lundi 7 avril 2014

Back to the future


Drame/Direct, dur et touchant

Réalisé par Amat Escalante
Avec Armando Espitia, Andrea Vergara, Linda González Hernández, Juan Eduardo Palacios, Kenny Johnston, Reina Julieta Torres...

Long-métrage Mexicain/Allemand/Néerlandais/Français
Durée : 1h45m
Année de production : 2013
Distributeur : Le Pacte
Twitter : https://twitter.com/le_pacte et #Heli

Interdit aux moins de 16 ans

Date de sortie sur les écrans mexicains : 9 août 2013
Date de sortie sur les écrans allemands : NC
Date de sortie sur les écrans néerlandais : NC
Date de sortie sur nos écrans : 9 avril 2014 


Bande annonce (VOSTFR)



Ce que j'en ai pensé : J'ai découvert HELI lors du Festival du Film Policier de Beaune le week-end dernier. Ce n'est pas le premier policier mexicain que je vois. Ils ont des thèmes récurrents tels que la drogue, les enlèvements et la violence. HELI ne fait pas exception puisque ces trois sujets y sont traités. Leur autre point commun est de ne pas laisser le spectateur indifférent. 

J'ai beaucoup aimé ce film car la réalisation d'Amat Escalante est très épurée. 

Amat Escalante, le réalisateur
Elle met en scène les personnages dans leur quotidien tout simple. Et c'est d'autant plus choquant de voir à quelle vitesse et avec quelle force tout peut basculer. Quand les événements dérapent, la violence prend le pas de manière irraisonnée. Que peuvent faire des enfants contre des hommes armés jusqu'aux dents ? HELI c'est un peu le combat de David contre Goliath sauf qu'au Mexique, David s'en prend plein la figure. Autant vous prévenir, il y a des scènes difficiles à supporter parce que la brutalité apparaît très réaliste et qu'on s'imagine aisément que des faits similaires peuvent réellement se produire. 

Il y a des décalages étranges parfois entre les comportements et les événements qui se produisent. Le réalisateur ne cherche pas par là à faire plaisir aux spectateurs, il cherche même à mon avis, à nous déstabiliser et à nous pousser dans nos retranchements. 
Malgré une histoire dure dans un quotidien difficile, il réussit à introduire de l'humour.

Les protagonistes sont attachants. 
Heli, interprété par Armando Espitia, aspire à une vie simple. Malgré son jeune âge et les traumatismes, il fait preuve d'une détermination et d'un courage impressionnants. 



Sa petite sœur, Estela, interprétée par Andrea Vergara, est pressée de grandir et rêve d'une autre vie. Elle va se laisser embarquer dans un mauvais plan. Et sa naïveté va avoir des conséquences dramatiques.



HELI est à la fois touchant et cruel. Il nous montre un visage du Mexique qui fait peur. Il nous permet aussi d'avoir une approche d'une culture et d'une société différente de la nôtre. C'est un film très intéressant à découvrir.

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NOTES DE PRODUCTION
(A ne lire qu'après avoir vu le film pour éviter les spoilers!)

ENTRETIEN AVEC AMAT ESCALANTE

HELI est votre troisième long-métrage après SANGRE (2005) et LOS BASTARDOS (2008). Ils peuvent se voir comme une trilogie autour de la société mexicaine contemporaine. Avez-vous envisagé les choses de cette façon ? 

