samedi 21 février 2015

Back to the future


Drame/Historique/Biopic/Un film qui fait réfléchir et réagir, quelques longueurs

Réalisé par Ava DuVernay
Avec David Oyelowo, Tom Wilkinson, Carmen Ejogo, Giovanni Ribisi, Lorraine Toussaint, Common, Alessandro Nivola, Cuba Gooding Jr., Tim Roth, Oprah Winfrey, Tessa Thompson...

Long-métrage Britannique/Américain
Durée : 2h08m
Année de production : 2014
Distributeur : Pathé Distribution

Date de sortie sur les écrans américains : 9 janvier 2015
Date de sortie sur les écrans britanniques : 6 février 2015
Date de sortie sur nos écrans : 11 mars 2015


Résumé : Selma retrace la lutte historique du Dr Martin Luther King pour garantir le droit de vote à tous les citoyens. Une dangereuse et terrifiante campagne qui s’est achevée par une longue marche, depuis la ville de Selma jusqu’à celle de Montgomery, en Alabama, et qui a conduit le président Jonhson à signer la loi sur le droit de vote en 1965.

Bande annonce (VOSTFR)



Extrait 1 (VOSTFR) - L'appel de SELMA !


Extrait 2 (VOSTFR) - Droit de vote : Refusé. 


Extrait 3 (VOSTFR) - Donnez-nous le vote !


Ce que j'en ai pensé : Avec SELMA, Ava Duvernay, nous propose de revivre les événements qui se sont produits autour de et pendant cette marche historique. Elle insiste sur les aspects stratégiques et politiques ainsi que sur la responsabilité qui pesait sur les épaules du Dr Martin Luther King. Ces aspects sont très intéressants car ils permettent à la fois de remettre cette marche dans son cadre mais également de faire comprendre les enjeux aux spectateurs. Ces derniers sont aussi montrés lors de scènes qui font réagir et serrent la gorge de colère et de douleur. Ils rendent la lutte pacifiste du Dr King encore plus courageuse et prouvent qu'il avait vraiment une volonté incroyable.

La réalisation d'Ava Duvernay est carrée et rigoureuse mais je regrette qu'au final, à part à un ou deux moments, il n'y ait pas vraiment de surprise par rapport à ce qu'on peut attendre d'un biopic historique. Elle reste vraiment dans le genre. Du coup, les scènes de dialogue paraissent parfois un peu longues car la mise en scène se répète.

Il y a beaucoup de personnages aux côtés du Dr King et je n'ai pas toujours bien compris qui ils étaient et quel était leur rôle dans les événements racontés. C'est un peu frustrant car ils sont attachants et ils sont bien sûr importants dans le déroulement de la marche.

Toujours est-il qu'ils sont tous très bien interprétés. David Oyelowo nous offre une belle interprétation du Dr Martin Luther King. A la fois charismatique et posé, il compose son rôle du Dr King avec une grande crédibilité.





SELMA trouve le chemin du cœur du spectateur. A la fois intéressant et pourvu d'un rôle de mémoire essentiel, il explique l'Histoire et nous fait la fait vivre avec des mots et des émotions. C'est un film à découvrir.

© Copyright : © Atsushi Nishijima

NOTE DE PRODUCTION
(A ne lire qu'après avoir vu le film pour éviter les spoilers !)
Lyndon Johnson : « Faisons un pas l’un vers l’autre, Martin. »
Martin Luther King, Jr. : « Je ne peux pas. »
Johnson : « Vous ne pouvez pas ou vous ne voulez pas ? »
King : « Je suis venu vous parler des gens. De tous ces gens qui meurent dans les rues pour cette cause. Qui sont punis parce qu’ils expriment le désir, le besoin de participer au processus politique américain. Cela ne peut pas attendre, Monsieur. »
Au cours du printemps 1965, une série d’événements dramatiques a changé pour toujours le cours de l’Histoire et la conception moderne des droits civiques en Amérique : de courageux marcheurs, conduits par Martin Luther King Jr., ont tenté par trois fois de former un cortège pacifique reliant la ville de Selma à celle de Montgomery, en Alabama. Avec une revendication simple : le droit de vote. Les violents affrontements, le succès de la dernière marche et le Voting Rights Act de 1965 qui s’ensuivirent font désormais partie de l’Histoire. L’importance cruciale de cette aventure humaine, où se mêlent luttes dans les coulisses du pouvoir, détermination des manifestants et dilemme personnel de King, n’avait jamais été montrée au cinéma. 

La réalisatrice indépendante Ava DuVernay a comblé ce manque avec un film sans compromis et animé d’un sentiment d’urgence. SELMA est la chronique de tous les événements, petits et grands, qui se sont déroulés : le face-à-face intense entre Martin Luther King et le président Lyndon Johnson, le rôle trouble joué par le FBI et l’irréductibilité de tous ces hommes et ces femmes ordinaires qui se sont sacrifiés et ont fait bloc pour obtenir l’égalité des droits civiques. Il en ressort la peinture saisissante d’un tournant de l’histoire des États-Unis et d’un destin hors norme, celui d’un homme qui surmonte doutes et obstacles pour devenir un leader, et surtout un rassembleur capable de changer le monde. Ava DuVernay, dont la propre famille vient d’Alabama, déclare : « SELMA se fait l’écho de la voix d’un grand leader, de toute une communauté qui triomphe du tumulte, et d’une nation s’efforçant d’évoluer pour une société meilleure. J’espère que ce film nous rappellera que ces voix méritaient d’être toutes entendues. » 

Fait surprenant : aucun grand studio ne s’était jusqu’alors intéressé à la vie de Martin Luther King ou au mouvement pour les droits civiques. Ava DuVernay a estimé qu’il était plus que temps de le faire. Elle a souhaité chercher la vérité sous le vernis de l’icône pour faire de King un être de chair et de sang. Il s’agissait de mettre à nu l’homme qu’il était, avec des défauts et ses doutes, mais animé par une force d’âme et une flamme constamment ravivée par son peuple. 

« J’ai trouvé vraiment stupéfiant qu’aucun film n’ait été consacré à Martin Luther King depuis son assassinat il y a cinquante ans, confie la réalisatrice. C’est à la fois étrange et malheureux et je suis ravie que SELMA existe aujourd’hui. » 

Si Martin Luther King est la figure centrale du film, la réalisatrice a choisi de parler aussi de tous ces gens qui ont joué un rôle fondamental dans la construction et le soutien du mouvement citoyen. Elle souhaite faire la lumière non seulement sur des événements phares mais aussi sur leurs ressorts humains. 

Ava DuVernay souligne : « On a tendance à associer Martin Luther King à une statue, un discours, un jour férié, en oubliant qu’il était avant tout un homme complexe, assassiné à 39 ans après s’être battu pour des libertés dont nous jouissons tous aujourd’hui. Derrière le mythe, il y a une force de caractère que chacun peut trouver en soi. Si on cherchait vraiment à l’exploiter, on pourrait accomplir de grandes choses. » 

J’AI RÊVÉ DU DROIT DE VOTE 

Le 7 mars 1965, les téléspectateurs américains ont eu la surprise de voir la diffusion du film JUGEMENT À NUREMBERG de Stanley Kramer interrompue par un flash info montrant des images d’une violence terrible. Dans la ville de Selma, en Alabama, des agents de la police locale et nationale venaient de lancer l’assaut contre des manifestants en faveur de l’égalité du droit de vote : la vision de ces gens blessés et de cette répression indigne du XXe siècle a déclenché un sentiment de honte et de colère, accélérant la fin d’une lutte engagée depuis un siècle. 

Le droit de vote avait été pour la première fois accordé aux Noirs américains (tout au moins aux hommes) en 1870 par le 15e Amendement. Cent ans plus tard, il faisait pourtant toujours l’objet d’obstructions systématiques dans de nombreux États. Encore aujourd’hui, ce droit reste un sujet litigieux depuis que certains articles du Voting Rights Act de 1965 ont été invalidés par la Cour Suprême en 2013 et que le débat fait rage quant à l’impact des nouvelles lois sur l’identification des électeurs sur la participation aux élections. 

Au début des années 60, les choses se passaient mal dans certaines régions du Sud, notamment en Alabama. Cet État était devenu le point névralgique des luttes pour les droits civiques depuis qu’à Montgomery, Rosa Parks avait refusé de céder sa place dans un bus où Blancs et Noirs étaient séparés. À travers tout l’État, des greffiers locaux empêchaient les citoyens noirs de pouvoir voter, en les soumettant de manière impromptue à des tests de lecture et d’écriture absurdes et ultra complexes conçus pour provoquer leur échec. Sans oublier les poll taxes largement répandues – le paiement d’une taxe préalable pour pouvoir voter – qui décourageaient les plus pauvres et pénalisaient ceux qui avaient réussi à s’inscrire sur les listes et voulaient exercer leur droit de vote. En 1965, il y avait des comtés entiers en Alabama où pas un seul Noir n’avait pu voter en 50 ans ! 

