jeudi 22 juin 2017

VISAGES, VILLAGES


Documentaire/Un vrai plaisir !

Réalisé par Agnès Varda et JR

Long-métrage Français
Durée : 01h29mn
Année de production : 2016
Distributeur : Le Pacte

Date de sortie sur nos écrans : 28 juin 2017


Résumé : Agnès Varda et JR ont des points communs : passion et questionnement sur les images en général et plus précisément sur les lieux et les dispositifs pour les montrer, les partager, les exposer.

Agnès a choisi le cinéma.

JR a choisi de créer des galeries de photographies en plein air.

Quand Agnès et JR se sont rencontrés en 2015, ils ont aussitôt eu envie de travailler ensemble, tourner un film en France, loin des villes, en voyage avec le camion photographique (et magique) de JR. 

Hasard des rencontres ou projets préparés, ils sont allés vers les autres, les ont écoutés, photographiés et parfois affichés.

Le film raconte aussi l’histoire de leur amitié qui a grandi au cours du tournage, entre surprises et taquineries, en se riant des différences.

Bande annonce (VF)


Teaser "Femme à l'ombrelle"


Teaser "Sortie" 


Ce que j'en ai pensé : quand deux artistes, que cinquante et quelques printemps séparent, décident de travailler ensemble pour partir à la rencontre de Français et Françaises, tout en nous livrant au passage une partie d'eux-mêmes, cela donne un documentaire drôle, touchant, inventif et humain, à leur image. Á priori, cette association peut paraître improbable et pourtant, plus on apprend à les connaitre, plus elle parait évidente. 

L'une se sert de son ouverture d'esprit et de son expérience de vie pour nous livrer des perles philosophiques sous la forme de bons mots et l'autre à l'impétueuse fougue de la jeunesse et ne garde jamais sa langue dans sa poche. Ils se découvrent, se cherchent, s'entendent, se chambrent, se disputent et se respectent. 




Lors de ce voyage dans des villages et des lieux inattendus, leur relation se construit en même temps que leur idée de documentaire. Ils prouvent que dans un monde où le négatif est ultra-médiatisé, on peut encore et toujours rencontrer des sourires, des histoires de vie ancrées dans le travail et les souvenirs et aussi trouver des personnes prêtent à participer à des événements créatifs avec enthousiasme. C'est aussi un plaisir de voir les gens s'interroger ou réagir sur le sens de ce projet, car finalement, c'est bien le but. 




Et au fur et à mesure que le film avance, on s'attache de plus en plus à Agnès Varda et à JR. Leurs petites aventures pendant cette exploration et leurs moments de réflexions titillent notre curiosité. On se laisse porter par la poésie sous-jacente de cette histoire et la belle musique de Matthieu Chedid, alias -M-.

Comme il est frais et joli ce documentaire. On rit, on découvre, on est triste, on s'émerveille, on apprend. Cet art-là ne lasse pas, on regrette même de quitter cet attachant duo, tant on voudrait poursuivre ce charmant bout de chemin humaniste avec ces deux artistes talentueux. Un vrai plaisir !


Copyright Photos Cine Tamaris Social Animals 2016

NOTES DE PRODUCTION 
(Á ne lire qu'après avoir vu le film pour éviter les spoilers !)

Suite à la projection de ce documentaire, lors d'une séance organisée par Sens Critique le 14 juin 2017, Agnès Varda et JR ont eu la gentillesse de venir répondre aux questions des spectateurs. Retrouvez cette rencontre dans les vidéos ci-dessous :







Conversation entre AGNÈS VARDA et JR, 
d’après un entretien avec Olivier PÈRE, 
le 31 janvier 2017.

Olivier Père : Comment est né ce film? Pourquoi avez-vous eu envie de faire ce film ensemble ?

JR: Commençons par le commencement…

Agnès Varda: Rosalie… ma fille… nous a fait savoir que ce serait bien qu’on se rencontre. L’idée nous a plu.

JR: C’est moi qui ai fait le premier pas. Je suis allé voir Agnès rue Daguerre. J’ai fait des photos de sa façade légendaire — elle habite là depuis cent ans. Et d’elle avec un chat.

AV: C’est ta grand-mère qui a cent ans. Moi, pas encore. Le lendemain, c’est moi qui suis allée le voir dans son atelier. J’ai fait des portraits de lui, mais j’ai vite compris qu’il n’avait pas l’intention d’enlever ses lunettes noires.

JR: On s’est revus le lendemain et le surlendemain à l’heure du goûter.

AV: J’ai tout de suite senti qu’on allait faire quelque chose ensemble. JR: Nous avons d’abord pensé à un court métrage…

AV: … documentaire. Il m’a semblé évident que ta pratique de représenter les gens agrandis sur les murs, valorisés par la taille, et ma pratique de les écouter et de mettre leurs propos en valeur, cela allait donner quelque chose.

