jeudi 12 février 2015

Back to the future


Drame/De belles interprétations, un thème difficile, une réalisation originale

Réalisé par Saverio Costanzo
Avec Adam Driver, Alba Rohrwacher, Roberta Maxwell, Jake Weber...

Long-métrage Italien
Durée : 1h53m
Année de production : 2014
Distributeur : Bac Films 

Avertissement : des scènes, des propos ou des images peuvent heurter la sensibilité des spectateurs 

Date de sortie sur les écrans italiens : 15 janvier 2015
Date de sortie sur nos écrans : 25 février 2015


Résumé : Jude est Américain, Mina Italienne. Ils se rencontrent à New York, tombent fous amoureux et se marient. Lorsque Mina tombe enceinte, une nouvelle vie s’offre à eux. Mais l’arrivée du bébé bouleverse leur relation. Mina, persuadée que son enfant est unique, le protège de façon obsessionnelle du monde extérieur. Jude, par amour, respecte sa position jusqu’à ce qu’il comprenne que Mina commence à perdre contact avec la réalité.

Bande annonce (VOSTFR)


Ce que j'en ai pensé : J'ai assisté à l'avant-première du film mardi soir à l'UGC Ciné Cité des Halles à Paris. Le réalisateur, Saverio Costanzo et l'actrice principale du film, Alba Rohrwacher sont venus, avec gentillesse et humour, introduire rapidement la projection :



Inspiré par le roman “Il bambino indaco” de Marco Franzoso, le réalisateur aborde un sujet difficile : la folie, qui peut prendre tant de visages. Elle est ici clairement identifiée (on comprend parfaitement de quoi souffre Mina) et traitée par le biais de l'histoire d'un couple, celle de Mina et Jude qui s'aiment à la folie justement. Cet amour joue un rôle important, car il influence Jude dans sa réaction face à la maladie mentale qui s'empare peu à peu de Mina.
Le film est surprenant. Je m'attendais à une romance alors qu'en réalité il y a beaucoup de tensions, d'angoisses, d'inquiétudes, de peurs mais aussi de la tendresse, de l'oubli de soi, de la patience, de l'espoir. Il est très difficile de voir des gens qui s'aiment être détruits peu à peu par un mal compliqué à cerner et à gérer. Finalement, le spectateur se sent proche de Jude et se demande comment il vivrait cette situation à sa place. Et ce n'est vraiment pas simple de se poser ce genre de question.
J'ai trouvé le film très bien fait. Le montage rappelle les actes d'une pièce de théâtre. La caméra est toujours proche des acteurs pour nous montrer immédiatement leurs sentiments, leurs doutes, leurs réactions. La scène d'introduction nous permet de nous attacher tout de suite à Mina et Jude, on rentre dans l'ambiance de leur monde.
New York est un personnage dans ce film car son bruit et la vie permanente qui anime ses rues jurent avec le silence et l'enfermement de Mina. Les couleurs utilisées à l'écran sont à l'image du couple, elles ne s'inscrivent pas dans la modernité ni dans le criard. Mina et Jude sont discrets, un peu décalés par rapport au monde moderne, leurs vêtements ne sont pas à la mode. Ils s'aiment tout simplement et ils ont leur monde à eux. Au fur et à mesure que l'état de Mina se dégrade, le film prend de plus en plus une tournure différente et inattendue.
Il est certain que sans le talent de ses deux acteurs principaux, le réalisateur aurait eu plus de difficulté à faire comprendre toutes les étapes que ce couple traverse. Adam Driver, dans le rôle de Jude, est impressionnant. Il a reçu le prix d'interprétation masculine à la Mostra de Venise. Je ne sais pas ce que ce prix vaut mais je comprends maintenant pourquoi il a pu le recevoir. Il a un rôle délicat qu'il traverse avec une grande justesse de jeu.


Et il en est exactement de même avec Alba Rohrwacher, dans le rôle de Mina. Elle a reçu le prix d'interprétation féminine à la Mostra de Venise. Chacun de ses regards d'incompréhension envers Jude est une bataille perdue pour ramener Mina vers la réalité.


Les deux acteurs forment un duo tout à fait convaincant et crédible en tant que couple pris dans une tourmente qui les dépasse.