Dans la ville de Selma, où seulement 130 Noirs sur 15 000 avaient pu s’inscrire comme électeurs, des citoyens commencèrent à s’élever contre ces injustices. Le mouvement national pour les droits civiques, baptisé SNCC (Student Nonviolent Coordinating Committee) et connu sous le nom de « snick » (littéralement, petite entaille), s’est organisé dans la région dès 1963 et s’est très vite confronté aux ségrégationnistes, dont le shérif Jim Clark qui se servait des policiers locaux pour intimider, arrêter et passer à tabac les militants. C’est en janvier 1965 que Martin Luther King Jr., jeune pasteur devenu le plus influent défenseur du mouvement de lutte non-violent contre le racisme, a débarqué à Selma avec la Southern Christian Leadership Conference (un groupe de pasteurs à la tête de boycotts, marches et sit-in non-violents protestant contre la ségrégation dans le Sud) pour soutenir les manifestants locaux. 

Lors des deux années précédentes, King avait donné à Washington son mémorable discours « I Have a Dream » et quelques mois plus tard, quatre jeunes filles innocentes avaient été tuées dans une église de Birmingham (Alabama) lors de l’explosion d’une bombe posée par des terroristes défendant la suprématie blanche. Martin Luther King Jr. venait également de recevoir le Prix Nobel de la Paix et avait été désigné « Homme de l’Année » par le Time Magazine qui voyait en lui le « Gandhi américain ». 

Lorsqu’il arriva à Selma, la tension monta d’un cran dans les deux camps. Sur le terrain, les manifestants enduraient des traitements odieux et savaient qu’ils risquaient leur vie. Au cœur de la Maison Blanche, le président Lyndon Johnson observait ce qu’il craignait de voir rapidement devenir une poudrière. Pour Martin Luther King Jr., l’espoir était là et les circonstances réunies pour faire avancer l’Histoire : les manœuvres politiques, les négociations et les protestations non-violentes pour lesquelles il s’était battu durant des années avaient enfin une chance d’aboutir, à condition de ne pas faire couler le sang. 

Christian Colson, le producteur anglais de SLUMDOG MILLIONAIRE, a confié à Paul Webb le soin d’écrire un scénario inspiré par ces événements et s’est allié à Pathé Films pour développer et financer SELMA. Christian Colson s’est également associé à Plan B Entertainment (la société de Brad Pitt) et au tandem Dede Gardner/ Jeremy Kleiner (producteurs notamment de 12 YEARS A SLAVE) afin de développer plus avant le scénario et de trouver le réalisateur adéquat, ce qui a pris quasiment huit ans. 

Jeremy Kleiner se souvient : « Cela faisait longtemps que l’héritage laissé par Martin Luther King Jr et la lutte pour les droits civiques nous intéressaient. Non pas comme l’accomplissement d’un seul homme, mais comme celui d’un mouvement collectif. Nous avons fortement milité depuis 2007 pour faire partie d’un tel projet cinématographique. Le fait que le cinéma ne se soit jamais emparé d’un tel sujet encourageait à une certaine humilité… tout en étant très motivant. Nous avons toujours envisagé cette histoire comme très vivante, avec des résonances contemporaines fortes. » 

C’est la convergence de trois volontés qui a finalement permis de concrétiser ce projet : celle d’Ava DuVernay, cinéaste révélée par MIDDLE OF NOWHERE, un film à petit budget récompensé par le Prix de la meilleure réalisatrice à Sundance en 2012 ; celle de l’acteur David Oyelowo convaincu qu’il serait Martin Luther King Jr. et qui accompagna le projet pendant des années ; enfin celle d’Oprah Winfrey dont le soutien inconditionnel a permis au projet d’aboutir. 

Comme le souligne Dede Gardner : « On pouvait envisager ce projet sous des angles multiples, mais ce qui fait sa singularité, c’est la vision globale du mouvement en faveur de l’égalité des droits civiques. Avec King à sa tête, mais pas seul en scène. Il y a eu tout un groupe de gens qui l’ont soutenu, qui ont partagé ses combats, et c’était important de montrer qu’il y avait eu aussi des dissensions. Quand c’est devenu une question de vie ou de mort, comme à Selma, les gens ont voulu descendre dans les rues pour se battre pour leurs convictions. Et les grands mouvements sont nés lors des débats concernant les moyens à employer. Il a fallu instaurer un dialogue et analyser la situation pour faire avancer les choses. Le film se focalise sur tout cela ainsi que sur le rôle fondamental joué par les femmes dans ce mouvement. Nous avons voulu montrer King comme un être humain caractérisé autant par ses doutes, ses angoisses, son appréhension que par ses convictions, sa foi et sa maîtrise de soi. » 

David Oyelowo, qui avait déjà travaillé avec Ava DuVernay sur MIDDLE OF NOWHERE, a très vite senti qu’elle pouvait apporter du sang neuf au projet. Il confie : « Quand je dis que cette femme est un génie, je le pense vraiment. Elle sait montrer avec intensité ce qu’il y a en chaque être humain. Le fait que sa famille soit de Lowndes County, pile sur la route qui mène de Selma à Montgomery, est la preuve que cette histoire est dans ses gènes. On ressent vraiment cela de manière viscérale. » 

Le fait qu’Ava DuVernay soit une femme était, pour le comédien, une autre bonne raison de la choisir pour mener à bien ce projet. Il déclare : « Les femmes ont été marginalisées à l’intérieur même du mouvement pour les droits civiques. Elles étaient tout autant douées, virulentes face à l’injustice et capables de beaucoup de sacrifices, sinon davantage que les hommes. Mais leur héroïsme n’a pas été célébré. À mon sens, qu’une femme noire prenne en charge un film comme celui-là était parfaitement justifié. » Parallèlement à sa rencontre avec Ava DuVernay, David Oyelowo a fait la connaissance d’Oprah Winfrey sur le tournage du MAJORDOME de Lee Daniels. C’est à cette occasion qu’il lui a parlé de son rêve d’incarner Martin Luther King Jr. Il raconte : « Je m’étais enregistré répétant le fameux discours du « Sommet de la montagne » et j’ai demandé à Oprah son avis sur ma prestation. À partir de là, ce projet est devenu pour elle comme une obsession. Elle tenait à ce qu’il aboutisse. Un jour, je l’ai appelée en lui demandant de mettre cette énergie au service de quelque chose de concret, en rejoignant le projet. Elle a répondu qu’elle ferait tout ce qui serait en son pouvoir. Le projet a soudain bénéficié d’un coup d’accélérateur. » 

Oprah Winfrey a saisi l’opportunité d’aider Ava DuVernay et David Oyelowo : « J’ai dit ‘oui’ au film parce que je crois que l’on ne peut avancer dans la vie qu’en sachant d’où l’on vient. Il y a un adage qui dit ‘Nous nous tenons sur les épaules de géants’ : j’ai vécu cela toute ma vie durant. J’ai porté haut la parole de femmes comme Sojourner Truth et Fannie Lou Hamer, de ces milliers de manifestants qui ont prié, cru et souffert en espérant que demain serait un jour meilleur. Tous ces gens n’imaginaient pas une seconde que nous pourrions avoir une vie telle que la nôtre, avoir la possibilité de grandir et de nous élever par nous-mêmes. » 

Oprah Winfrey poursuit : « Ce qui m’a le plus enthousiasmée dans SELMA a été de montrer ces gens qui ont rendu possibles les trois mois que Martin Luther King a passés à Selma. Ce film est leur histoire. C’est grâce à tous ceux qui l’ont soutenu en coulisses que King a pu réaliser l’impensable. Bien sûr, c’était un homme unique, incroyablement charismatique, spirituel, motivé, un vrai meneur d’hommes et de femmes, mais seul, il n’aurait jamais pu accomplir une telle révolution. » 

La production a été enchantée de collaborer avec Oprah Winfrey, comme le souligne Dede Gardner : « C’est formidable de travailler avec elle. On peut la croire inaccessible alors que c’est une femme accomplie, une personne réaliste et d’un grand soutien, une partenaire sur qui compter. Elle a accompagné le film en visionnant les essais, les rushes, en discutant du montage : elle a vraiment pesé sur tous les aspects de la production. Il est évident que l’histoire de SELMA lui tient personnellement à cœur. La voir jouer le rôle d’Annie Lee Cooper était la cerise sur le gâteau. » 

Après avoir passé du temps avec Ava DuVernay, Oprah Winfrey a décidé de relever le défi que représentait la production d’un tel film. Elle se souvient : « Je n’ai jamais vu une personne aussi intense, passionnée, obstinée et droite qu’Ava. Sur le tournage, elle sait comment installer une ambiance calme où chacun donne le meilleur de luimême en interaction avec les autres. Elle a consacré toute son énergie au projet. » 

Et cette énergie, liée à la nécessité de faire revivre fidèlement le passé, a marqué de manière singulière le tournage, comme l’a ressenti une grande partie de l’équipe. David Oyelowo constate : « Le film a été porté par un sens du devoir. Toute l’équipe, techniciens comme acteurs, n’avait qu’une obsession en tête : rendre hommage à cette communauté de gens incroyables qui ont mis leur vie en péril pour obtenir les privilèges dont nous jouissons aujourd’hui. » 

LA GRANDE ET LA PETITE HISTOIRE SELON AVA 

SELMA avait beau être son premier film à gros budget, Ava DuVernay l’a abordé avec l’ambition et la vision d’une cinéaste voulant raconter avec ses tripes une histoire qui l’avait bouleversée. 