Non, pas consciemment du moins ! Bien sûr, on peut faire des ponts entre eux. Je remarque qu’à chaque fois, je traite plus ou moins directement de la façon dont la culture américaine imprègne la société mexicaine. SANGRE montrait les effets pervers de cette globalisation et comment l’esprit américain s’infiltrait partout : la télévision, la nourriture… Dans LOS BASTARDOS, on voyait deux Mexicains se rendre clandestinement aux États-Unis et basculer dans une violence meurtrière. L’intrigue d’HELI se déroule dans une ville qui ressemble à celle où j’ai grandi : Guanajuato, à cinq heures de route de Mexico City. General Motors a décidé d’y implanter une usine automobile. Les gens se sont installés près de leur nouveau lieu de travail et il a fallu construire à la hâte des habitations pour les loger, créant une très grande promiscuité. L’écosystème, le paysage, l’atmosphère du lieu ont été modifiés. En regardant HELI je m’aperçois que tout ce qui est relatif à l’industrie automobile est finalement resté en périphérie du récit. Il n’empêche que l’environnement que je décris est fortement marqué par cette présence. Étant Américain par ma mère et Mexicain par mon père, ce rapport de force, présent dans tous mes films, est assez logique.

L’environnement mais aussi le contexte social que vous décrivez sont très précis. Votre désir de cinéma passe-t-il par cette envie de montrer une réalité propre à votre pays ? 

Mon but n’est pas de délivrer un message, ni de développer des thèses. Je suis plus obsédé par les atmosphères particulières que je peux créer avec ma mise en scène. N’ayant pas connu moi-même les choses que vivent et subissent mes personnages dans HELI, il a fallu que j’extrapole, que je fasse marcher mon imaginaire. Plus que les faits propres, c’est la dimension psychologique qui m’intéresse ici. Comment vit-on dans un climat de peur permanente ? Mes personnages subissent des actes violents et se retrouvent d’emblée sous tension. C’est cette tension que je cherche à montrer et à faire partager au spectateur. Je montre des situations extrêmes. Au Mexique, tout le monde vit avec une forme de peur au ventre. La violence est une réalité de chaque instant , même s’il ne vous affecte pas directement. 

D’où est venue l’idée de cette histoire de corruption et de ses effets dévastateurs sur une famille innocente ? 

Une fois que j’avais en tête les lieux de tournage, nous avons imaginé avec Gabriel Reyes, mon coscénariste, l’histoire d’une famille qui s’installerait près de l’usine automobile et tenterait de s’adapter aux règles de cette nouvelle vie. Concernant les épreuves qu’elle va subir, il nous a suffi de lire les journaux, de regarder les informations à la télévision et de recouper entre eux des morceaux d’histoires. Les problèmes liés à la corruption, à la drogue font partie du quotidien des Mexicains. Les images de meurtres, de décapitations, de pendaisons sont montrées sans aucune retenue dans les médias. 

En quoi votre propre histoire recoupe celle de vos protagonistes ? 

Encore une fois, je n’ai rien vécu de comparable à ce qui est montré dans le film, même si j’ai grandi dans un environnement assez proche. Mes parents ont divorcé quand j’étais jeune. Mon père était à la fois peintre, musicien mais surtout un grand bricoleur. Il m’aide sur chaque film et notamment dans la conception des rails de travelling. Ma mère est aujourd’hui chercheuse en Sciences Sociales dans une université. Si je ne mentionne pas clairement la ville de Guanajuato dans le film, certains détails comme les chaînes de montagnes à l’arrière-plan, sont très représentatives du coin. On aperçoit à plusieurs reprises la statue de Cristo Rey, l’équivalent du Pain de Sucre à Rio de Janeiro. Cette région est très religieuse. Durant le tournage, il a fallu s’arrêter quatre jours car le pape était en visite dans la ville. L’aspect religieux est très présent dans le film. Ici, l’avortement est interdit et sévèrement puni. C’est pourquoi beaucoup de très jeunes filles - comme l’héroïne de mon film - se retrouvent mères avant l’adolescence. Pour vous donner un ordre d’idée, la vraie mère du nourrisson du film était présente sur le plateau. Elle avait 14 ans ! Récemment, sept jeunes filles ayant rencontré des problèmes en avortant sont en prison. Avec HELI, je voulais montrer comment des familles vivent les unes sur les autres sous un même toit. L’idée de communauté est très forte. L’absence d’intimité aussi. Je vis moi-même dans le même quartier que ma famille. C’est courant au Mexique. 