J'ai beaucoup aimé HUNGRY HEARTS et je vous le conseille. Il parle d'un thème particulier et le film surprend dans son traitement. La superbe interprétation de ses acteurs, les décisions originales de son réalisateur pour la mise en scène, l'ambiance très maîtrisée ainsi que tous les sentiments que le film nous fait ressentir en font une découverte très intéressante, à la fois touchante, déstabilisante et étonnante.


NOTES DE PRODUCTION
(A ne lire qu'après avoir vu le film pour éviter les spoilers !)

ENTRETIEN AVEC SAVERIO COSTANZO 

Racontez-nous comment a germé l’idée de Hungry Hearts… 

Saverio Costanzo : Tout est parti d’Il Bambino indaco, un livre de Marco Franzoso que j’ai lu environ un an et demi avant de commencer à écrire le scénario. Ce roman racontait l’histoire d’une mère obsédée par la crainte que son bébé de 7 mois – dont une voyante lui avait assuré qu’il était un enfant « indigo »* - soit contaminé par le monde extérieur. Et ce à la manière d’une chronique qu’on vous chuchoterait à l’oreille, comme un secret enfoui : juste des faits, les uns après les autres, quasiment sans dialogue et avec des personnages assez peu développés. Cette histoire m’avait profondément bouleversé et choqué, au point que j’ai essayé de la chasser de ma mémoire. Mais en vain car elle n’a jamais cessé de me hanter. Et un an et demi plus tard donc, sans déclic particulier, j’ai commencé à écrire Hungry Hearts. Je n’ai même pas eu besoin de relire le livre : je me souvenais du moindre petit détail. Et à partir de sa trame, j’ai écrit ce scénario en 7 jours seulement. Je n’avais vécu cela sur aucun de mes films et je ne le revivrai sans doute jamais. L’inspiration jaillissait et je serais d’ailleurs bien incapable aujourd’hui de vous expliquer en détails le pourquoi de certains de mes choix. Ils se sont comme imposés à moi. Mais j’ai évidemment mis beaucoup de moi et de ma propre vie dans ce scénario et apporté sans doute de la douceur et de la tendresse à ce récit. 

Cette douceur et cette tendresse expliquent que, tout au long de cette histoire, vous ne portiez jamais le moindre jugement sur l’attitude singulière et obsessionnelle de cette mère ? 

S.C. : Quand je fais un film, je ne veux jamais imposer quoi que ce soit à quiconque. Et il en va évidemment de même pour Hungry Hearts, où le défi est encore plus grand puisque, sur le papier, l’attitude de cette mère peut prêter à un jugement défavorable hâtif. Voilà pourquoi j’ai tout de suite décidé de varier les points de vue sur ce récit, tout au long de son déroulement. Au début, on vit le quotidien de ce jeune couple du point de vue de Mina. Puis, on passe à celui de Jude, au moment où ce dernier commence à penser que quelque chose cloche dans le comportement de sa femme. Et, enfin, une fois le bébé installé dans la maison de la grand-mère, le regard sur cette histoire redevient celui de Mina. Grâce à ces allers-retours, le public peut vraiment se faire sa propre idée de ce qui se passe à l’intérieur de ce couple. Sans pencher a priori d’un côté ou de l’autre. Il était essentiel pour l’équilibre du récit que Mina ne soit pas condamnée d’emblée. 

Pourquoi avoir choisi de situer l’action de Hungry Hearts à New York et non en Italie comme dans le roman ? 

S.C. : Dans mon esprit, il fallait que les personnages évoluent dans une mégalopole violente où ils puissent se perdre et ressentir de la solitude, afin que le spectateur comprenne mieux le désarroi de cette mère. Or aucune ville italienne ne correspond à cette définition. En revanche, je connais bien New York pour y avoir vécu quelques années, plus jeune. Et, comme Mina, cette ville possède plusieurs visages. Etincelante, fascinante et accueillante évidemment mais aussi bruyante, nauséabonde et violente. En situant mon action dans ses rues, je pouvais faire d’emblée ressentir une Mina seule au monde, coupée de sa famille italienne et de ses amis. Et à l’écran, j’ai voulu montrer un New York sans âge. Je n’avais pas envie d’inscrire mon intrigue dans l’imagerie du New York contemporain. Voilà pourquoi, par exemple, j’ai tourné en super 16, ce qui apporte à l’image cet aspect vintage que je recherchais. 