Les événements qui se déroulèrent en 1965 ont marqué sa propre famille, originaire de l’Alabama, ainsi que son enfance puisqu’elle y passait chaque été tout en grandissant à Compton. Elle raconte : « Mon père vient de Hayneville, une bourgade située entre Selma et Montgomery. C’est ce qui explique en partie pourquoi cette histoire m’a interpellée. Avant, je m’intéressais surtout aux gens de couleur qui sont mes contemporains, mais quand on m’a parlé de SELMA, ça a bousculé mon imaginaire. Pour le meilleur. Le film rend hommage aux gens de cette ville et, plus largement, à tous ceux qui se battent pour leurs droits, où qu’ils soient dans le monde. » 

Pour Ava DuVernay, SELMA montre à quel point la simple faculté de voter peut mobiliser les communautés. « Ce que nous appelons ‘justice’ en Amérique est directement lié au droit de vote. Nous considérons souvent comme acquis ce que ce droit nous apporte, mais on oublie l’un de ses corollaires, celui de faire partie d’un jury. En Alabama, dans les années 60, être noir et ne s’être jamais inscrit, par peur, sur les listes électorales signifiait que vous ne pouviez pas être choisi comme juré dans un procès et pouvoir ainsi défendre l’un des vôtres. Jusqu’à ce que je me lance dans des recherches pour ce film, je n’avais pas vraiment réalisé à quel point le droit de vote affectait le quotidien des gens. » 

Et ces recherches approfondies ont été cruciales pour Ava DuVernay, qui voulait aller bien au-delà des faits, en creusant l’aspect humain de l’histoire. Elle a donc opté pour une approche semi-réaliste qui permette au public de saisir, sous le vernis de l’Histoire, les sentiments et les relations humaines. 

SELMA sonde le cœur de tous ces hommes et femmes, de toute une communauté impliquée dans cette lutte. La version définitive du scénario couvre la période qui s’étend de 1963 avec l’attentat de l’église de Birmingham à 1965 lors de la signature du Voting Rights Act. Il s’est articulé autour des rapports de surveillance émis par le FBI – 17 000 pages au total – décrivant les moindres faits et gestes de la vie de Martin Luther King Jr., et intègre ce qui s’est passé à tous les échelons de la société, des coulisses de la présidence aux foyers des ménagères de Selma. 

Le scénario laisse ainsi au public le choix entre une multitude d’interprétations, comme l’explique Jeremy Kleiner : « On peut avoir plusieurs lectures de SELMA : expliquer comment nos gouvernements peuvent être contraints par le peuple à prendre des décisions morales ; montrer un militantisme sans glamour avec un souci de réalisme brut ; célébrer le sens stratégique d’un mouvement luttant pour l’égalité des droits ; ou bien rappeler l’histoire de la lutte contre une doctrine bien enracinée, celle de la suprématie blanche. SELMA est une œuvre complexe qui ne s’appréhende pas d’un seul tenant : elle fait écho aux multiples aspects de notre histoire. » 

Ava DuVernay a voulu raconter l’Histoire telle que les gens qui y avaient participé s’en souviennent aujourd’hui. Elle explique : « Je me suis efforcée d’être au plus près de la vérité : les faits et les témoignages sont plus forts que tout ce que l’on peut inventer. Aucun personnage du film n’est la somme de plusieurs autres. Chacun d’eux a vraiment existé, s’est vraiment battu, a vraiment accompli toutes ces choses. La réalité est bien plus fascinante que n’importe quelle fiction. J’ai très vite su que mon rôle devait être celui d’une conteuse, la conteuse de leur histoire. Comme la traductrice des sentiments qui habitaient profondément ces hommes et ces femmes. » 

La réalisatrice s’est aussi attachée à communiquer au récit un sentiment d’urgence, une immédiateté qui parle au public d’aujourd’hui. Elle note : « Il arrive qu’on soit plombé par un drame historique, or SELMA parle d’aujourd’hui, aborde un sujet universel qui touche tout le monde, peu importe le sexe, la race et la religion. Nous avons tous été un jour confrontés à des barrières ; ce film parle des gens qui ont réussi à les faire tomber. » La multitude de leaders engagés dans la lutte pour les droits civiques – dont le député John Lewis et l’ambassadeur Andrew Young – a été une source d’inspiration pour Ava DuVernay, qui confie : « Se retrouver aux côtés de tels héros a été émouvant. Quand John Lewis marche devant vous et va demander un Coca, vous vous rendez compte qu’il s’agit juste d’un homme ordinaire qui a fait des choses extraordinaires. Plus vous réalisez que ces héros sont comme vous et moi, plus leurs actes vous paraissent exceptionnels. Vous perdez cette dimension si vous les décrivez avec trop de révérence. Se rapprocher de ces grandes figures, comme le film tente de le faire, c’est toucher du doigt la grandeur de ce qu’ils ont accompli. » Ava DuVernay a instauré sur le plateau une ambiance familiale afin de mieux servir les personnages. Elle commente : « Nous ne devions pas seulement réussir un beau film, mais aussi profiter d’une belle expérience collective. C’est une habitude chez moi : j’aime installer les conditions d’un tournage qui me donnerait envie d’en faire partie si j’étais actrice ou technicienne, c’est-à-dire sans hiérarchie ni barrière entre les gens. Cela m’a semblé d’autant plus important sur SELMA que l’on y parle de communauté et de solidarité. Toute l’équipe a vraiment joué le jeu et je pense que cela transparaît à l’écran. » 

Le soutien d’Oprah Winfrey a renforcé la cinéaste dans ses convictions. Ava DuVernay observe : « Oprah reste fidèle à elle-même. Elle est généreuse, pleine de sagesse, drôle, concentrée, brillante et curieuse, et même après tout ce qu’elle a accompli, elle est toujours à l’affût de nouveaux défis. En tant qu’actrice, elle est ouverte aux suggestions, toujours prête à s’attaquer vigoureusement à un rôle. En tant que productrice, elle sait retrousser ses manches et se lancer à fond dans un projet. » 

La détermination et la droiture d’Ava DuVernay ont été un moteur pour tous les acteurs, comme l’explique Carmen Ejogo : « Ava est un phénomène. Elle avait une vision très forte du film et elle s’y est tenue, tout en restant à l’écoute des idées de son équipe. SELMA a été une aventure épique, une entreprise d’ampleur, mais Ava est restée fidèle à son indépendance d’esprit et à son sens esthétique. » 

Comme le résume Dede Gardner : « Ava a une personnalité telle qu’elle peut, selon les circonstances, coller à l’esprit du cinéma indépendant ou à celui d’un projet d’ampleur internationale. C’est une artiste capable de s’adapter à tout, et cette flexibilité était manifeste dès le début du projet. Raconter cette histoire lui était très personnel, c’était même impératif. Avec des enjeux aussi élevés, le résultat ne peut qu’être grand et universel. » 

UN HÉROS ORDINAIRE 

Le Martin Luther King Jr. dépeint dans SELMA est un homme complexe qui affronte sa plus grande – et potentiellement dangereuse – bataille politique et un tournant dans sa vie privée. Il a fait des erreurs, il est usé par la lutte et cela fait trop longtemps qu’il voit sa famille en souffrir. Il porte le poids de tout cela sur ses épaules et s’efforce de résister aux compromissions alors qu’un vent de violence et de répression souffle sur l’Alabama. 

L’envie d’incarner cet homme de légende a titillé nombre d’acteurs, mais cela faisait des années que David Oyelowo se sentait une telle affinité avec King, à tel point qu’il s’est battu pour le rôle. Et pourtant, il n’était pas le mieux placé. Né à Oxford, élevé en Grande-Bretagne puis au Nigeria, David Oyelowo ne s’est installé aux États-Unis qu’en 2007. C’est cette année-là qu’il lit le scénario de Paul Webb et décide de tout faire pour jouer Martin Luther King Jr. Il se souvient : « Ce fut un périple qui dura sept ans. Tout ce temps m’a permis de m’immerger dans le rôle, de tout apprendre sur King, sur le mouvement pour les droits civiques et son impact sur l’histoire américaine. » 

Plus l’acteur en a appris sur l’homme, plus sa détermination à l’incarner a grandi. Être de nationalité anglaise lui a donné le recul nécessaire pour voir au-delà du mythe présent dans tous les livres d’Histoire et creuser ce qu’étaient sa philosophie, sa foi et ses combats. Il commente : « Je n’ai pas grandi avec Martin Luther King comme figure mythique, ce qui m’a permis de l’appréhender comme un être humain, un personnage autrement complexe. Pour autant, l’admiration que j’éprouvais envers lui n’a fait que croître à mesure que j’en apprenais davantage sur sa vie. » 

David Oyelowo s’est physiquement transformé pour le rôle, en prenant du poids et en se rasant la tête afin de ressembler à Martin Luther King. Mais il met surtout en avant son travail sur son expressivité et le charisme qui irradie de ses discours – art dans lequel King excellait. Il déclare : « Quel que soit mon talent d’acteur, je savais que mon énergie ne suffirait pas pour être à la hauteur de sa maîtrise du discours. Il fallait que je le fasse à la manière de King, c’est-à-dire galvaniser les foules, trouver cette vibration. Je devais creuser dans cette direction-là. » 