JR: Et puis l’envie de partir ensemble. Ni Agnès ni moi n’avions coréalisé un film auparavant.

OP: Pourquoi avez-vous choisi de vous intéresser essentiellement aux habitants de la campagne française ?

JR: C’est Agnès qui a voulu me sortir des villes.

AV: Oui, parce que tu es un artiste urbain, vraiment. Et moi, j’aime beaucoup la campagne. Très vite, l’idée de villages est arrivée. C’est là qu’on allait rencontrer des gens, et c’est ce qui s’est passé. On est partis avec ton camion photographique et magique. C’est l’acteur du film, toujours en représentation.

JR: Ce camion, je m’en sers depuis des années pour beaucoup de projets.

AV: Oui, mais là, c’était notre projet et on partait dedans ensemble. En tout cas, on a joué à ne rouler qu’en camion pour ce voyage en France rurale. Par-ci, par-là.

OP: Y avait-il quand même un plan, des itinéraires? Comment élabore-t-on un film qui est essentiellement bâti sur le hasard, sur la rencontre, sur la découverte ?

AV: Chacun de nous avait parfois un contact quelque part dans un village ou une envie de quelque chose. Donc, on allait voir. Comme toujours dans le documentaire, parce que j’en ai beaucoup fait, on a une idée, et très vite, le hasard, les rencontres, les contacts font que tout à coup, cela se cristallise sur quelqu’un, ou sur un endroit. En fait, on engage le hasard, on l’engage comme assistant!

JR: On engage aussi la vie, puisque le film est aussi l’histoire de notre rencontre. On s’est découverts sur la route à travers le projet, dans l’exercice finalement amusant de travailler en duo. J’apprends à comprendre un peu plus Agnès, ce qu’elle voit, comment elle le voit, et elle aussi cherche à comprendre ma démarche d’artiste. Souvent, on se parle, on essaye des idées. Puis on a imaginé que ce serait un long-métrage.

AV: C’est là que Rosalie a pris les choses en main pour produire le film. JR: Tu m’as dit : « On y va ! »

OP: Le film est un voyage à travers la France, mais c’est aussi un voyage à travers la mémoire, intime et collective. Des ouvriers, des agriculteurs, des villageois.

JR: Là où on est, on sent très vite si on va faire contact.

AV: Il y a quelque chose que j’aime chez toi, c’est ta rapidité. Dès qu’on rencontre des gens, tu imagines tout de suite ce qu’on peut faire avec eux. Par exemple, ce facteur de Bonnieux que j’avais connu, que je voulais te faire connaître parce que j’aime bien les facteurs, j’aime bien les courriers, j’aime bien les timbres. Toi qui communiques essentiellement sur la toile et qui reçois quelque 20000 likes quand tu postes une image, tu as été d’accord de faire de ce facteur un héros de village en format géant.

JR: Sur trois étages…

AV: Il était fier d’être si grand. De là, on a roulé vers les Alpes-de-Haute-Provence.

JR: Et vers Château-Arnoux, quelqu’un nous a parlé de cette usine.

AV: Je connaissais le gars du cinéma local, Jimmy Andreani. J’y avais présenté Sans toit ni loi. Il nous a présenté l’usine.

JR: Un peu dangereuse (classée Seveso, seuil haut). Par curiosité, on est allés voir. On a fait des rencontres et on a trouvé des idées là-bas.

AV: C’est beau, les lieux industriels. Et les gens qui y travaillent sont bienveillants.

JR: Ils ont joué le jeu avec nous pour une photo de groupe. Ailleurs, parfois, je croyais te faire découvrir un lieu et tu y avais été des années plus tôt. Les images que tu avais faites il y a longtemps m’inspiraient. Ces collages que l’on voit dans le film sont le fruit de notre collaboration.

AV: Souvent, ce sont des photos de moi que tu colles.

JR: Oui, c’est vrai.

AV: Comme la grande chèvre avec des cornes, c’était une photo que j’avais prise en repérage.

JR: On a passé pas mal de temps avec cette femme, Patricia, qui garde les cornes de ses chèvres alors que d’autres les brûlent au premier âge des bêtes.

AV: Les gens sont intenses dans leur travail et dans leurs propos. Oui, cette femme, elle s’est emballée sur ce sujet des cornes de chèvres avec une conviction impressionnante.

JR: Et dans le Nord aussi, on a entendu des paroles fortes.

AV: Aujourd’hui, il n’y a plus de mines, mais on a rencontré une femme, la dernière habitante d’une rue de coron. Elle a parlé de son père mineur, et des anciens mineurs nous ont dit des choses très belles sur un monde qu’on n’a pas connu. C’était intéressant de voir qu’ils en parlaient avec une telle force. Cette femme, Jeannine, nous a émus.