Devant votre caméra, on retrouve Alba Rohrwacher que vous aviez déjà dirigée dans La Solitude des nombres premiers. Pourquoi avoir choisi de lui confier le rôle de Mina ? 

S.C. : J’ai écrit ce rôle pour elle. Derrière son apparence fragile, elle peut se révéler une guerrière à la force infinie. Or, cette dualité correspond exactement à Mina, une jeune femme qui ne crie jamais par exemple. 

Face à elle, on retrouve Adam Driver, l’un des piliers de la série Girls, dans le rôle de son mari, Jude... 

S.C. : J’ai travaillé avec un directeur de casting à New York. Et la toute première photo qu’il m’avait montrée était celle d’Adam… tout en me précisant qu’il n’était malheureusement pas libre en septembre 2013 au moment où je souhaitais tourner. Mais on est parti de lui pour essayer de trouver celui qui allait incarner Jude. Or cette quête s’est révélée totalement infructueuse. Le niveau des acteurs américains est impressionnant mais je ne trouvais pas ma perle rare. J’avais l’impression de voir défiler des clones, trop lisses physiquement pour ce rôle alors que je recherchais à l’inverse un visage étrange, singulier. Tous avaient l’air un peu trop polis ! (rires) J’étais donc sur le point de renoncer au film et de repartir en Italie, quand, à la veille de mon départ, son agent nous a appelé pour nous dire qu’Adam avait lu et aimé le scénario,qu’il voulait faire le film mais n’avait que 4 semaines de libre dans son planning très serré. Et on s’est adapté avec joie. On a accéléré la préparation pour pouvoir entamer le tournage dans les temps, à peine un mois plus tard. 

Roberta Maxwell interprète la mère de Jude. Pourquoi avoir fait appel à elle ? 

S.C. : Tout simplement parce que rien qu’en l’observant, vous pouvez imaginer qu’elle peut tuer ! (rires) Roberta est absolument adorable dans la vie mais elle possède, dans son regard, une folie totalement appropriée pour ce rôle. Un rôle difficile car, contrairement à Adam et Alba, nombre de ses scènes ont été improvisées. En particulier, la toute dernière en prison puisque j’ai réécrit cet épilogue au cours du tournage. On en a juste parlé pendant trois quarts d’heure en amont puis elle s’est jetée à l’eau. 

Avez-vous eu le temps, malgré l’accélération soudaine de la préparation que vous évoquiez, de travailler en amont du tournage avec vos comédiens ? 

S.C. : Pris par le temps, cela n’a matériellement pas été possible. On a juste fait une lecture avec Alba et Adam deux jours avant le début du tournage. Mais, le lendemain, la veille du premier clap donc, on a shooté la photo du couple Mina-Jude qui orne les murs de leur cuisine dans le film. Et là, l’alchimie entre Alba et Adam m’a sauté aux yeux. Ce couple était une évidence qui s’est confirmée le jour suivant sur le plateau. Je crois que le scénario a été d’une grande aide pour cela, par sa clarté. J’avais pris soin de tout écrire de manière détaillée. Donc eux comme moi savions précisément ce que nous avions à faire à chaque instant, sans avoir besoin de beaucoup échanger. C’est d’ailleurs la première fois que je parle aussi peu sur un plateau ! (rires) Parce qu’il fallait être efficace sur un tournage de seulement quatre semaines. Mais surtout parce que cette alchimie entre Adam et Alba permettait au film d’avancer sur des rails solides. 

Ce film s’ouvre sur une scène absolument hilarante. L’avez-vous écrite dans le but de brouiller les pistes pour la suite ? 

S.C. : Cette scène n’était pas présente dans le livre mais j’ai voulu, à travers elle, raconter la rencontre de ce couple avec cette idée que l’humour tiendrait une place importante dans leur coup de foudre réciproque. Et j’ai donc imaginé cette scène où tout - dans ce qu’ils sentent ou disent - tourne autour de la « merde ». Cela donne une situation propice aux fous rires complices. Mais cette scène n’est en rien gratuite. Elle s’inscrit au contraire pleinement dans la suite de leur histoire commune. De quoi parle-t- elle sinon de « l’intérieur » des corps ? Soit le sujet d’absolument tout ce qui va suivre ! 