David Oyelowo a dû aussi trouver sa propre voix et ne pas se contenter de reproduire le timbre si particulier de King. Il explique : « Cela m’a pris beaucoup de temps mais lorsque vous incarnez un tel personnage, vous ne pouvez pas vous permettre de sombrer dans la caricature ou l’imitation. Au final, c’est un homme, et non une statue qui suscite l’empathie du public. Il fallait que je capte l’essence de Martin Luther King, c’est-à-dire son héroïsme tout autant que ses faiblesses, ses défauts, sa manière de parler, sa gestuelle. Si les spectateurs retrouvent l’esprit de l’homme qu’il était, j’aurai gagné mon pari. » 

Au cours de ses recherches, David Oyelowo a rencontré beaucoup de ces héros qui ont milité pour les droits civiques. Et ces derniers ont éclairé Martin Luther King sous un jour inédit, comme le raconte l’acteur : « J’ai eu l’immense privilège de passer du temps en compagnie d’Andrew Young, un ambassadeur qui fut l’un des amis intimes du leader. Et ce qui m’a le plus surpris a été d’apprendre que Martin Luther King avait un grand sens de l’humour : c’était un farceur, il aimait rigoler et, comme la plupart des autres militants, il ne pensait pas avoir réponse à tout. Pour Andrew Young, ils étaient de simples pasteurs qui s’étaient retrouvés à lutter contre des injustices existant depuis des lustres. Ils étaient loin d’être ces hommes prestigieux auxquels on s’attendrait. Ils tâtonnaient, faisaient de leur mieux pour faire bouger les choses, comme on le fait quand on est jeune. Par contre, ils ne se détournaient jamais de la tâche à accomplir. » 

Jeune et rongé par le doute, Martin Luther King a subi une immense pression. Il se savait surveillé nuit et jour par le FBI et recevait constamment des menaces à son encontre ou envers ses proches. Dans une scène du film, on découvre que le FBI lui avait envoyé une cassette où l’on entendait des bruits d’accouplement, accompagnée d’une lettre d’intimidation qui disait en substance « Le public américain saura qui vous êtes réellement – le diable, une bête anormale ». L’objectif était de le déstabiliser psychologiquement. Mais si Martin Luther King a été souvent ébranlé, il n’a jamais capitulé. 

David Oyelowo a toujours gardé à l’esprit qu’en 1965, Martin Luther King n’était âgé que de 36 ans. « Il a toujours affiché cet air grave, même à 26 ans lors du boycott des bus de Montgomery. Mais c’est toujours difficile de réaliser qu’il est mort à 39 ans alors que sur la plupart des images de lui, King a entre 20 et 30 ans. Il a porté un énorme fardeau sur ses épaules. » 

L’implication de l’acteur principal a beaucoup touché Ava DuVernay, qui observe : « David a communiqué au film une belle authenticité. Il a travaillé avec son cœur. Il a de telles ressources émotionnelles qu’il peut prendre n’importe direction et faire ce qu’il veut. Il a ses propres convictions mais sait aussi accorder sa confiance. Il est très au fait de la politique et de l’histoire et il voulait partager cela avec autrui, faire en sorte que cela parle à chacun personnellement. Qu’est-ce qu’un cinéaste peut demander de plus ? » 

Elle ajoute : « Lorsque je l’ai vu monter pour la première fois en chaire, la seule chose que je pouvais faire était de rester calme. Je savais ce que ce moment représentait pour lui et pour tous ceux qui verraient le film. » Lors de sa visite sur le tournage, John Lewis, membre du Congrès, a été profondément ému en découvrant David Oyelowo dans le costume de Martin Luther King. En venant vers lui, il a eu cette phrase : « Cela faisait longtemps, cher docteur King… » Il faut dire que la performance de l’acteur a sidéré toute l’équipe du film. Pour le producteur Jeremy Kleiner, « Plus vous montrez King comme un être humain, plus vous réalisez la gageure qu’il a relevée... L’interprétation de David est incroyable. Et c’est un rôle qui lui tenait énormément à cœur : David est un homme de foi et Martin Luther King a résonné en lui profondément. Il se dégage de sa personne une sérénité, une humilité qui n’exclut ni confiance en soi ni force de conviction. » 

Une scène en particulier, illustrant concrètement l’implication de David Oyelowo, revient à l’esprit de Jeremy Kleiner : « C’est lorsque King arrive pour la première fois à la Maison Blanche pour y rencontrer le président. Il y a comme un moment suspendu de quelques secondes où ils bavardent simplement avant de passer aux choses sérieuses. À notre connaissance, il n’existe pas d’archives qui montreraient comment King s’est comporté lors de cette parenthèse très étrange. Mais David a livré une performance si remarquable que l’on ressent la pression que Martin endure, le fait qu’il a du mal à se contenir et comment il s’efforce d’être un invité plaisant avec qui il est agréable de prendre le thé. La scène dure 12 secondes au cours desquelles David traduit à merveille la psychologie de King. » 

David Oyelowo a été marqué par l’idée phare du film : le destin de Martin Luther King n’est qu’une partie d’une quête plus vaste qui remonte à très loin dans l’Histoire. Pour l’acteur, qui avait déjà joué dans LINCOLN, il était bon de se souvenir à quel point la lutte pour le droit de vote a été longue. « Dans le film de Spielberg, il y a une scène où mon personnage dit à Abraham Lincoln la même chose que King à Johnson dans SELMA. En janvier 1865, je demande si les Noirs obtiendront un jour le droit de vote. Cent ans plus tard, King pose exactement la même question. » 

L’acteur poursuit : « Je ne peux que constater à quel point ce film est opportun à notre époque où les batailles semblent gagnées alors que les problèmes liés au droit de vote et à la discrimination raciale font toujours les gros titres. Les événements relatés dans SELMA permettent de comprendre l’Amérique d’aujourd’hui. Sans King, il n’y aurait pas d’Obama. Sans King, il n’y aurait peut-être pas de droit de vote pour les Noirs. Sans tous les mouvements protestataires des années 1960, nous ne jouirions sûrement pas de toutes les libertés qui sont les nôtres aujourd’hui. Cela nous donne aussi une idée du lourd tribut qu’il a fallu payer. Ce serait tragique de mépriser ou de perdre un tel héritage. » Selon David Oyelowo, c’est le vrai sens de l’abnégation qui doit perdurer. Il confie : « Ce qui reste pour moi incroyable, c’est que les membres de ce groupe n’étaient pas des super- héros mais que cela ne les a pas empêchés d’accomplir des actes héroïques. Agir par amour face à la haine était leur plus grande force. Aujourd’hui, nous vivons dans un monde rongé par tant d’inhumanité que l’on a besoin de films nous rappelant à quel point notre humanité peut être belle, le pacifisme puissant et la voix de chacun nécessaire. » 

SELMA dévoile l’entourage de Martin Luther King, un groupe de personnes engagées que la réalisatrice a surnommés « les Kingsmen » (les hommes du roi/de King). On peut notamment citer Fred Gray (Cuba Gooding Jr.), l’avocat qui défendit Rosa Parks alors qu’il venait juste de terminer ses études de droit ; James Bevel (incarné par le rappeur et comédien Common), militant nonviolent qui a été aux côtés de King dans les moments les plus cruciaux, y compris le jour de son assassinat à Memphis ; Andrew Young (André Holland), le jeune pasteur qui a brillé ensuite en politique ; enfin le révérend Hosea Williams (Wendell Pierce), pasteur et scientifique qui est devenu le chef de la SCLC à l’origine de manifestations clés. 

Le mouvement comptait aussi dans ses rangs d’autres personnalités. Ainsi Bayard Rustin (Ruben Santiago- Hudson), pacifiste et militant pour les droits civiques depuis les années 1940 qui a été un modèle pour de nombreux jeunes activistes ; James Forman (Trai Byers) qui, en tant que chef de la SNCC, s’est engagé sur une voie plus agressive, entrant souvent en conflit avec Martin Luther King ; le révérend James Orange (Omar J. Dorsey), arrêté en 1965 lors d’une campagne d’incitation à s’inscrire sur les listes électorales et qui est devenu un proche collaborateur de King ; le révérend Frederick Reese (E. Roger Mitchell), dirigeant de la Selma Teachers Association qui a été le premier à demander à King et à la SCLC de venir à Selma ; John Lewis (Stephan James), l’un des premiers Freedom Riders, président de la SNCC en 1965, aujourd’hui membre de longue date du Congrès ; enfin le révérend Ralph Abernathy (Colman Domingo), ami proche de King et activiste comme lui. 

MANŒUVRES POLITIQUES 

Lyndon Banes Johnson, 36e président des États-Unis, a dirigé un pays en proie au tumulte et à la révolte sociale. Président de circonstance, désigné suite à l’assassinat de Kennedy, il a par la suite remporté les élections de 1964 à une écrasante majorité. C’est lui qui a signé le Civil Rights Act de 1964 et le Voting Rights Act de 1965. Johnson a également lancé des réformes radicales pour combattre la pauvreté et les inégalités. Mais il a été tout autant décrié par les opposants à la guerre du Vietnam et par les tenants de la contre-culture critiquant le statu quo. 

