plan à la bonne heure. Mais pour y parvenir, il faut pouvoir être réactif et donc en effectif réduit. Enfin nous avons beaucoup travaillé à contre-jour. Face au soleil.

Quelles étaient vos intentions pour la musique ?

C’est mon troisième film avec le même musicien, Christophe Julien. On a tenté des expériences nouvelles à chaque fois. J’aime cette collaboration sur le temps qui permet de se lancer des défis différents. Je crois qu’il était enthousiaste à l’idée de faire quelque chose qu’il n’avait jamais tenté. En théorie, je voulais du Philip Glass pour faire en sorte que la musique soit un hymne à la nature et qu’on sente la construction mathématique de la musique, à l’image des fugues de Bach. Très vite, nous sommes allés vers l’épure d’un piano suspendu : j’ai gardé l’idée d’origine à la Philip Glass, tourbillonnante, sur les pérégrinations du héros. J’ai conservé la puissance du monde pour ces moments-là.

ENTRETIEN AVEC VIRGINIE EFIRA

Comment êtes-vous arrivée sur ce projet ?

Ce qui m’intéresse, c’est le metteur en scène avant tout. Je ne connaissais pas bien le travail d’Éric Besnard et j’ai d’abord lu le scénario. Il m’a plu parce qu’il y avait ces dialogues particuliers du protagoniste, sorte de langage direct qui au premier abord pouvait apporter de la drôlerie tout en jetant un autre éclairage sur le monde : c’est un homme qui n’est plus dans les rapports hiérarchisés de la société mais qui est dans une certaine vérité. Par la suite, j’ai rencontré Éric : j’ai aimé ce que le scénario révélait d’intime sur lui et la raison pour laquelle il voulait faire ce film à ce moment-là de son existence. C’est un homme pétri de philosophie, de sagesse, d’érudition, et ce qu’il me racontait m’a montré qu’il y avait là quelque chose de juste que j’avais envie de suivre. Parfois, on avait des discussions avant de tourner. Et quand il m’expliquait pourquoi il tenait à certains principes dramaturgiques – l’intimité sans désir physique par exemple –, j’étais touchée par ce qu’il me disait. Il y avait là l’abandon nécessaire pour que j’y trouve ma place.

Comment dépeindre votre personnage ?

Je me souviens qu’Éric m’avait parlé d’un côté terrien et concret chez moi qui lui plaisait. Du coup, je pense que mon personnage est avant tout défini par ce qu’il fait, par son rapport à la terre, par la nécessité économique d’avoir les mains dans le cambouis, par une mélancolie liée à la perte de son mari, par des obligations qu’elle ressent. J’aimais bien le fait que ce soit quelqu’un d’un peu sec et que, tout à coup, il y ait une forme d’ouverture entre eux qui l’assouplit. Car c’est une femme au bord d’une forme de résignation : grâce à cet homme différent, elle revient à son axe principal et elle retrouve sa force : il la reconnecte à cette terre et à ce pays. Je suis souvent choisie pour des personnages dynamiques et j’ai aimé qu’Éric me choisisse pour un rôle plus intérieur.

Que pense-t-elle du garçon au départ ?

Son étrangeté lui saute au visage ! C’est quelqu’un qui oblige les autres au «ici et maintenant». Elle n’a pas de jugement pour autant. Ce que j’aime bien, c’est qu’elle se voit être regardée par lui : cela la perturbe, car elle n’a pas de temps pour ça en général, mais c’est une situation qui lui plaît quand même.

Qu’est-ce qui l’attire chez lui ?