JR: Tu vas en profondeur en interviewant les gens. Cela me captivait de te voir mener ces conversations.

AV: Et toi aussi, tu leur parlais beaucoup.

JR: Bien sûr, j’ai toujours adoré le faire dans tous mes projets, comme j’ai toujours vu dans tes films cette approche qui est la tienne, si douce, si délicate… et féministe aussi.

AV: Ah! Féministe, je suis !

OP: Les femmes sont très présentes dans le film. Vous montrez leur importance dans le monde paysan et le monde ouvrier.

AV: Oui, avec JR nous étions d’accord qu’il y a un plaisir et du bon sens à donner la parole aux femmes.

JR: C’était l’idée d’Agnès. Quand je lui ai montré toutes les photos des dockers du Havre, elle a dit: « Mais où sont les femmes? » Donc, j’ai rappelé les dockers et je leur ai demandé : « Est-ce que vos femmes pourraient venir sur le port ? ». Ils m’ont répondu: « Écoute, elles ne sont jamais venues, mais c’est peut-être l’occasion. ». C’était assez dingue de leur faire découvrir le port grâce à ce projet.

AV: C’étaient trois femmes intéressantes qui avaient des choses à dire, donc c’était bien. Moi, ça me faisait plaisir qu’elles se trouvent mises en valeur « pour une fois », comme dit l’une d’entre elles. On a été aidés par les dockers qui ont mis à disposition d’énormes containers. On a construit des colonnes de containers comme un jeu de Lego pour créer des totems. Il faut le voir, c’est mieux que d’en parler. Quelle aventure !

JR: Il faut aussi noter que c’était en plein milieu d’une des grèves les plus importantes des dockers: ça m’étonne toujours qu’ils laissent une place d’honneur à l’art, peu importe ce qui se passe.

AV: C’est l’idée que l’art est pour tout le monde. Si les dockers ont accepté de nous aider, c’est que cela les intéressait qu’on leur propose de participer à un projet artistique.

JR: Un ouvrier de l’usine a dit: « L’art, c’est fait pour surprendre ! » On les dérangeait, mais ils nous acceptaient. Il se passait dans le monde et en France des choses graves et compliquées, mais on tenait à notre projet qui était compris par les gens qu’on rencontrait.

AV: Un projet modeste dans une période de chaos généralisé.

OP: Justement… votre film est apaisant.

AV: Ils aimaient aussi notre bonne humeur et que tu me mettes en boîte. Notre engagement, c’était d’être nous-mêmes et de les impliquer dans notre projet.

OP: Il y a des relations très fortes qui se nouent avec les gens que vous rencontrez. Il y a aussi des souvenirs et des hommages à des disparus, à l’occasion de ces voyages: Nathalie Sarraute, Guy Bourdin, Cartier-Bresson.

AV: Oui je les ai connus. Les évoquer c’est les replacer dans le présent. C’est le résultat qui est présent. Quand je passe devant la maison de Nathalie Sarraute, c’est par hasard et cela me fait plaisir, mais ce qui nous intéresse, tout près de là, c’est l’agriculteur local qui cultive seul 800 hectares.

JR: Ailleurs, on a tourné dans un village abandonné. Il y avait un passé dans ce lieu mais on avait notre camion à images. On a fait une fête avec les gens du coin. C’est à Pirou-Plage, un drôle de nom.

AV: Et le soir, il y avait des centaines de visages sur les murs. Le lendemain, on était partis. On a su que, depuis, le village a été démoli. On est dans le courant de ce qui change.

JR: On ne travaille pas dans le solide, on vit des journées particulières.

AV: C’est toujours ce que j’ai aimé dans les documentaires. On passe quelques jours avec des gens, on fait amitié avec eux et puis on les perd, de la même façon que tu les représentes avec des grandes images qui sont éphémères, qui vont s’effacer des murs. On a conscience qu’on vit des moments privilégiés. Le moment de la rencontre, le moment du tournage et du collage, et puis voilà ! Ça me plaît beaucoup.

JR: Des moments qui ne durent pas mais qui restent gravés.

OP: Comment s’est déroulé le tournage?

AV: On faisait un ou deux déplacements et puis on s’arrêtait, parce que je n’ai plus la force de tourner huit semaines d’affilée, debout dans les champs. On a tourné 2 à 4 jours par mois.

JR: Je trouve que ça fonctionnait bien. Cela nous permettait de décanter, de réfléchir, de voir où ça nous amenait. On commençait le montage. On se parlait pendant des heures pour savoir où aller, comment… J’ai ce côté plus improvisé: « On essaye et on verra si ça marche. » Agnès, elle, pense la séquence en son ensemble et à quelques plans précis. C’est ce qui a renforcé la dynamique de la coréalisation.