Dès le début de son mandat, Lyndon Johnson entretient avec Martin Luther King une relation méconnue et complexe, empreinte d’adversité et de respect mutuel. Sans cette collaboration pleine de bon sens mais impliquant des négociations acharnées, le Voting Rights Act n’aurait sans doute pas vu le jour, ou pas aussi rapidement. Trouver un comédien à la hauteur du rôle n’a pas été chose facile. Johnson a été l’un des présidents les plus hauts en couleur de l’histoire américaine : ce géant du Texas à la stature massive a marqué les esprits par la crudité de ses propos, son irrévérence et son art consommé de la duplicité politique. Pour l’Anglais Tom Wilkinson, nommé aux Oscars, « incarner Johnson correspond au genre de défi que j’adore relever ». 

Tom Wilkinson a élaboré une approche très personnelle du rôle, qu’il décrit ainsi : « Chercher à imiter Johnson aurait été selon moi une erreur car ce genre de chose tourne souvent à la caricature. J’ai donc été ravi qu’Ava partage mon opinion. Tout mon travail a consisté à le rendre crédible en tant qu’homme. J’ai visionné beaucoup d’archives, mais j’estime que Johnson se présentait sous son meilleur jour lorsqu’il donnait des interviews et qu’il était filmé. Il a été plus difficile de discerner ce côté plus dur qui a été mis en lumière par la suite. » 

Étant britannique, Tom Wilkinson a porté sur le président américain un regard différent, celui d’un étranger : « J’avais un certain recul dans la mesure où je ne suis pas imprégné par les présidents américains. Lyndon Johnson a pris des décisions sur des sujets cruciaux mais c’était aussi un simple être humain. Aucun président ne devient un surhomme une fois élu. Ce sont juste des hommes qui agissent du mieux qu’ils peuvent dans un contexte incroyablement éprouvant. » 

Mais ce qui a surtout séduit Tom Wilkinson dans SELMA, c’est l’histoire de ces gens ordinaires capables d’initier un changement social majeur. Il déclare : « SELMA parle de l’essence de la démocratie et des droits de l’homme. Aujourd’hui encore, dans le monde entier, les problèmes concernant tous ces droits, dont celui de voter, restent cruciaux. Plus les gens seront amenés à s’en rappeler, plus le sujet alimentera de nouveau les conversations. » 

SELMA a également mis en lumière le rôle clé joué par Lee C. White, l’homme qui a convaincu Lyndon Johnson de collaborer avec Martin Luther King. Discret mais ardent défenseur de l’intégration, White a été consultant dans le domaine des droits civiques pour Kennedy puis Johnson. Il a contribué à ce que ce dernier s’adresse au Congrès juste après les événements du 7 mars 1965 dit « Bloody Sunday ». Touché par l’implication de toute l’équipe du film, Giovanni Ribisi a voulu incarner cet homme de l’ombre pour que le combat de tous ces gens revive sur grand écran. Il confie : « Tout se résume à mon admiration pour ceux qui se sont engagés sur ce projet ». 

Pour l’acteur, Lee C. White s’est battu pour attirer l’attention du président Johnson sur les droits civiques alors que le pays était déchiré par de graves crises. Il souligne : « Lyndon Johnson était confronté à de multiples problèmes, mais Lee a réussi à focaliser son attention sur le problème des droits civiques. » 

Giovanni Ribisi a été particulièrement impressionné par le jeu de Tom Wilkinson : « Lyndon B. Johnson a été montré sous divers angles, surtout comique en raison de son excentricité. Tom a choisi l’authenticité, le naturel. Il a compris que Johnson était très attentif à son image et à sa réputation. Le président a fini par comprendre que la situation à Selma pouvait dégénérer en émeute nationale s’il n’intervenait pas. Il a saisi l’opportunité d’agir. » 

Parmi les plus farouches opposants à l’égalité des droits figurait George Wallace, gouverneur de l’Alabama et politicien du Sud très différent de Johnson. Bien qu’il ait plus tard regretté ses prises de position, il a été un ardent et farouche partisan de la ségrégation. Ses discours fanatiques ont été à l’origine de tensions à travers tout le pays. En 1962, il prend la tête d’une tribune en faveur de la ségrégation et après avoir été triomphalement élu gouverneur, il enfonce le clou lors de son discours d’investiture en promettant « Ségrégation maintenant, ségrégation demain, ségrégation pour toujours ». 

Malgré son penchant pour les préjugés les plus stupides, il était fait de l’étoffe même du courant populiste traditionnel, et de nombreux électeurs l’ont vu à la fois comme un ardent défenseur de la classe ouvrière et comme une incarnation de la fierté du Sud. Sa carrière politique en Alabama a ensuite couru sur de nombreuses années puisqu’il a été élu quatre fois gouverneur et s’est présenté autant de fois comme candidat à la présidence du pays. Au cours des primaires démocrates de 1972, il a été l’objet d’une tentative d’assassinat : cinq coups de feu ont été tirés contre lui et l’ont laissé paralysé. 

C’est Tim Roth, nommé en 1996 à l’Oscar du meilleur second rôle masculin pour ROB ROY, qui interprète Wallace. Si l’homme reste pour lui un monstre en puissance, l’acteur n’a pas été intimidé par la noirceur du rôle. Il confie : « Je me souviens l’avoir vu à la télévision et avoir été sidéré par ce qu’il osait dire. À mes yeux, c’est un sale type, mais c’était une expérience intéressante d’en apprendre davantage sur lui. » 

Tim Roth s’est donc fondu dans le rôle tout en sachant que les mots qu’il allait devoir prononcer face aux autres comédiens seraient odieux. Il se souvient : « La première fois que j’ai vu David Oyelowo, c’était lors d’une scène où je prononce un discours ultra raciste. Il portait les habits de Martin Luther et il m’observait : c’était un moment assez incroyable. » 

Mais pour Tim Roth, il fallait rester concentré sur le récit et sur la juste incarnation de Wallace, qu’il s’agisse de son pouvoir de séduction ou de ses manœuvres politiciennes visant à diviser. « SELMA fourmille de scènes historiques fascinantes et inédites pour moi. Ava a fait un travail formidable : le film devrait stupéfier et questionner le public. Il montre avec acuité comment on peut éveiller les consciences dans le monde. » 

LES FEMMES ET LE MOUVEMENT DES DROITS CIVIQUES 

On connaît très mal le rôle fondamental que les femmes ont joué au sein du mouvement pour les droits civiques. Si les leaders masculins ont été à juste titre célébrés, l’Histoire a oublié que les femmes avaient marché, boycotté et s’étaient sacrifiées avec autant de zèle et de courage. À l’égal de leurs époux, de leurs frères et de leurs pasteurs, elles aussi ont apporté des idées clés aux stratégies de lutte. L’une des originalités de SELMA est de braquer les projecteurs sur ces femmes de courage. Oprah Winfrey souligne : « La vérité, c’est que ces femmes ont été l’épine dorsale du mouvement. Derrière chaque homme, chaque groupe de frères, il y avait une femme. C’était le cas de Juanita Abernathy pour Ralph Abernathy et de Coretta King pour Martin Luther King. On trouvait toujours une mère, une tante, une épouse ou une sœur qui aurait pu clamer ‘Je suis bien là, toujours à vos côtés’, mais cette réalité a été souvent occultée. Grâce au talent de réalisatrice d’Ava DuVernay, le rôle des femmes est réhabilité. Ce sera une première pour le public d’entendre prononcer les noms d’Amelia Boynton, Annie Lee Cooper et Diane Nash. » 

Pour Ava DuVernay, il était indispensable de rendre hommage à des femmes trop souvent ignorées. Elle affirme : « Cela me paraissait impensable de raconter cette histoire sans être au plus près de la vérité, sans rendre justice à des femmes telles que Coretta Scott King, Amelia Boynton, Annie Lee Cooper, Diane Nash, ou encore Richie Jackson, qui a hébergé chez elle les leaders du mouvement. » 

Parmi toutes ces femmes d’influence qui jalonnent le film, il y a Coretta King, la femme du leader, qui a été une militante à part entière. C’est Carmen Ejogo qui l’incarne... pour la seconde fois, après le téléfilm HBO « Boycott » (2001) qui retraçait le boycott des bus de Montgomery entamé en 1955. Pour l’actrice, Coretta King a beaucoup évolué dans les années qui suivirent, endurant des souffrances inimaginables qui la renforcèrent dans ses engagements. 

Carmen Ejogo s’explique : « Pour moi, ce sont deux personnages différents. Dans SELMA, elle est à un autre moment de son existence et de son mariage. En 1955, Coretta et Martin commençaient tout juste à diriger le mouvement en faveur des droits civiques. En 1965, dix ans plus tard, ils sont au cœur de la lutte : la violence et la mort font partie de leur quotidien, même potentiellement. C’était très palpable, ce qui a accentué la pression qui pesait sur elle et modelé son comportement de l’époque. C’est passionnant d’avoir pu incarner Coretta jeune et d’approfondir le personnage dix ans plus tard. » Carmen Ejogo avait eu la chance de rencontrer la vraie Coretta (décédée en 2006) lors de la préparation de « Boycott ». Une expérience inoubliable et chère à son cœur : « Coretta était une femme remarquable. À l’époque, elle m’avait donné sa bénédiction. Je lui en suis très reconnaissante et j’espère qu’elle l’aurait réitérée pour SELMA... J’ai eu les larmes aux yeux lors de notre première rencontre parce qu’elle affichait sa dignité sans avoir besoin de dire un mot. Elle dégageait une telle grandeur que j’en ai été submergée. J’ai réussi à me reprendre et j’ai eu la chance de côtoyer cette femme incroyablement chaleureuse, une vraie matriarche. » 

C’est la profonde humanité de Coretta que Carmen Ejogo a voulu transmettre : en 1965, cette femme était confrontée non seulement aux menaces qui pesaient sur sa famille, aux obstacles qui se dressaient devant les défenseurs des droits civiques, mais aussi à son appréhension concrète des actions de Martin. L’actrice commente : « Coretta a toujours été l’exemple de l’épouse dévouée, mais le film montre qu’elle a été déchirée intérieurement. Dans le film, elle arrive à un tournant de sa vie où elle participe à la lutte et montre ostensiblement son soutien à son époux. » 

Carmen Ejogo a particulièrement apprécié la scène où Coretta rencontre Malcolm X en privé : cet événement historique s’est déroulé à Selma quelques semaines avant l’assassinat du leader controversé, celui-ci (joué par Nigel Thatch) cherchant alors à se réconcilier avec Martin Luther King et à intégrer le mouvement non-violent. 