Ses fesses ! (rires) Sérieusement, elle sait qu’elle lui ressemble d’une certaine façon, même si c’est un sentiment qu’elle a un peu enfoui. Car quand on aime quelqu’un, on se reconnaît en lui. Par ailleurs, c’est aussi la différence chez lui qui l’attire. Elle est sensible à sa lenteur et sa contemplation du monde. Elle sent qu’elle peut être «guérie» par lui bien que, dans un premier temps, elle s’y refuse. Quiconque a des qualités telles que lui a aussi une part d’ombre : il est secoué par ses crises qui le rendent difficile dans ces moments-là. Mais globalement, ce qui l’attire, c’est qu’il lui élargit le monde : bien entendu, elle est très sensible au fait qu’il lui prête main forte à la maison et qu’il s’entende si bien avec ses enfants, mais ce n’est pas pour cela qu’elle tombe amoureuse de lui. Le plus important pour elle, c’est qu’il est très séduisant sans chercher à séduire ou à se faire aimer. Du coup, elle en vient à se demander si elle est à la hauteur du rapport qu’il instaure avec son entourage.

Comment s’est passée la collaboration avec Benjamin Lavernhe ?

J’avais vu RADIOSTARS et il y est remarquable : il y a très peu de comédiens qui ont l’abandon nécessaire pour jouer ce qu’il joue. Quand un acteur réunit la technique et la grâce, c’est un mélange extraordinaire. J’aime bien sa féminité : il a quelque chose d’aérien dans ses mouvements. J’ai de mon côté une certaine assise et j’ai trouvé qu’on se complétait bien. Et c’était émouvant de tourner avec quelqu’un dont c’est le premier grand rôle au cinéma.

Parlez-moi de la direction d’Éric Besnard.

Quand on sent qu’un metteur en scène tient très fort à un projet et qu’il surmonte des obstacles pour le faire aboutir, surtout dans un cadre phénoménal, cela donne un mélange idéal : j’ai vécu d’autres tournages qui ne se sont pas aussi bien passés. J’ai senti qu’il nous faisait confiance. Par moments, il m’encourageait à plus d’immobilité et je craignais d’être trop dans la contemplation. Mais il me rassurait constamment avec une formidable douceur.

Comment avez-vous vécu le tournage dans la Drôme ?

Je vivais dans le village à côté du lieu de tournage et je me disais que j’y passerais bien le reste de mon existence. C’est la première fois que Paris ne me manquait pas ! Quand j’arrivais gare de Lyon, je me sentais suffoquer. L’autre avantage, c’est que lorsqu’on est loin de Paris, cela aide à souder les liens entre les gens et à entrer dans la peau du personnage. La beauté, ça vous pénètre. Ceci dit, on a beaucoup tourné dans la maison, et j’aime les films qui se déroulent dans le même décor.

ENTRETIEN AVEC BENJAMIN LAVERNHE

Comment êtes-vous arrivé sur ce projet ?

Grâce à une rencontre avec le réalisateur directement, accompagné du directeur de casting David Bertrand…C’est rare et c’est agréable d’avoir ces deux interlocuteurs réunis si tôt dans le processus de casting. Éric a souhaité auditionner plusieurs acteurs et notamment des comédiens de théâtre. Notre premier rendez-vous a duré près de deux heures et on a eu d’emblée une conversation assez riche sur le sujet du film et sur le parcours du personnage.
J’avais eu la chance de pouvoir lire le scénario dans son intégralité, ce qui m’a permis d’en parler au réalisateur lors de cette première rencontre. Puis, quelques jours plus tard on a fait les premiers essais filmés : il s’attachait surtout aux attitudes, aux regards et on commençait déjà le travail d’ouverture et de porosité au monde, sans entrer dans une recherche «documentaire» sur Asperger. Éric était davantage focalisé sur la nature des regards, les gestes, la sensibilité, le rapport à l’émerveillement du personnage.

Avez-vous abordé avec le réalisateur cette difficulté de mêler le réalisme de ce syndrome à la fiction ?

Oui, c’est un sujet dont on a très vite parlé. Comment raconter ce syndrome d’Asperger, au cinéma et surtout envisager ce que véhicule ce syndrome sur l’humanité ? En fait, dans le film, Asperger est un vecteur. C’est plus un prétexte pour aborder la question de l’innocence, de la naïveté, la porosité au monde et la candeur perdue aujourd’hui dans notre société et qui devient une bizarrerie, une singularité étrange dans notre société.

Qu’est-ce qui vous a séduit dans le scénario ?