AV: Il y a aussi plusieurs générations entre toi et moi: en fait, on n’y pensait pas du tout, même si tu grimpes plus vite que moi dans les escaliers! On était chacun le modèle de l’autre. Moi, je l’ai senti comme ça parce que quand on filmait la façon dont tu fonctionnes, dont tu montes sur les échafaudages, c’est aussi un portrait de toi et de ton travail. De ton côté, tu t’intéressais aussi à moi, à mes yeux chancelants…

JR: Oui, on a essayé de raconter ce qui arrive à tes yeux. Je voulais voir pour toi, mieux que toi qui vois flou… spécialement de loin. J’ai photographié de près tes yeux et les ai montrés de loin. Et tes doigts de pied aussi!

AV: Mes doigts de pied, eh oui… Tes idées me faisaient rire. Ton insistance à me taquiner, mais aussi à inventer les images de notre amitié… Oui, on partage le désir de trouver des liens et des formes.

JR: Il y a une chose dont je veux parler et qui me semble importante : tous les gens que nous avons rencontrés nous ont appris quelque chose. Et c’était réciproque.

AV: Quand on raconte au garagiste l’affaire des chèvres sans cornes, il répond : « Ah! C’est épatant et j’apprends quelque chose, j’en parlerai aux autres. »

JR: D’une personne à l’autre, d’une idée à l’autre, en fait, le film est un collage. OP: Tout le film est un collage, avec JR qui colle ses photos géantes sur les murs et Agnès qui procède à un collage cinématographique, avec des rimes et des charades visuelles.

AV: J’aime beaucoup cette idée que le montage est un collage avec des jeux de mots, des jeux d’images, qui s’installent tout seuls et nous permettent de ne pas dire Chapitre I, Chapitre II. Parfois, je pensais que le montage, dans ma tête, c’était une série de mots qui rimaient: visages, villages, collages, partage…
OP: Et rivage. Parlez-nous de ce blockhaus, ce bunker sur la plage.

JR: J’allais souvent en Normandie faire de la moto sur la plage et j’avais découvert un endroit avec un blockhaus allemand du temps de la guerre, qui est tombé de la falaise, planté au milieu de la plage. J’en parlais à Agnès mais elle ne réagissait pas trop, et puis un jour, je lui ai donné le nom du village et là, ça a fait tilt. Elle m’a dit : « Mais attends, je connais Saint-Aubin-sur-Mer, j’y allais avec Guy Bourdin dans les années cinquante. ». Je l’ai emmenée là-bas et elle m’a emmené à la maison de Guy Bourdin, pas loin de là. Elle m’a montré les photos qu’elle avait faites de lui à l’époque. On a marché tous les deux sur la plage et on s’est dit: « Pourquoi on ne le mettrait pas là? » Le collage a été très éprouvant parce qu’il fallait faire vite. Le blockhaus est gigantesque et la marée montait.

AV: J’avais fait cette photographie de Guy Bourdin assis, les jambes droites, mais tu as eu l’idée de la coller en le penchant, et en fait, ce blockhaus de guerre devenait un berceau avec ce jeune homme qui se reposait. J’ai été énormément touchée de cette transformation de sens de l’image, de ce que c’est devenu, pour peu de temps, et pfuitt! un coup de marée, et tout est parti.

OP: L’aventure de cette photographie-là, en fin de cette séquence-là, me semble tout à fait exemplaire de votre projet: comment c’est arrivé, comment ça s’est développé, et comment cela a disparu.

JR: Le film raconte cela et notre amitié qui a grandi pendant ces aventures. Tu m’as impressionné avec l’aventure de tes yeux, cela me troublait, cela devenait aussi le sujet du film.

AV: Tu exagères, mais c’est vrai que « yeux et regard », c’est important dans ton travail, important dans le film… Tu vois très fort pour aider mes yeux qui voient flou et, paradoxe, tes yeux sont toujours planqués derrière des lunettes noires. On se surprend l’un l’autre, l’une l’autre. J’espère qu’on surprendra surtout les spectateurs par notre relation et par les témoignages épatants qu’on a recueillis. Certaines des paroles entendues sont à tout jamais dans ma tête.

OP: La fin du film m’a semblé surprenante. AV: C’est une surprise que nous avons vécue et que je ne souhaite pas commenter.

JR: Quand on a pris le train, je ne savais pas où Agnès m’emmenait, c’était le jeu. Puis, on a cessé de jouer, tout est devenu vrai, une aventure. Ensuite, on a regardé le lac Léman…

AV: … qui est clément (c’est connu) et c’est là qu’on a quitté le film.

Olivier Père : directeur de l’Unité Cinéma d’Arte France

 
#VisagesVillages

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