Mais ce sont ses relations avec David Oyelowo qui ont véritablement marqué Carmen Ejogo. Tous deux se sont impliqués corps et âme dans la préparation de leur rôle, comme le détaille l’actrice : « J’ai vraiment apprécié le fait que David sache tout de Martin et connaisse bien Coretta. Il a travaillé si dur pour trouver le tempo, la mélodie et le rythme propres à Martin que je me devais d’être à la hauteur. C’est un partenaire doué d’une grande générosité. » 

Oprah Winfrey joue le rôle d’Annie Lee Cooper, dont le visage devint connu du monde entier après qu’elle se soit opposée à la violence du shérif Jim Clark, au beau milieu d’une file d’attente pour s’inscrire sur les listes électorales. Afin de protéger tout le monde, y compris elle-même, cette dame de 54 ans décocha un crochet du droit au shérif, qui s’étala devant les caméras des médias. Ce qui ne l’empêcha pas de procéder ensuite à l’arrestation de Mme Cooper. Il existe aujourd’hui à Selma une avenue Annie Cooper – laquelle décéda en 2010 à l’âge de 100 ans – pour honorer sa détermination à voter malgré la brutalité d’un agent des forces de l’ordre. 

Oprah Winfrey a d’abord hésité avant de céder au besoin d’incarner une femme qui reste méconnue. Elle explique pourquoi : « Au début, je n’étais pas convaincue parce que dans LA COULEUR POURPRE, mon personnage, Sofia, cognait un shérif et que Gloria, cette fois dans LE MAJORDOME, filait un coup de poing à son fils. N’étais-je bonne qu’à jouer les cogneuses ? J’ai fini par accepter le rôle à cause de la grandeur de cette femme et de ce que son magnifique acte de courage signifiait pour tous les membres du mouvement protestataire. » 

Pour Jeremy Kleiner, « Oprah Winfrey incarne toute l’humilité qui accompagne ce geste courageux. Même si la scène avec le registre électoral dure peu de temps, Annie catalyse par son acte tant de choses, et Oprah fait ressentir à la fois son épuisement et son infatigable ténacité. » 

Le sort que l’Histoire a réservé à Annie Lee Cooper a taraudé Oprah Winfrey : « Je voulais lui rendre justice : c’est une figure fondamentale des droits civiques et beaucoup de gens ne connaissent même pas son nom. Son obstination à vouloir aller voter, non pas une fois ni deux ni trois mais à maintes reprises, à essuyer chaque fois des refus, fait d’elle une femme exceptionnelle. Lorsque j’ai demandé à la personne qui s’occupait d’elle pourquoi Annie avait frappé le shérif ce jour-là, sachant que son geste pouvait lui coûter la vie, elle m’a répondu ‘Simplement parce qu’elle en avait assez de tout ça’. » 

Oprah Winfrey poursuit : « En tant qu’actrice, j’ai essayé de communiquer l’état de lassitude qu’elle a dû atteindre au point de ne plus pouvoir en supporter davantage. Face à la privation de vos droits élémentaires, au fait d’être constamment rabaissée par tous ces gens qui, jour après jour, vous regardent sans vous considérer comme un être humain, on sombre dans la dépression ou on devient enragé. Ce jour-là, Annie Lee Cooper était en rage et c’est sorti d’un coup. » Autre héroïne phare de SELMA, Amelia Boynton fut sévèrement battue lors de la première marche du « Bloody Sunday ». Le militantisme de cette femme née en 1911 remonte à son enfance. Elle a fait campagne en faveur du vote des femmes et s’est inscrite sur les listes électorales en 1934. Trente ans plus tard, elle est devenue la première Afro-Américaine à se lancer dans la campagne électorale pour le Congrès en Alabama. C’est Lorraine Toussaint, née à Trinidad et élevée à Brooklyn, connue pour son rôle de Vee dans la série « Orange Is The New Black », qui a été choisie pour incarner Amelia. Oprah Winfrey se réjouit : « C’est excitant de se dire que les gens vivant ailleurs que dans le Sud des États-Unis vont pour la première fois entendre parler d’Amelia Boynton. » Ledisi Young, star de la chanson nommée huit fois aux Grammy Awards, incarne la célèbre « reine du Gospel » Mahalia Jackson, une amie de Martin Luther King qui chanta d’inoubliables airs lors de son discours « I Have a Dream » ainsi qu’à son enterrement. 

Diane Nash, qui s’était beaucoup impliquée dans les marches pacifistes, a épousé James Bevel et a été l’une des fondatrices de la SNCC. Volontiers bravache, elle a organisé des manifestations dans de petits restaurants, mené plusieurs Freedom Rides et pris dès 1963 la tête d’actions non-violentes à travers l’Alabama, suite à l’attentat à la bombe dans l’église de Birmingham. 

Tessa Thompson (qui a récemment joué dans DEAR WHITE PEOPLE) a été choisie pour l’incarner et se montre admirative envers son cran : « C’était une femme pleine de courage et qui est devenue leader alors que c’était une adolescente. Elle n’avait que 20 ans et faisait déjà sensation puisque le ministre de la Justice a fini par décrocher son téléphone pour demander ‘Qui diable est cette Diane Nash ?’. À mon sens, c’est une figure phare mais injustement méconnue du mouvement pour les droits civiques. L’incarner a été un honneur : c’est ma modeste contribution pour la faire connaître du grand public. » 

Si Diane Nash a souvent été baptisée « l’intrépide », Tessa Thompson estime qu’elle a su tempérer sa peur grâce à une détermination farouche. Elle note : « ‘Intrépide’ est un joli surnom mais c’est une demi-vérité. Lors d’une manifestation sur la voie publique, Diane a avoué qu’elle était pétrifiée de peur au point de se sermonner en disant ‘Si je dois continuer à être leader, je dois surmonter ça’. C’est formidable de voir quelqu’un prendre ses peurs à bras- le-corps et tenter de rendre le monde meilleur par n’importe quel moyen. J’espère que ce film rappellera à tous à quel point l’engagement de Diane fut remarquable. » 

Autre point de satisfaction pour Tessa Thompson, l’opportunité de donner la réplique à Common, qui joue son mari dans le film : « Il a un talent vraiment unique. Il a été un rappeur engagé, un modèle pour beaucoup de jeunes. Jouer avec lui a été motivant, parce qu’il a un enthousiasme très juvénile. Il fait preuve d’un tel entrain, d’une telle curiosité que c’est revigorant d’être à ses côtés. » Tessa Thompson a également apprécié le choix d’AvaDuVernay d’élargir le récit à d’autres activistes que Martin Luther King. Elle commente : « Je pense qu’aujourd’hui les gens savent qu’il y avait dans les années 60 des leaders d’opinion compétents et élégants. Après avoir appris à en connaître quelques-uns, je peux certifier qu’ils étaient comme tout le monde. Certains étaient prêcheurs, ce qui était un atout pour s’exprimer en public, mais tous passaient par des phases très dures dans leur combat contre les injustices. On peut poser la question suivante : ‘Si vous aviez vécu à cette époque, de quel côté de l’Histoire auriez-vous penché ? Auriez-vous été de ceux qui ont pris des risques ?’ Nous aimerions tous penser que oui, mais cela réclame une sacrée foi, beaucoup de force et du courage. » 

SUR LA ROUTE DE SELMA 

SELMA a été tourné pour l’essentiel au cœur de l’État de l’Alabama, sur les lieux mêmes – sinon dans la même atmosphère – où se déroulèrent les événements. Avec parfois de vieux habitants qui avaient vu l’Histoire en marche. Ce choix des décors était d’une importance vitale pour Ava DuVernay, qui explique : « C’était fondamental de tourner dans le Sud, crucial d’être en Alabama et tout particulièrement sur l’Edmund Pettus Bridge. Nous avions besoin de nous retrouver à l’endroit précis où se trouvaient les marcheurs en 1965, là où ils ont saigné, hurlé et tendu leurs mains. Il fallait faire corps avec l’âme de ces lieux. » 

L’accueil en Alabama était la vraie inconnue, jusqu’à ce que la production débarque et soit chaleureusement acceptée et soutenue par tout le monde. La réalisatrice raconte : « Nous avons eu beaucoup de chance avec les autorités d’Alabama et les habitants de Selma parce que c’est un lieu sacré pour eux. Nous aurions pu être rejetés et c’est l’inverse qui s’est produit. » 

« C’était particulièrement émouvant de tourner là-bas, ajoute Dede Gardner. On trouve partout des traces de ce qui s’est passé en 1965. Pouvoir filmer sur l’Edmund Pettus Bridge, voir David prêcher au même pupitre que Martin Luther King, être conduit sur le site de tournage en empruntant la Ralph Abernathy Freeway : tout cela était intense et précieux. Ce sont les fondations mêmes du film. Chaque habitant de Selma voulait partager des souvenirs toujours vifs et qui rythment encore aujourd’hui le quotidien de la ville. » 

De son côté, Ava DuVernay a travaillé sans relâche à la création d’une sorte de machine à voyager dans le temps, espérant à la fois rendre justice à l’Histoire et la rendre vivante pour nos contemporains. Bradford Young, le directeur de la photographie, Mark Friedberg, le chef décorateur et Ruth E. Carter, la chef costumière, ont opéré un retour vers le passé tout en s’imprégnant des paysages de l’Alabama. 