Très vite, j’y ai vu mon intérêt d’acteur d’explorer une nouvelle manière de jouer, un rapport au phrasé, à la musicalité, à l’intonation et à la comédie et à l’émotion qu’offre ce personnage-là. C’était une véritable occasion de travailler sur un type de rôle unique. Comme je suis passionné de comédie, j’ai trouvé que c’était une façon originale et singulière d’aborder le genre. Il y avait peu de texte et à la lecture cela me faisait déjà sourire. Je me suis rapidement identifié à Pierre si bien que je n’ai pas eu peur : je me suis immédiatement projeté et j’ai lu le scénario en m’imaginant dans le rôle.

Comment pourriez-vous dépeindre votre personnage?

Pour moi, il s’agit d’un artiste ou d’un poète malgré lui. Cela vient de sa sensibilité évidemment, mais aussi de son côté décalé. Il y a une poésie qui se dégage de lui par son regard, par ses gestes, par sa douceur, par sa maladresse qui le dépassent et provoquent de la clownerie. Son décalage en fait un personnage attachant qui suscite de l’empathie. Il est séduisant : j’ai moi-même été charmé par lui et j’espère que le public sera séduit par toutes ses facettes créées par l’écriture et les rêves du scénariste. La simplicité de sa langue, ses mots, sa manière de parler, ses tics de langage, son émotivité, ses réactions en font un être intrigant et passionnant.

Comment vous l’êtes-vous approprié ?

Au départ, j’étais effrayé et je me disais que je me devais d’être parfaitement fidèle à ce syndrome pour ne pas blesser quiconque. En tant que comédien, on ne peut pas s’empêcher de se demander ce que les gens atteints d’Asperger penseront du film. Même si Éric m’affirmait que ce n’était pas un documentaire, que l’on pouvait prendre des distances par rapport à la réalité, j’avais à coeur de faire des recherches. Heureusement, il n’y a pas un Asperger « type », chaque être humain est unique, ce qui laissait une grande marge de liberté pour l’interprétation. J’ai donc vu des documentaires, j’ai lu des ouvrages notamment les témoignages de Daniel Tammet, Josef Schovanec ou Temple Grandin qui sont assez édifiants.
J’ai eu la chance de rencontrer Chantal Lheureux qui est psychologue clinicienne et psychanalyste auprès d’enfants autistes, psychotiques ou handicapés depuis de nombreuses années en IME. Elle m’a parlé des autistes qu’elle fréquentait, de la communauté de leurs attitudes: leur langage et la musicalité de leur voix et je me suis penché sur leur rapport au corps, à la droiture, au parallélisme des gestes, à certains tics qui peuvent les rassurer. Cela m’a nourri intérieurement et ensuite j’en ai parlé avec Éric pour savoir ce qu’on gardait ou pas. Lui voulait épurer et m’a donc demandé d’oublier ce que j’avais accumulé d’informations.
Éric ne voulait pas oublier ses références cinématographiques, ses rêves de figures poétiques : il me citait souvent Buster Keaton ou encore « Bienvenue Mister Chance » de Hal Ashby et « Punch - Drunk Love » de Paul Thomas Anderson ou respectivement Peter Sellers et Adam Sandler incarnent des personnages de rêveurs sublimes très proches de la poésie des Asperger.
Nous avons donc essayé de créer, une figure, une silhouette grâce au travail avec la costumière Elisabeth Lehuger Rousseau. Une attitude, des gestes, une démarche, un regard… Puis, on s’est rendu compte qu’avec trop de tics, trop de singularité on pouvait se perdre car le personnage devenait trop étrange, presque inquiétant. Or, il fallait que son amie puisse tomber amoureuse de lui. Je ne devais pas être dans la performance coûte que coûte.

Le fait de venir de la Comédie Française est-il un atout pour camper un tel personnage ?