Vous parliez d’atmosphère que vous cherchiez à insuffler à chaque film. Comment arrivez-vous à la trouver ? 

C’est le casting qui détermine l’ensemble. Tout part du choix des corps, des visages, du regard de mes interprètes… Ils dictent le ton du film. Les interprètes restent le vecteur avec lequel un cinéaste transmet des émotions, des sensations… Les décors dictent également le ton de l’ensemble. C’est pour cela qu’au moment de l’écriture du scénario, tout reste abstrait. Je ne sais jamais à l’avance à quoi va ressembler l’ensemble. 

Justement, le casting a-t-il été évident ?

Non. Trouver la bonne personne pour interpréter HELI a été très long et difficile. J’ai vu au moins 3 000 personnes. Je n’arrivais pas à me décider. Je n’avais pas un profil particulier en tête. Je cherchais une connexion possible avec un visage, une personnalité. Je m’étais peut-être trop investi et projeté dans ce personnage. Refuser toutes les propositions étaient une façon de me rejeter moi-même, de mettre à l’épreuve mes idées. Armando Espitia faisait tout de même partie de mes favoris. Je l’ai donc pris en me disant : « Ok, allons-y sinon je ne vais jamais tourner ce film ! » J’ai donc installé Armando dans la région du tournage pour qu’il s’imprègne du lieu. Il a vécu au sein d’une famille quelques temps. Il avait les cheveux longs, le teint pâle. Nous lui avons coupé les cheveux très court et fait prendre le soleil. C’est en opérant tous ces changements que j’ai compris que j’avais trouvé la bonne personne. Je procède souvent ainsi avec mes acteurs. Mon premier travail avec eux est de changer leur aspect. Sans ce processus de modification, je n’arrive pas à me projeter. C’est d’autant plus facile que je travaille rarement avec des acteurs professionnels. Dans HELI, seul l’acteur qui incarne le père de famille avait déjà joué dans plusieurs films. 

Le choix du prénom HELI était-il une manière de raccrocher cette histoire à une mythologie particulière ? 

Non. J’avais lu un court article dans le journal qui racontait l’histoire d’un gamin de dix ans, HELI, impliqué dans une fusillade entre son gang et la police. Cette histoire m’a beaucoup impressionné, j’ai donc gardé ce prénom pour mon film. J’aimais la sonorité. 

Adoptez-vous toujours la même méthode de travail ? 

Oui. Pour que je puisse me plonger dans le tournage et trouver le bon rythme du film, il faut que les choses soient carrées dès le départ sinon je pars dans tous les sens. Je me connais, j’ai tendance à être un peu bordélique ! Donc, j’écris un scénario très précis puis j’effectue un storyboard complet. Tous les plans de mon film sont ainsi imaginés et pensés à l’avance. À partir de cette matière, je modifie et explore de nouvelles pistes au tournage. Sur le plateau, nous improvisons beaucoup. L’important est de toujours briser la routine. Il faut savoir casser quelque chose pour avancer. Chaque jour a son propre rythme, sa cadence. Le scénario et le story-board sont comme des acteurs, ils sont d’abord des fantasmes que la réalité du tournage va se charger de transformer. 

HELI est votre premier long-métrage tourné en numérique. Pourquoi ce format ? 

C’était une façon d’aller le plus loin possible avec mes acteurs sans me soucier de savoir s’il y allait avoir assez de pellicule. Je voulais vraiment expérimenter des choses. J’ai d’ailleurs multiplié les prises. Peut-être trop ! Je savais également que contrairement à mes autres films, il y aurait plusieurs scènes d’action difficiles à tourner, des mouvements de caméra compliqués. Le numérique permet une souplesse inégalable. 