Bradford Young, en passe de devenir l’un des chefs opérateurs les plus singuliers de sa génération, aime utiliser la lumière naturelle, ce qui lui a permis d’appréhender l’intimité propre à cette histoire. Jeremy Kleiner commente : « Bradford a créé une atmosphère si dense que vous ne ressentez pas la distance propre au film historique : vous avez l’impression d’être avec King dans la même pièce, la même cellule de prison, le même foyer. Sa lumière renforce le sentiment d’observer des gens authentiques. Sa sensibilité se combine parfaitement avec la vision d’Ava et la nature profonde du récit. » 

Mark Friedberg a un cursus plutôt inhabituel pour un chef décorateur : il a suivi des études d’histoire américaine à l’université en se spécialisant dans les mouvements défendant l’égalité des droits, ce qui lui a immédiatement donné des idées sur le film. Il note : « Je connais ce monde-là, mais au-delà de ça, je me suis senti comme tout le monde investi d’une mission très personnelle : raconter ce pan de l’histoire américaine qui tient à la fois de l’héritage passé et de leçon pour le futur. » 

Dede Gardner commente : « Mark a un parcours magnifique et éclectique, et il a récemment travaillé sur de très grosses productions. C’est Adam Stockhausen, le chef décorateur de 12 YEARS A SLAVE, qui nous l’a recommandé en disant ‘Personne d’autre que Mark ne colle aussi bien à ce film’. Et c’est vrai que Mark s’est senti très concerné. Il avait même apporté un livre dédicacé par Martin Luther King que sa marraine lui avait donné. J’imagine qu’il s’est toujours demandé comment s’en servir dans son travail. En tout cas, il s’est profondément immergé dans ce projet. » 

Mark Friedberg a tout de suite adopté le point de vue de la réalisatrice. Il confie : « Ça n’arrive pas souvent de voir une Afro-Américaine raconter le combat pour les droits civiques. J’ai adoré l’originalité de son approche : elle a préféré parler d’accomplissements plutôt que de martyrs pour la cause. » 

Le choix de la réalisatrice de privilégier l’intime a interpellé Mark Friedberg, même s’il a voulu accorder les décors à l’ampleur de l’histoire, et ce en dépit d’un budget modeste. Il confie : « Je suis passé de THE AMAZING SPIDER-MAN : LE DESTIN D’UN HÉROS à SELMA : c’était une autre échelle de budget. Mais vous vous rendez vite compte que le côté épique de SELMA peut venir de la richesse des détails davantage que de l’addition de choses spectaculaires. Ce film est riche en contrastes puisque l’on passe d’un Alabama rural à Pennsylvania Avenue. L’astuce consiste à laisser le spectateur s’imprégner du basculement narratif d’un monde à l’autre. Et pour y parvenir, il a fallu s’intéresser de très près à ce que l’on allait disposer sur les murs, les bureaux, ainsi qu’aux textures représentatives de chacun de ces univers. » 

Et cette texture a été particulièrement mise en avant dans les maisons au sein desquelles les débats font rage, à commencer par celle des King que Mark Friedberg dépeint comme « ancrée dans son époque, à la fois simple et élégante. Elle porte l’empreinte de Coretta ». Le chef décorateur a ressuscité la maison du docteur Sullivan Jackson (Kent Faulcon), le dentiste de la ville qui, avec l’accord de sa femme Richie Jean (Niecy Nash) accueille le QG improvisé de King et des manifestants. Comme l’explique le chef décorateur : « Cette maison abritait les coulisses de toutes les discussions. On devait y sentir vibrer une énergie, de celles qui évoqueraient aussi les ancêtres noirs car cela faisait 400 ans que la lutte avait débuté, à la sueur du front de beaucoup d’hommes. La vraie maison nous a également inspiré des couleurs, comme l’orange et un turquoise délirant. Il émanait d’elle de la vie et de bonnes vibrations. » 

Pour Mark Friedberg, la collaboration avec Bradford Young a été très intéressante. Il raconte : « Tout s’harmonisait si bien que nous sommes devenus de véritables partenaires créatifs. Je me suis davantage occupé de la lumière sur ce film, et lui s’est aventuré dans l’univers des décors : la réunion de nos compétences a créé de très belles images. » 

Mark Friedberg a travaillé sur une grande variété d’environnements – des répliques du Bureau Ovale au bureau du gouverneur Wallace à Montgomery – avec des palettes de couleurs variant les nuances de rouge, blanc et bleu comme le drapeau américain. Il a dû aussi trouver une demeure qui ressemble à la pauvre ferme de l’octogénaire Cager Lee. Tout cela pour arriver au point d’orgue : la reconstitution de l’Edmund Pettus Bridge tel qu’il était en 1965. 

Ce pont aux arches en acier, qui permet de sortir de Selma en enjambant la rivière Alabama, a été construit en 1940 et baptisé en mémoire du sénateur Edmund Pettus, qui combattit auprès des Confédérés durant la Guerre Civile. Personne n’aurait pu prévoir que ce pont deviendrait ce lieu mythique où des agents de la police locale et nationale stoppèrent pour la première fois la marche des manifestants vers Montgomery en attaquant la foule à coups de matraques et de gaz lacrymogènes avec une telle violence que ce jour fut renommé « Bloody Sunday ». Près de 50 ans après, en 2013, le pont a été déclaré monument historique à cause de son rôle dans la prise en considération du droit de vote comme cause nationale. 

Pour Mark Friedberg, travailler sur un pont souillé de larmes et de sang, avant qu’il n’ouvre vers d’autres horizons, a donné matière à réflexion. Il observe : « Raconter cette histoire sur les lieux mêmes où elle s’est déroulée donnait à notre travail quelque chose d’authentique et d’une certaine façon, de sacré. Le premier jour de tournage, j’ai vu des habitants du coin et des figurants pleurer parce qu’ils faisaient partie de ces marcheurs en 1965. Ça a été pour moi une expérience hors du commun. » 

Les scènes du pont ont été émouvantes pour tout le monde. Oprah Winfrey témoigne : « À ce moment du tournage, j’ai pensé aux marcheurs qui avaient foulé le même sol que moi, 50 ans plus tôt. Les policiers leur avaient foncé droit dessus. Marcher dans les traces de ceux qui nous ont ouvert la voie a quelque chose de fort, spirituellement. Il fallait être sur ce pont pour ressentir cela. » 

Ruth E. Carter s’est aussi demandé comment exprimer cette interaction entre passé et présent à travers les costumes. Récompensée par deux Oscars pour son travail sur les films historiques, AMISTAD et MALCOLM X (elle habille pour la seconde fois le personnage dans SELMA), elle s’est senti une responsabilité toute particulière. Elle explique : « J’ai vraiment ressenti cette responsabilité visà-vis de l’histoire que nous racontions, et c’est une bonne chose de prendre les choses tellement au sérieux. Certains costumiers diront qu’ils se moquent de l’authenticité mais face à une histoire comme celle-là, on ne peut que vouloir approcher la vérité au plus près. C’est un honneur de pouvoir raconter à nouveau d’une façon si authentique ce qui s’est passé ». 