Peut-être oui… C’est difficile à dire… Parce que souvent au cinéma, on est choisi pour ce qu’on dégage naturellement, dans notre énergie et notre physique, et on a tendance à aller vers l’évidence. Alors qu’au théâtre, on est souvent amené à traverser plusieurs répertoires, surtout à la Comédie Française, et on oublie l’emploi. Par exemple, moi qui, à une autre époque, n’aurais joué que des jeunes premiers, j’ai eu la chance de camper six rôles différents dans « Hamlet » mis en scène par Dan Jemett et donc de créer des personnages avec leur voix et leur corps. C’est cette expérience du travail de composition au théâtre qui m’a permis d’aborder le rôle au cinéma sans peur et sans complexe. L’intensité de travail du Français est un outil d’exploration qui m’a permis d’aller plus vite dans ce genre de rôle et de composer.
Quand un réalisateur vous donne cette opportunité, c’est une chance qu’il faut saisir.

Parlez-moi de vos rapports avec Virginie Efira.

C’est une partenaire formidable : elle a une forme de bienveillance et de générosité qui sont comme un cocon idéal pour travailler. Ce sont des conditions de travail des plus agréables. Humainement, c’était très évident et simple. Et puis, c’est une bosseuse et on s’est vite retrouvés à communiquer, à parler du film et de nos personnages, on s’est épaulés et on a été solidaires dans le travail jusqu’au bout. On a aussi beaucoup ri ! C’est une très grande comédienne : elle a de vraies qualités d’écoute, d’invention et de réaction. Du coup, chaque scène se construisait à deux, dans l’interaction. On s’est beaucoup influencés mutuellement.

Vous avez une vraie complicité avec Hervé Pierre qui joue le libraire.

Il vient lui aussi de la Comédie Française. J’aime beaucoup Hervé, on se connaissait bien, et donc nous nous sommes vite retrouvés sur la même longueur d’onde. Il y a une sorte d’émulation à travailler avec des acteurs qu’on admire même si cela met une forte pression pour être à la hauteur. On donne le meilleur de nous-mêmes pour répondre à ce que nous renvoie notre partenaire.

Comment s’est passée votre collaboration avec Éric ?

J’ai d’abord été touché par la manière dont il m’a parlé de son projet et du rôle. Il s’est montré rassurant et clair sur son processus de recherche. C’est ce qui a suscité mon intérêt car j’ai senti qu’on allait explorer plusieurs pistes : il voulait qu’on travaille en amont pour envisager toutes les possibilités qui s’offraient à nous. Il a l’oreille très musicale et il est extrêmement sensible aux sons et au sens. Il sait à quel point, à la note près, une phrase ne raconte plus la même chose. Et de fait, à une note près, on pouvait ne plus être dans la comédie ou au contraire l’être trop.
Par ailleurs, j’ai trouvé qu’il m’ouvrait des perspectives : il me disait parfois «ferme tes phrases» ou encore «attention, il ne faut pas que tu chantes ». Il y avait un travail de minutie et de juste milieu entre le phrasé à trouver et la limite à ne pas dépasser pour que ça ne sonne pas faux. Il était le compositeur et moi l’interprète en quelques sortes.
Éric est profondément passionné, généreux et gentil. Et très exigeant. Je lui en sais gré : il ne m’a jamais lâché et on allait parfois jusqu’à quinze prises pour obtenir ce qu’il voulait. Il n’est pas complaisant avec ses acteurs et je pense qu’on aurait pu se planter s’il n’avait pas été aussi exigeant.

Qu’avez-vous pensé du cadre ?

Nous étions plongés dans une sorte de bulle sensorielle liée au lieu du tournage : cette nature est incroyable et les paysages magnifiques. Je ne connaissais pas la région et j’ai été émerveillé par ce que je voyais : cela m’a aidé à éprouver une qualité d’émerveillement qu’on perd un peu parfois à Paris. Mais on n’est pas en vacances pour autant ! Le fait d’être baigné dans ce cadre flattait nos sens et notre moral. Je crois aussi que ce cadre apporte énormément à l’atmosphère du film… Le choix des décors est primordial. Tourner dans la Drôme n’est pas un hasard. C’est un vrai choix de mise en scène de la part d’Éric. Cette région insuffle au film une magie à l’image.

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