Le foisonnement dont vous parlez est assez surprenant car votre mise en scène paraît au contraire très dépouillée, presque extatique par moment… 

Lorenzo Hagerman, mon chef opérateur, vient du documentaire. Il sait filmer sans utiliser de lumière additionnelle. C’était donc idéal pour adapter ma mise en scène en fonction des imprévus que j’évoquais tout à l’heure. Toutefois, nous nous sommes limités en utilisant un objectif de caméra particulier. À la manière de Robert Bresson, nous avons travaillé avec une optique de 50 mm – voire 40 selon les cas –, soit la plus proche du regard humain. Cette optique ne permet pas une grande marge de manoeuvre surtout dans les endroits confinés. Elle oblige à rester concentré sur le cadre. Je voulais que la vision du spectateur sur les évènements soit la plus naturelle possible. La force des images devait suffire à la compréhension de l’histoire. Contrairement à SANGRE et LOS BASTARDOS qui laissaient beaucoup d’interrogations en suspens, je voulais qu’à la fin d’HELI tout soit clair dans l’esprit du spectateur. J’étais donc focalisé sur la progression du récit. En cela, M LE MAUDIT de Fritz Lang est une merveille, tout est dit à l’image, dans le montage… Vous pourriez presque le regarder sans le son. Modestement, j’ai essayé de tendre vers une telle perfection. Bien sûr, tous les plans du film n’ont pas pour unique fonction de faire progresser l’histoire et certains servent à créer un climat, un feeling. 

Comme ce plan quasi burlesque avec le tank devant la maison… 

Exactement. Je ne cherchais pas spécialement le burlesque mais à créer de la confusion dans l’esprit du spectateur et ainsi briser la linéarité du récit. On ne sait pas si ce plan traduit un rêve, une paranoïa… C’est ambigu. 

HELI contient une séquence de torture insoutenable. Pourquoi être aussi explicite ? 

Prenez mon précédent long-métrage LOS BASTARDOS. J’évoquais une montée en tension, jusqu’au moment où mon héros craque et tire. C’est très violent et désespéré. Ce genre de comportement chez l’être humain m’attriste profondément. En le filmant, je ne cherche pas à impressionner mais à traduire la tristesse qui se dégage de tels actes. Leurs auteurs ne sont pas que des monstres mais des êtres humains et souvent des enfants comme je le montre dans HELI. Je n’invente rien, vous pouvez aller sur internet, vous trouverez des images horribles. Sans le savoir, j’ai d’ailleurs reproduit ici une scène de torture qui s’est déroulée de la même manière dans la vie. Je veux que les spectateurs mexicains voient la réalité en face. Lorsque l’on pense à des règlements de compte mafieux, on imagine toujours un énorme bonhomme avec une moustache, un chapeau, habillé tout en noir. Or, les gangs payent des enfants pour faire ce sale boulot. 

Il y a toujours le piège de la fascination/répulsion face à de telles images ? 

Hitchcock avait l’habitude de dire que les choses sont plus fortes quand vous les cachez. J’ai voulu voir au contraire ce que ça peut produire comme effet si je les montre frontalement. Je ne cherche pas à créer du suspense. D’autre part, n’ayant jamais été confronté moi-même à de la violence extrême, je me devais d’explorer ce mystère avec ma caméra. 

Le film s’ouvre sur une séquence très forte qui lance ensuite un long flash-back. Pourquoi avoir structuré votre récit ainsi ? 

J’ai toujours voulu commencer le film avec cette image : un homme pendu au-dessus d’un pont. Cette image est très commune au Mexique. Elle est présente dans les journaux sans arrêt. Je voulais la montrer en dehors de son contexte, pour ensuite remonter le fil du récit et dévoiler la réalité qu’elle renferme. Derrière chaque image comme celle-ci, il y a du drame humain, des innocents victimes d’une violence aveugle… Bref, une histoire qu’il faut raconter, sinon les gens se rassureront toujours en pensant que l’homme pendu au-dessus de ce pont le méritait.

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