Le processus créatif qui a nécessité beaucoup de recherches a touché personnellement la chef costumière. Elle déclare : « À l’instar du scénario qui vous fait voyager dans les émotions, j’ai suivi ma propre trajectoire émotionnelle. J’ai été frappée par le lien qui me reliait à ces quatre jeunes filles tuées à Birmingham. Cela m’a rappelé mon enfance lorsque j’enfilais mes gants et mes chaussures en cuir verni pour me rendre à l’église. Quand on arrive à cette scène du film, le chemin est tout tracé jusqu’aux Marches. J’ai voulu m’inspirer de cela en partant d’une certaine retenue pour finir sur une folle explosion de couleurs. » 

Autre source d’inspiration artistique du scénario : le travail du célèbre artiste Afro-Américain Romare Bearden, qui a capté l’essence des traditions folkloriques du Sud et innové avec des collages et photomontages qui illuminent la culture noire américaine. La chef costumière explique : « C’est une référence idéale parce qu’il s’est intéressé de près aux communautés du Sud, à toutes ces couleurs et textures propres aux paysages. » 

La chef costumière a fini par fusionner deux éléments : le réalisme brut des images d’archives et une approche plus kaléidoscopique d’un Sud en perpétuel changement. Ava DuVernay s’est révélée pour elle une collaboratrice passionnée : « C’est tellement stimulant d’échanger avec quelqu’un d’aussi brillant et doué qu’Ava, dit-elle. Elle savait très précisément ce qu’elle recherchait pour le film et la phase de recherches l’a enthousiasmée. Lorsque je lui ai apporté une photo du vrai Jimmie Lee Jackson, Ava l’a directement collée au mur comme si c’était un repère à ne jamais perdre de vue. » 

Le film a nécessité un immense travail sur les costumes, notamment en ce qui concerne ceux de Martin Luther King et des leaders du mouvement pour les droits civiques qui se réunirent en Alabama. Pour habiller David Oyelowo, l’équipe de Ruth E. Carter a fabriqué à la main un grand nombre de costumes calqués sur ceux que King portait sur la plupart des clichés connus. Elle raconte : « On a passé le plus clair de nos recherches à trouver les bons tissus, reproduire les détails, les coupes des costumes car on n’en fabrique quasiment plus comme cela. On a découvert que King adorait les monogrammes, donc on en a ajouté partout. King était toujours chic, parfaitement habillé dans un style classique, élégant mais aussi discret, du sommet du crâne jusqu’à ses chaussures impeccables. » 

En ce qui concerne les fameux « Kingsmen », Ruth E. Carter a opté pour le minimalisme : « Andrew Young m’a expliqué que ces gens n’avaient pas beaucoup d’argent et qu’ils achetaient souvent deux costumes pour le prix 

d’un, ou bien en solde, puis les portaient jusqu’à l’usure. Nous leur avons dessiné un costume noir et un autre marron, et chacun avait un style correspondant à sa personnalité. » 

Trouver les tenues de Coretta Scott King a été un grand moment, comme le raconte Ruth E. Carter : « Travailler avec Carmen Ejogo était formidable car nous voulions donner une nouvelle image de Coretta, plus féminine – une femme réelle et non un symbole. Carmen voulait mettre cela en valeur et nous avons découvert qu’elle riait constamment sur les photos. Nous avons donc voulu capter son sens de l’humour, sa beauté et son potentiel de leader puisqu’elle était en train de trouver sa place dans le mouvement politique. Outre les tenues Chanel qu’elle porte en tant que Première Dame du mouvement, nous avons pu la montrer sous un jour plus intime, lorsqu’elle est chez elle en pantalon. » 

Ruth E. Carter a pris beaucoup de plaisir à habiller les autres personnages féminins. Elle confie : « Je connais ce genre de femmes. J’ai été élevée par elles. J’ai le Sud dans la peau, c’était donc un peu comme revenir à la maison. » Pour les tenues d’Oprah Winfrey, la chef costumière s’est inspirée du look des domestiques des années 1960, dont certaines ont rejoint les Marches. Elle raconte : « Ces femmes marchaient avec leur foulard sur la tête et leurs chaussures Hush Puppies, comme si elles étaient venues tout droit de leur travail. Alice Lee Cooper devait leur ressembler, elle avait sans doute elle aussi travaillé ces jours-là. C’est comme si j’avais connu cette femme. Je voyais son vieux manteau des années 1950, son sac énorme, ses chaussures confortables et son côté paroissienne. Je l’avais même dessinée sur une feuille et lorsque je l’ai envoyée à Oprah et Ava en leur disant que c’était comme ça que je voyais Annie, Ava m’a répondu : ‘Et comment, m’dame !’ » 

Habiller Amelia Boynton a représenté un tout autre défi. Ruth E. Carter commente : « Amelia est une femme plus aisée, sophistiquée, toujours parfaite avec son tailleur, sa veste et ses gants. Elle avait tout d’une femme d’affaires investie dans les droits civiques. Lorraine Toussaint connaissait vraiment tout de son personnage, jusqu’au plus infime détail, ce qui a rendu notre collaboration merveilleuse et efficace. » 

Diane Nash avait l’allure d’une jeune militante à peine sortie du mouvement étudiant. Ruth E. Carter précise : « C’était un bonheur d’habiller Tessa Thompson. Elle me rappelait ma sœur avec ses mocassins, sa jupe trapèze et ses blouses en coton : un look simple mais très ‘collège années 1960’... Diane était à sa manière une radicale mais elle était aussi très féminine. Tessa l’a parfaitement compris. Diane a eu un tel rôle à l’époque que c’était important de lui donner plus de visibilité. » 

Mais les costumes favoris de Ruth E. Carter pourraient bien être les premiers qu’elle a conçus pour le film. Elle se souvient : « Je suis très fière des robes que portent les petites de Birmingham. Les créer m’a procuré une sensation très intense ; j’ai repensé à mes propres souvenirs d’école du dimanche et à cette perte immense. » 

Enfin, pour boucler la boucle des marches protestataires, Ruth E. Carter a imaginé une évolution visuelle – des couleurs de plus en plus lumineuses et flamboyantes – entre la première et la troisième, triomphale. « J’ai pensé au drapeau américain, détaille la chef costumière. J’ai banni le rouge jusqu’à la dernière marche qui aboutit enfin à Montgomery : à ce moment-là, l’ambiance change et c’est une explosion de rouges. » 

À l’instar du reste de l’équipe, Ruth E. Carter a été profondément émue par les scènes tournées sur l’Edmund Pettus Bridge. Notamment celle de la seconde marche baptisée « Turn-Around Tuesday ». Elle raconte : « Toutes ces marches ont été incroyables, quand on songe à ce contre quoi ces gens se battaient... Il faisait très chaud mais tous portaient de gros manteaux, sachant très bien qu’ils risquaient de prendre des coups. Lors de la seconde marche, le groupe s’agenouille à terre avec King. Je me suis mise à courir partout afin de donner à tous les acteurs des objets mous sur lesquels poser leurs genoux. C’est là que j’ai réalisé que SELMA n’était pas un film comme les autres. Il n’était pas juste question d’habiller des comédiens. Il s’agissait de prendre soin des gens portant mes costumes. Nous rendions ainsi un profond hommage à tous ceux qui avaient lutté ici, à cette époque. » 

REPÈRES HISTORIQUES : LES MARCHES DE SELMA 

Janvier 1965 - Martin Luther King Jr. et la Southern Christian Leadership Conference s’intéressent à la ville de Selma, Alabama, où seuls 2 % des citoyens noirs sont inscrits sur les listes électorales et où l’accès à cette inscription est depuis longtemps empêché. 

2 février -  King est arrêté avec des centaines de personnes lors d’une manifestation pour les droits civiques à Selma. 

5 février - Le gouverneur George Wallace interdit toute manifestation nocturne à Selma et à Marion. 

18 février - Les policiers attaquent les marcheurs dans la ville de Marion, Alabama, provoquant la mort de Jimmie Lee Jackson, un diacre de 26 ans non armé qui tentait de protéger sa mère Viola Jackson et son grand-père Cager Lee. 

7 mars - La première marche de Selma à Montgomery, menée par John Lewis et Hosea Williams, est stoppée par des policiers locaux et nationaux sur l’Edmund Pettus Bridge. 600 marcheurs sont assaillis par les gaz lacrymogènes puis refoulés. Un grand nombre d’entre eux est battu. Ce jour funeste est connu dans le monde sous le nom de « Bloody Sunday ». 

8 mars - King en appelle aux leaders religieux afin qu’ils se joignent aux marcheurs à Selma. 

9 mars - King prend la tête d’une seconde marche, mais à l’abord de l’Edmund Pettus Bridge, la foule fait marche arrière, redoutant la violence des policiers. Cette marche est baptisée « Turn Around Tuesday ». 

9 mars -  Après la marche, le pasteur James Reeb, résidant à Boston, est sauvagement battu par des ségrégationnistes blancs armés de matraques, à la sortie d’un dîner. Il décède deux jours après des suites de ses blessures à la tête. 

15 mars - Le président Johnson s’adresse au Congrès et au peuple américain en ces termes : « C’est une erreur, une erreur fatale de refuser le droit de vote à n’importe lequel de nos citoyens américains ». Il annonce le vote imminent d’une loi sur le droit de vote. Son discours sera reconnu plus tard comme l’un des plus importants jamais tenus par un président. 

17 mars - Les marcheurs de Selma gagnent en justice lorsque le juge de district Frank M. Johnson décide qu’ils avaient le droit de marcher pour obtenir réparation des torts qu’on leur avait causés. 

18 mars - Peu avant la législature en Alabama, le gouverneur Wallace condamne cette décision du juge de district. 

20 mars - Lyndon B. Johnson signe un décret présidentiel qui place la Garde Nationale d’Alabama sous régime fédéral. 

21 mars - Près de 4 000 marcheurs quittent sous protection de la police fédérale la ville de Selma afin de parcourir les 80 kilomètres qui les séparent de Montgomery. 

25 mars - Lorsque les marcheurs atteignent Montgomery, leur nombre est proche de 25 000. Martin Luther King Jr. prononce un discours mémorable sur les marches du Capitole. 

6 août - Le président Johnson signe le désormais historique Voting Rights Act de 1965.

Autre post du blog lié à SELMAhttp://epixod.blogspot.fr/2015/02/back-to-future_5.html

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