Dans ce qui suit justement, votre récit traverse des genres très différents, passant de la comédie romantique au film d’horreur psychologique. Avez-vous construit votre mise en scène sur cet enchaînement d’univers contrastés ? 

S.C. : Hungry Hearts est mon quatrième long métrage. Sur les trois premiers, j’avais en amont une idée très précise de mes partis pris en termes de réalisation ainsi que de la manière dont j’allais mener mes récits. Ce ne fut absolument pas le cas sur ce film, où je n’avais à l’inverse aucune idée préconçue de la manière dont j’allais filmer cette histoire, y compris la veille pour le lendemain de chaque jour de tournage. Et ce pour une raison très simple : dans ce film, ce n’est pas moi mais le point de vue des personnages qui décide de la mise en scène. Voilà pourquoi je passe par des registres en effet très différents - une scène d’ouverture comique à laquelle succèdent des moments romantiques avant qu’on ne bascule dans un thriller de plus en plus mystérieux qui tend vers un cinéma d’horreur psychologique – sans que cela influe sur ma manière de réaliser, uniquement guidée par l’évolution du regard que mes personnages portent l’un sur l’autre. 

Certains films vous ont-ils cependant influencé ? 

S.C. : Ma principale inspiration pour ce film était le travail de John Cassavetes et tout particulièrement Une femme sous influence, car ce cinéaste ne cherche jamais à créer une atmosphère particulière dans ses films mais capte les émotions exprimées par les acteurs pour en faire le cœur de son récit. C’est ce vers quoi j’ai essayé de tendre, car, je le répète, tout est question de regard dans Hungry Hearts. Il y a en permanence de l’amour pour Mina dans les yeux de Jude, même quand il se pose des questions sur son comportement. Or, c’est la manière dont vous êtes regardé par celui ou celle qui vous aime qui vous définit véritablement. C’est d’ailleurs la première indication que j’ai donnée à Adam Driver sur son personnage : « N’oublie jamais que Jude est totalement fou de Mina et que tu dois la regarder ainsi tout au long du film, même quand ses actions et ses réactions le déstabilisent ». C’était la seule manière d’éclairer les deux facettes de ce personnage de Mina, personnage subversif certes mais aussi extrêmement émouvant. Or, cet équilibre est indispensable au récit. 

C’est ici la première fois que vous tenez la caméra dans un de vos films. Pourquoi cette volonté et qu’est-ce que cela a changé dans votre manière de travailler ? 

S.C. : Cet exercice est en effet inédit pour moi. J’en ai eu envie car je cherchais ici à me mettre dans une situation où je pourrais commettre un certain nombre d’erreurs. Je voulais tout sauf de la perfection. Et comme je ne suis pas cameraman professionnel, le rendu à l’écran est forcément imparfait. Ces erreurs m’ont permis de créer à l’écran des moments volontairement illogiques qui accompagnent l’imperfection de mes personnages. 

Ce désir d’imperfection a aussi guidé le montage ? 

S.C. : Oui j’ai suivi exactement la même logique. Je voulais que certaines scènes puissent sortir les spectateurs du film de manière assez brutale. Je recherchais cette rupture à l’écran pour que Hungry Hearts parte soudain vers un endroit inconnu et forcément déstabilisant, donc propice à créer l’angoisse et l’effroi, comme tout saut dans l’inconnu. Quelqu’un a dit un jour que tourner un film consistait à réaliser un documentaire à partir d’un scénario. Je ne peux pas mieux résumer mon désir sur Hungry Hearts. 

Entretien réalisé par Thierry Chèze 

*enfant indigo : expression issue du courant New Age et désignant des enfants nés à partir de la fin du XXe siècle qui posséderaient des aptitudes psychologiques et spirituelles particulières, voire des pouvoirs paranormaux et destinés à l’instauration d’une ère nouvelle.

Autre post du blog lié à HUNGRY HEARTShttp://epixod.blogspot.fr/2015/01/back-to-future_23.html

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